BRIAND
Espérances vaines. — Maladresse de ma marraine. — Mauvaises tentations. — Nécessité l'impérieuse fut le salut. — Pourquoi je n'ai jamais vu les gens en place. — • Je deviens répétiteur.
— Plaisir que fait le premier argent que l'on gagne. — Les nuits d'hiver. — Le verglas. — Ce qu'était M. Briand. — Son portrait. — Les bourriches de gibier du château de Chantilly.
— Ses préférences pour l'élève Dawes. — Comment j'ai connu M" de Feuchères. — Ma conférence sur les Condé faite k Dawes en allant à Chantilly. — Ce qui m'empêcha de voir U prince de Condé.
Le temps des vacances était achevé quand nous rentrâmes à Paris, et seuls. Tliérèse n'y revint pas. Nos parents avaient résolu de retarder indéfiniment son retour, dans l'espoir qu'à la longue je guérirais. Pour me faire prendre patience, on disait devant moi, le plus naturellement du monde, que le grand-père allait mieux et qu'il parlait de ramener lui-même sa petite-fille.
N'ayant jamais trompé personne, je crus à la sincérité des autres. Il me fallut voir les semaines
passer les unes après les autres, sans amener la réalisation de ces promesses, pour m'éclairer sur le double jeu qu'on jouait avec moi. Au premier moment, j'en fus indigné et j'arrêtai durement les donneurs de consolations.
Ma marraine, plus maternelle qu'adroite, pour me distraire de mon chagrin, avait eu la sotte idée d'appeler près d'elle une de ses jeunes parentes, assez jolie, mais bégueule et poseuse. Affectant la froideur et l'indifférence aux hommages, c'était déjà une grande coquette, fort habile dans l'art d'attirer sur elle l'attention des hommes, de les troubler de désirs , sans pour cela se compromettre elle-même. Les rets oii elle voulait vous saisir, une fois tendus, elle regardait ailleurs, en reine distraite , bien assurée d'avance d'y voir tomber sa victime. Je lui échappai pourtant , et sans qu'il fût besoin d'un effort de vertu.
J'aurais pu lui dire le mot de la femme iroquoise au Français léger qui s'amuse à la courtiser : « L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir. «
Plus j'enfonçais dans mon chagrin, plus la compassion de ceux qui m'avaient brisé me devenait
L'INSTITUrrON BRIAND 29i
odieuse. Mon pSre eut beau se mettre en frais de bonnes paroles pour m'adoucir l'épreuve, je restai de glace avec lui. La seule voix que j'aimais à entendre était celle de mon cœur malade. Lui, du moins, était sincère; il confirmait mes tristes pressentiments, me disait que c'était bien fini , qu'elle ne me reviendrait plus, jamais. Toujours et partout, dans le sommeil ou la veille, j'entendais cet arrêt cruel résonner comme un glas.
C'était trop souffrir. Toutes mes bonnes résolutions, un matin, s'évanouirent. Sage près de Thérèse et voulant rester tel pour la recevoir dans mes bras, toute blanche d'innocence; loin d'elle, je ne ressentais plus que les agitations malsaines d'une passion contrariée , sans objet prochain, sans espoir, en tout malheureuse. Une idée fixe me hantait. Je partirais secrètement, je l'arracherais, sans pitié, à son grand-père qui me la retenait ; nous reviendrions seuls en tête à tête. Nos sages mentors n'auraient, dès lors, rien de mieux à faire que de nous donner l'un à l'autre.
Mais, hélas ! ma pauvre tête avait beau s'exalter, je n'avais aucun moyen de mettre mon projet à exécution. Ne gagnant pas un sou, je ne possédais rien. J'étais entièrement à la chargé de mon père qui avait bien de la peine à nous faire vivre tous 1 33 deux Quant aux emprunts, — cette ressource
qui s'offre si aisément, aujourd'hui, aux jeunes gens pour payer leurs plaisirs secrets, — dans ma jeunesse, ils étaient beaucoup moins à la mode. D'ailleurs, le souvenir de la prison, qu'avait valu à mon père son emprunt fait à Vatard pour nous donner du pain, me remplissait d'un effroi salutaire.
