‹ Ma grande. Illus. de MaroldChapitre 4 sur 5 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

LE DRAME

MLLE Guislain, impatiente, regardait la pendule. On avait tiré depuis longtemps les rideaux sur les arbres grêles, aux petites feuilles neuves, du jardinet. Pour la vingtième fois elle avait erré de la chambre des jeunes mariés au salon, du salon à la salle à manger, dans laquelle un en-cas était préparé, et de la salle à manger à la cuisine, où, discrètes, s'entendaient les voix de Margaude et de Mâcha. Partis en voyage de noces huit jours auparavant, pendant le congé de Pâques de Noël, c'est celte nuit que les Guislain rentraient du Havre, où ils avaient été conduire Mme Tratkoff, à bord de la Bourgogne, en partance pour New- York.

Tout le jour, Marie-Anne avait été anxieuse. Tant d'événements s'étaient passés depuis six

mois, qu'elle restait dépaysée , perdue au milieu de sensations étrangères, loin du calme où elle avait vécu tant d'années. Ç'avaient été, d'abord, les fiançailles de Noël et de Sonia, leur jeune amour s'affirmant sous ses yeux à travers les désaccords forcés, les aigreurs de belle-mère à belle-mère, les discussions d'intérêt et les lenteurs des notaires; sa patience, plus d'une fois, avait été poussée à bout par les bizzares humeurs et les propos malchanceux de Mme Tratkoff. Ensuite, le mariage fixé à Pâques, elle avait dû, se pliant au désir de son frère, courir avec lui les magasins, conférer avec les tapissiers et les peintres, remettre complètement à neuf le rez-dechaussée de la rue Notre-Dame-des-Champs; on avait abattu des cloisons, couvert de vitres un hall-serre. Les pièces familières où l'on vivait depuis six ans avaient changé de destination. 11 avait fallu établir une grande chambre pour le ménage, avec cabinets de toilette, de robes et salle de bains. Marie- Anne, il est vrai, avait gardé sa chambre; mais, contrainte par Noël à en renouveler l'étoffe, elle ne se reconnaissait plus dans ce cadre trop neuf. Ses vieux meubles, sous la soie brochée de fleurs qui les recouvrait, avait perdu leur intimité: ils étaient bien usés, pourtant, bien fatigués; mais c'est ainsi qu'elle les aimait : ce lui était presque un chagrin qu'on les eût rajeunis puisqu'Elle, hélas, restait la même, avec ce besoin de l'atmosphère et

ig8

LE DRAME

des entours surannés que les vieilles gens créent autour d'eux.

La maison entière, sous son air brillant et gai, la déroutait. Ce confort et cette élégance des choses prenaient presque, à son égard, une hostilité; car c'était le bouleversement établi de règles invariables. L'âme moderne, avec son joli luxe bibelotier, s'installait à la place du raide et fruste décor du passé. Cela semblait lui dire : « Vous n'êtes plus de ce temps, Grande! Vous n'êtes plus de ce temps! » Et elle n'éprouvait pas seulement une pure détresse sentimentale, un isolement et un refoulement; il y avait, en plus, un recul et un sursaut de sa vieille âme choquée, blessée presque, dans une pudeur très intime et une austérité dévote, par tout ce que ces concessions au bien-être mondain annonçaient de prévenance et de soumission envers la femme r\o\i\ç\\Q,VAutre\ Jalousie cruelle! En vain Marie-Anne avait repoussé, depuis six mois, toute pensée mauvaise : Oui, elle enviait amèrement Sonia pour sa jeunesse, pour l'amour qu'elle pouvait inspirer, pour l'influence carressante qu'elle saurait prendre, pour les baisers même dont la chaste vieille fille se privait, avec son grand frère, et que Sonia pourrait, devrait lui donner comme à un cher petit enfant. Cette dernière idée raff"olait; ce qu'on lui prenait, ce qu'on lui arrachait, en effet, c'était l'être qu'elle avait vu grandir, qu'elle avait élevé, c'était sa vie et plus que sa

vie! Elle en voulait à Sonia, en dépit de sa fierté, d'une jalousie de femme à femme, incurable. Et à la pensée qu'ils allaient bientôt arriver, s'installer pour la première fois, mariés de dix jours, dans le nid frais et définitif, elle eut froid dans l'âme.

En même temps, avec la préoccupation complexe de remplir jusqu'au bout son devoir, et que son accueil ne démentît pas la bienvenue souhaitée par le poli des meubles, la tiédeur des tapis, la flambée de bois sec dans la cheminée, la clarté paisible des lampes, elle continuait à aller et venir par l'appartement, relevant une embrasse de portière, eff"açant le pli d'une draperie, parant, d'une façon machinale et discrète, à d'infimes soins où témoignaient son bon vouloir et l'espoir de lire une reconnaissance joyeuse dans les yeux de Noël. Car, en somme, ces préparatifs des derniers jours, cette suprême main mise aux choses, lui avaient coûté peut-être, mais c'est avec orgueil qu'elle s'y était donnée tout entière, y goûtant une âpre distraction; et maintenant, en une satisfaction modeste, que traversait l'inquiétude d'avoir pu oublier un rien, elle contemplait son oeuvre.

La vieille horloge sonna : son timbre lent et voilé, si cher par l'accoutumance aux oreilles de Grande, prit, cette fois, un accent de mélancolie particulière qui pénétrait; l'heure grave tinta dans l'inconnu, émettant cette sensation d'inquiétude et d'avertissement fati-

LE DRAME

dique que dégagent, souvent, les choses qui sont nôtres depuis longtemps et qu'une vie sourde et bizarre anime. Marie-Anne restait assez fermée à ce genre d'émotions nerveuses; mais, cette fois, dans son attente fébrile, elle percuta fond lasolennitédesvibrationstristes. Et elle se sentit tout à coup abandonnée, si , seule en l'appartement neuf, transie d'une telle détresse, que rien ne lui fut plus et qu'elle eut presque envie de mourir. Mais sa fière volonté se raidit, et après cet évanouissement d'âme, elle secoua, d'un brusque mouvement d'épaules, toute lâcheté. Avoir fait son devoir et le bonheur de Noël la raffermit. Ils pouvaient venir; elle les accueillerait maternelle, et souriante.

