HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
10 , BUE O ABANCIBBIS
PRÉFACE
Août 1871.
Au mois de novembre dernier, j’ai autorisé la publication d’une lettre que j’adressais à un de mes amis. Je crois devoir la reproduire ici, comme la préface naturelle et l’explication légitime du travail que j’entreprends aujourd’hui. La voici textuellement :
25 novembre 1870.
Rassurez-vous, mon cher ami; le jour de la réparation viendra, ilapproche, etje nele laisserai pas échapper. Il faut, comme vous le dites, que la lumière se fasse, et elle se fera. Homme de devoir avant tout, peut-être ne me suis-je pas suffisamment préoccupé de ce qu’on pensait ni de ce qu’on ]>ubliait sur la manière dont je m’acquittais de mes fonctions. Ce soin revenait à ceux dont j’exécutais les ordres, et qui auraient dû me couvrir en redressant certaines erreurs. Pourquoi s’én sont-ils abstenus; je le dirai un(! autre fois, s’il le faut. Leur silence a malheureusement permis que des allégations absolument inexactes aient, en quelque sorte, acquis l’autorité de la chose jugée.
PREFACE
Nous ne pouvons tous, en France, clans le moment actuel, former qu’un seul désir, tenter qu’un seul effort, celui d’exjmiser l’ennemi du pays; ceci fait, on devra déterminer les fautes, fixer les responsabilités. Pour ce qui me concerne, rien ne sera plus aisé, et je vais vous le démontrer en peu de mots.
Que m’a-t-on reproché ? Des écrivains , égarés par le patriotisme autant que par l’esprit de parti, ont prétendu, tantôt que je n’avais pas suffisamment éclairé le gouvernement de l’Empereur, tantôt que j’avais contribué à lui inspirer des résolutions téméraires. J’avais négligé , disaient les uns, de le renseigner exactement sur le véritable état des forces militaires de la Prusse , et ignoré les négociations ouvertes pour livrer la couronne d’Espagne à un prince de Hobenzollern. J’avais, suivant les autres, promis, en cas de guerre, le concours des États du Midi de l’Allemagne et provoqué ainsi le conflit dans lequel nos armées ont succombé.
Je cite les assertions les plus saillantes, celles qui ont dît plus vivement frapper l’opinion publique. Quelle preuve a-t-on donnée de leur exactitude, quelle circonstance u-t-on invoquée , quel document a-t-on produit pour l’établir? Absolument aucun. C’est qu’en effet ces assertions sont toutes également dénuées de 'fondement. Dès qu’il sera permis de détourner l’attention générale de runique objet qui doit la retenir en ce moment, je l’établirai de la façon la plus irrécusable. Je n’emprunterai pas à ces publicistes leur mode de procéder; à des affirmations je ne me
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contenterai pas d’opposer des dénégations , je ferai mieux et plus , je publierai une série de pièces officielles ayant toutes dès aujourd’hui, si je puis m’exprimer ainsi , une date certaine.
Ces pièces ne comprendront que des dépêches ou des lettres confidentielles que j’ai adressées aux différents ministres qui se sont succédé aux affaires étrangères pendant les six années qu’a duré la mission que j’ai remplie en Prusse.
Les minutes de ces dépêches sont aux archives de l’ambassade de F’rance à Berlin, sous les scellés du représentant de l’Angleterre qui en a la garde; les expéditions officielles se trouvent dans les cartons du ministère à Paris; nulle altération n’est donc possible, et ce que j’en livrerai au jugement du public pourra être deux fois contrôlé. Je sais bien que je dérogerai à des traditions universellement respectées; mais on doit à son pays sa fortune quand on en a , sa propre vie, celle de ses enfants, et mon fils unique est devant l’ennemi ; on ne lui doit pas le sacrifice de son honneur, parce que la perte de l’honneur individuel ne peut servir à l’intérêt public.