Si encore, j*avais pu lui écrire! Des torrents seraient venus sous ma plume. J'essayai plusieun fois. Mais — et ceci même, dira mon honnêteté, — lorsque plus hardi devant mon papier que si elle eût été là, j'avais écrit quelques pages brûlantes que mes larmes effaçaient en partie, je regrettais les emportements de ma passion, je déchirais ma lettre et la jetais au feu. En la voyant, en esprit, assise au pied du lit de son grand-père, triste assurément, blessée, peut-être ; mais sage, étrangère encore au trouble des sens, je rougis-, sais de la mêler à mon orage, et de flétrir, moimême, cette fleur de virginité qui la parait d'un charme plus séduisant que l'amour nicme.
Il eût fallu savoir lui dire simplement, que je lui serais toujours fidèle et l'encourager elle-même 4 la patience. Mais cette sage philosophie , je ne
l'avais pas. Toutes les fois que j'ai été blessé de ce mal cruel qui nous fait, à la fois , si forts et si faibles, mes lettres sont devenues de véritables poèmes. Si Thérèse les avait lues, son âme en eût pour toujours perdu la paix. J'eus la force de me taire.
Mais alors, oii trouver l'alibi bienfaisant? Le travail acharné seul me l'offrait. Je m'enfonçai donc de nouveau dans mes livres, mes vrais amis de tous les temps et mes consolateurs. Je concentrai et ramassai ma force ; je repris mon existence toute cérébrale , y cherchant non l'oubli , mais une âme d'airain invulnérable aux maux de l'avenir.
J'ai écrit quelque part : « Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse. » Ce mot , qui ' pourrait servir d'épigraphe à dix années de ma vie, restera daté du moment où , sentant que je perdais pied dans une mer d'amertume , il me fallut faire appel à toutes les puissances de l'esprit pour me sauver d'un complet naufrage.
Sans ce remède héroïque, je ne sais si je ne serais pas mort dans ces longs mois de silence.
Il y a des peines qu'il faut savoir cacher, en-
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sevelir au plus profond, dans l'io-pace d'une éternelle nuit; il en est d'autres, qui ont droit de monter à la lumière et de se répandre dans le sein d'un ami. Gela aussi me manquait. Poinsot était toujours élève pharmacien à Melun. Poret, très concentré, me croyant d'ailleurs un sage, ne m'entraînait pas sur le terrain des confidences.
Nécessité l'impérieuse fut le salut. Elle abrégea le temps des rêveries et me lança dans la vie active. Nous avions des parents pauvres qui nous avaient aidés dans les mauvaises années de mon enfance ; c'était mon tour de leur venir en aide.
Mais, que faire pour arriver à gagner vite? C'était là le grand souci. Mes prix semblaient devoir m'être inutiles. Au sortir du collège, notre pauvreté m'avait interdit l'École normale , où j'avais vu entrer Théry et Rinn qui avaient partagé, avec moi, la gloire du concours. Je m'étais résigné à ne pas les suivre. Dès lors, mes études universitaires étaient terminées. Sorti du collège «n août 1816 , je m'étais fait recevoir bachelier
en mars 1817, ce qui me donnait droit au diplôme de capacité.
Entrer comme répétiteur dans une institution libre, eût été l'idéal, le maximum de mes rêves. Mais seul, sans appuis, je n'osais y prétendre.
Jamais garçon ne fut moins habile à se débrouiller dans les difficultés de la vie. Il eût fallu d'abord, savoir vaincre l'extrême répugnance que j'ai toujours eue à voir les gens en place. Bon nombre de mes amis y sont venus, me laissant en arrière sur le terrain des idées. Eh bien, à moins qu'il n'y eût à rendre service à quelqu'un, j'attendais toujours , pour reprendre nos relations d'amitié, qu'ils fussent tombés du pouvoir.