Oui, tout était bien comme cela, rien ne manquait au bon accueil préparé; elle s'arrêta devant un guéridon, tira plus au centre un plateau, par rectiiude. Et, tout à coup, sa pensée ayant été au-devant d'eux les recevoir, elle se dit :

« Comme ils tardent! » Très vagues, des inquiétudes lui vinrent, qu'elle précisa : ces accidents de chemin de fer si fréquents;... peut-être avaient-ils manqué le train ? pourvu qu'ils eussent trouvé à la gare un bon cocher! Le bruit d'un fiacre la fit tressaillir; pas encore! Elle alla dans le hall, examina le ciel à travers le vitrage, craignant qu'il plût : elle vit un azur sombre, semé d'étoiles. Tout noirs, les arbres du petit jardin se détachaient dans la

nuit, jusqu'au mur, sur lequel un réverbère de la rue jetait, d'en haut, une lueur blême. Elle soupira, songeant au grand jardin de Sonnelles, ramenée aux émotions cruelles de l'été, qui, après les neiges de l'hiver, par ces frileux souffles du printemps, toutes vives et cuisantes encore, ressuscitaient au moindre appel. Elle refoula ce passé, ne voulant se fier qu'à l'avenir, l'espérer bon, heureux.

« Mais comme ils tardent, mon Dieu! »Une fièvre battait à son poignet, un léger froid descendait en son dos, la mystérieuse angoisse de l'attente la traversait de petits élans douloureux. Comme elle allait les embrasser, tous deux. Oui, Sonia aussi, avec un sincère désir de l'aimer et d'en être aimée. Enfin un bruit de voiture s'arrêta; tout son sang reflua, sa vie quelques secondes fut suspendue ; puis elle courut à la porte, et, dans un grand spasme, à la vue des jeunes mariés, son cœur s'ouvrit :

« Mes enfants! »

Elle embrassait d'abord Sonia.

Ce n'est pas sans malaise que Noël attendait le premier choc et ce premier baiser. L'égoïsme de son bonheur n'avait pu lui faire oublier tout ce que Grande avait souff"ert et l'empêcher de craindre l'avenir. Cette préoccupation s'était accrue en lui pendant le retour, tandis que, sa femme reposant en face de lui, le train à toute vitesse les emportait vers leur vie nouvelle. Une comparaison, à cet instant, s'était imposée à lui, le souvenir de ce premier jour de

,».'i-?\ "iB^'*'*' -'lî;»- ~

vacances, où, Grande en vis à-vis, dans un train rapide aussi, ils couraient vers Sonnelles, ignorant les changements qui allaient troubler complètement leur vie. De même, ici, il avait appréhendé l'inconnu. Mais en ramenant ses

regards sur Sonia endormie, il s'était rasséréné. Un sommeil de femme ou d'enfant, par son abandon confiant et sa faiblesse, attendrit et désarme cette méfiance que ceux qui nous sont les plus chers nous inspirent souvent. Noël avait souri.

Avec une tendresse profonde il contemplait, dans le ballottement du train, la jolie clarté fuyante que la lampe du wagon répandait sur le visage de la jeune femme. Etait-ce le sommeil qui détend et régularise les traits, ouïe mystérieux reflet du bonheur? Sonia n'était plus la même : elle avait embelli brusquement, en un épanouissement de fleur. Son teint s'était rosé, une expression douce et lente étirait en sourire ses lèvres, une langueur mourait dans l'ombre de ses yeux. Noël alors, pour perpétuer en lui la conscience de sa joie, se souvenait. Mais ce n'était plus, comme jadis en allant à Sonnelles, son passé d'enfant et de jeune homme qu'il revoyait. Ce temps lui semblait brusquement séparé de lui, mort dans le vide, appartenant à un être qu'il avait été et qu'il n'était plus. Sa vie ne partait plus que de sa première rencontre avec Sonia: le Noël marié lui paraissait un autre homme; il passait par cette illusion si fréquente après un grand bouleversement d'habitudes; on se cherche et on ne se retrouve plus : douceur étrange, mêlée de malaise.

Il se rappelait d'abord l'époque des fiançaillles. Pendant la semaine, retenu par

LE DRAME

ses occupations, il ne pouvait guère appartenir à son amie. Le jeudi pourtant, il dînait chez elle ; c'était une longue soirée de causerie et de musique. Le dimanche ils s'en allaient avec Mme TratkotTaux concerts ; et les belles gelées , les salubres frimas leur donnaient une gaieté alerte, l'envie des marches rapides. Souvent ils traversaient le jardin défeuillé du Luxembourg, qu'ils aimaient tous deux. Parfois le crépuscule les y surprenait, l'heure exquise à Paris où les premiers réverbères s'allument; etilsadoraientlesroulementsdetambourtristes qui annoncent, dans le grand jardin, la fermeture des grilles.

Jour à jour, leur mariage s'était rapproché, mettant dans leurs entrevues une attente frissonnante. Il leur semblait si bien se comprendre : moments précieux, de vie facile, où les mutuelles prévenances, les attentions délicates, l'espoir en l'être aimé et en soi-même élèvent le cœur et l'esprit, rendent meilleur 1 Moments presque aussi doux, peut-être, que l'ivresse réalisée ensuite. Et les jolies joies des cadeaux, le langage blanc des bouquets, ces symboles parlants et toujours nouveaux! Enfin, le grand jour, Sonia en sa robe de neige, sous un nuage de tulle, et sa pureté de reine vierge ou de jeune fée !

Là, comme le comique, invariablement, se mêle aux actes profonds de la vie, aux douleurs hautes, Noël ne pouvait s'empêcher de sourire, encore, en pensant à l'exubérance de Mme

Tratkofî, contrastant, ce jour-là, avec la dignité sérieuse de Marie-Anne. Très certainement, l'excellente dame était émue, désolée à l'idée de perdre sa fille, mais le sentiment prenait chez elle une forme imprévue et burlesque. Pendant la toilette de Sonia, la cérémonie et le lunch qui avaient suivi, elle avait harcelé les jeunes mariés d'observations, de souvenirs personnels et de remarques intempestives. Puis elle avait eu une attaque de nerfs etde sanglots convulsifs pendant trois heures, ce qui ne l'avait pas empêchée, ensuite, de faire bon accueil au dîner. Noël et Sonia étaient alors partis, seuls, à dix heures du soir, pour Rouen, oùilsavaient passé une semaine, attendant que Mme Tratkoff vînt les rejoindre et vivre avec eux les deux ou trois jours qui les séparaient de son embarquement au Havre.

