RETOUR DE POINSOT— PAUL ET VIRGINIE
Mes tristesses renaissantes. — Dieu me prit en pitié. — Ce que fut la société de Poinsot. — Sa douceur et sa force. — Ses goûts étaient plus délicats que les miens. — Il préfère Paul et Virginie à la Nouvelle Héloïse, — Ce qu'il y avait eu de regrettable dans l'enfance de Poinsot. — Sa découverte du véritable amour. — Ce fut une rénovation. — L'attrait toutpuissant qu'exerça sur lui la nature tropicale.
L'enseignement a toujours fait ma force et ma consolation. Avoir à former des âmes est une excitation bien forte à tenir haut son propre cœur, à se défendre des défaillances, lorsqu'une fois on a pris son vol. Et pourtant, il est des états intérieurs où le sentiment du devoir et du bien qu'on peut faire, ne suffit pas pour empêcher les chutes désolantes qu'on pleure au matin... trop tard : on a déjà ^nouille ses ailes.
Ah î les soirées soUtaires, lorsqu'on souffre I... C'est là qu'est le péril. Dès que les ombres de la nuit s'allongent et s'approfondissent autour de
toi, pauvre âme malade, je m'inquiète et je me dis i « Gomment vas-tu te défendre? Si, du moins, la Providence maternelle veillait, de là-haut, sur toi !»
La mienne, dans ces temps de trop fréquentes détresses, ne m'abandonna pas tout à fait. Dieu, je crois, me prit en pitié, le jour où il me renvoya celui qui, seul, pouvait m'adoucir toute peine : mon cher ami, Poinsot. Après une si longue absence, il m'était enfin rendu, et pour toujours î Il revenait à Paris préparer son établissement définitif par de plus fortes études. Sa famille, sans le consulter, je l'ai dit, avait décidé qu'il serait pharmacien.
Lorsqu'on m'apprit, un matin, à mon retour de la rue Saint-Gilles, qu'il n'était plus qu'à une demi-lieue de moi, rue des Anglais (l),je m'écriai,
(1) Elle existe encore cette triste petite rue du quartier Saint- Sérerin, large à peine à la mesure de deux passants. La percée du boulevard Saint-Germain lui a donné un peu d'air et de lumière; mais que les intérieurs sont restés sombres ! En 1817, lorsque la rue des Noyers et la rueGalande la fermaient aux deux extrémités, il devait y faire nuit en plein midi. Très mauvais séjour pour une santé déjà faiblissante. L'air stag^nant de ces
dans le transport de ma joie : « Rien ne pourra donc plus nous séparer jamais î » Hélas I qui m'eût dit que je le perdrais sitôt!...
Ce fut à ce retour de Melun que se resserrèrent, vraiment, les liens de notre amitié. Jusque-là , si douce qu'elle eût été, ce n'était qu'une liaison d'enfants. A vingt ans, ce fut tout autre chose Nous nous retrouvions au milieu des enthousiasmes de la jeunesse. C'était, — je me le rappelle bien mieux que de mes pensées d'hier; — c'était un désir immense, insatiable de communications, de confidences, de révélations mutuelles. Ni la parole, ni le papier n'y suffisaient. Après d'immenses promenades, nous nous conduisions et nous reconduisions. Quelle joie, lorsque revenait le jour, d'avoir tant à se dire î Je partais, — ' comme au temps où nous allions ensemble à l'école, — de bonne heure, dans ma force et ma liberté, impatient de parler, de reprendre l'entretien, de confier tant de choses...
Que de fois, je me trompais d'heure ! A quatre, cinq heures du matin, j'allais, je frappais, je me faisais ouvrir les portes, je réveillais mon ami.
ruelles du vieux Paris qui exhalent uue fade odeur de malariai dut développer le germe de la maladie qui emporta le pauvre Poiasot, prématurément.
ià
Comment peindre avec des paroles, les vives et légères lueurs sous lesquelles, dans ces matinées, brillaient, voltigeaient toutes choses ? Mon existence était ailée, j'en ai encore l'impression mêlée au matin, au printemps; je sentais, je vivais dans l'aurore.
Bientôt, il nous fallut davantage. Poinsot souffrait des tiraillements qu'il avait retrouvés dans sa famille. Sa nature délicate avait besoin de paix. Elle est, aussi, une condition indispensable pour le travailleur.
Je l'engageai donc, vivement, à venir vivre avec nous. Pour le tenter , je lui racontais les mille idées qui me roulaient dans la tête. Dès ma sortie du collège , je m'étais mis à ruminer je ne sais combien de projets de livres auxquels j'eusse aimé à l'associer ainsi que Poret. J'avais tiré des remarques de Salluste,Tite-Live, Machiavel pour un ouvrage sur les historiens latins.
Nous n'y pourrions donner nos journées. Les miennes étaient remplies par les deux classes à faire et la préparation de ma licence que je serrais de près. Poinsot avait ses cours à suivre. Mais,
nous aurions, pour y travailler, 1-e dimanche, et quelquefois même la soirée.
Pour achever de le séduire, je lui offrais aussi, l'attrait de mon Jardin des Plantes, sa belle allée de tilleuls où nous irions nous asseoir, dans la fraîcheur vivifiante du matin. C'est là que, dans mes jours de liberté, j'allais lire dès que les gardiens ouvraient les grilles.
Sous nos fenêtres même, un banc qu'on eût dit placé tout exprès pour nous, semblait, à toute heure , nous inviter et nous attendre.
Il n'y aurait pas d'indiscrétion à accepter mes offres ; ma position de fortune allait chaque jour s'améliorant. Des leçons particulières assez bien payées , commençaient à s'ajouter à mes honoraires de répétiteur. Il me semblait même, que je devenais riche...
Quel bonheur de sentir Poinsot tout près , le soir, dans la petite chambre oii je me réfugiais, quelquefois, pour travailler! De celle de monpère, où j'ai toujours couché jusqu'à mon mariage, nous pourrions continuer , — la porte restant ouverte , — ces bonnes causeries , à demi-voix, qui acheminent si doucement au sommeil.
J*avais bien raison de désirer vivre, le plus
possible, avec mon ami. Plus nervoux que lui, — je sentais en moi le tendu de l'acier, — plus ardent, je n'avais , à l'ordinaire , que la flamme sèche qui consume. Gela ne tenait pas, seulement, à la continuité de mes épreuves ; c'était aussi, que j'étais resté longtemps séparé du reste du monde et dans l'isolement de la famille. Ma sécheresse tenait encore au mal du collège, que l'on garde tard : la tendance aux choses fortes et forcées , la préférence, après Rousseau, pour Tacite et Montesquieu. J'avais l'esprit plein de nœuds; j'éprouvais des difficultés infinies lorsque je voulais écrire, et je crus d'abord, que je n'écrirais jamais. Très pauvre de substance, je ne me croyais propre qu'aux travaux de compilation. Les libraires, informés de mes succès d'écolier, venaient déjà me faire des offres.