L'obligation de faire longuement antichambre sous le regard d'un personnel de domestiques arrogants ou protecteurs, ce qui est pis; le sentiment d'être jugé un pauvre hère, ou un solliciteur de secours, si le ministre vous fait passer le dernier ou même ne vous reçoit pas; cela déjà, pour une nature fière , semble bien dur à supporter. Ajoutez, qu'à ces audiences on se diminue toujours en quelque chose. On vient demander,
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il faut donc savoir plaire, flatter un peu, tout au moins observer la hiérarchie , traiter en homme supérieur, le camarade d'hier qui vous a donné audience par lettre imprimée, comme au premier venu.
Le plus souvent, vous le dépassez en mérite. N'importe, on se plie à maintes servilités hypocrites, dont on se dédommage dans la rue, citant telle parole de fière indépendance qu'assurémenf on n'a point dite.
Je crois, que c'est ma grande réserve qui m'a valu de n'avoir la faveur d'aucun régime.
Quelques lettres, qu'on pourra trouver de moi me coûtaient moins que les visites. Là , j'étais maître de la forme pour exposer et faire valoir des droits indéniables^ qu'on oubliait volontairement ou qu'on méconnaissait (1).
Ceci se rapporte à une autre époque de ma vie. A vingt ans , la page de mes titres était encore
(1) J'aurai, plus tard, l'occasion de donner quelques-unes de ces' lettres auxquelles M. Michelet fait allusion. Elles sont, en eiiet. d'une âme fière et droite qui ne demande aucun privilège, mais base sa requêt<: sur la valeur des services rendus.
toute blanche. Mon mince T)agage (îe Dachelier m'octroyait tout au plus, le droit de donner quelques leçons pendant que je préparais ma licence. En cela, mes anciens professeurs auraient pu me servir. Je dois reconnaître qu'ils ne m'avaient point oublié. Leur bienveillance m'encourageait à les aller voir; ils me soutenaient de leurs bons conseils.
M. Villemain prenait déjà plaisir à me faire la lecture de ses travaux. Avec MM. Létendard et Leclerc, nous dissertions, à perte de vUe, sur les auteurs grecs et latins. A ces moments, j'avais ane aussi grande liberté d'esprit que si nous eussions nagé dans l'or. Puis, tout à coup, je me rappelais les recommandations que mon père m'avait faites au départ, et je restais tout interdit, changeant de couleur, balbutiant, comme au collège, quand j'avais à réciter ma leçon devant mes ennemis. C'était la même gêne, et presque la même honte.
Co:r.me22t des hauteurs oii nous étions montés, retomber durement sur terre et faire l'aveu de mes inquiétudes? Les mots ne venaient pas. Je prenais congé, en me promettant, intérieurement, d'être plus hardi à la prochaine visite. Elle ne m'avançait pas davantage. Ces timidités invin-
cibles désolaient mon entourage. Il fallut bien voir, à la longue, que je serais toujours incapable de rien obtenir par moi-même. Mon pauvre père se mit donc en campagne à ma place. J'en étais bien touché, mais je n'espérais guère.
Et pourtant, il eut le bonheur de réussir. Ma surprise fut aussi grande que ma joie, lorsqu'un soir, en rentrant de ses courses , il m'annonça que j'allais être appelé à remplir les fonctions de répétiteur dans un pensionnat très en vogue. Je ne connaissais pas Thomme qui désirait m'employer ; mais lui , savait mon nom et mes succès, ayant été professeur à Gharlemagne pendant que j'y faisais mes études. Il avait quitté la modeste place du lycée pour se faire chef d'institution.
Le surlendemain, en effet, je reçus de M. Briand un billet par lequel il m'assignait un rendez- vous, rueCulture-Sainte-Catherine, où il avait sa pension. J'y cours, nous tombons d'accord sur le nombre d'heures à donner : deux le matin et deux le soir; sur les sujet à traiter, — la philosophie et l'histoire. Quand vint le tour de la question de« honoraires, je n'osais jamais la débattre. J'acceptai ce qu'il voulut bien me donner : soixante francs par mois.
C'était me payer un prix dérisoire la peine que
j'allais prendre. J'avoue, que je ne le sentis pas d'abord. Le premier argent que l'on gagne fait tant de plaisir 1 Je me souviens que ces misérables soixante francs s'étalaient, d'avance devant mes yeux, comme une mine d'or inépuisable.