Un poème, cet embarquement, avec une belle-mère aussi encombrante ! En mettant le pied sur le bateau, elle avait failli, pour commencer, se rompre le cou dansl'escalier des premières ; on avait dû lui apporter de l'eau de mélisse et du sucre. Elle avait soutenu , ensuite, une discussion avec le commissaire du bord, à cause de sa cabine qu'elle avait fait changer. Elle y installait aussitôt une quantité prodigieuse de petits colis, des boîtes de biscuits, de conserves, deux ceintures hygiéniques et quantité de remèdes contre le mal de mer; le plus sur et le plus simple, croyait-elle, consis-

LE DRAME

tait à brûler un bouchon età en avaler la fumée. Heureusement, pour rassurer ses enfants, qu'ils avaient retrouvé sur le bateau une famille anglaise, à laquelle ils l'avaient recommandée. Les embrassements avaient été rapides, ces baisers de la dernière minute que hâte la cloche du départ. De loin, Sonia et son mari, descendus, échangeaient des signaux avec elle. Quand la Bourgogne, ses dernières amarres détachées, dérapa, ils virent Mme TratkofF s'élancer brusquement, et son ombrelle qu'elle brandissait tomba à l'eau. Ce fut sur cette vision drolatique et attendrissante, et sur le geste de consternation de la pauvre femme, qu'ils la virent disparaître dans la foule des passagers, sur la grande masse flottante qui s'éloignait, majestueuse, beuglant de toute la voix de la sirène monstre. Et si touché qu'il fût, si fraternel qu'il se montrât envers le chagrin de sa femme^ Noël avait respiré, il respirait encore, délivré, en poussant tout bas un ouf! involontaire.

Sonia ouvrait les yeux ; on arrivait. Durant le trajet en voiture, ils s'étaient peu parlé, chacun songeant, sans doute, à Marie-Anne, à la vraie vie qui les attendait, après ces vacances d'amour, au seuil de la maison rajeunie ; et tous deux s'étaient sentis remués, étrangement, lorsque Grande les accueillit, d'un cri tendre, à bras ouverts.

Pendant un instant, ils se sourirent tous trois, une extraordinaire gaieté sur le visage,

pareille à ces belles flambées courtes qui rayonnent dans la cheminée ; et ils parlaient un peu au hasard, à mots coupés, qui ne parvenaient pas à rendre le plaisir qu'ils éprouvaient, mais qui, par leur insuffisance même, leur donnaient la sensation d'un bonheur intense et au delà.

Puis, après ce premier embrassement, cette exubérance soudaine et l'agitation un peu vaine de l'arrivée, ils sentirent qu'ils n'avaient presque plus rien à se dire ; leur feu de paille était tombé. Rien de plus naturel, les séparations et les réunions donnant lieu, presque toujours, après les premières minutes d'expansion, à cette sorte de lassitude, de reprise égoïste de soi-même. Mais ce qui ne fut pour les Guislain qu'un imperceptible malaise, bien connu d'eux, s'affirma en souffrance imprévue pour Marie-Anne.

Elle subit cette déception si fréquente, lorsqu'on attend quelqu'un de cher, que depuis quelques heures votre imagination travaille, grossit d'avance l'émotion de la rencontre, et qu'il voussembleque l'aimé oul'aimée, par son silence et sa retenue, soit indifférent ou étranger. Il n'en était rien pourtant, Marie-Anne l'eût juré; et cependant elle eut, très à tort, la sensation poignante que Noël et Sonia restaient froids pour elle. Elle interpréta mal leur fatigue et leur besoin de sommeil ; et, à son grand étonnement, elle englobait Noël dans cette impression défavorable, car aujourd'hui.

LE DRAME

pour la première fois, il lui paraissait fai e corps avec sa femme, être moins entier, moins lui-même; et elle pressentait que jamais plus elle ne le verrait seul, comme auparavant, mais double et inséparable de Sonia.

Pour les êtres d'une sensibilité vive, les minuscules contacts de la vie sont une source de malentendus infimes, d'interprétations erronées, qui peuvent être le point de départ de grandes crises morales, de déchirements et de ruptures. Ce fut précisément de ces peines puériles, en piqûres d'aiguille, que ressentit, ce soir-là même, Mlle Guislain. Si modeste qu'elle fût, elle attachait, avec raison, une extrême importance aux soins qu'elle avait donnés à l'appartement, et aux attentions que Margaude avait eues, jusqu'à confectionner certains petits gâteaux que Noël aimait beaucoup. Et voilà justement qu'il ne donnait pas un regard aux gâteaux et qu'il ne semblait pas se soucier du brillant des meubles et de l'éclat des glaces. Enfantillage, sans doute, mais Marie-Anne fut vexée 1 Non qu'elle tînt à l'éloge pour l'éloge, mais pour la gratitude qu'un mot eût exprimée. Sans doute, Noël y penserait demain, ou bien, connaissant ;a sœur, il trouvait cela tout simple. Quoi qu'il en soit, il avait plutôt l'air de rentrer chez lui, dans sa maison propre, que chez Elle. Ce ne fut qu'une nuance, mais elle la sentit. Et, chose curieuse, la déception qu'elle éprouvait lui venait plutôt de son frère que de la jeune

2og

femme, contrairement à ce qu'elle avait supposé.

Une très vive contrariété suivit pour elle, car ce devait être son malheur d'attacher, comme la plupart des femmes, une extrême importance aux choses qui n'en ont qu'une mince et relative. Elle avait soigneusement fermé la porte de la chambre à coucher des mariés à Frimousse, qui perdait sa pelucheuse fourrure et laissait des poils à tous les meubles. Or qui aperçut-on, en entrant dans cette chambre? Le chat, roulé en boule sur un beau couvre-pied de satin feu, sur lequel il avait préalablement exercé ses griffes. Grande poussa un cri d'horreur, et, malgré sa tendresse pour Frimousse, le prit par la nuque et le jeta à terre avec une telle violence indignée, que Noël et Sonia, surpris, se regardèrent, dans cette confusion émue où nous jette la vue d'un acte excessif ou disproportionné ; d'autant plus que la bête, chassée à grands coups de pied par sa maîtresse, bondissait aux rideaux, désespérément, avec d'aigres miaulements de terreur. Comment cet incident, plutôt comique, fut-il pris au tragique par Marie-Anne? C'est qu'elle gardait une prévention contre Mâcha, la servante de M m e Tratkoff , restée au service de Sonia comme femme de chambre. Sans doute, c'était la faute de cette fille si le chat était entré. Mais Mâcha se défendit et Margaude aussi; l'enquête ne fut pas poussée plus loin, et Grande en garda une amertume ; elle

LE DRAME

craignait qu'on ne pût l'accuser de négligence, tant elle poussait loin l'orgueil de sa responsabilité. Elle conserva une rancune envers la Petite-Russienne.