Poinsot , moins fort que moi sur le latin et le grec, moins exercé, peut-être, à donner la forme littéraire à ses idées, avait , en revanche, ce qui m'a toujours manqué , une âme de simple et presque d'enfant , pour saisir d'instinct et bien entendre mille choses de la Nature auxquelles la mienne restait fermée. S'il eût vécu , je lui devrais d'être entré de bonne heure dans l'étude des sciences naturelles, si profitables à l'histoire de l'humanité. J'y suis venu , mais quand ma
tâche était à moitié faite, c'est-à-dire, tard, péniblement, avec effort.
Dans la société de Poinsot, tout m'eût été facile, même de redevenir bon. Celui qui n'a pas souffert, dès le début de la vie, de la méchanceté des hommes, est tout naturellement garanti du mal desséchant des rancunes précoces.
Encore moins, mon ami savait-il, — et je n'osais le lui montrer , — ce qu'une âme encore malade de leurs mépris peut éprouver, par moment, de volupté à savourer le fruit amer de la haine. Le milieu oii il vivait, depuis son adolescence, en lui donnant de nombreuses occasions de voir de près les misères des autres, avait, au contraire, disposé son cœur à tous les sentiments généreux.
Le pharmacien, lorsqu'il est instruit, est d'un
grand secours pour le pauvre, qui ne fait guère appel au médecin dans ses maladies. A Melua*
Poinsot n'était qu'aide, et par conséquent aux ordres de son maître. Celui-ci l'envoyait, toutes les semaines, herboriser dans la campagne, au profit de son laboratoire. Dans ces longues courses faites en tous sens, à travers les prairies , les champs etlesbois, Poinsot s'était bientôt fait connaître de tous les environs. Le paysan qui, de sa porte ou du sillon, le voyait examiner avec grand soin chaque plante avant de la loger dans sa boîte, lejugeait un savant, et le priait d'entrer s'il avait chez lui un malade. Mon ami le faisait avec grande complaisance, et, par quelques conseils ou un remède à portée, il aidait le patient à guérir. On pouvait le croire, lorsqu'il disait que ses joies les plus vives et les plus profondes, — pendant son long exil, — avaient été de sauver quelques vies précieuses , celle d'un père soutien d'une nombreuse famille , ou d'un fils, unique consolation d'une pauvre veuve.
Lorsqu'il faisait le récit de ces bonnes rencontres offertes à sa charité, sa voix, à l'ordinaire si chaudement timbrée , bientôt s'assourdissait de larmes , comme s'il eût réveillé dans son cœur l'émotion du plus troublant souvenir d'amour.
A cette bonté d'âme , que des esprits légers
eussent trouvée un peu trop féminine, s'unissait une volonté très ferme et très virile, s'affirmant dans les moments décisifs , par de vifs éclairs. C'était, chaque fois, une révélation inattendue. D y avait surprise et ravissement. Il apparaissait toujours plus noble, plus haut dans ses secrètes aspirations. Gela même, aurait dû m'avertii , me faire craindre. On ne tient ainsi ses ailes libres des pesantes entraves d'ici-bas, que pour céder, sans résistance , au premier appel qui nous vient des mondes supérieurs (1).
Je voyais bien aussi, à ses lectures , que ses goûts étaient plus délicats que les nôtres. Poret avait assez les miens . Une même discipline d'es-
(1) Le jour où paraîtra ce livre, j'aurai placé dans mon cabinet de travail, non seulement la miniature de la pauvre Marianne, mais aussi les portraits de Poinsot et de sa sœur Virginie qu'un heureux hasard a mis en ma possession. Un jour, dans un salon où j'étais en visite, je vois entrer une femme jeune encore, de tournure élégante, et parée de deux ^ands yeux noirs à la lois doux et chauds. En me retirant', je demande son nom à la maîtresse de la maison ; elle me nomme M"' Poinsot. C'était la nièce de Paul! Son frère , celui qui le protégeait contre les gamins du chantier, vivait aussi. 11 habite Enghien où il est maire de sa commune. Je n'eus, dès lors, qu'un désir, et bienvili
prit nous inclinait aux choses fortes, fussentelles déclamatoires. Le jour où il nous arriva d'ouvrir la Nouvelle Héloïse ^ ce fut pour en vivre des semaines et des mois dans un tel enthousiasme, je devrais dire plutôt un tel délire, que notre jugement en fut quelque peu faussé. Ce n'était pas le côté sentimental qui nous troublait : ce livre n'attendrit pas. Notre exaltation était toute cérébrale. Par la Nouvelle Héloïse et Y Emile, deuxlivresqui n'en devraient faire qu'un, Rousseau nous apparaissait un sauveur venu pour
revoir la nièce, de faire la connaissance du frère, et savoir s'ils n'auraient pas des papiers, un portrait. Les papiers, hélas I se sont envolés. Il y a si longtemps I... Mais les portraits du frère et de la sœur existaient encore. La famille me les porta oblig;eamment. Je fus un moment sans pouvoir les regarder. Que serait le portrait de l'homme tant aimé de mon mari? répon- Irait-il à mon attente? Je craignais tant une déception... Je vis une figure fine, pâle, un peu froide, peut-être, même un peu hautaine, portant, déjà visibles, les signes de la maladie de poitrine. Le regard et la bouche exprimaient une volonté calme, et tout l'ensemble de la physionomie, une grande valeur morale. Je remerciai Dieu.
La soeur est superbe dans sa pâleur mate, avec s»^s deux ■yeux noirs grands à tenir un monde. Quelque chose de cette Seauté étrange a passé à sa nièce. Celle-ci, ayant reçu, on outre, le don d'une voix merveilleuse, a été, une dizaine d'années, en possession des premiers rôles au Grand dpéra : Robert le Diable, les Huguenots ^ Freyschutz^ Moïse, etc. Je lui serai toujours reconnaissante de m'a voir obtenu de ton père ces deux portraits. Ils me rendent une portion du passé qui m'e«t devenue si chère et presque, mon mari lui-môme.
régénérer la famîîîe, la société, fonder la patrie... Nous avions, dès lors, pour devoir de nous faire ses discipl^î-: ou plutôt ses apôtres, de propager ses doctrines , de lui conquérir les femmes pour en faire des mères. Que sais-je encore?
Poinsot, dès la trentième page, nous avait laissés à i^os divagations. Il avait pris, dans ma petite bi- Dliothèque, le cinquième volume des Etudes de la Nature (1), oij est l'épisode de Paul et Virginie, qu'il n'avait pas encore lu, et s'était retiré à l'écart de nos transports bruyants, pour mieux savourer la véridique histoire de ces deux enfants qui s'aimèrent au désert et moururent de la mort l'un de l'autre.