Cette publication démontrera jusqu’à l’évidence:
Que je n’ai jamais suggéré la guerre, puisque je n’ai été, en aucune circonstance, interpellé sur un pareil sujet et n’ai point eu l’occasion de m’en expliquer ;
Que j’ai, en temps opportun , éclairé le gouvernement sur les développements que la Prusse donnait à sou état militaire , — sur la candidature du prince de Hohenrollern , — sur les véritables dispositions des
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États du Midi, — sur les vues du cabinet de Berlin;
(Jue j’ai notamuient averti le {{ouvernenicnt de l’elan patriotique qui unirait indubitablement l’Allemagne entière, le Kord et le Sud, dans une guerre éclatant entre la France et la Prusse, surtout dans le cas où nous serions les premiers à la déclarer;
(Jue je n’ai pas cessé enfin de lui raj)p(.-ler, en éveillant toute son attention sur ce j)oint, que son organisation permettait à la Prusse de passer avec une e.vtrême rapidité de l’état de paix à l’état de guerre, que toutes les dispositions préparatoires étaient concertées d’avance , et (pi’il suffisait, pour procéder à la mobilisation de l'armée , d’un ordre du Itoi, <pii n’était pas tenu, comme l’Empereur en France, de solliciter le concours des Chambres.
Ce qui ressortira encore de cette publication , c’est que je n’ai jamais rempli à Berlin que le rôle qui m’était attribué, celui d’un informateur. Ai-je été un informateur fidèle et vigilant? Je le crois , et je renvoie les incrédules à ma correspondance. Durant ma longue carrière , je n’ai été chargé que dans trois occasionsdifféréiites d’ouvrir des négociations ayant un objet déterminé, et me laissant avec une part d’initiative, une part j)roportionnelle de responsabilité. V(uis me jiermettrez, mon cher ami, d’en dire quelque chose.
En 1860, j’ai soudainement reçu l’ordre de me rendre à Turin , pour hâter la réunion à la F’ranco delà Savoie et de Nice, réunion qui rencontrait des obstacles inattendus. La Suis.se revendiquait le Cliablais et le Faucigny, et l’on n’a pas oublié- que hi
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presse anglaise , interprète du sentiment public et des dispositions du gouvernement britannique, donnait un appui unanime et passionné à cette prétention. Le cabinet piéinontais, de son côté, espérait que ces complications , qu’il cherchait à aggraver dans ce but, nous détermineraient à renoncer au comté de ?îice, la patrie de Garibaldi et une terre italienne , au dire des unitaires. Parti de Paris le 20 mars, je signai, le 24 , le traité de cession avec M. le comte de Cavour, qui avait cependant le sentiment des difficultés que devait lui créer la conclusion de cet acte, et auxquelles, on s’en souvient, il n’a pas survécu
Le 9 juillet 1866 , six jours après la bataille de Sadowa, un télégramme me prescrivit de rejoindre le quartier général du roi de Prusse, et de ne rien négliger pour décider Sa Majesté à accepter un armistice. Du quartier général prussien, que j’avais trouvé en Moravie, et après avoir eu plusieurs conférences avec M. de Bismarck, je suis allé à Vienne, où je suis
(*) M. d’Idcville, qui a servi sous mes ordres en qualité de secrétaire do légation et dont j’ai dù, à la vérité, me séparer, a adressé, le 17décembre, une lettre au Times dans laquelle il conteste l’exactitude de mes allégations. Suivant lui, les négociations étaient déjà terminées et M. le baron de Talleyrand, notre ministre à Turin, avait déjà fixé le jour de la signature, quand le gouvernement sarde songea à adjoindre au comte de Cavour un second négociateur. M. Thouvenel , ministre des affaires étrangères, dut en désigner un second de son côté. Je fus choisi , toujours suivant le dire de M. d’Idevillc, sur mes très-vives instances ; et c’est dans ces conditions que je serais arrivé à Turin. L’impossibilité, dit-il encore, où se trouve M. de Talleyrand,
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arrivé le 1 5 ; le 20 , les plénipotentiaires des deux puissances belligérantes, mis en présence par mes soins, signaient, sous les murs de cette capitale, les préliminaires de paix, sur la base- de l’intégrité de l’empire d’Autriche.
