LA RUE PÉRIGUEUX
On ne les connaissait plus. — Napoléon essaie de bombarder Paris. — Notre péril. — Dernières misères. — Mes déjeuners avec un pain d'épice. — Quel fut, sur moi, l'effet des souffrances physiques. — La faim n'a pas été mon seul tourment. — J'ai eu froid. — Ce qu'il eût fallu pour me relever.
Ce fut cette année même , le 3 mai , par un admirable jour de printemps, que le roi Louis XVIII fit sa première entrée à Paris, oii son frère le comte d'Artois l'avait précédé. Nous étions en classe, nous entendîmes gronder le canon de Vincennes. Quelqu'un dit : « C'est le retour des Bourbons. » On se regarda comme pour s'interroger; on ne les connaissait plus. Un long siècle avait pesé sur la France depuis la déchéance de la monarchie, un siècle de malheurs, qui avait brisé le nerf des plus solides, éteint dans les âmes l'intérêt aux choses de la patrie.
Autant qu'il m'en souvienne, les jeunes n'étaient sensibles qu'à une chose : il n'y aurait plus de conscription. Les vieux hochaient la tête d'un air d'incrédulité. Ils ne pouvaient admettre que tout fût fini, que Bonaparte se résignât à voir prendre sa place par un autre, sans résister. Bientôt l'événement sembla leur donner raison.
Napoléon, ayant mis sa femme et son fils en sûreté, conçut un projet insensé, terrible, celui de rentrer dans Paris avec ce qui lui restait de troupes, et de chasser l'armée étrangère; en un mot, de bombarder Paris, sans s'inquiéter du sort de ses habitants, ni même les faire avertir. Et comme il semblait que nous dussions avoir toujours notre part des calamités dont il écrasait la France, quelques bombes furent lancées précisément dans notre quartier, faubourg du Temple.
Qu'on juge de notre effroi : ma mère était clouée dans son lit parl'hydropisie qui compliqua sa maladie de poitrine; impossible de la transporter; et la cour de nos voisins était remplie de tonnes d'eau-forte et de matières mflammables. Il suffisait d'une seule étincelle pour que nous fussions brûlés vifs.
C'est dans cette étroite et sombre rue de Périgueux, où nous demeurions alors, que je devais éprouver l'irréparable malheur de ma vie.
Notre appartement consistait en une unique pièce et un cabinet noir où je couchais. Nous n'avions plus sous les yeux le large horizon de l'impasse Saint-Louis. Celui-ci se bornait à la cour d'un marchand de planches. Sous le jour terne qui venait tard, s'en allait tôt, notre intérieur était des plus tristes. Les faibles ressources qui nous étaient venues d'un tout petit héritage achevaient de s'épuiser. Au delà, nulle espérance.
Toujours en tête à tête avec ma mère, entre les heures de la classe, ému de ses émotions, la voyant inquiète jusqu'à ne jamais savoir la veille quelle serait la nourriture du lendemain, je frémissais à l'idée d'une misère absolue pour ses derniers jours. Nous réservions absolument tout pour elle.
J'ai dit que, rue des Saints-Pères, c'était pour moi un régal d'avoir quelques légumes un peu assaisonnés; rue Périgueux, cela m'eût semblé l'abondance du riche.
Et j'avais quinze ans! l'âge oii la croissance rapide rend le besoin d'une nourriture abondante plus impérieux qu'à aucun autre moment de la vie.
Le plus souvent, je partais pour le collège à jeun , l'estomac et la tête vides. Quand ma grand'mère venait nous voir, c'étaient les bons jours :
elle m'enrichissait de quelque petite monnaie. Je calculais alors sur la route ce que je pourrais bien acheter pour tromper ma faim. Le plus sage eût été d'entrer chez le boulanger; mais comment trahir ma pauvreté en mangeant mon pain sec devant mes camarades? D'avance, je me voyais exposé à leurs rires, et j'en frémissais. Cet âge est sans pitié...
Aujourd'hui, cette indigence née de la persécution, fièrement, noblement supportée par les miens, fait ma gloire. Alors, elle me semblait une honte, et je la cachais de mon mieux. Terrible respect humain!
Pour échapper aux railleries, j'imaginai d'acheter quelque chose d'assez substantiel pour me soutenir, et qui ressemblât, pourtant, à une friandise. Le plus souvent, c'était le pain d'épice qui faisait les frais de mon déjeuner. Il ne manquait pas de boutiques en ce genre sur mon chemin. Pour deux sous on avait un morceau magnifique , un homme superbe, un géant par la hauteur de la taille; en revanche, il était si plat que je le glissais dans mon carton, et il ne le gonllait guère.