Douce idylle à son point de départ , née du sourire attendri de la nature, pour finir, en douleurs, dans son orage. Cette mère, caressante dans ses jours de paix, aveugle en ses colères, défait ici, elle-même, son œuvre d'amour.
Il n'en restera pour tout souvenir, qu'une touffe de roseaux ombrageant, au cimetière des Pamplemousses, une double tombe , et peut-être, le soir descendant de la montagne , mêlé à la brise, un
(i) C'est une édition belge de 1792 que j'ai encore.
faible écho de la triste voix de Paul appelant Virginie.
Le monde entier pleura à rapparition de ce livre. Il en pleurera éternellement.
Que Poinsot ait été, comme nous tous, profondément remué par cette lecture, cela ne surprendra personne. On comprendrait moins qu'elle ait fait de lui un homme tout nouveau , si je n'éclairais un côté de sa vie, qu'à dessein, j'ai laissé jusqu'ici dans l'ombre.
En parlant de son enfance, j'ai dit , qu'à onze ans , il avait été placé, par ses parents, dans une étude de notaire oii il devait d'abord faire les courses. Ce fut pour son malheur. Il s'y trouva quotidiennement en société de jeunes gens arrivés , d'hommes d'âge mûr et de fâcheuse expérience-qui parlaient devant lui, fort librement, de leurs vilaines intrigues. La science du mal lui était donc venue, par l'esprit, avant l'éveil des sens dont le vertige , en nous empêchant d'analyser les côtés obscurs de la passion, sert, dans une certaine mesure, quoi ^u'on ait dit,
à les transfigurer. Au contact de la flamme tout s*épure et se sanctifie.
Mais le pauvre Poinsot était encore bien loic de cette heure. A son premier regard arrêté trop tôt sur ce que ces impies osaient appeler l'Amour; il l'avait vu , sans tout comprendre , comme une chose en elle-même laide et brutale ; bien plus , une chose vénale qui s'achète, ruine Tun, enrichit l'autre, et tous deux, les avilit. Un enfant mal né , enclin au vice , à cette dangereuse école se fût gâté pour toujours-
Chez lui , l'effet fut tout contraire, ir y a des âmes qui ne peuvent descendre. Instruit, et beaucoup plus qu'on ne l'est à vingt ans; mal instruit, il avait été pourtant gardé de toute corruption. Ce qui surprendra même, après ce que je viens de dire , c'est que de nous deux il était peut-être resté le plus pur. N'ayant plus les curiosités inquiètes de l'ignorance , l'amour ayant perdu pour lui son mystère , — du moins il le croyait , — avant qu'il n'en eût ressenti les premiers très* saillements ; — le voyant toujours tel que de yih libertins l'avaient présenté à son imagination, une source de plaisirs vulgaires auxquels le cœur ni l'âme n'avaient de part; — maintenant que l'âge des légitimes tentations était venu , bien loin d'y céder, il les fuyait; il s'éloignait de plus en plus
de la société des femmes , malgré sa nature aimante et tendre.
A Melun, dans ses jours de grandes mélancolies , lorsque l'étude des sciences naturelles ne suffisait pas à le soutenir, il partait , s'en allait chercher un alibi à ses tristesses dans l'exercice de la charité. Quelque lecture élevée qu'il faisait sur la route le consolait aussi de son isolement et l'acheminait vers l'idéal , à moitié chemin du ciel.
Lorsque notre bonne fortune nous eut réunis, il essaya, maintes fois, de m'y entraîner avec lui. Je faisais un vertueux effort pour le suivre, mais c'était toujours d'une aile plus pesante.
Le jour où le voile trompeur, tombant de ses yeux, il fit, avec Paul et Virginie, la découverte du véritable amour, ce fut lui qui me ramena du ciel sur terre.
Il ne quittait plus le livre, et, si je l'avais laissé à son entraînement, nous serions restés des heures entières, devant la vitrine des marchands d'estampes, en contemplation de l'admirable gra-
vwre dont notre grand peintre Prud'lion,a illustré la principale scène de cette douce et triste histoire. Tous les Prud'hon sont de vrais Gorrège : l'exquis de la vie nerveuse saisi dans le frémissement du sourire. Mais pourquoi va-t-il, ici, se noyer sitôt dans les larmes?...
Qui n'a lu, relu, le cœur suffocant d'angoisse, le funèbre récit du naufrage et de îa mort de Virginie? Le nombre est moins grand de ceux qui connaissent l'émouvante gravure oii l'artiste a mis en scène, la lutte suprême engagée entre le Saint-Géran et la plus horrible des tempêtes ; une mer effrénée, diabohque, accumulant, entassant, exhaussant ses vagues en montagnes, pour écraser le malheureux vaisseau sous ces masses titaniques, l'abîmer tout entier dans les flots. Il leur résiste encore, il se dresse, il se c^I're 3omme un coursier sous l'épouvante ; mais on voit qu'il n'en peut plus; qu'elles vont l'éventrer, ces monstrueuses vagues, s'engouffrer dans ses
flancs et renfoncer de tout leur poids, l'engloutir au fond de leur noir enfer.
Au milieu de cette orgie de fureur, dans un navrant contraste de résignation, une femme, presque une enfant encore, seule, debout sur le pont du navire en détresse , regarde venir la mort. Aucun moyen de lui échapper; il n'y a plus de salut possible , elle appelle , elle attend. A travers les aboiements forcenés de la tempête , l'oreille entend tinter un glas funèbre. Virginie sait que c'est sa mort qu'il sonne puisque l'équipage a pu se sauver. Elle est 1^ seule, immobile, toute préparée au départ suprême.
Rien de faux ni de théâtral dans la pose. D'un mouvement plein de naturel et de naïve décence, elle ramène de sa main droite, sa blanche robe que lui dispute la raffale tourbillonnante; tandis que sa main gauche, appuie et scelle sur son cœur un objet qu'on devine, une image trop chère qu'elle défend à la mort de lui arracher. Ce sera, contre elle, sa seule résistance. On voit bien , à son attitude , qu'à tout le reste, elle est résignée.
Aussi, pour détacher et enlever de terre ce pauvre petit corps qui, d'ailleurs, sous ses voiles ne pèse guère , l'artiste s'est bien gardé de lui donner des ailes. Le souffle frémissant de l'aspira-
tion quia remplacé, sur les lèvres, le sourire et lait la bouche bien autrement éloquente, va suffire à le porter droit au ciel.