Bref, on se sépara, les jeunes gens las, heureux de se coucher. Marie-Anne détendue, après cettesecousse passionnée. Mais en faisant, comme chaque soir, avant ses prières, son examen de conscience, elle s'accusa d'avoir été brutale pour Frimousse et égoïste vis-à-vis des jeunes gens. Car, enfin, demandait-elle — elle était bien forcée de le reconnaître — Sonia s'était montrée très convenable et Noël affectueux. Dans le silence et la solitude de sa chambre, les yeux levés vers le christ d'ivoire qui dominait son prie-Dieu, elle s'apaisait, voyait plus clairet plus juste, ainsi loin d'eux ; car, hélas! elle ne le pressentait que trop, la communauté d'âme de Noël et de sa femme, leur double présence, et le magnétisme exhalé par leur tendresse qu'elle jalouserait, l'empêcheraient plus d'une fois encore de se montrer impartiale envers eux, la troubleraient et l'agiteraient de craintes vaines et de méfiances injustes.

NOËL s'éveillait lot. Il se levait sans bruit, et après la douche froide qui, été comme hiver, le retrempait moralement et donnait de la vigueur à ses pensées, il gagnait son cabinet de travail. Les livres de sa bibliothèque s'éclairaient, au petit jour, de taches claires et gaies. Il aimait l'intimité de sa table aux plumes méthodiquement rangées, aux paperasses toujours à la même place, et le petit almanach usé sur lequel il effaçait, chaque matin, la journée de la veille. 11 faisait alors son examen de conscience, prenait les bonnes résolutions de travail, souriait aux plans d'avenir. Autant que possible, en ce moment-là, il se fermait au souvenir de Grande et de Sonia, préservait l'intégrité de son moi : c'était l'heure égoïste, dans un coin de bon repos et de refuge, où il aimait à vivre avec lui-même. Ensuite la journée prendrait son cours avec le va-et-vient journalier, le contact d'autrui, son départ pour le lycée, mille petites préoccupations qui l'emportaient dans leur flot trouble. Mais là, de si

LE DRAME

bonne heure, tandis que Sonia, qui se levait tard, dormait encore, et que Grande allait et venait préparant le déjeuner, il se reprenait et méditait, l'âme lucide et reposée, comme sur un ferme îlot.

Un léger toc toc! très discret à la porte, l'avertissait, le tirait du travail où il s'était bientôt plongé, oublieux de l'heure; et invariablement, dans la salle à manger :

« Bonjour, Grande !

— Bonjour, Noël ! »

Elle le baisait au front, m.aternellement. Ils s'asseyaient en face l'un de l'autre.

« Tu as bien dormi ?

— Oui.

— Ta femme aussi ?

— Très bien, merci. »

Elle le servait, lui découpait les tartines pour le thé; et il souriait de ce que cet acte, perpétué depuis tant d'années, lui rappelait; il se voyait petit garçon, comme autrefois. Puis, de se dire qu'il était homme, et pleinement heureux, de songer à Sonia qu'il irait embrasser sur les cheveux, endormie encore, avant de s'en aller au lycée, il s'épanouissait, tout en buvant son thé; et Grande, à le voir ainsi, était triste et contente à la fois.

C'était le meilleur moment de sa journée, ce déjeuner du matin, où elle avait Noël à elle seule. Non qu'ils échangeassent beaucoup de paroles; il tirait à soi les journaux, parcourait les nouvelles; mais elle le retrouvait tel

que jadis, lorsqu'il était célibataire, reproduisant les mêmes gestes, la même faconde rejeter les journaux parcourus et d'offrir à Snorr les miettes du repas. Il ne reflétait alors aucune influence étrangère, cet indéfinissable changement dans les petites façons d'être que la présence de la jeune femme provoquait en lui. Etait-elle là, en eff"et ? Noël, dans ses silences, le son de sa voix, parfois à de courtes gênes ou à un entrain un peu factice, laissait voir cette infime rupture dans l'harmonie d'un caractère, ces légères disparates à fleur d'âme que chacun éprouve, au contact nerveux d'êtres aimés et très différents.

Puis elle lui tendait son chapeau, l'aidait à enfiler son pardessus, lui souhaitait un : « A tout à l'heure! » et c'en était fait pour toute la journée : Noël, à partir de là, ne lui appartenait plus. Il s'en allait toujours un peu à l'avance, afin de traverser sans se presser le Luxembourg, qu'ilaimait, àcette heure blanche et passagère, où filaient en ligne droite ou oblique des employés, des collégiens et des ouvrières en cheveux. Il pensait à la classe qu'il allait faire, aux visages d'élèves qu'il allait revoir : certains lui plaisaient, d'autres lui étaient antipathiques ou indifférents. De ces visages, les uns, plus raffinés, trahissaient une hérédité de caste, confirmée par la sveltesse du corps et la finesse des mains. D'autres, plébéiens, annonçaient la force lourde et une sorte de puissance vulgaire. 11 connaissait des

LE DRAME

yeux fiévreux d'anémiques, des joues rougeaudes de santé, et des masques doux, obstinément fermés, de cancres. C'était un coin de vie très à part dans sa vie ; sa classe lui donnait l'impression de la société en raccourci : tous les caractères s'y manifestaient : les audacieux, les mous, les goguenards ; et jusque dans les devoirs qu'il corrigeait, à l'écriture, bien qu'indécise encore, il pressentait les tendances de ces grands garçons, à la veille d'entrer dans le monde, pour y suivre des voies si opposées : les uns s'enlisant dans la paressse ou le plaisir, les autres se cassant témérairement le cou, la plupart s'attardant en route, à des positions médiocres, tandis que de très rares, habiles ou forts, perçaient.