Pendant la classe, quand je sentais le vertige me saisir et que mes yeux voyaient trouble par l'effet de l'inanition , je lui cassais un bras , une jamibe aue je grignotais à la dérobée. Mes voisins
ne tardaient guère à surprendre mon petit manège. Que manges-tu là, me disait Révol ou Poret? Je répondais, non sans rougir : « Mon dessert. »
On dit que les souffrances physiques sont bonnes à l'âme. On voit que j'étais dans l'état le plus propre à développer la mienne. Mais le corps, lui, en a été déprimé. Malgré les adoucissements qui sont venus plus tard, je porte toujours ces temps en moi. Ma taille, plus petite que celle des autres membres de ma famille , une maigreur singulière des extrémités, rappellent que mon enfance ne fut point nourrie. Mes privations peuvent se résumer en trois mots : jusqu'à quinze ans, — point de viande, point de vin, point de feu. Du pain, des légumes le plus souvent cuits à l'eau et au sel. Si j'ai survécu, c'est que, malgré les souffrances et la santé ruinée de ma mère, la saine constitution de mon père prévalut en moi. Le travail, les habitudes de la vie solitaire que je menais avec mes parents, me soutinrent aussi, me rendirent actif, mais sans me fortifier jamais. De sorte que ma chétive figure reste comme un monument de ces tenaps de deuil. Les cicatrices que garde ma main droite, témoignent de tant d'hivers passés sans feu. Et cependant, parmi les coups et contre* coups qu'un enfant semblait ne pouvoir supporter, comme l'homme de Grainville qui marche sur les
120 PREMIÈRE RENTRÉE DES BOURBONS j
ruines du monde, je restai pour les voir, et vivant \
pour les raconter.
La faim n'a pas été le seul tourment de mon enfance. Je me souviens surtout que j'ai eu froid. Nous n'allumions jamais de feu dans notre grande chambre, si ce n'est pour préparer les aliments, et, comme on l'a vu, ce n'était pas tous les jours nécessaire.
En toute saison , je portais un petit habit tête de nègre. Par les temps de gelée, il devenait fort sec. La bise me transperçait jusqu'à la moelle des os. N'importe, malgré l'hiver, les engelures qui s'étaient ouvertes et me faisaient cruellement souffrir, je me levais avant jour pour relire la volumineuse Histoire ancienne de RoUin. Je m'enfonçais dans mes chères études, y cherchant un secours , espérant oublier. Il me semblait que c'était anéantir la misère que d'y moins songer
Ce qu'il aurait fallu pour me relever, c'eût été ua grand espoir, et cette année tout alla mal au collège. Les indispositions fréquentes de M. Andrieux nous dérangèrent encore plus que l'entrée des alliés. Il était ordinairement remplacé parM. Baron, assez bon enfant, mais dont toutes les qualités
étaient paralysées par la négligence. On ne s'ennuyait pas dans sa classe, parce qu'il craignait de s'ennuyer lui-même. Une bonne partie de l'étude S6 passait en lectures assez mal choisies. Une fois, entre autres, il nous lut le Mariage forcé de Molière, avec toutes les scènes les plus scabreuses. Il s'ensuivit que dans cette année je travaillai beaucoup moins qu'à l'ordinaire, mais c'était encore plus que ne font habituellement les bons écoliers. Si je faisais moins de devoirs, en revanche je lisais davantage et ne perdais pas mon temps.
L'éducation avait alors peu de substance. Point d'enseignement de l'histoire. M. Andrieux déplorait cette lacune ; il tâchait d'y suppléer en nous faisant faire des extraits. Ce sont les premières choses que j'ai écrites. J'y mettais tant de zèle, que ma première analyse eut plus de vingt pages. C'était le règne de Sésostris. Tout n'était donc pas perdu avec un tel maître. Par les langues et la littérature, nous prenions de l'histoire ce qui en est le plus fm, le génie de l'antiquité.
Le cercueil du marchand de planches. — 'Mort de mon grand*
père. — Il pleut sur lui ! — Ce fut le tour de ma mère
Son stoïcisme. — Excellente nature de mon père. — La dernière veillée. — « Ta mère est morte !» — Je lis à souche vet les prières des morts. — Mon désespoir au retour du convoi. — Ce que j'avais perdu.