Selon les dispositions de notre âme, les mêmes pages d'un livre, la vue du même tableau, peuvent nous donner des impressions toutes différentes. La mienne cependant, ici, ne variait guère. C'était toujours , avant l'arrivée de Poinsot , un sentiment de pitié profonde mêlée à de la haine contre cette mer infernale en son acharnement. Et comment ne pas en vouloir aussi à l'auteur, de lui avoir laissé consommer, sur ce pauvre corps, son œuvre de colère ! Quelle barbarie , d'avoir emmené l'infortunée de si loin , pour la faire mourir si près du rivage; et, chose plus terrible encore, sous les yeux de l'ami, de « l'amant intrépide » qu'elle voit s'élancer, en vain, à son secours, meurtri, déchiré, sanglant î
Ici, la mesure de douleur est comble. Elle déborde.
A ma première lecture, aussi désespéré que la foule assistant à cette scène d'épouvante,
je criais au bon matelot qui expose sa vie pour sauver celle de Virginie, qui la prie, supplie, à genoux , d'ôter ses habits pour s'élancer plus facilement avec lui à la mer; du fond du cœur, je lui criais : « Sauvez-la, sauvez-la, ne la quittez pas. »
L'émotion de Poinsot, peut-être encore plus grande que la mienne , fut d'une tout autre nature. Moins prenable par l'imagination , il s'occupa beaucoup moins que moi des côtés descriptifs de la scène. Il n'accusa, non plus, ni la mer, ni l'auteur, de la mort de Virginie. Tous deux lui paraissaient également irresponsables, puisqu'il y avait eu un moment où elle eût pu échapper. Pour* lui, la tempête n'avait été qu'une cause indirecte du fatal dénouement. Ailleurs , était le nœud du drame et son émouvante grandeur. Il le sentit d'instinct du premier iour. Et, comme un homme lancé dans un champ de découvertes imprévues, je le vis s'absorber silencieux et solitaire dans son rêve intérieur. J'ai tort de dire rêve ; c'était plutôt le combat de pensées contradictoires. Il revenait, constamment, de la préface
0Ù Bernardin de Saint- Pierre affirme l'absolue vérité de son récit et des pages charmantes qui racontent l'enfance de Virginie, au tragique dénouement oii elle apparaît, préférant la mort à l'obligation de quitter ses vêtements et d'exposer , son jeune corps de vierge , aux regards de la fou le.
Si troublé que fût Poinsot par cette vision où le ciel et l'enfer mêlent leurs rayonnements et leurs ténèbres; les lamentables confidences qu'il avait entendues, enfant, s'échanger autour de lui, sur le peu de valeur de la vertu des femmes, ne le préparaient guère à croire, sans réclamations, à un si grand scrupule. Cette sainte révolte de la pudeur, plus touchante que le courage de la victime, qui la mène à la mort toute parée de sa grâce attendrissante, lui, — si pur au fond, — ne devait, ne pouvait, d'abord, la comprendre. Ce n'était pas qu'il mît en doute l'innocence de Virginie; mais , n'avait-elle pas été élevée sous le climat brûlant des tropiques où, l'air et la terre toujours en feu, ne permettent aux créoles que les étoffes légères et transparentes?... Pour les enfants, c'est la coutume du pays de les laisser aller longtemps, pour plus de liberté, complètement nus. Virginie s'était donc habituée à voir les regards se porter sur elle sans en éprouver aucun trouble.
D'où lui venait, maintenant, sa pudeur effarouchée, lorsqu'elle était rendue déjà à ses habitudes d'enfance, et, pour ainsi dire, au milieu des siens?...
Poinsot était incapable de toute curiosité mauvaise. Dans ce dialogue muet de lui à elle, je le voyais parfois fermer subitement le livre comme on s'arrête, avec un peu de honte, de regarder trop longtemps dans une âme neuve, qu'on pourrait offenser par de trop pressantes interrogations.
Mais c'était pour y revenir le lendemain. Un travail mystérieux avait commencé en lui, qui ne devait plus s'arrêter. Il essaya , d'abord , de me le cacher. Nos pensées naissantes sont comme les plantes en germination, elles aiment à s'envelopper d'ombre et de silence. Il me les voilait d'autant plus, que ce n'était pas dans son esprit seulement qu'elles fermentaient. Au trouble de sa physionomie, toujours si expressive, on pouvait surprendre que son cœur aussi battait plus fort sous l'émotion.
Ce sceptique, en amour, n'échappait pas à la loi commune. La plupart des hommes ignorent par eux-mêmes le sentiment de la pudeur. C'est
une vertu toute féminine. Mais, lorsque le moins chaste, la rencontre chez la femme , le plus souvent il s'arrête, s'émeut, se relève, se sent devenir meilleur et respectueux, lui qui s'en allait si léger au plaisir. Pourquoi cela?... C'est que son expérience lui fait deviner, bien vite, ce que cache un trouble si subitement éveillé dans la jeune âme. Il sait, que cette poésie touchante de la femme-enfant, sa grâce à elle, qui lui est propre, qui fait son charme et son toutf puissant attrait, ne lui vient guère, avant que sor cœur n'ait frémi de pressentiments obscurs. Il y voit, la plus aimable des révélations, qui parle pour elle, dans son muet langage, et dit ce qu'elle n'oserait , si même elle savait lire clairement en son propre mystère.
Nous le dirons à sa place. Le premier frisson qui fait pâlir la vierge, n'est pas, comme on le croit, le frisson de la volupté ; il lui vient d'une émotion plus haute et plus saine, de son appréhension craintive du premier regard que va laisser tomber sur elle, celui qui l'aime ou la désire.
Rien n'est plus certain : l'amour et la pudeur, chez la jeune lille, vont ensemble inséparables. Ce frère et cette sœur sont nés le même jour, à la même heure.
Éteignez l'amour au cœur de Virginie , et vous la verrez, froide et indifférente, accepter, sans révolte, le moyen de salut qui lui est offert
Poinsot, malgré sa triste et précoce expérience faite, grâce à Dieu, d'emprunt, était en réalité bien trop novice pour entendre si vite. Mais, une fois qu'il fut entré dans la voie des découvertes, sa nature fine, déhcate et tendre, l'amena à pénétrer, mieux qu'un autre, les côtés touchants d'un refus qui lui avait semblé d'abord, si peu croyable.
Il avait beau protester intérieurement contre son émotion , la grandeur idéale de cette mort le subjuguait.
