‹ Ma jeunesseChapitre 29 sur 40 · LE VASTE MONDE. — SECONDE RESTAURATION · texte numérisé non relu

LE VASTE MONDE. — SECONDE RESTAURATION

Tout concourt à me tirer hors de moi. — Retour de Bonaparte. — Gomment il fut accueilli. — Notre position s'améliore. — Nos promenades du soir. — Sophie Plateau. — Ce qui touche les femmes. — Revenons à la France. — Les fêtes de la paix. — Le beau rôle de l'empereur Alexandre. — Le parti royaliste reprend le? hostilités en province. — A Paris , on joue partout l'air du Vert-Galant,

Et pourtant , ce cruel malheur me fut d*abord moins sensible qu'il ne l'eût été à aucun autre temps de ma vie. Outre le changement de local et d'habitudes , chaque jour m'apportait du dehors ane diversion puissante. Le 19 mars, si près de QOtre deuil, la nouvelle du retour de l'empereur éclata comme un coup de foudre.

Je me rappelle que j'étais chez ma grand'mère, quand on apporta la fameuse proclamation : « Mon aigle de clocher en clocher, etc. » J'aurais peutêtre été sensible au tour oratoire de ce morceau d'éloquence, évidemment calculé pour faire grande

impression , si je n'avais senti peser encore sur notre destinée le poids de la tyrannie.

Mon père me mena voir l'entrée des hussards au Carrousel, et, deux mois après, lafête du Champ de Mai qui avait pour but de soumettre à la sanction du peuple l'acte additionnel fait à la Constitution (26 mai). J'étais alors plein d'Athalie. Je ne saurais dire mon étonnement, quand je vis apparaître Bonaparte dans sa robe d'empereur romain, la blanche, l'innocente robe du jeune Éliacin. Cela n'allait ni à son âge, ni à son teint de Maure, ni à la circonstance, car il ne venait pas pour nous donner la paix.

La foule, cependant, ne lui était pas hostile. Outre le prestige dont il était encore enveloppé, on commençait à craindre les représailles des royalistes, et personne ne prévoyait Waterloo.

Ce retour imprévu, la fuite précipitée de Louis XVIII, le point d'interrogation qui sortait de toutes les bouches : « Que va-t-il faire? » tenait Paris dans une grande agitation. On était tiré hors de soi. Je l'étais comme les autres. Je me souviens de l'ardeur avec laquelle je dévorais les journaux. Mes pauvres auteurs grecs et latins en souffrirent. Du reste, au milieu d'un pareil désarroi, nos études n'eurent cette année aucune suite; il n'y eut ni composition ni distribution des prix.

Je faisais ma seconde avec M. Carré dont Taménité, l'agrément, la gaieté, étaient au collège ce qu'il avait conservé pour moi de noir et de sévère. D'un autre côté, la vie matérielle n'était plus, pour nous, aussi difficile. Mon père avait trouvé, peu de temps avant la mort de ma mère, un petit emploi dans la maison de santé d'un médecin qu'il avait eu l'occasion d'obliger aux temps orageux de la Révolution. Si minces que fussent les appointements, ils suffisaient à nos besoins. Ils ont été, — jusqu'à ce que j'ai pu gagner par mon travail, — notre unique planche de salut.

La maison de santé du docteur Du chemin étant établie rue de Buffon, mon père, — quand m.a mère fut morte, — y passa ses journées. Je ne revenais donc pas à la maison après la classe du matin. Je restais ordinairement à la bibliothèque de la Ville, qui était alors près du collège. Là, je mangeais de fort bon appétit quelque gâteau compact, dur comme de la pierre, ou bien, un petit pain et des cerises dont je cachais avec soin les noyaux. Je profitais de ce moment , le seul où je pusse travailler, pour faire à la hâte mes vers et ma version grecque.

Mes camarades de classe, Rolle, le fils du bibliothécaire, quelquefois Révol, mais surtout Poret, venaient travailler et lire avec moi, ce qu'on appe-

lait alors les mauvais livres : les Contes de Voltaire, etc.

Une existence moins inquiète, la liberté jusqu'alors inconnue dont je commençais à jouir, peu à peu transformaient ma vie.

Je m'étonnais quelquefois d'en sentir la douceur; j'en rougissais; je me reprochais ce bonheur comme si je l'eusse acheté au prix de l'existence de ma mère. Et pourtant, avec mille distractions au dehors, au dedans, mille passions qui s'éveillaient mêlées à un espoir immense, il était bien difficile de ne vivre que du passé. A cette première heure d'éclosion, je m'élançais tout entier vers l'avenir.

Les ombres, d'ailleurs, ne devaient que trop tôt redescendre 1...

Lorsque mon père rentrait, à cinq heures, nous prenions notre frugal repas du soir; puis nous faisions ensemble quelque longue promenade. La première fut aux Tuileries, par un temps doux et couvert de printemps. Les arbres prenaient leurs premières feuilles, ce que je n'ai jamais pu voir sans être ému. L'impression de cette soirée m'est restée fort distincte. Il me semblait que je voyais pour la première fois le monde s'ouvrir devant moi, waste and wide, comme dit Roméo.