La première vision que j'ai eue de la mort a été brutale, et cela m'est resté.
J'étais assis dans l'embrasure de la fenêtre où je me tenais d'habitude pour faire mes devoirs, et très occupé d'un thème latin. Le bruit d'un marteau qui dérangeait ma mère me fit lever les yeux et regarder dans la cour. C'était le marchand de planches qui clouait un cercueil. Mon père, en rentrant, me dit tout bas : « Son fils est mort. » Le malheureux s'arrêtait à chaque instant pour
12i LES DEUILS
essuyer du revers de sa manche les larmes qui l'aveuglaient.
Je n'avais jamais vu la bière dans sa nudité. La pensée qu'on était enfermé , serré , immobilisé dans cette boîte étroite, sans pouvoir bouger ni échapper si réellement on n'était pas mort , me sembla horrible ! Et quelle chose cruelle, contre nature, qu'un père fît de ses propres mains, pour son enfant, cette dure et sombre prison, qu'il la refermât lui-même sur ce pauvre corps hier encore si vivant !
Aux derniers coups de marteau qui finissaient tout, il m'avait semblé entendre la chère petite voix qui remplissait la cour de sa gaieté, de ses rires heureux, pleurer, maintenant, et demander grâce à son père , grâce à la mort : « Non , non , pas encore î »
Bientôt après, je fis une grande perte, celle de mon grand-père, qui m'aimait tant, et qui s'était donné tant de peines inutiles pour m'apprendre la musique. Je vois encore le banc sur lequel je le trouvai assis, place Royale, au moment où il venait d'entendre de la bouche du chirurgien cette terrible sentence : « Il est trop tard. » Le mal, en effet, — un cancer, — empira rapidement avec les chaleurs de juillet, et bientôt l'emporta. Ce fut pour moi un deuil profond ; mais ce c^ui m'arracha
des larmes, plus encore que sa mort, ce fut d'entendre dire à ma grand'mère , le lendemain de son enterrement, comme il avait fait la nuit un grand orage : « Mon Dieu, il pleut sur lui ! »
Maintenant, c'était le tour de ma pauvre maman. L'hydropisie remontait et gagnait le cœur. Elle était incapable d'aucun mouvement. Cette impossibilité de remuer exigeait des soins continuels. Il fallait à chaque instant la soulever pour la faire respirer. Mon père l'y aidait et faisait notre petit ménage avec la dernière complaisance. Oblige de s'absenter dans le milieu du jour pour gagner le pain qui nous faisait vivre, le reste du temps, il le passait avec elle., tâchant par tous les moyens possibles, de la soulager et de la distraire.
Je ne songe qu'avec vénération et reconnaissance à cet excellent père. Véritable philosophe pratique, je l'ai toujours vu froid dans les dangers, gai dans l'épreuve, inépuisable de bonté pour tous ceux qu'il aimait. Trompé toutes les fois qu'il s'est confié, soncœur, àlalongue, s'était resserré ; sa sensibilité s'était concentrée sur les siens. Mais cet égoïsme n'était qu'apparent. Apprenait-il un malheur, , exprimait-on devant lui une pensée généreuse, on voyait aussitôt une larme briller dans ses yeux. Lorsqu'il me lisait quelque chose de vraiment beau, j'ai souvent re-
marqué quesavoixs'altéraitet qu'elle était prête à luimanquer. Les plus amèresdésillusionsn'avaient pu étouffer les élans de cette admirable nature.
Ma mère n'était pas moins à admirer dans son héroïque résignation; elle connaissait très bien son état, et sentait que c'était la fin. Elle s'étonnait plutôt, d'avoir pu si longtemps résister. La mort ne lui inspirait aucune crainte, elle en parlait parfois avec une singulière indifférence.
Un jour qu'on arrangeait des draps , elle dit; « Mettez de côté celui-là pour mon linceul. » ,
Le mercredi des Cendres (8 février 1815), la veille de la rentrée en classe, — après les congés des jours gras, — j'étais allé au passage des Jacobins acheter quelques vieux livres et voir M. Mélot qui y demeurait alors. Le temps était très chargé et très triste.
A mon retour, je trouvai ma mère plus mal qu'à l'ordinaire; elle avait beaucoup de peine à respirer, et demandait sans cesse qu'on la relevât sur ses oreillers. L'enflure semblait l'étouffer.