J'eus enfin le bonheur de le voir sortir de la lutte pénible où son esprit était engagé. Le mauvais songe évanoui, ce muet recouvra la parole. Un soir, en rentrant de donner une leçon , je le
trouvai dans ma chambre, qu'il arpentait à grands pas. « Je t'attendais, me dit-il, sans préambule; sortons, allons nous promener; j'ai à te raconter comment j'ai appris, la nuit dernière, le secret de la mort de Virginie. »
Nous voilà donc cheminant tous deux , le long de la rivière où les étoiles se miraient en longues traînées lumineuses. Ohî la belle soirée, si bien en harmonie avec un pareil entretien 1
Il avait passé son bras sous le mien , vivement, et tout de suite : « J'avais bien senti , dès ma première lecture, que l'innocence de Virginie et sa pureté n'eussent pas suffi pour l'amener au sacrifice héroïque du bonheur et de la vie même. J'entrevoyais déjà, confusément, qu'il y avait fallu une vertu plus haute, dominant tout le reste. Un jour, devinant la lutte où je me débattais, tu laissas tomber ce mot : « Peut-être l'amour... » Mais j'étais à ce moment, un sophiste, raisonnant d'après une expérience qui n'était pas la mienne et m'obscurcissait la lumière. La triste croyance qu'on m'avait donnée toute faite, m'empêchait de t'entendre. L'amour n'étant à mes yeux qu'une occasion de flétrissure, ou tout au moins de défaillance, il ne pouvait conseiller un tel sacrifice. Gomment monter, d'ailleurs, si d'avance on a cassé ses ailes?... Et pourtant, de plus en plus
troublé parla grandeur morale de ce dénouement, je m'efforçais de dépouiller le vieil homme, d'oublier les tristes enseignements du passé , de me faire une âme toute neuve où pût entrer, sans obstacle, ce que je cherchais avidement, le secret de la vérité. Mais, je ne la rencontrais pas davantage ; sans doute parce que je ne le méritais pas. J'étais, en effet, trop subtil. Si, avec toi, j'admettais l'amour pour tout expliquer ; brutalement, il me répondait : « Lorsqu'on aime, on tient » à rester sur terr^. *,
» Voilà où j'en étais hier soir encore, quand je me suis endormi sur ces pensées.
» Dans mon sommeil, Virginie m'est apparue. Nos préoccupations de la veille font souvent les rêves de la nuit. Mais cette fois, elle était plus belle encore que sur le pont du Saint-Géran^ et déjà partie, bien loin, bien haut, tout près du ciel. Elle montait, non plus dans l'orage, mais dans un doux crépuscule éclairé, en partie, des blanches lueurs de sa longue robe qui flottait dans l'air, derrière elle, et traçait, comme l'étoile filante, un sillage lumineux. La bouche avait repris le sourire des temps heureux de son enfance. Tout son visage rayonnait. Elle montait en pleine espérance, et déji dans l'harmonie de Dieu.
» Pendant que je regardais d*eû bas, dans une sorte d'extase religieuse, s'accomplir le mystérieux passage entre les deux mondes, — au milieu d'un silence dont la profondeur infinie me saisissait l'âme, — mon oreille entendait une voix de femme, douce et grave, répéter toujours la même parole, comme si Virginie l'eût laissée tomber plusieurs fois dans l'espace, entre la terre et le ciel.
» Cette voix qui semblait me parler, ne disait quo ces seuls mots : « L'amour porte en lui » son obstacle, s
» Etait-ce une énigme à résoudre?... Très ému, je m'efforçais de comprendre. Je me suis éveille et je pleurais. Il faisait déjà grand jour. Ces beaux rêves ne peuvent, en effet, nous venir que dans la pure lumière du matin. Je m'écoutais vivre, et je sentais que j'étais un autre homme, comme si une révolution singulière et profonde se fût opérée en moi, pendant mon sommeil. Les larmes qui remplissaient mes yeux avaient fondu mon aridité. Je m'étais couché douteur, en ignorant tout, sceptique même, et je me levais un croyant. Mille choses nouvelles, confusément entrevues, me remplissaient le cœur de joie.
» Il m'a été impossible d'aller aujourd'hui à mon laboratoire; j'ai erré tout le jour dans le bois de Vincennes, lisant, relisant avec des yeux tout
nouveaux , et mêlant le ciel , la terre , toute la nature, à mon émotion. J'éprouvais surtout, un immense besoin d'aimer.
» Te souviens-tu des pleurs que nous répandions, enfants, sur le triste sort d'Iphigénie ? Eh bien, son histoire me paraît, maintenant, bien moins touchante que celle de sa pauvre sœur.
» Le sacrifice d'Iphigénie n'est pas volontaire. Elle meurt victime de la colère des dieux, trop puissante pour être conjurée. Virginie périt dans la tempête, mais, en réalité, ce ne sont pas les éléments qui la frappent.
» Le dieu qui ordonne, ici, le sacrifice, n'est ni si loin, ni si haut que les dieux delà Grèce. Il est tout près de nous ; c'est un dieu tout humain ; il vit même en nous, n'ayant, ici-bas, d'autre demeure que le cœur de Thomme. Tu avais raison contre moi, en me nommant celui que me cachaient mes sophismes. L'amour estbien,ici, le principal acteur du drame ; il ajoute, à la grandeur touchante et naïve du dénouement , le sublime. Fort contre lui-même, il s'immole en immolant; s'il
est le sacrificateur, il est aussi la victime, le martyre de la crainte pudique d'une enfant. Voilà le vrai sens de l'énigme qui m'était posée cette nuit. L'obstacle , dans le cœur de Virginie a été d'autant plus invincible, que l'amour était plus profond. On sent bien que ce n'est pas la foule frémissante de douleur et de pitié qui l'a empêchée de céder à la prière du matelot. Elle n'a peur que d'une chose, du regard de celui dont sa pauvre âme est, à ce moment, si troublée. .
» Qu'on déplace la scène , qu'on la mette en plein océan, loin de l'objet aimé, et il est à peu près certain que, dans le calme relatif du cœur, rinstinct de la conservation prévaudra. Il y aura reffroi d'une mort violente, Tappréhension de ce qui pourra suivre, quand le corps, tout vivant, tombera dans le gouffre des vagues béantes, pour y rouler à jamais, sans repos, sans sépulture. Une telle vision livrera une femme si jeune, sitimide, — comme l'enfant malade, affaibli, — à la volonté du plus fort. La terreur, chez Virginie, annulera la honte, et le matelot la sauvera.
» Elle touche au rivage, au bonheur même... , Elle voit Paul! son amour se réveille..., et tout est changé. L'effroi de la mort est secondaire. Les bras de son ami se tendent vers elle ; ils prient, supplient; ils lui disent dans leur détresse: « Et
qu'importe, pourvu que tu vives! » Elle n ose.. . Elle ne peut... Appliquant l'image aimée, sur son cœur, elle lui montre les cieux où elle va Pattendre dans ses chastes voiles , pure de tout regard, de tout contact humain. »
C'étaient mes propres pensées qu'il exprimait', a son insu, avec tant d'éloquence. Mais je nie serais bien gardé de l'interrompre, de rien dire qui lui diminuât le plaisir de croire avoir fait seul, avant tous, ces découvertes dans le cœur de Virginie.