En été, tout fut facile. Ces longues courses à faire deux fois par jour, me semblaient plutôt une promenade. Mais quand vint l'hiver, les brouillards morfondants, la neige, la gelée, le verglas, et que je me vis tenu d'arriver, quelque temps qu'il fît, à six heures du matin, — ce qui m'obligeait à quitter la maison dès cinq heures, la promenade se changea en corvée.
A défaut d'autre vertu, j'avais celle de l'exactitude. Si dormeur que j'aie toujours été, la crainte d'arriver en retard me servait de réveil-matin. Je me levais résolument et sans feu , bien entendu , n'ayant d'autres ressources, pour dégourdir mes doigts tout crevés d'engelures, que de souffler dessus. Mais cette humidité tiède que je promenais sur mes blessures , ne les rendait que plus
sensibles à l'air extérieur. Là, ne se bornait pas ma misère. Il faisait nuit noire quand je partais, une nuit souvent redoublée par le brouillard que les réverbères à l'huile, ne parvenaient pas à percer. Si la neige était tombée la veille et que le froid eût repris vers le matin, c'était pis encore. Les rues s'étaient changées en miroirs glissants. Je me souviens des difficultés que j'avais à remonter la pente raide de la rue Saint-Gilles, où M. Brian d avait transféré son institution.
Un matin, n'y pouvant parvenir avec mes souliers tous constellés, à la semelle, de clous plats, selon la mode du temps; je fus obligé de les retirer et de faire toute la longueur de la rue à peu près pieds nus.
Et néanmoins, j'étais exact. Le coup de marteau du répétiteur résonnait avant même que les quinquets de la classe ne fussent allumés.
J'ai su , depuis , de mes élèves , qui pourtant m'aimaient beaucoup, que mon exactitude les désolait. « C'était si dur, me disaient-ils, de quitter un bon lit bien chaud, pour descendre dans une salle d'étude glacée. » Ils espéraient toujours, dans ces matinées sibériennes, qu'on allait venir leur dire : « Dormez une heure de plus, M. Michelet n'est pas venu. » Ils ne se doutaient pas
alors, que cette petite fête de paresse qu'ils convoitaient pour eux, m'eût été aussi bien douce,
C'est, je crois , le seul moment de ma vie où j'ai désiré voir les jours s'allonger. Ces nuits profondes du grand hiver, où je me plonge, aujourd'hui avec délices, allumant ma lampe dès quatre heures du matin; travaillant double, pendant que tous les miens dorment autour de moi , et que la grande vie de Paris sommeille encore ; ces ténèbres du dehors, qui m'aident à mieux recueiUir ma pensée, alors, me semblaient l'ennemi. Avec quelle jouissance intime je voyais revenir le printemps, la lumière ! Dès que je pouvais partir avec le jour, je ne manquais pas de mettre mes courses à profit. J'emportais chaque matin sous mon bras, un de mes auteurs, et, tout en marchant de ce petit pas pressé qui m'est habituel, je traversais toute la longueur de Paris comme si j'eusse été en plein désert, sans rien voir ni rien entendre, autour de moi, que le bruit de ma pensée. J'avais tant à apprendre encore, pour être en état d'enseigner aux autres î C'est ainsi, que j*ai repassé tous mes auteurs grecs et
latins. J'en étais venu à les posséder si sûrement, que, quelle que fût l'écriture de l'élève, souvent des plus difficiles à lire, ou même parfois indéchiffrable, il me suffisait d'en saisir un mot pour me faire retrouver le texte tout entier dans ma mémoire. Je pouvais corriger les devoirs, quels qu'ils fussent, sans avoir mes auteurs sous les yeux (1).