Je passai ma soirée près d'elle, à faire mon devoir du lendemain qui avait pour sujet : « Le
dédain de la mort. » Je l'ai gardé comme un souvenir religieux de cette nuit funèbre. A chaque instant je m'interrompais pour la relever (1).
Ce spectacle, très pénible, était celui d'un combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'âme qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide exprimaient, avec une vérité douloureuse, l'incertitude entre deux mondes. La pensée, obscure et vaste, roulait toute la vie écoulée, et s'agrandissait de pressentiments immenses... Le témoin de cette grande lutte, qui en partageait le flux et le reflux, toutes les anxiétés , se serrait , comme en un naufrage , à cette ferme croyance, qu'une âme qui, tout en
(1) Voici cette version que j'ai retrouvée dans ses papiers; elle est, je crois, de Sénèque :
« Quelle folie, quel oubli de la fragilité humaine que de craindre la mort parce qu'il tonne ! Votre existence dépend-elle donc tellement du tonnerre ? vous sera-t-elle assurée si la foudre ne vous atteint pas ? Peut-être périrez -vous par l'épée , par la fièvre, par la chute d'une pierre. La foudre n'est pas le plus grand danger, c'est le plus apparent... Vous tremblez au brui^ du tonnerre; à la moindre nuée vous palpitez de crainte; que l'éclair brille, vous mourez d'effroi. Quoi donc 1 trouvez-vous qu'il est plus beau de mourir de frayeur que des effets du tonnerre ? Armez-vous donc de force contre les menaces des orages ; et si ▼ous voyez le monde embrasé d'un incendie universel, songez que, dans cette ruine immense, vous n'avez rien à perdre. Si, pourtant, vous croyez que ce combat des éléments n'a d'autre but que votre destruction, si c'est contre vous que les nuages amoncelés se choquent avec un si grand fracas, si c'est contre votre ruine que le ciel s'arme de tant de feux, songez avec orgueil qu'il faut tant de puissance pour vous détruire. »
revenant à nos instincts primitifs, anticipait déjà dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer par là à l'anéantissement.
Tout faisait supposer, plutôt, qu'elle allait, de ce double instinct, douer quelque jeune existence, qui reprendrait heureusement l'œuvre de la vie, et donnerait aux rêves de cette âme, à ses pensées commencées, à ses volontés muettes, les voix qui lui avaient manqué.
Vers minuit, elle reprit un peu sa connaissance, et me dit d'aller me coucher. Elle paraissait touchée de mes soins.
Le matin, en me réveillant, je vis mon père tout en pleurs; il me dit : « Ta mère est morte (1). »
Morte! cela me semblait incompréhensible, et c'est une chose singuUère, que je ne puisse craindre la mort de ceux qui me sont chers, ni la concevoir quand elle arrive; il me semble que ceux que j'aime sont immortels.
Je restai tout le jour les yeux fixés sur ma mère, lisant de temps en temps les prières des morts à la même table où j'écris maintenant. La mort ne l'avait point changée ; une si lon.Q:ue maladie avait
(1) M"" Michelet est morte le 9 février 1815. Son fils est mort le 9 février 1874. Même mois, même date,à soixante ans de distance.
tellement amaigri son visage, altéré ses traits, qu'on l'eût plutôt crue morte longtemps d'avance...
Ce fut au retour du convoi que j'éprouvai le plus violent accès de désespoir. Mon cousin Millet, qui l'avait suivi avec nous, rentra à la maison pour se rafraîchir. Cette grande chambre nue, ce lit vide, cette solitude me déchira l'âme. Pendant tout le mois que nous restâmes encore dans ce triste appartement, je ne marchais que sur la pointe des pieds, je craignais toujours de faire du bruit. Rien ne peut rendre ma douleur, quand je revenais à moi et m'apercevais que mes précautions étaient inutiles.
En la perdant, j 'avais perdu plus qu'une mère, j'avais perdu une amie, un exemple, un encouragement au devoir. Toutes mes habitudes assidues de travail, près d'elle, furent dérangées. Ne voyant plus tomber sur moi son regard maternel, n'entendant plus sa voix pour m'accueillir au retour, je préférais ne pas rentrer tant que mon père était en course. J'errais seul ; j'allais revoir les lieux où elle m'avait promené enfant; je choisissais de préférence ceux qui entretenaient l'amertume de mes regrets.