Quelquefois, nous allions chez ma tante à Ro-

mainville, ou bien chez une M"^^ Renne viUe, veuve depuis peu. Sa fille jasait bien et dessinait fort joliment. Nous traitions souvent ensemble de matières de galanterie; mais j'étais si timide!...

Une personne qui me plaisait bien plus, c'était mon amie d'enfance, Sophie Plateau. Ce que j'avais lenti de tendre pour elle dans notre voisinage du oulevard ne s'était pas effacé. Mon père m'y ramenait, il faisait bien. Nous allions quelquefois la prendre pour la promenade, et, comme nos parents restaient en arrière, j'avais avec elle de longues heures de tête-à-tête; mais les heures m'avançaient bien peu.

Ce qui touche le plus les femmes, ce n'est pas l'attendrissement d'un cœur honnête, c'est la louange; il faut les amuser, les faire rire, leur parler de leur beauté, et c'est ce que personne ne savait faire moins que moi. Je jouissais très doucement d'être en quelque sorte seul avec une petite personne jolie, aimable, l'appui de' sa mère et l'exemple de son frère ; j'étais heureux d'être avec elle, même en parlant des choses les plus indifférentes. L'impossibilité d'obtenir davantage amortissait l'élan de la passion, et, lorsque je la tenais à mon bras, je ne concevais pas un état plus doux. Quelquefois, seulement, un sentiment très vif de bonheur me faisait serrer doucement le

sien, ou bien, je prenais sa main pour voir si le serein ne la refroidissait pas trop. Sophie ne se défendait pas ; mais elle devait être bien embarrassée de concilier ses libertés avec la froideur apparente de ma conversation.

Quand j'étais seul, je me sentais plus hardi; je me promettais, à la première occasion, d'exiger davantage. J'allai même deux fois chez elle assez enflammé; mais il y avait toujours entre nous un rempart d^honnêteté impossible à briser.

A l'exception de ces deux visites, je ne la vis guère que comme une sœur (1).

Mais revenons à la France.

Bonaparte, en recommençant la guerre, avait dit : « J'écraserai l'ennemi. » Et Waterloo livrait une seconde fois la patrie à l'étranger. Il attachait son nom à notre dernier et plus accablant revers, celui où la France confondue avec lui, a paru, elle aussi, prisonnière. Louis XVIII rentrait sous la

(1) Cinq ans pius tard, en 1821, la pauvre Sophie Plateau

mourait poitrinaire. On verra plus loin, la touchante visita que

Michelet fit pour elle au Père-Lachaise.

protection des baïonnettes anglaises, escorté par Wellington. La double chute de l'Empire, et la double restauration des Bourbons, s'étaient succédé avec la rapidité d'un décor de théâtre. Lorsque Napoléon se fut niaisement livré, lorsqu'on vit que, pour cette fois, c'était bien fini, qu'il y avait entre la France et celui qui l'avait perdue, deux mille lieues de mer, on ne cacha plus sa joie. Ce fut une explosion universelle.

On donna partout des fêtes pour inaugurer la paix. Sauf les Prussiens, l'armée alliée se piquait de faire beaucoup de dépenses, comme si elle eût voulu se faire pardonner son invasion. Les Anglais dont la conduite modérée était louée de tous, furent les plus prodigues. Nos marchands, habitués aux temps de l'Empire où on ne les payait qu'en argent, étaient émerveillés de voir tomber cette pluie d'or. Ils conçurent pour les Anglais un préjugé favorable qui dura quelque temps. Les Russes aussi cherchaient à se faire bien venir.

Alexandre était arrivé, en 1814, beau de bienveillance, avec le pieux désir de se montrer digne d'une si grande victoire; maintenant il rêvait d'être l'arbitre pacifique entre les nations, et de fonder la paix étemelle! la sainte alliance des peuples, pour mettre fm aux horreurs de la guerre.

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La chute de Napoléon, qui affranchissait l'Europe, paraissait marquée d'une volonté d'en haut, un jugement exprès de Dieu. Beaucoup d'esprits, nullement mystiques, étaient disposés à se rallier à cette idée désintéressée dans son principe et vraiment magnanime.

Les violences du parti royaliste firent bientôt évanouir ce beau rêve. Une minorité insolente et folle , se sentant sous la protection étrangère, insultait la France encore Uée par sa défaite, se jouait parmi les étincelles qui pouvaient, d'un moment à l'autre, allumer un grand incendie. Le trait -durable de ce temps, par lequel il est resté dans ma mémoire, c'est le contraste bizarre entre ce qui se passait en province, et ce que nous entendions dire autour de nous, de la douceur des Bourbons. On massacrait dans le Midi; à Paris on ne parlait que de la clémence d'Henri IV et du panache blanc. Les orgues assourdissaient les oreilles de l'air du Vert-Galant, et les théâtres jouaient tous les soirs la pièce de Collé où le bon roi soupe chez le meuniei*.

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