I* HÉ F A CE
fiance du pays. Mais il reste des honnêtes gens, et l’histoire heureusement n’est pas fuite pur les contemporains. Les hommes de la prochaine génération qui voudront l’écrire devront puiser à toutes les sources , contrôler toutes les opinions, et il est bon de leur préparer les éléments de ce travail en opposant des documents authentiques, des faits constants, à des assertions trompeuses et intéressées.
Voulez-vous savoir ce que l’ou peut faire accepter à la crédulité publique? Je vais vous l’apprendre. Dans les rangs de nos soldats, et même parmi quelquesuns de nos officiers qui cherchent des causes à nos défaites, on tient pour constant que la Prusse a mobilisé son armée dès le mois de juin, c’est-à-dire plusieurs semaines avant la déclaration de guerre ; qu’elle a réussi à soustraire la complète exécution de cette mesure h mon investigation , et que je n’en ai donné aucun avis à Paris; que nous avons été ainsi devancés et surpris par l’ennemi, au milieu même des dispositions que nous prenions pour entrer en campagne. C’est absurde, parce que c’est faux et impossible. Vous savez, en effet, que la Prusse n’a convoqué ses réserves que quand nous avons annoncé, dans la séance du 15 juillet, notre résolution de revendiquer pur les armes les sûretés qu’on refusait de nous accorder volontairement, et qu’il est insensé de supposer qu’on peut appeler sous les drapeaux plusieurs centaines de mille hommes à la fois, en dissimulant cette mesure à l’attention publique et notamment à celle de la presse.
K) l’RÉKACE.
Mais il peut demeurer acquis pour un certain nombre de personnes, et peut-être pour des familles cruellement atteintes par les malheurs de la guerre, que nos désastres doivent être imputés en partie à l’ambassadeur, qui n’avait ni connu ni annoncé la mobilisation de l’armée prussienne , et voilà pourquoi je suis contraint de rejeter une responsabilité qui ne me revient à aucun degré. Je pourrais me borner à rappeler que j’avais près de moi, en qualité d’attaché militaire, le colonel d’artillerie M. le baron Stoffel, officier d’un mérite incontestable, et auquel revenait le soin de surveiller les décisions prises ou ordonnées par le ministère de la guerre à Berlin ; mais en rendant un légitime hommage à la manière distinguée dont il s’est toujours acquitté de ses devoirs, je préfère mettre sous les yeux du public des documents officiels. Les personnes qui cherchent sincèrement la vérité la trouveront , et elles seront surprises d’avoir accueilli et peut-être partagé des avis si peu dignes de leur confiance.
Vous remarquerez que je ne vous ai rien dit au sujet du prétendu traité que j’aurais pris sur moi de soumettre à l’agrément de M. de Bismarck. Je me suis déjà expliqué à ce sujet ; j’y reviendrai toutefois en faisant la publication que je vous annonce. Si au lieu de remporter des succès, les Prussiens eussent essuyé des revers, la réputation du chancelier de la Confédération n’aurait pas survécu à un acte d’une si outrageante déloyauté; mais la victoire couvre tous les égarements ou les fait excuser. La Providence, ce-
PKEFACE.
pendant, n’a pas encore dit son dernier mot, et si nous avions un retour de fortune , ou si le différend soulevé par la Russie devait donner lieu à de nouvelles complications, certaines chancelleries, comme celles de Londres ou de Bruxelles, se montreraient certainement moins discrètes qu’elles ne l’ontété jusqu’à présent , et vous en verriez peut-être surgir la preuve manifeste que le projet de réunir la Belgique a la France est, comme je l’ai affirmé, une conception purement prussienne. Au surplus, que prouverait le stratagème de M. de Bismarck? Qu’en entrant en rapport avec lui on s’expose à des mécomptes qu’on ne peut prévoir et contre lesquels on ne saurait se mettre en garde'sans faire injure à son propre caractère. Mais les chances de la guerre en ont-elles été modifiées dans un sens quelconque? L’attitude des antres puissances s’en est-elle ressentie? Assurément non. Pour ne parler que de l’Angleterre, n’est-il pas avéré qu’elle a ouvertement hlàmé notre résolution , du jour où nous avons déclaré la guerre, et avant de connaître la pièce dont M. de Bismarck a réservé la primeur pour le journal de la Cité? Je m’arrête, car je n’en finirais pas si je voulais tout dire. Excusez la longueur de ces détails. Je tiens à votre estime, à celle de nos amis communs, et j’ai voulu vous édifier, dès à présent, sur les points essentiels. Quand le moment sera venu de m’expliquer avec le public, je le ferai plus complètement. En attendant r vous pouvez faire de cette lettre l’usage que vous jugerez convenable'.