Enfin, quand j’ai été envoyé à Ems, que m’ordonnaient mes instructions? D’obtenir le désistement du prince de Hohenzollern à la couronne d’Espagne, qu’il avait acceptée, et l’acquiescement explicite du roi de Prusse à cette résolution. Ai-je réussi dans mes démarches, qui, cette fois seulement, s’adressaient personnellement à un monarque puissant et justement fier de ses succès? Oui , assurément. J’avais , en effet, en quatre jours de négociations, et en ménageant toutes les susceptibilités, rempli le mandat dont j’avais été chargé. Le prince Antoine avait notifié au cabinet de Madrid la renonciation de son fils, et le Roi, en me l’annonçant, voulut bien me faire savoir, et m’au-
actuellemcnt à Paris (c’était pendant le siège), de prendre la parole, me fait un devoir de relever les graves erreurs échappées à M. Benedetti.
Il n’y a d’erreurs que celles qu’il a plu à M. d’Ideville de commettre dans une intention qu’il ne me convient pas de rechercher. M. de Talleyrand était en Italie pendant le siège de Paris, et je me suis empressé de faire appel à scs souvenirs. Il a reconnu, avec une parfaite loyauté, que de sérieux obstacles avaient surgi durant les négociations qu’il poursuivait depuis deux mois, et que ces obstacles ont été levés par moi. Nous avons signé tous deux le traité, dans lequel j’ai spontanément laissé le premier rang au ministre officiellement accrédité à Turin.
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toriser à mander à Paris qu’il y avait donné son acquiescement comme souverain et chef de la famille.
Considérant comme insuffisantes les concessions qui nous étaient accordées , quelques membres du Corps législatif ont voulu interpeller le gouvernement, prétendant qu’il fallait exiger de la Prusse l’engagement qu’aucun prince de la maison de Ilohcnzollern ne consentirait désormais à monter sur le tréne d’Espagne. L’interpellation, à la vérité, fut ajournée; mais l’objet en fut publiquement énoncé à la tribune , et le ministère, jugeant sans doute indispensable, devant l’exaltation croissante du sentiment public, de faire droit au vœu qui l’avait suggérée, décida de m’envoyer de nouvelles instructions pour agir dans ce sens.
Cette garantie était-elle nécessaire? Le mouvement qui avait éclaté dans toutes les' classes de la population était-il sincère et profond? Le sentiment national ne pouvait-il être contenu ou satisfait autrement?
Ce sont là autant de questions qu’il faudra bien élucider un jour, et l’on verra si, comme ils le prétendent aujourd’hui , les membres de l’opposition sont fondés h décliner une part quelconque de responsabilité dans la guerre actuelle. Ce que je puis affirmer sans craindre d’être démenti , c’est que j’avais heureusement exécaité mes premières instructions et sauvé la paix du danger dont l’avait menacée la candidature du prince Léopold , quand nous avons élevé de nouvelles prétentions qui nous ont conduits fatalement à la guerre. C’est ce que montrerontau surplus les rap-
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ports que j’ai adresses <rKms au gouvernement de l’Empereur, <|ui termineront la série des pièces que je me propose de publier.
Et qu’on ne cherche j>as h rejeter plus haut qu’il ne convient l’initiative de ces déterminations. ]*endant cette mission , comme dans le cours de celles qui m’ont été confiées précédemment, j’ai reçu exclusivement du ministère des affaires étrangères les directions auxquelles j’ai conformé mon langage et ma conduite; je n’ai jamais eu l’honneur d’entretenir une correspondance particulière avec l’Empereur, et, contrairement à des suppositions incorrigibles , Sa Majesté s’est toujours abstenue de m’adresser directement ses ordres. Vous n’en croirez peut-être rien vous-méme, mais je vous garantis l’exactitude de mon affirmation, et elle se dégagera clairement de ma publication. J’ajouterai, puisque vous me le demandez, qu’il n’y a eu à Eras ni insulteur ni insulté ; et le Roi lui-méme a été fort surpris quand il a eu connaissance des fables publiées par certains journaux, qui croyaient cependant reproduire le récit de témoins oculaires.
En vous donnant ces détails, je ne me fais aucune illusion et je ne me flatte pas de convertir des esprits prévenus ou de désarmer des adversaires politiques. Ce n’est certes pas après avoir renversé l’Empire qu’ils se montreront plus équitables et plus loyaux envers l’un de ses plus fidèles serviteurs. Je leur démontrerai, vous le verrez , que , de bonne ou de mauvaise foi , ils ont mis l’erreur à la place de la vérité; ils ne persisteront pas moins à soutenir que j’ai trompé la con-