A son retour du lycée, rapide, et accéléré par une faim robuste, il trouvait Sonia, vêtue de blanc, drapée de grands peignoirs à manches pagode et à ceinture haute qu'elle affectionnait. Dans le hall qu'il lui avait aménagé comme atelier, elle remuait des cartons, préparait ses pinceaux pour son travail de l'après-midi, un portrait de Marie-Anne, qu'elle avait entrepris. Et rien n'était si doux à Noël que le regard dont elle l'accueillait, et ce sourire, que suivait un baiser. Il ne croyait pas que l'amour pût inspirer un sentiment de sécurité pareille, une aussi noble et aussi franche fraternité, quelque chose d'aussi doux et d'aussi mâle, qui lui réconfortait l'esprit autant que le cœur.

Souvent, avant le dîner, sa journée officielle finie, il sortait avec elle, l'accompagnait dans des magasins. Ils faisaient peu de visites, vivaient d'intimité et de travail, renfermés dans leur bonheur. Peut-être s'y renfermaientils trop ingénument; et Marie-Anne setrouvaitelle isolée, tenue un peu à l'écart. Des incidents, ligers en surface, mais de retentissement profond, leur donnèrent l'éveil.

Un dimanche, comme ils revenaient ensemble du concert, ils entendirent les bonnes se quereller et Marie-Anne intervenir, rudement, en donnant tort à Mâcha. Cela se passait dans la pièce voisine. Silencieux et étonnés, ils écoutaient : il s'agissait d'un détail de ménage, et Mâcha répliquait :

« J'ai suivi l'ordre de ma maîtresse. »

A quoi Mlle Guislain :

« Vous devez prendre mes ordres, à moi ! »

Elle avait à peine dit cela, avec une colère de revanche contre les airs d'indépendance que la servante affichait depuis quelque temps vis-à-vis d'elle et de Margaude, que les Guislain se montrèrent. A leur vue, les bonnes s'éclipsèrent, le dos bas; et Marie-Anne, confuse, pinça les lèvres.

« Vous vous plaignez de Mâcha ? demanda Sonia avec un intérêt déférent.

— Ce n'est rien », dit Mlle Guislain, partagée entre le dépit qu'on l'eût entendue et qu'on pût mal interpréter ses paroles, et une pudeur à avoir l'air de se plaindre. Mais, comme Sonia

LE DRAME

insistait, elle s'imagina — toujours les petits malentendus de la vie, les inévitables froissements du côte à côte! — que la jeune femme lui demandait des comptes, et, avec un peu d'irritation, sous son grand air digne, elle articula contre Mâcha des griefs. Ils ne portaient, à vrai dire, que sur des choses futiles ; mais, dans la promiscuité des rapports quotidiens et la fréquence des coudoiements, les choses futiles prennent plus d'importance qu'on ne croit. Ceux qui échappent à leur irritante suggestion sont rares, et Marie-Anne n'était pas de ceux-là.

« Vous avez parfaitement raison, dit Sonia quand Marie-Anne se tut. Je gronderai cette fille. Ma mère l'a un peu gâtée, car nous sommes attachées à elle depuis longtemps, mais je lui parlerai sévèrement. »

Bien qu'elle n'attachât guère d'importance aux griefs de Mlle Guislain — ce que celle-ci devina — elle parla ainsi par désir d'entente et conciliation ; mais son ton trahit, inconsciemment, quelque chose de dégagé et de supérieur, dont Marie-Anne fut froissée :

« Laissons cela, dit-elle, cela ne vaut pas la peine.... »

En effet, on n'en parla plus jusqu'à ce que d'imperceptibles picotements involontaires, de nouveau, pour un motif ou l'autre, se produisissent.

Il faut avouer que Sonia mettait beaucoup de bonne grâce en ses rapports avec Grande. 2/7

Toutefois son caractère viril, soit qu'elle fût souvent préoccupée, soit que quelque choselui eût spécialement déplu, la rendait certains jours silencieuse envers la vieille fille. Ce n'était pas de la froideur, ni rien d'hostile, loin de là; c'était seulement une discrétion, une abstention, un soin à ne donner aucune prise, à se renfermer. Grande alors sentait cela et en souffrait. Ces moments, d'ailleurs, étaient encore très rares et dépendaient des effluves du printemps, des énervements d'orage, auxquels les deux femmes étaient très sensibles, d'un rhumatisme intermittent de Grande, ou des migraines dont Sonia souffrait par intervalles.

Une autre fois,... c'est un jeudi. Noël n'a pas classe; des giboulées traversent le ciel et empêchent toute sortie. Sonia attend Grande pour le portrait, car celle-ci brusquement s'est absentée, prétextant des ordres à donner. Et, en l'attendant, Sonia contemple Noël qui, le nez sur un livre, lève au même instant les yeux, comme s'il devinait que sa femme pense à lui. Ils se sourient; néanmoins, dans leur sourire flotte une indéfinissable contrainte. Ils sentent que leur bonheur a un pli de rose, et, sans se l'avouer, attribuent à l'humeur de Marie-Anne ce malaise informulé qu'ils éprouvent. Se serait-il passé quelque chose ? Non, rien de précis, rien sur quoi ils puissent mettre le doigt. Et cependant, comme en une

LE DRAME

journée radieuse où l'on devine qu'un grain s'approche, la paix de leur ménage est traversée de petits souffles de mauvais augure, d'éparses électricités. Voyons, pourquoi Grande se faitelle ainsi attendre? Pourquoi a-t-elle été maussade tout le temps du repas ? Pourquoi s'est-elle retirée si vite ? Et ils n'osent se l'avouer, mais ils le savent bien, c'est qu'elle est jalouse et, qu'elle aitbeau faire, elle le restera toujours : en vain dissimule-t-elle, la plaie saignante est toujours là.

Et tout à coup, Sonia à mi-voix, tendrement :

« Nous avons dû la peiner sans le vouloir ! Si j'allais l'embrasser?...

— Non, Nitchka, n'en fais rien (car il la tutoie quand ils sont seuls), elle est occupée, ou bien c'est un caprice : il ne faut pas y faire attention. »

Elle rougit un peu et paraît plus charmante, elle s'approche de son mari ; et avec l'indécision pleine de grâce d'une tendresse qui hésite entre le vous et le tu :

« Je crois qu'il vaut mieux que vous..., que tu ne te permettes pas de plaisanter ses petites manies devant moi ; cela l'aura vexée. »

Noël se frappe le front : c'est vrai, au déjeuner, il a innocemment raillé sa sœur, en toute aff"ection, sur les remèdes de bonne femme qu'elle emploie contre les fréquents élancements de son rhumatisme, une eau merveilleuse dont elle seule a la recette. Bien des

2ig

fois il l'avait taquinée ainsi, pour rire, mais jamais devant Sonia.