L'institution Briand comptait une vingtaine d'internes, appartenant, à peu près tous, à des familles de vieille bourgeoisie. Il venait aussi des élèves du dehors, des étrangers, surtout des Russes, ce qui s'expliquait par le séjour que M. Briand avait fait en Russie au temps de l'émigration. Il était parti avec une grande famille, comme précepteur ou comme aumônier, car il était prêtre. Il avait connu à Odessa le duc de Richelieu et d'autres nobles émigrés. Gela lui
(i) Deux élèves de Michelet, des plus distingués, MM. Boeher, qui suivaient ses cours, dès cette époque, m'ont toujours témoigné leur vive admiration pour une si grande sûreté de mémoire unie «à une érudition prodigieuse chez un homme li jeune.
profitait maintenant. Rentré en France, sans bruit, avant la première Restaui'ation , il avait pris ce qui s'offrait, une classe de sixième à Gharlemagne. Je ne crois pas qu'il fût en état de monter plus haut. Ses capacités étaient plutôt administratives. Il s'entendait mieux à conduire un pensionnat qu'à donner des leçons. Sa maison semblait être en pleine prospérité quand j'y entrai.
M. Briand ne semblait pas tenir à ce qu'on sût qu'il avait été prêtre. Je l'ai longtemps ignoré. Il ne portait plus l'habit ecclésiastique. Seulement, les dimanches, il allait, comme à la dérobée, dire sa messe dans un couvent du voisi- * nage. La longue fréquentation des grands 1 avait façonné aux belles manières. C'était, d'ailleurs, un assez joh homme. Il y avait en lui du diplomate qui sait, à propos, parler ou se taire. Des lunettes à branches d'or, qu'il ne quittait jamais, dérobaient l'expression de son regard. Pour achever une phrase ou exprimer certains mouverxents intérieurs, il usait volontiers d'un sourire singulier : sourire de sphinx, à moitié énigmatique,
auquel il fallait être habitué pour en bien saisir le sens.
En homme d'Église, arrivé à la maturité de l'âge, il aimait la bonne chère, mangeait beaucoup, mais en fin connaisseur. Sa table était approvisionnée, à peu près toutes les semaines, par de belles bourriches de gibier qui venaient du château de Chantilly. Les après-midi de ces jours de fête, on sentait circuler, partout, dans les corridors, le pénétrant fumet des cuissots de chevreuil ou des râbles de lièvres, richement marines, qui étaient en train de cuire, doucement, pour le dîner de l'abbé. Ces délicieux arômes arrivaient jusqu'à notre classe ; ils donnaient de grandes distractions à mes élèves, et mettaient l'eau à la bouche de ces pauvres diables dont le souper allait paraître d'autant plus maigre.
Les bons repas favorisaient le sommeil du saint homme. Il dormait fort et bruyamment , ce qui rendait envieux ceux de mes élèves qui avaient à traverser sa chambre, pour descendre à l'étude. 11 était enfoncé dans ses couvertures et il ne devait pas faire jour de sitôt chez lui. Il ronflait délicieusement.
Je le voyais une fois, à peu près par semaine,
pour lui remettre mes notes, qu'il examinait avec un soin attentif, les comparant à celles des divers lycées que fréquentaient ses élèves. Très désireux de plaire aux familles, il ne négligeait personne. Chaque élève était appelé à son tour, dans son cabinet , pour recevoir l'éloge ou le blâme.
Dans l'exercice de ses fonctions, je l'ai toujours vu pratiquer une justice pour tous impartiale. Cependant , il avait une préférence. Elle était pour un jeune adolescent de tournure et d'accent britanniques, avec quelque chose aussi, de la raideur puritaine. On l'appelait Daw^es. Il était, beaucoup moins que les autres élèves, astreint à la règle. Quand l'abbé le mandait chez lui, ce n'était ni pour examiner son thème, ni pour lui infliger une réprimande; mais uniquement, pour lui faire partager les douceurs de son feu et de sa table. .
Ces privautés , ces gâteries habituelles dont Dawes était l'objet de la part de l'abbé, avertissaient, suffisamment, que, pour une cause quelconque, il était:, dans son esprit ou dans son cœur, au-dessus de ses camarades. A vrai dire, c'était autant pour lui que pour M. Briand qu'arrivaient, de Chantilly, les bourriches de gibier. Une grande dame venait assez souvent le voir en grand équipage. Certains bruits couraient sii*
elle dans îa maison. La curiosité en était d'autant plus excitée. Elle s'enfermait avec l'abbé qui passait pour son confesseur, et s'entretenait de longues heures avec lui des affaires de sa conscience?...