« A quelle profondeur, me disait-il encore, je sens tout cela depuis quelques heures ! Et quel profit pour moi, dans l'avenir, d'avoir appris à ne plus confondre l'amour avec les passions ! Ce sont elles que j'ai vues, enfant, se réfléchir dans un miroir impur. Elles seules , je le comprends aujourd'hui, abaissent le niveau de l'âme et la flétrissent. Le véritable amour a la flamme chaste et haute; seul, il porte à l'héroïsme. Virginie en est la preuve. Si elle eût connu autre chose que l'amour pur, elle n'aurait jamais eu assez de courage pour faire le sacrifice de la vie. Mais elle n'avait rien effleuré du bout de ses ailes d'ange, pas même la douc'feur amère du baiser de l'adieu. Dans cette âme innocente, l'amour n'avait pas de lui-même trahi son mystère. Laissés complètement libres dans la soUtuda» mais y vivant seuls,
ces deux enfants n'avaient rien appris, sinon qu'ils s'aimaient.
)> Amants déjà, ils se sont quittés, quand Virginie est partie pour la France, aussi chastement qu'une sœur quitte son frère.
» La société des hommes, sans respect pour l'enfance est, le plus souvent , la cause de notre corruption précoce. Je n'ai usé dé rien, et j'ai éprouvé, à les entendre parler des passions, tous les désenchantements qui viennent de l'abus des plaisirs.
» Ce sera mon éternel regret, de n'avoir pas lu ce livre avant douze ans. Quel contre-poison salutaire, et quel beau démenti j'aurais pu donner à leurs pernicieux enseignements î »
En réalité, cette lecture , bien que tardive , fut pour Poinsot le bain purificateur où il se plongea tout entier avec délices, laissant au fond, non certes dés souillures, — il n'avait jamais péché, — mais l'irrémédiable mélancolie qu'entretiennent dans une âme, de tristes et illégitimes désillusions.
Ce livre lui fut, en plusieurs sens, profitable
Les descriptions de la nature tropicale, dont il est rempli, exercèrent aussi sur son esprit leur fascination. Il y avait, en Poinsot, l'étoffe d'un grand naturaliste. Un moment, je le vis prêt à laisser derrière lui le vieux monde refroidi, duquel il n'attendait plus rien, pour s'élancer au sein des forêts vierges de ce monde jeune et puissant. « Avec les connaissances que j'ai en botanique, me disait"il, je découvrirai, certainement, là-bas, dans cette riche nature oij le soleil cuit la sève au point d'en faire un véritable sang végétal, je découvrirai des plantes qui serviront de remède à nos maladies européennes, réputées jusqu'ici incurables. Je serai le grand guérisseur de ce
siècle. »
On eût dit aussi, qu'un instinct secret le poussait vers les climats réparateurs, loin de nos froids brouillards du Nord qui devaient sitôt le tuer.
Il n'eût certes pas été inférieur au jeune créole dont il portait le nom, dont il avait l'élégante noblesse et les délicieuses indolences. Avec sa faible santé, il eût été moins utile que Paul à la famille de la Tour, mais il eût aussi chastement , aussi ardemment aimé Virginie.
XIÎ
M«s« ROUSSEAU. — NOTRE DÉPORT DE LA RUE DE BUFFON
Arrivée de M"* Rousseau. — Sa mission , son caractère et 99 personne. — Prétentions nobiliaires de sa mère. — Son second mariage arec le chanteur Rousseau. — Le 9 thermidor changea tout. — Le veuvage et l'adoration pour le fils du premier mariage. — Portrait de M. de Navailles. — Ses défauts et ses qualités. — Intérêt qu'inspire M"' Rousseau. — Le docteur Duchemin cède sa maison. — Nos difficultés pour trouver an appartement assez vaste. — Nous ne partions pas seuls. — La maison de la rue de la Roquette. — Ce qu'elle fut pour moi.
Je travaillais depuis un an, très raffermi, sinon -heureux, entre mon père et Poinsot qui s'était décidé à venir vivre près de nous. Ce n'était pas faire une infidélité à ma marraine. De son côté, elle avait pris beaucoup de goût pour une jeune femme dont l'arrivée dans la maison avait coïncidé avec celle de mon ami.
Sa principale fonction était d'assister, à titre de demoiselle de compagnie, une vieille marquise qu'une famille de la province avait conHée aux
soins du docteur; surveillance d'autant plus nécessaire, que la dame était à peu près idiote.
Ma marraine avait une mission analogue à remplir auprès d'une autre infirme, appartenant aussi à la noblesse. Le^ rapports quotidiens qui s'établirent entre ces deux dames, rapprochèrent tout naturellement leurs gardiennes. Une sympathie mutuelle fit le reste. Il y avait, entre elles, échange de bons procédés. Ma marraine se chargeait, volontiers de la surveillance, pendant que M^i^ Rousseau, — c'était le nom de sa compagne, — donnait quelques leçons de musique. Mais, très .tenue dans la maison par son service, elle lui remettait, en retour, sa pensionnaire à l'heure de la promenade.
Je rencontrais fréquemment le trio dans les allés du jardin, M"^ Rousseau, traînant à sa suite les deux invalides, et faisant, pour se désennuyer, un peu de botanique.
- Notre entrée en relations s'était faite tout simplement, sans embarras de sa part ni de la mienne. Elle était jeune, mais cependant mon aînée de sept ans, ce qui compte double,lorsqu'on n'en a soi-même que vingt. Aussi , aucune idée de galanterie ne s'était éveillée. Quand je commençai à avoir des attentions pour elle, ce fut avec le sentiment de ce qu'un frère doit à une
sœur plus âgée, et, sans me douter, le moios du monde, qu'un jour je lui donnerais mon nom. Sa position inspirait à tout le monde de l'intérêt. Elle était venue d'un couvent de Meaux où elle avait passé les deux tiers de son existence dans la société, peu récréative, d'une sourde-muette qu'on lui avait donnée pour compagne de chambre et qui l'aimait passionnément. W^^ Rousseau, tout en lui rendant une partie de son amitié, ne savait trop comment tromper l'ennui de sa réclusion et de ce perpétuel mutisme. Aussi, lorsqu'une occasion s'offrit d'y échapper, de revenir à Paris où elle était née, où elle avait sa famille, son frère et même sa mère, elle se garda bien de refuser. Cette mère, pourtant, ne l'aimait guère. C'était elle qui l'avait éloignée, pour se donner tout entière à un fils qu'elle avait eu d'un premier mariage.
Sa fille méritait, cependant, d'être aimée. Elle était bonne et douce, malgré quelques échappées de colère à l'espagnole. Rien n'était plus touchant que sa pitié pour les faibles , pour les animaux, qui sont aussi des faibles à la merci de la brutalité des hommes.
Elle avait encore d'autres bonnes qualités : une humeur sereine, qui est le signe de la bonne santé de l'âme. Malgré les cruelles épreuves de
son enifance, elle gardait une disposition naturelle à la gaieté la plus aimable. On sentait qu'il eût fallu bien peu de chose pour lui donner le bonheur. Elle était parfois espiègle comme une enfant, mais sans y mettre de la malice.