Il prend doucement la main de sa femme et la baise :

« Tu as raison, je ne le ferai plus. »

Elle rougit davantage et, retirant sa main :

« Ne lui laisse pas trop voir non plus notre intimité. Elle pâlit quand tu me regardes trop longtemps. 11 serait cruel de la voir souffrir, elle t'aime tant !

— Je le lui rends bien, dit Noël, mais ne puis-je t'aimer aussi? Ma pauvre sœur n'est pas raisonnable. »

Et il reprend la petite main qui se défend.

Marie-Anne rentre juste à ce moment, voit le geste et entend les mots « pas raisonnable ». Doit-elle se les appliquer, devant leur silence d'embarras ? Un doute pénible la harcèle, et elle regarde son frère avec des yeux qui font mal à voir, tant l'angoisse s'y débat.

Deux bras autour de son cou, une bonne caresse : c'est Sonia qui l'enlace ; et la vieille fille mollit, sourit presque en se détournant vers elle, mais reporte ensuite sur Noël son regard noir, énigmatique, scrutateur.

« Venez là ! » dit Sonia, et elle l'installe doucement dans un fauteuil. Ces caresses qu'elle lui fait, Noël sait qu'elles ne sont pas dans le caractère réservé de sa femme : c'est donc par délicatesse, par bonté, afin de gagner à elle, de désarmer ce vieux cœur méfiant ! Il en est louché.

LE DRAME

« Là, dit-elle, ne bougez plus, ou plutôt si : bougez, parlez, votre portrait sera plus vivant. »

Et elle prend sa palette, avec de jolis coups vifs charge ses pinceaux; elle a mis son long tablier de travail, un tablier de soie écrue qui l'enveloppe toute et lui donne l'air d'une grande petite fille.

La pose commence, et pendant quelques instants tout va bien. Mais Marie-Anne, qui s'est mis dans la tête qu'on doit s'immobiliser dans un maintien et un sourire forcés, comme chez le photographe, et qui s'impose une attitude de grâce raide, souffre de ce masque de commande, en désaccord avec les préoccupations tristes qu'elle a. 11 lui semble qu'elle joue un rôle, muet il est vrai, mais parlant par la signification des yeux et du sourire, et ce

lui devient une souffrance. Elle a aussi l'impression d'être sur la sellette, tandis que Sonia l'examine et que Noël, à la dérobée, l'observe : elle craint qu'ils ne veuillent la déchiffrer, lire son trouble; et des bouffées de chaleur montent, rouges, à son front. Son visage, trahissant des sentiments contradictoires, prend un air décontenancé et malheureux. Un léger sourire qu'elle surprend, échangé entre Sonia et son mari, la perce tout à coup d'une imagination folle : ne va-t-elle pas supposer, sans raison, qu'on se moque d'elle? Et devant ceux qu'elle croit complices, en un navrement de trahison, sans mots, sans geste, gardant une immobilité résignée, elle laisse couler deux larmes lentes sur ses joues.

A cette vue, un sursaut stupéfait, bouleversé de Sonia : la jeune femme est à ses genoux, attendrie :

« Oh ! qu'avez-vous ? qu'avez-vous ?... »

Noël s'est levé aussi, le cœur étrcint, et mordant sa lèvre sous sa moustache.

Dans les beaux cheveux de Sonia, Grande, penchée, laisse couler ses pleurs, qui la soulagent, en balbutiant :

« Mon enfant,... aimez-moi seulement, aimez-moi un peu ! »

Et elle ajoute, avec un sourire mouillé :

« Grondez-moi tous deux, je ne suis pas raisonnable ! »

Elle a regardé Noël, sans reproche, en disant cela.

Les maladies graves ne paraissent pas toujours en rapport avec les petites causes auxquelles on les attribue. On voit des fluxions de poitrine suivre un bénin courant d'air ; il suffit d'une goutte d'eau infectée pour donner la fièvre typhoïde : c'est que l'organisme, intimement débilité, donne plus facilement prise au mal dissolvant. De même, c'étaient en apparence bien peu de chose, les motifs qui pouvaient altérer le caractère de Grande ; et, cependant, ils la bouleversaient au plus profond, et, comme dans toute maladie, ils transformaient sa manière d'être, exaspéraient fâcheusement sa sensibilité, la portaient au soupçon, à l'aigreur, aux larmes. Les relations entre le moral et le physique sont trop étroites et réagissent trop efficacement les unes sur les autres, pour qu'il échappât à Noël et à Sonia combien Grande souffrait, non seulement de l'âme, mais du corps. Paisible durant tant d'années, vivant une vie réglée, économe d'émotions, elle s'était tellement dépensée ces derniers mois, elle avait passé par un chagrin si vif et une telle agitation, qu'il ne fallait pas s'étonner que sa santé s'en ressentît. Seulement les remèdes, Noëls'en doutait, n'étaient pas de ceux que prescrivent les médecins et que vendent, en fioles ou en onguents, les pharmaciens. Les bromures ne calmeraient pas cette exhaltation nerveuse. Seuls le temps, la patience, la tendresse des deux époux guériraient Marie- Anne, si son mal était curable. Car en cette

âme profonde, mais étroite, les sentiments préconçus prenaient une rigidité extrême, barricadaient l'esprit de la vieille fille contre tout raisonnement et toute persuasion.

Le malheur, un malheur sans remèdes, voulait que la situation n'offrît que peu de ressources d'avenir et peu d'espoir d'amélioration. Vieille, sans famille, sans autre occupation que le soin du ménage de son frère, Grande avait tiré sa vie et ses raisons de vivre de l'existence de ce frère. Elle l'avait couvé avec un soin jaloux; et maintenant il fallait le partager, céder le meilleur de lui-même à une autre femme! Sans doute elle conservait toutes ses prérogatives et la dignité de son rôle, puisqu'elle restait la bonne et vieille fée qui dirigeait et ordonnait tout dans la maison. Mais ce qui eût pu la satisfaire lui devenait, au contraire, une cause de trouble et de mécontentement. Non que Sonia ne s'effaçât pas pleinement, devant elle, avec une abnégation rare chez une jeune fem me : mais constamment des petits faits, des difficultés d'organisation, des compétitions d'autorité, immédiatement réprimées, démontraient à Mlle Guislain combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, quedeux femmes régnent, en parfait accord, sous le même toit. Tout au moins y a-t-il quelqu'un d'un peu sacrifié. Et ici c'était Noël, qui, pris entre deux affections exclusives, impuissant contre d'infimes désaccords trop fuyants pour être saisis, souffrait, de

LE DRAME

façon vague et intermittente, de la situation fausse où ils vivaient tous trois, et comment vivre autrement? Que Grande abdiquât, remît le gouvernement de la maison à Sonia, ne fût plus rien dans ce logis où, la veille encore, elle était tout, était-ce possible ? Non ! — Alors ?...