Un jour d'été que j'entrai chez M. Briand pour lui remettre mes notes, je les vis se promenant ensemble dans le jardin. Ils conféraient avec beaucoup d'animation. La fenêtre étant entr'ou verte, je pus un moment les observer. La dame, quoique très jeune, avait les allures impérieuses et la parole brève du commandement. Elle était fort belle, autant qu'il m'en souvient , mais d'une beauté étrange, mêlée de sauvagerie, de dureté, et même quelque peu diaboUque, sous l'ombre verte des grands arbres. C'était M°^« de Feuchères (1).
Après ses visites, l'abbé me recommandait Dawes plus chaudement. Bien que son âge se
(1) Dawes était son neveu. U fut anobli par le roi Louis- Philippe, et s'appela , Comte de Flassan. M. Briand était bien le confesseur de M°" de f'euchères. II quitta sa maison de la rue Saint-Gilles pour devenir son chapelain, 11 en remplissait les fonctions à Chantilly; il y était avec elle, au moment de la mor( du prince deCondé.
rapprochât du mien, il me témoignait beaucoup de déférence. Mais c'était tout ce que j'avais de lui. Son indolence invincible lui faisait trouver au-dessus de la mesure de ses forces, tout travail soutenu.
Malgré son apathie, c'était un grand marcheur. H allait assez régulièrement à Chantilly et faisait, le plus souvent, une partie du chemin à pied. En cela, nous nous ressemblions. J'ai toujours aimé la marche comme un stimulant de la pensée. Je partis donc un jour de fête avec lui. Le but de sa course amenait tout naturellement le sujet de notre entretien. Me voilà donc faisant, sur la route, une sorte de conférence sur les Gondé. La vie de ces héros de tant d'aventures , rivaux presque légitimes des rois, et tous, l'un après l'autre, de père en fils, assassinés, empoisonnés, exilés, embastillés, fusillés pendant trois siècles; rien qu'à la pensée, m'électrisait. J'en savais mal l'histoire, et d'autant mieux j'en parlais peutêtre; rien ne gênait mes juvéniles admirations.
J'avais six ans, lorsque Enghien, pris en trahison par la bête fauve tomba, de nuit, frappé au cœur, dans les fossés de Vincennes. Mon enfance avait été nourrie de cette tragique légende. A défaut d'autres griefs, elle eût alimenté ma haine du Corse
En marchant, il m'arrive toujours de m' animer. J'en vins, par degrés, à mettre tant de feu dans mon récit, que Dawes, sortant tout à coup de sa froideur habituelle, entra dans un véritable transport. En sa qualité d'étranger, et son instruction ayant été, d'ailleurs, fort négligée, il savait infiniment peu de notre histoire. Présentée ainsi par son côté dramatique, elle excita son enthousiasme. Il me déclara vouloir désormais se donner tout entier à son étude. Si je n'avais résisté, il m'entraînait à Chantilly, pour me faire répéter mon récit devant le prince de Gondé. Une si belk occasion de saluer un descendant de mes héros, à vingt ans, et dans la disposition d'esprit oij je me trouvais, à l'heure même, ne pouvait que me tenter fortement. Mais il eût fallu voir, aussi, ]\Ime de Feuchères. Gela m'arrêta. Je n'avais pas oublié le regard qu'elle promenait, par moments, sur l'abbé, dans le jardin de la rue Saint-Gilles; regard si dur, si impérieux, si sombre 1 II m'eût entièrement paralysé.
Le lendemain, Dawes fidèle à sa promesse, fut exact à l'étude et très attentif à la leçon. Son
zèle dura quelques semaines ; mais, l'obligation de se lever tous les matins avant six heures, peu à peu ralentit son ardeur. Il trouva plus doux de retomber dans son état normal de mélancolie el de paresse.