Ni jolie, ni fraîche de carnation, elle avait trop souffeii, trop pâti, pour conserver à vingt-sept ans,cette fleur de jeunesse; cependant elle plaisait. Sa vivacité pleine d'imprévus charmants, était une séduction ; on se trouvait ensuite retenu par son bon cœur.
Avec de tels dons de nature, comment n'étaitelle pas aimée de sa mère?... Ce n'était ni l'antipathie de caractère, ni même l'opposition de race qui avait creusé, entre ces deux femmes, un abîme infranchissable. Non, c'était tout simplement, du côté de la mère, une sotte prétention nobiUaire. U^^ Rousseau idolâtrait son fils, parce qu'il lui était né d'un père appartenant à la noblesse. Elle détestait sa fille, parce qu'elle l'avait eue d'un homme que la gloire seule avait ennobli. M. Rousseau remplissait les rôles de premier chanteur au Grand Opéra.
La prétention de sa femme était d'autant plus ridicule, qu'elle appartenait, elle-même, à la bourgeoisie ; son père occupait un emploi à la chambre des comptes.
Mais sa beauté éveillée de Lorraine, l'avait fait remarquer de bonne heure d'un grand seigneur. Il s'en éprit follement. Trop vieux pour luii donner son nom, — il avait quatre-vingts ans,^ — il la dota et la maria au baron de Navailles.
Très froide union, contractée sans amour de part ni d'autre, mais de laquelle pourtant^ naquit un fils. Quand la Révolution éclata,, les deux époux vivaient à peu près séparés; M. de Navailles fut en périL Sa femme eut alors un bon mouvement; elle s'alarma même, voulut le sauver. M. Rousseau fut précisément l'homme qu'elle choisit pour l'y aider. Connaissait-il le mari? Je l'ignore. Mais son intervention pouvait être utile.. Ses relations étaient de plusieurs sortes. Admis dès l'âge de neuf ans à la maîtrise da la cathédrale de Soissons , il fut enlevé pour la chapella du roi. Ainsi, il avait passé par l'Église pour aller au théâtre. En 1790, il était en possession da ses plus grands succès. Une admirable voix de ténor lui valait, chaque soir, les applaudissements d'un auditoire enthousiaste. Il usa de son crédit et fut assez heureux pour réussir. De là, une grande reconnaissance de la part de h dame.
M. de Navailles meurt, la reconnaissance se change en amour. Les églises étaient fermées,
les deux époux sigoèrent leur contrat sur Tautel de la patrie.
Dans un joli portrait au pastel que j*ai eu longtemps sous les yeux, M. Rousseau est en habit de velours bleu pâle, avec le jabot de dentelle et la poudre , ce qui fait valoir son visage fin, délicat, distingué, déjà pâli. L'homme est en tout charmant, mais à demi-poitrinaire. Je crois, cependant, que le physique agréable et les grands succès de l'acteur séduisirent moins la veuve que l'idée de se ménager l'abri d'une bonne protection tant que durerait la tourmente révolu ti.^nnaire.
Deux enfants naquirent de ce mariage : un garçon qui mourut jeune, une fille qui vécut pour souffrir cruellement des préjugés de sa mère.
Le 9 thermidor vint el cîiangea loul. La réaction fit croire qu'on était sauvé. M°^« Rousseau se mit à la recherche de ses anciens protecteurs, mais tous ceux qui auraient pu la servir étaient morts ou dispersés. Ces démarches très ostensibles et les regrets cuisants qu'elle laissait trop voir, d'un passé que son mari ne pouvait lui
rendre, le refroidirent et l'éloignèrent. La mort acheva la séparation (1).
M«^e Rousseau , restée une seconde fois veuve, à trente-trois ans , presque ruinée , n'eut qu'une idée en tête : se lancer tout entière dans la réaction.. Les églises avaient été rouvertes ; elle voulut être dévote et n'y parvint pas. Elle se reprit ardemment à une autre dévotion, celle des préjugés nobiliaires , regretta amèrement ce qu'elle appelait sa mésalliance , haït sa fille qui en était le vivant souvenir. Elle eût voulu supprimer son acte civil. Elle l'éloigna; la mit d'abord en pension à Passy. La trouvant encore trop près, elle l'exila à Meaux.
En revanche, elle adora son fils. Une miniature d'Isabey le donne tout enfant , blond, une vraie fleur de vie luxurieuse, une peau admirable et la
(1) M. Rousseau était né à Boissons en 1761. Il moarut à Paris en 1800, à l'âge de trente-neuf ans. Son début au Grand Opéra date de 1779. Il y tint la scène pendant vingt ans, et rem porta ses succès les plus vifs, vers le milieu de sa carrière, dans La Caravane du Caire de Gluk ; dans Tarare de Beaumarchais et Salieri; dans Orphée, dans BenauddclArmide de Gluk. J'ai retrouvé son portrait dans le costume de ce dernier rôle : II entre dans les jardins d'Armide et s'extasie de leur beauté : P/w? j'observe ces lieux, et plus je les admire. Il se ménageait fort peu ; il s'éteignit dans une maladie de langueur. (Chouquet, Histoire de la musique dramatique en France. Fétis, Géographie universelle des musiciens.)
lèvre sensuelle de sa mère. Plus tard, cet enfant fut un beau jeune homme , très grand , très robuste ; tel , je l'ai connu vers 1820 , gai , aimable, gourmand, sensuel, capricieux, colère, mais bon, charitable, généreux. Il le fut pour sa pauvre petite sœur, n'épousant nullement, contre elle, les sottes préventions de sa mère, bien qu'il fat naïvement aristocrate. Pour son bon cœur, je l'ai beaucoup aimé.
11 était encore musard , de peu de cervelle , mais tendre à l'excès, — comme sa sœur, — pour les bêtes. Il avait toujours des querelles avec les charretiers qu'il voyait battre leurs chevaux. Ce fut même une de ces disputes , à la montée de Charonne, qui hâta sa mort. Il était fort sanguin; une attaque d'apoplexie l'emporta quelques jours après.
Il eût pu avoir de bien plus grands défauts, avec une mère toujours en admiration devant lui, quoi qu'il pût faire. Il ne travailla pas , n'entra dans aucune carrière. Il resta un grand enfant ; on l'appela, jusqu'à cinquante ans, monsieur Lolo, comme s'il fût resté toujours tout petit.
On pourrait noter les degrés de la faiblesse maternelle pour ce privilégié, ce fils de la grâce. Enfant, lorsqu'il ne voulait pas aller à l'école: jc Tant mieux, disait -elle, cela le gardera ces
camarades suspects et mal surveillés. » Elle faisait venir alors les enfants du voisinage,et supportait des journées entières, sans se plaindre, leurs jeux bruyants à l'excès, et le désordre qu'ils mettaient dans sa maison pour jouer des comédies.