Alors, chaque jour apportait, malgré la bonne volonté de chacun, sa petite piqûre d'épingle, son involontaire froissement, tout ce qui se déguise sous les concessions empressées, sous le sourire de bonne compagnie, mais qui peu à peu s'accumule en faisceau et se hérisse et vous blesse. Donner l'idée de ce genre de souffrance n'est pas facile, car il faudrait entrer dans le menu et le tout petit de la vie quotidienne, ce à quoi les hommes ne prêtent guère attention, mais que les femmes connaissent si bien ; aussi toutes comprendront !

Par exemple, les déjeuners et les dîners, les soins de la table ramenaient pour Marie-Anne un sujet de préoccupation inquiétant et tenace. Elle voulait bien faire, trop bien faire même ; et l'amour-propre minutieux qu'elle montrait à s'enquérir si les plats étaient bons, à craindre qu'on ne fît pas assez de cas de la cuisine de Margaude, devenait à la longue la chose la plus agaçante du monde. Une preuve entre cent.

Noël avait pris, par imitation de Sonia, le goût des hors-d'œuvre et des crudités accompagnant le repas. Et, un jour, il avait rapporté

d'un magasin anglais un flacon de petits melons au vinaigre. Ce flacon, le croira qui voudra, fut, dans le ménage, un sujet tragique d'amertume. Chacun de ces petits melons, avant d'être croqué, exhala toute l'acidité cruelle en laquelle il étaitconfit. Mais il faut peindre la scène.

Noël, avant le dîner, a posé le flacon sur la table. Mlle Guislain a bien vu les melons étrangers et, partant, subversifs, mais elle feint une parfaite ignorance. Cependant, en voyant que son frère pique l'un deux au bout d'une fourchette et l'amène dans son assiette, elle insinue, avec un mélange de dignité et de taquinerie :

«Je croyais que tu n'aimais pas les crudités?

— Mais si, je les aime bien. »

Elle le réfute, avec fermeté :

« Margaude en faisait autrefois, et jamais je ne t'en ai vu manger. C'est pour cela qu'on n'en sert plus.

— Ah! fait-il perplexe, j'ai oublié....» Elle insiste, avec une rancœur contre

l'intrusion des melons anglais, comme si c'était une attaque, un blâme de la façon dont Margaude confectionnait les siens, et elle affirme:

« Je crois même, j'ai toujours cru que Margaude faisait les melons et les cornichons au vinaigre dans la perfection; et comme tu n'en mangeais pas, j'ai toujours supposé que tu ne les aimais pas.

LE DRAME

« Ma foi, dit-il gaîment, je les aime à présent. »

Elle objecte :

« Si tu me l'avais dis, Margaude en aurait fait. Je..., j'ai toujours entendu direqu'elles'en tirait très bien. Mais peut-être n'aimes-tu pas la façon dont elle les fait ? »

Et Noël, de ce jour, ne mangea plus les petits melons qu'avec scrupule et circonspection ; il vit même se vider le flacon avec plaisir.

Eh oui ! petites misères que cela! Noël, qui connaissait sa sœur, en prenait bien son parti. Mais Sonia, étant femme, et sensible à ces petites impressions, n'en subirait-elle pas un jour le contre-coup énervant ? Il est peu de natures assez fortes pour résister à la désagrégation, à l'émiettement produits par le choc de tracasseries continues, même involontaires, ou faites à bonne intention. — Trois jours après, vint l'incident des confitures.

« Vous ne prenez pas de cette gelée de coings ? dit Marie-Anne à Sonia.

— Non, je vous remercie. -

— Peut-être ne l'aimez-vous pas ? Margaude n'y met peut-être pas assez de sucre ? Je crois que vous aimez la confiture sucrée? Je le lui dirai.

— Pour Dieu, n'en faites rien ! s'écriait Sonia sérieusement alarmée. Cette gelée est excellente, et même je vous prie de m'en donner un peu !

— Oh ! ne le faites pas par gracieuseté ! » répondit Marie-Anne avec douceur.

Après quoi, ce fut le jour néfaste du pirog. On donne ce nom à une sorte de vol-au-vent où entrent des choux et du hachis de viande. Pour amuser Noël, Sonia avait commandé ce plat national russe à Mâcha ; et Noël eut le malheur de le trouver très bon, et d'en reprendre trois fois. Mlle Guislain, qui n'avait pas touché au plat, en eut une névralgie. Pendant huit jours elle insinua que « peut-être Mâcha, en effet, savait faire la cuisine beaucoup mieux que Margaude, du moins une cuisine plus à leur goût. Peut-être préféraient-ils qu'elle leur fît souvent des plats de choix? En effet, Margaude ne savait pas tout faire, et elle ignorait totalement la façon de faire des ptj'og ou des bliny, quoique, au reste, elle eût toujours entendu dire que Margaude passait pour une excellente cuisinière ! »

PauvreGrande'.c'eûtétéinoffensifet plaisant de l'entendre, si, bourreau d'elle-même, elle ne se déchirait pas le cœur en parlant ainsi, pendantque, chose étrange, elle prenait un peu, dans ces moments-là, des airs et du ton même de Mme Tratkoff !

LE printemps, si doux à Paris, répandait une splendeur gaie, infusait sa sève aux arbres et aux individus. Une allégresse bourgeonnait dans les marronniersdu Luxembourg, traversés de vols et de cris d'oiseaux. Noël et Sonia participaient à l'ensoleillement de mai; ils étaient partis seuls, en escapade, comme des écoliers en vacances. Miss Star, récenmient mariée, traversait Paris avant de se rendre en Italie. Elle et son mari attendaient lesGuislain à la gare pour faire un dernier déjeuner ensemble.