Tout à vous. Bexedetti.
PnEFACK.
Cet cn{ja[i[ement que je prenais alors de livrer à la publicité, dès que le moment serait opportun, les pièces propres à dégafjer ma responsabilité, je viens le remplir aujourd’hui. Des esprits sages et soucieux des bonnes règles n’ont pas approuvé ma détermination; ils ont sans doute raison en principe, et, dans ma longue carrière, j’ai souvent constaté moimême les inconvénients qui résultent de la publication de documents officiels mettant en lumière les relations des cabinets, nrenna domus, comme dit Tacite. Mais si, par respect pour les obligations professionnelles, on doit s’armer d’une résignation héroïque et subir en silence l’iniquité d’un jugement erroné, le peut-on toutefois devant une accusation aussi grave, et quand l’honneur de la vie entière se trouve à ce point engagé? .le ne le pense point, estimant, comme je l’ai dit plus haut, que la perte de l’honneur individuel ne saurait être utile à l’intérêt public, et croyant d’ailleurs ne point nuire au gouvernement que j’ai eu l’honneur de servir si je prouve que je n’ai pas trompé sa confiance et n’ai été, en aucun cas, ni dupe ni complice.
Du reste, j’ajoute, pour les observateurs scnipuleux des traditions diplomatiques, qu’à l’exception d’une seule dépêche qui est restée accidentellement entre mes mains, et des instructions que j’ai reçues à Ems et que je n'ai pu déposer aux archives de
PRÉFACE
l’ambassade à Berlin, je ne possède aucune de celles qui m’ont été adressées par le ministère des affaires étrangères. Je n’ai jamais jugé que j’eusse le droit d’en prendre copie; mais j’ai naturellement conservé les minutes de ma propre correspondance. C’est donc uniquement avec mes dépêches personnelles et les lettres particulières échangées avec les différents ministres sous les ordres desquels j’ai servi, que j’essayerai d’établir l’exacte et entière vérité. Je m’assure qu’elles suffiront pour redresser à mon égard le jugement des esprits impartiaux, les seuls que je puisse espérer, les seuls aussi que j’ambitionne de convaincre.
J’ai été accrédité à la cour de Prusse dans les derniers jours de 1864. Peu de mois auparavant, un traité, sifjné à Vienne, avait mis fin à la guerre des duchés, et, aux termes de cet acte, le roi de Danemark cédait ces territoires à l’empereur d’Autriche et au roi de Prusse, qui en devenaient les légitimes souverains à titre collectif. On sait dans quelles tristes conditions et sous quels étranges prétextes le Danemark a été dépouillé par les deux grandes puissances allemandes. Il est désormais acquis à — l’histoire, et les faits postérieurs l’ont surabondamment démontré, que dans cette entreprise la Prusse avait en vue d’acquérir les duchés et que l’Autriche n’a pris part à la lutte que pour s’opposer à ces prétentions.
Au moment où j’arrivais à mon poste, le cabinet de Berlin, poursuivant son but, se trouvait en présence d’une situation nouvelle; il s’agissait pour lui
IG
de dctcrniiner la cour de Vienne à faire au roi Guillaume l’abandon de ses droits sur leur acquisition commune. I^a {juerre avait été cependant cngajfée au nom de la Confédération {germanique et dans l’intérêt du duc d’.\u{{ustenbour{;, qui revendi({uait lé{fitimement, disait-on, contre le Danemark, la souveraineté du Holstein. Le plénipotentiaire de la Prusse à la conférence de Londres ne l’avait pas moins nettement affirmé que celui de l’Autricbe.
Mais, au rétablissement de la paix et après le sacrifice imposé au roi de Danemark, tandis que le cabinet de Vienne, fidèle à ses premières déclarations, proposait de remettre le sort des duchés à la diète de Francfort, le cabinet prussien rejetait les prétentions du duc d’Augustenbourj}, déclarait que la cession consentie par le Danemark constituait la Prusse et l’Autriclie souverains légitimes, et enfin refusait nettement d’en référer à la compétence de la puissance fédérale. N’avait-il pas du reste les avocats de la couronne, qui, eu lui donnant un avis conforme à ses vues, le couvraient des apparences de la légalité? Il fallait toutefois prendre un parti, et, après des incidents divers qui mirent en {{rave péril les relations des deux cours, on en vint, au mois d’août 1865, à conclure la convention de Gastein. Laissant intacte la question de souveraineté.
OniGINES DE LA GÜEIUIE DE 1866. 17
on stipula que la Prusse administrerait le Schleswig et l’Autriche le Ilolstein, sauf à prendre, dès qu’il y aurait lieii, des arrangements ultérieurs.
