‹ Ma mission en ChineChapitre 84 sur 180 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Russie, s'est elle-même ralliée à la politique de Talliance franco-russe. Et de cette politique, c'est Li Hongtchang qui a été l'instrument, l'agent, le véritable ministre.

Entre la date du mois d'août à laquelle avaient été ratifiées les diverses conventions franco-chinoises de 1886, 1887, 1895 et celle du retour de Li Hong-tchang à Pékin, j^avais moi-même, de la fin d'août à la seconde moitié de septembre, pour me reposer du séjour ininterrompu de deux ans et demi que j'avais fait à la Légation et des négociations continues que je n'avais cessé d'y poursuivre, fait une croisière de trois semaines dans le golfe du Petchili, sur les côtes de Corée et sur la côte occidentale du Japon. Le contre-amiral de Beaumont, qui commandait alors notre escadre d'Extrême-Orient, m'avait fait prendre à Takou à bord de Y Alger; il m'avait ensuite, du sud de la Corée, où je l'avais rejoint, accueilli lui-même à son bord du Bayard, pour me conduire à Tsuruga et à Nagasaki, d'où un autre croiseUr, VIsly, m'avait ramené à Tche-fou. J'avais, tout en jouissant de ce salutaire délassement, et tout en faisant mon profit, soit des spectacles que j'eus sous les yeux, soit de mes entretiens avec l'amiral et les officiers de notre escadre, réfléchi, pendant les loisirs de ma vie à bord des différents bâtiments, d'abord à la première partie de la tâche déjà accomplie, puis à celle qu'il me restait à achever. J'avais le pressentiment que le retour de Li Hong-tchang allait marquer une ère nouvelle et que c'était le moment d'imprimer un caractère décisif à Faction commune de l'alliance franco-russe et de la Chine.

Les lettres, dépêches et instructions que je reçus de M. Hanotaux dès qu'à la fin de ma croisière je débarquai à Tien-tsin, témoignaient que le ministre des Affaires étran-

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gères de la République avait les mômes préoccupations et pressentiments. Les conversations qu'au cours du dernier été M. Hanotaux avait eues, d'une part avec Li Hongtchang, de l'autre avec les hommes d'État russes, avec notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, enfin avec M. Rothstein, l'agent de confiance de M. Witte et la cheville ouvrière de la Banque Russo-Chinoise, lui avaient fait sentir que l'heure était enfin venue de donner le coup de barre décisif, qu'il fallait avec Li Hong-tchang, que nous soutiendrions de tout notre pouvoir, engager et maintenir le gouvernement chinois dans les lignes politiques et économiques arrêtées entre les gouvernements russe et français, et tirer des événements qui avaient marqué la fin de la guerre sino-japonaise toutes les conséquences, tous les résultats que la France et la Russie qui venaient de faire la première apphcation, la première épreuve de leur alliance, étaient fondées à en attendre. Le prince Lobanoff, qui avait, dans la crise de 1894-1895, dirigé avec tant de clairvoyance et de maîtrise la politique russe et qui avait aux fêtes du couronnement, par le traité secret signé avec Li Hong-tchang, mis le dernier sceau à cette politique, succomba malheureusement, en ce mois de septembre 1896, à une affection cardiaque, presque à l'heure même où le traité était ratifié. Il y eut alors, au ministère russe des Affaires étrangères, une sorte d'interrègne pendant lequel l'influence de M. Witte prit un ascendant peut-être excessif, et dont nous n'eûmes pas toujours à nous féliciter. Mais M. Hanotaux, malgré la grande perte qu'était pour lui la mort prématurée du Prince avec lequel il s'était si parfaitement entendu et concerté, garda dans l'action commune des deux gouvernements la part qui lui appartenait. Ses mains

relevèrent et retinrent les rênes. Il rendit alors à la politique franco-russe, en Extrême-Orient, comme dans l'Orient plus proche, sur les rives du Bosphore, les plus signalés services. A Pékin, son action fut souvent directrice. Les Chinois, qui depuis deux ans avaient appris à connaître son nom, son influence, le rôle qu'il jouait sur la scène internationale, avaient confiance en lui. Lorsque j'invoquais, au Tsong-li ya-men,les instructions, les directions reçues de M. Hanotaux, j'étais sûr d'être écouté et entendu. Li Hong-tchang qui l'avait connu personnellement, qui avait conféré avec lui, resta, par moi, en communication avec le chef de notre politique. Après la mort du prince Lobanoff, c'est M. Hanotaux qui fut, avec M. Witte, l'homme d'État dont Li Hong-tchang et la Chine aimèrent prendre et suivre le conseil.

Li Hong-tchang ne tarda pas, dès son retour et son installation à Pékin, à contracter l'habitude qu'il garda jusqu'à la fin de ma mission de rester en contact quasi permanent avec moi. J'étais, en môme temps que le doyen du corps diplomatique et le diplomate avec lequel Li Hongtchang avait eu les relations le plus suivies, le représentant de la politique à laquelle il avait senti la nécessité de se rallier et l'agent du ministre d'Europe qui avait eu, avec le prince Lobanoff, le plus de part dans la conduite des affaires d'Extrême-Orient. Li Hong-tchang, qui avait eu, pendant son séjour à Paris, la gracieuse attention d'y rendre visite à mes vieux parents, aimait, depuis son retour, à se considérer, à ce titre, comme ayant avec moi des liens particuliers. H me traita vraiment en ami, acceptant fréquemment mes invitations, venant me voir, même sans avoir une affaire spéciale à traiter, et prenant motif des grandes fêtes du calendrier européen pour me faire à

ces dates, à la Noël, au jour de TAn, à Pâques, des visites plus longues et plus intimes que n'auraient pu l'être des visites officielles. C'est dans ces occasions, comme dans les visites que je rendais moi-même à Li Hong-tchang au temple assez délabré qui lui servait de résidence, que nos entretiens se prolongeaient plus librement, devenaient plus confiants, abordaient sans embarras ni crainte tous les sujets et prenaient peu à peu le caractère qu'aucun autre Chinois n'aurait pu et su leur donner d'un échange continu de pensées, d'impressions, de suggestions, parfois de confidences et de consultations. Toutes les circonstances de temps, de situation et de personnes s'étaient donc réunies pour qu'au retour de Li Hongtchang, quand la politique chinoise, par lui, se rapprocha durablement de la politique franco-russe, ce fût avec moi que l'illustre homme d'État eût les relations les plus assidues, les plus confiantes, celles mêmes dont cette politique commune de la France, de la Russie et de la Chine devait recueillir le plus de fruit. Nous eûmes alors en Li Hong-tchang, M. Pawlow et moi, un allié précieux et fidèle, un auxiliaire singulièrement efficace qui, par le prestige des souvenirs de son ambassade en Europe et des résultats qu'il en avait rapportés, comme par l'autorité que nul à Pékin n'osa lui contester, devint, tout en restant simple membre du Tsong-li ya-men, le maître de l'heure, l'inspirateur et le directeur de la politique extérieure de l'Empire. Ce pouvoir peu à peu dominant de Li Hong-tchang donna à la politique commune de la France, de la Russie et de la Chine la stabilité et le développement sans lesquels le traité secret du mois de mai 1896 n'eût pas produit ses effets. Il permît en même temps aux deux Légations de

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