L'avant-veille, ils avaient été reçus, rue Notre-Dame-des-Champs, chez leurs amis ; mais malgré le digne et bienveillant accueil de Mlle Guislain, une gêne indéfinissable avait accompagné le repas. Sans doute la présence étrangère de sir John Castle, le changement qui s'était opéré chez les deux jeunes mariées, le dépaysement qui suit d'ordinaire les premiers instants d'une réunion, quand on est resté longtemps sans se voir, contribuaient à

ce vague et flottant malaise, malgré les efforts de chacun pour ramener la gaieté. Mais c'est qu'aussi Marie-Anne, si elle ne le provoquait pas, augmentait ce léger froid, par son air et son attitude. Oui, c'avait dû être cela, puisque loin d'elle, ce matin, dans la voiture qui les emportait rapidement, Noël et Sonia se sentaient pleins de vie et de bonne humeur, éprouvaient presque un sentiment de délivrance.

Les Castle les attendaient devant le buffet de la gare : elle, délicieusement blanche, un peu pâlie et maigrie, d'une suavité svelte; lui, grand, musclé, à l'aise en.de soyeux vêtements de laine à carreaux, la négligente petite casquette posée sur un grand front, au-dessus de deux yeux verts, très francs. Il avait la mâchoire forte et combattive, des mains longues et dures, la souplesse d'un corps énergique, bandé en ressorts d'acier. Il parlait assez bien le français, avec un accent fort, qui aux inflexions d'une voix très pure de timbre, ne manquait pas du tout de grâce. Son large sourire éclairait de grandes dents blanches, coupantes et dures, de bon augure pour le déjeuner. On fut très gai, bien qu'on mangeât aussi mal qu'on peut manger dans un buflet et qu'on bût de l'eau minérale par épouvante de l'eau indescriptible que contenaient les carafes. Le service était fait par les garçons avec la sorte d'empressement dédaigneux qu'ont les gens habitués à voir passer des

visages anonymes, toujours nouveaux, et la sécurité que leur inspire le mouvement rapide de l'horloge, accélérant le repas des voyageurs inquiets. Comme il n'y avait pas d'exemple qu'une personne emportée par le rapide revînt exprès de Marseille ou de Nice se plaindre de l'empoisonnement causé par le mauvais repas et les vins frauduleux, maître d'hôtel, sommelier et garçons en prenaient à leur aise. Comment se faisait-il alors que ce déjeuner, mal préparé, mal servi, inférieur de tous points à ce dîner offert par les Guislain l'avant-veille, sous les auspices de Marie-Anne, fût beaucoup plus cordial, beaucoup plus franc, assaisonné d'une bien meilleure humeur et de rires plus à l'aise? On ne peut insinuer que c'était l'effet des bordeaux plâtrés, pas plus que du Champagne fabriqué qu'ils burent, pour trinquer, au dessert. Fallait-il attribuer leur entrain à ce que, jeunes tous quatre et et pleins de vie, ils ne se sentaient paralysés par aucune autre présence, importune quoique chère ? Ils ne se le demandèrent pas, car si quelqu'un fut oublié à ce déjeuner-là, ce fut la pauvre Marie-Anne.

Mais l'aiguille avançait sur le cadran, les garçons avaient apporté l'addition considérablement enflée, et escamoté subtilement une partie de la monnaie qu'ils devaient rendre à l'Anglais. On se leva de table. Alors, pour la première fois, Noël et sa femme, devant le le départ imminent, éprouvèrent une mélan-

colie. Certes, la tristesse, le décor neutre et froid de la salle d'attente y ajoutaient, et aussi le va-et-vient affairé des voyageurs, et tout ce qu'une séparation, même petite, exhale d'amertume ; mais surtoutc'estqu'ils enviaient affectueusement leurs amis de s'en aller, libres, au gré de leur fantaisie, vers le beau pays dont toutes les intelligences rêvent. Un instantNoël regretta sa servitude, eût voulu casser le fil qui le retenait à son lycée; et Sonia, avide d'émotions changeantes et de vie indépendante, elle aussi, fût gaiement partie. Ils caressèrent presque, une minute, cet espoirfou, impossible, tandis que les Castle souriaient, engageants. Maison allait fermer les portières ; les femmes s'embrassèrent, les hommes échangèrent les plus vigaureux shahe-hands, et, le cœur gros, les Guislain reprirent tristement le chemin de la maison.

Pendant toute la soirée ils s'amusèrent à suivre, en pensée, les Castle, dans leur itinéraire ; ils les envièrent de voir Pise, Florence et Rome. Venise surtout les tentait. Et dans le voyage imaginaire qu'ils faisaient, des réminiscences traversaient leur esprit : les délicieuses pages des Reisebilder de Henri Heine, des impressions de route de Stendhal, de Théophile Gautier et de Taine. Puis des fresques et des tableaux divins ; mais tout ce qu'ils évoquaient là était à peu près lettre morte pour Mlle Guislain qui ne se rappelait l'Italie qu'à travers un tableau de Léopold

LE DRAME

Robert et l'air populaire de MignoJi. Elle s'imaginait que la campagne de Rome était infestée de brigands et qu'indubitablement on y mourait de la malaria.

Aussi, Noël ayant eu l'imprudence de dire : « Eh bien, pourquoi cet été n'irions-nous pas faire un tour en Italie ? » elle tressaillit, sous la lampe, dans le cercle de lumière qui éclairait vigoureusement sa figure volontaire et ses mains occupées d'un tricot de pauvre ; et elle contempla son frère, avec une stupeur mêlée de blâme et de méfiance, comme s'il se livrait à une étrange plaisanterie:

« Mais oui! répéta-t-il. N'est-ce pas. Grande? Et vous viendriez avec nous !

— Si vous parlez sérieusement, Noël, je vous répondrai que non ; je n'irai certainement pas avec vous. A mon âge, l'envie des voyages est passée.

— Eh bien, dit-:l, nous irons tous deux ; n'est-ce pas, Nitchka ? »

JMlle Guislain baissa le nez sur son tricot. Ce petit nom pas chrétien, barbare de Nitchka, l'horripilait toujours, et plus encore l'accent de tendresse avec lequel Noël le prononçait, et aussi le regard sérieux qui l'accompagnait.

« Vois, Sonetchka, fit-il, quel joli voyage nous pourrions faire ? »

Il atteignait un //uf/cz/t'i^r, montraitdu doigt

à sa femme un de ces parcours circulaires qui

mettent l'Italie à la portée de toutes les bourses.

Et ses paroles vives, coloriées, évoquaient les

Page 1