Pour le cabinet de Berlin ces arrangements ne pouvaient avoir qu’un seul objet : l’annexion pure et simple des duchés à la Prusse. Devant la résistance de l’Autriche, M. de Bismarck eut recours à de nouveaux expédients.
Quels furent ces expédients et quelle pouvait en être la portée ?
Pour en apprécier exactement le caractère , il convient de rappeler dans quelles circonstances le Roi avait confié à M. de BismcU'ck le poste de premier ministre.
Dès le début de son règne, le Roi a consacré tous ses soins à réorganiser l’armée prussienne et à en augmenter la puissance. Dans quel but? On le sait aujourd’hui. Les ministres dont il s’était entouré à son avènement, appartenant à la nuance des libéraux modérés, s’employèrent à concilier les vues du souverain avec les tendances de l’assemblée élective, qui se refusait à sanctionner les charges nouvelles que les dispositions militaires prises sans son concours ajoutaient au budget de la guerre. L’accord entre les grands pouvoirs fut bientôt rompu, et le Roi confia à M. de Bismarck la mission de former un nouveau cabinet. Quel était le passé de cet
homme d’État? (|uelle politique devait-il inau{jiirer et suivre? Dans les premières assemblées réunies à Berlin, après les événements de 1848, M. de Bismarck s’était fait remarquer par l’énergie de ses opinions autoritaires plus encore que couservatrices. Appelé plus tard à représenter son pays à Francfort, à Pétersbourg et à Paris, il avait partout manifesté des sentiments d’une hostilité incurable contre l’Autriche. Ne cachant imlle part sa fci me résolution de revendiquer pour la Prusse une position pr<''pondérante eii Allemagne, il affirmait hautement que l’ennemi de la Prusse était à Vienne, et que c’était là qu’il fallait le combattre et le poursuivre à outrance. C’est grâce à ce lanjjage, si incorrect qu’il fût dans la bouche d’un diplomate, qu’il a conquis, avant même de l’avoir justifiée, la réputation d’un homme d’Etat vigoureux et résolu. I^e Roi n’ignorait ni les vues de M. de Bismarck, ni la nature de son caractère, et c’est en parfaite connaissance des choses qu’il l’appela à la présidence de ses conseils. Personne d’ailleurs ne s’y méprit; à la cour, à la chambre des représentants comme dans la chambre des seigneurs, dans la presse comme dans la population, on se persuada que le souverain, ne voulant faire le sacrifice ni de ses prérogatives royales, ni de la politique qu’il jugeait utile à la prospérité du royaume, appelait à son aide une volonté énergique.
l’homme, unique en Prusse, que ne devaient émou — Ÿoir ou arrêter ni les prétentions des partis, ni les liens qui unissaient entre elles les différentes cours germaniques. L’événement justifia en partie ces prévisions dès la première heure; la lutte éclata, ardente, passionnée, entre le nouveau cabinet et la représentation, et la réconciliation ne se fit que le lendemain de Sadowa. Pendant quatre ans, et jusqu’à la guerre de 1866 , aucun budget ne fut régulièrement voté par les chambres; interprétant des deux parts la constitution dans un sens opposé, le gouvernement prétendit qu’il s’y conformait fidèlement, tandis qu’une immense majorité dans l’assemblée des représentants lui reprochait de la violer.
Telle était la situation intérieure en Prusse, et le Roi soutenait énergiquement son premier ministre, pendant qu’on entreprenait la guerre des duchés. Cette guerre du fort contre le faible aisément terminée, il importait d’en recueillir les fruits. La position personnelle de M. de Bismarck lui en aurait fait une nécessité impérieuse s’il n’y eût été volontairement résolu. Une pouvait conserverie pouvoir dans les conditions où il le détenait sans réunir les duchés à la Prusse. Aussi le voulut-il à tout prix, par la paix ou par la guerre au besoin. La guerre souriait davantage à son ambition ; elle lui ouvrait
de nouvelles perspectives, la chance d'e.xpulscr l’Autriche de rAllemafjne, de réaliser à la fois le double objet qu’il avait assigné à la politique prussienne avant même d’en être l’organe officiel : ••ragrandissement de la Prusse et sa prépondérance sur les autres Ktats germaniques.
T/aniiée 18 G 0 le trouva mûrissant tous ces projets. I.a convention de Gastein lui devenait un obstacle; il fallait le briser, et, dès le mois de janvier, il s’employa à en faire sortir des complications qui devaient nécessairement déterminer l’Autriche à céder au roi de Prusse sa part de souveraineté sur les duchés ou à courir les risques d’un conflit.