Elle lui donna des maîtres, essaya de travailler avec lui; mais son tempérament sanguin était un obstacle. La tête s'injectait, il s'ébouissait, n'étudiait. « Tant mieux, pourvu qu'il vive. » Il vécut, en effet , mais n'eut aucune activité d'esprit. Il ne se maria pas, n'eut pas de famille, et cependant, ne put être d'aucune utilité à sa sœur, tout en l'aimant beaucoup. Sa mère l'absorba tout entier.
Dans l'abandon où elle était laissée. M"® Rousseau excita d'autant plus l'intérêt des étrangers. A Meaux , ses qualités aimables lui firent des amis et des protecteurs sérieux, entre autres, le curé de la cathédrale et l'abbé de Rouhault dont j'ai déjà parlé. Celui-ci fut pour elle une sorte de père adoptif. 11 coûila à ses soins, autant qu'à ceux du docteur, la marquise de Rouhault, sa
belle-sœur, sachant qu'elle serait en bonnes mains > Il ne se trompait pas. Quoique cette vieille dame fût souvent bien gênante par ses infirmités, M^i® Rousseau ne se départit jamais, avec elle, de la plus grande indulgence.
Cette bonté , et les persécutions de sa mère , la rendaient fort touchante. Son amitié était sûre et fidèle. Liée d'affection avec quelques gouvernantes de grandes familles, entre autres, celle des Rostopchine , elle était la confidente de leurs peines et s'employait avec beaucoup de cœur à les consoler.
L'attachement que lui témoignait ma marraine était, on le voit, bien mérité ; il entraîna celui de mon père, et le mien par la suite. Poinsot en était bien un peu jaloux, mais il s'efforçait de n'en rien laisser voir.
Notre vie s'écoulait donc paisible, entre le titb vail et les longues causeries du soir, lorsque, brusquement, et sans aucune préparation, le docteur donna la nouvelle de sa retraite. Trouvant trop lourde la charge de deux établissements, U
cédait celui de la rue de Buffon , pour ne plus s'occuper que de la maison d'accouchement qu'il avait fondée, rue de la Monnaie.
Le nouvel acquéreur ou preneur à bail , je ne sais plus trop lequel des deux, emmenait avec lui tout son personnel. Les anciens employés de la maison n'avaient donc plus qu'une chose à faire : donner leur démission et se pourvoir d'un gîte.
Ce changement nous atteignit comme un coup de foudre.
C'était, encore une fois, le retour à la pauvreté. Nous fûmes pourtant beaucoup moins sensibles à ce revirement de fortune, qu'à l'obligation de quitter le délicieux jardin dont la vue, je dirais presque, la possession , m'encourageait si bien au travail.
Mon père , en philosophe qui a fait pacte avec les revers, se mit, dès le lendemain, en quête de notre demeure. Il n'y avait point d'urgence ; mais il avait hâte d'apaiser la fièvre d'impatience où il me voyait. J'étais bien sûr de trouver tout laid et mesquin, après avoir eu trois ans,sous les ye'ax,ce beau, ce noble horizon N'importe, j'aurais voulu savoir, tout de suite, ce qui nous était réservé. J'exigeais au moins l'espace. Je crois, aujourd'hui encore, que si l'on m'eût condammé à rentrer dans l'intérieur d'une rue de Paris, à ne plus
352 MADEMOISELLE ROUSSEAl
voir le lever ou le coucher du soleil , j'en serais mort de mélancolie.
Il y avait encore une autre difficulté : nous né partions pas seuls, Poinsot venait avec nous. Il m'était aussi indispensable que l'air et la lumière. Ma marraine, non plus, ne nous quittait pas. Ne voulant imposer à la communauté aucune charge, elle emmènerait avec elle sa vieille pensionnaire, M°^« de Girac. Le point délicat, était de savoir si Ton prendrait aussi M°^« de Rouhault. Ces deux vieilles vivaient l'une de l'autre. Elles étaient, à la fois risibles et touchantes dans leurs assauts de tendresse enfantine, où elles mêlaient le rire et les larmes, les dernières lueurs d'une intelligence tout près de s'éteindre. Pauvre humanité ! . . .
Il eût été dur aussi de laisser M^^^ Rousseau seule, dans une maison qui allait se peupler d'inconnus. Le bon cœur de ma marraine réclama pour elle. « Nous sommes devenus sa famille disait-elle, il faut lui faire aussi sa place. »
Mon père était l'homme du monde le plus accommodant. Le mot qui lui était familier, à l'époque de nos malheurs : « Oh î tout s'arrangera, » lui revenait, cette fois encore, pour résoudre la question dans le sens affirmatif.
Consulté à mon tour, je laissai faire, mais ea
imposant toutefois des statuts à notre association. Ainsi, en dehors de l'heure des repas , nous vivrions complètement séparés de la colonie féminine. A elle, reviendraient les soins du ménage; à mon père , le gouveriiement des affaires extérieures ; et moi, s'il le fallait, je travaillerais double pour apporter à la communauté des ressources suffisantes.
En esprit, tout s'arrangeait à merveille ; mais en réalité , comment trouver, à un prix raisonûable, un appartement assez vaste pour garder à chacun de nous une complète liberté ?. . . Mon père avait déjà cherché, vainement, dans l'entourage de la rue Saint-Gilles, où j'allais, deux fois par jour, donner des leçons. Rien, non plus, à l'entrée du faubourg Saint- Antoine. Le découragement commençait à le gagner, lorsqu'un matin, il découvrit vers le milieu de la rue de la Roquette, — aujourd'hui le n° 49, — une délicieuse maison ou plutôt, un petit hôtel, entre cour et jardin, dont le premier étage était à louer pour la modique somme de sept cents francs. l\ v ^^ait deux ailes parfaitement indépendanteir" i'une de l'autre; nous étions sauvés!
Ce fut, le 17 juin 1818, que je m'enfermai dans
cette solitude où je devais passer dix années de ma vie, les plus belles, si, comme je le crois, le travail doit compter comme le premier des bonheurs. Ce temps m'a laissé d'inoubliables souvenirs. Si je me décide, tôt ou tard, à résumer les impressions de mon existence individuelle^ de répoque de ma vie où je ne vivais pas encore de la vie générale^^ je prendrai pour centre, pour texte, pour théâtre, le Père-Lachaise. Toute cette période d^ ma vie , — 181 5-1 82 7\— depuis la mort de ma mère jusqu'à mon mariage, jusqu'à mes études sur Vico, jusqu'au discours sur de la science, — toute cette période, dis-je, a roulé dans un rayon étroit, entre le Marais, le Jardin des Plantes, Bicêtre, Vincennes, 'le Père- Lachaise. Là mes amours, mes promenades avec mes amis, mes pertes, mes regrets. Là, les longues lectures, la lente et féconde accumulation qui me préparait l'avenir
FiN