‹ Ma mission en ChineChapitre 83 sur 180 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

avaient un peu ébranlée, n'était pas fâchée de laisser peu à peu la réalité de l'influence et de la direction passer entre les mains expertes de Li Hong-tchang, à qui elle avait conservé sa faveur, et qui, soit par son rôle à Shimonoseki, soit par sa dernière ambassade en Russie, lui paraissait l'homme d'État désigné pour conduire, à cette heure difficile, les affaires de l'Empire.

Li Hong-tchang se rendait compte de cette situation, et il en venait à passer plus facilement par-dessus les misères ou les difficultés d'une position officielle qui évidemment ne répondait pas à la réalité du pouvoir qu'il allait exercer. Ce fut son habileté et sa sagesse de mépriser les apparences et les dehors pour ne s'attacher qu'au fond et pour s'assurer ainsi, sous le couvert de fonctions qui ne semblaient pas le placer au premier rang, la part prépondérante et la direction effective dans la conduite des affaires. L'œil fixé sur le point de départ et sur le but à atteindre, mesurant la route qu'il avait à parcourir, il se sentait peu à peu réconforté par la pensée que la Chine et lui avaient pris le bon parti, qu'il n'y avait qu'à s'y tenir, qu'après l'approbation et la ratification par l'Empereur du traité signé à Saint-Pétersbourg, il ne serait ni contredit ni contrarié dans la ligne à suivre et que c'est à lui en somme que reviendrait la tâche d'exécuter et d'achever l'œuvre sur laquelle la Chine et la Russie s'étaient mises d'accord. Un autre et clair regard jeté sur la situation diplomatique, sur les rapports entre les puissances, sur les positions prises et occupées à Pékin par les représentants de ces puissances, Te convainquit quïl trouverait à Pékin même dans la politique franco-russe et ses agents, dans l'influence que les Légations de France et de Russie s'étaient assurée, le concours dont il avait besoin. Une

heureuse opportunité de circonstances faisait qu'après le récent départ en congé du comte Cassini et par l'absence du colonel Denby, ministre des États-Unis, je me trouvais le doyen du corps diplomatique, et celui des membres de ce corps avec qui Li Hong-tchang avait, depuis quelque temps déjà, entretenu les plus confiantes relations. Le chargé d'affaires de Russie, M. Pawlow, minutieusement instruit et formé par le comte Cassini, et demeuré en contact télégraphique avec son chef, avait eu de lui la recommandation fondamentale de rester en union étroite avec moi. Le nouveau ministre d'Angleterre, sir Claude Maxwell Mac Donald, qui avait succédé à sir Nicholas O'Connor, était encore très récent à son poste : il y était dans une attitude expectanteet plutôt effacée. Le nouveau ministre d'Allemagne, le baron de Heyking, qui était arrivé dans le courant de l'été, semblait avoir pour mot d'ordre et pour devise de se rapprocher, plus que ne l'avait fait le baron Schenck, des Légations de France et de Russie. Le nouveau ministre de Belgique, le baron de Vinck de deux Orp, était visiblement animé du désir de se tenir, autant que possible, en contact et union avec M. Pawlow et avec moi. Li Hongt-tchang, qui eut tôt fait de remarquer et saisir toutes ces nuances, se persuada que c'était décidément sur les Légations de France et de Russie qu'il avait à s'appuyer, que c'était à elles qu'il devait lui-même prêter son concours. Et, de fait, telle fut bien l'orientation qu'il suivit, et qui, par lui, devint celle de tout le gouvernement chinois. La période commençant au retour de Li Hong-tchang et à la ratification du traité russo-chinois du mois de mai 1896 ne peut être mieux définie que comme celle où la Chine, par les obligations qui l'engageaient envers la

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