A dater de ce jour la politique de M. de Bismarck menaçait, à des degrés divers, toutes les puissances indistinctement, et les devoirs des agents accrédités à la cour de Prusse leur commandaient de redoubler de zèle et de vigilance. Pour accomplir fidèlement leur tâche, ils étaient tenus de pénétrer les vues réelles de M. de Bismarck, d’en suivre et d’en signaler les développements, de mettre, en un mot, leurs jjouveruements l'espectil’s eu mesure de se rendre un compte exact des éventualités probables et d’aviser en conséquence. Tel était surtout le mandat de l’ambassadeur de France. Comment l’ai-je rempli? C'est le premier point sur lequel il m’importe d’édifier l’opinion publique.
On a soutenu, et avec raison, que les résultats cle<la guerre de 1866 ont provoqué celle de 1870. On serait donc fondé, je le reconnais, à faire peser sur moi une grande part de nos malheurs si j’avais, dès la première de ces deux époques, manqué de prévoyance, si j’avais mal renseigné le gouvernement, ou seulement si je l'avais instruit d’une manière insuffisante ou tardive. Dans quel mode convient-il que je m’explique? J’ai dit plus haut combien je respecte les scrupules de ceux qui pensent qu’il ne convient jamais de publier des dépêches officielles. Mais que puis-je démontrer si je me borne à raconter l’histoire de ma mission? Je suis eu présence d’affirmations formelles ; suffit-il d’y opposer de simples dénégations? Où puisera-t-on la preuve de l’inexactitude des unes et de l’exactitude des autres, et ne sera-t-on pas autorisé à la réclamer? Je me trouve donc devant cette alternative de me taire ou de produire des pièces probantes, irréfutables, et, tout bien considéré, je me crois dans l’obligation d’en faire usage. Je me propose donc, en premier lieu, de rappeler sommairement les actes et les négociations qui ont conduit à la guerre de 1866, en les appuyant des dépêches dans lesquelles j’en ai rendu compte et les ai appréciés
<') Je croirais superflu de faire remarquer que je ne saurais placer sous les yeux du lecteur ma correspondance tout
MA MISSION EN PnUSSE.
Des l’ouverture de cette année, M. de Bismarck s’était rendu un compte exact de la situation que lui avait créée la convention de Gastein. Aux termes de cet acte, rAiitriche avait été mise en jiosscssion du Ilolstein pendant que le Sclileswig avait passé sous l’administration de la Prusse, et il était démontré à Berlin que ces arrangements tournaient à l’avantage du cabinet de Vienne. Dès le 4 janvier, j’écrivais au ministre des affaires étrangères :
Votre Excellence se rappelle comment l’opinion publique, surtout en Prusse, crut jionvoir interpréter le sens et la portée de la convention de Gastein. En donnant à son premier ministre un témoignage particulier de sa satisfaction , le Itoi parut confirmer luimême le jugement qu’on en portait; or on commence à se convaincre aujourd’hui, et ce sentiment sera sans doute hautement exprimé dans les discussions des Chambres, que l’Autriche n’a pas moins à se louer que la Prusse de l’accord qui s’est établi entre elles au mois d’août dernier, et qu’on s’était étrangement abusé sur le succès dont on faisait honneur au président dn conseil. On onhlic qu’il a mis son pays en possession du Schleswig dans des conditions qui lui
entière. Elle est devenue néeessairenient pins active, et en quelque sorte quotidienne, à mesure qu’on s’approclmit du dénoùment, et je devrai me borner à publier les dépêches les plus essentielles. Je ne pourrai même m’empêcher d’en omettre certains passages, pour ne pas toujours révéler les sources auxquelles j’ai puisé mes inforinations.
OnlGlNES DE LA GÜERRE DE 1866. Î3
permettent d’attendre le moment, quelque éloigné qu’il puisse être, de l’annexer à la monarchie, et on constate uniquement que l’Autriche s’établit de son côté dans le Ilolstein , au lieu de faire à la Prusse, comme on le présumait, une prochaine cession de ses droits souverains. Le comte de Bismarck ne saurait accepter indéfiniment le reproche d’avoir égaré le sentiment national et de s’étre mépris lui-même en soumettant à i’approbation de son souverain la convention de Gastein. Il est aisé au surplus de saisir dans — son langage le dessein de reprendre .avant longtemps son œuvre interrompue. Ce qui est certain, et ce dont témoigne la correspondance de l’attaché militaire de l’ambassade , c’est que la Prusse poursuit ses armements avec la même sollicitude qu’au printemj)s dernier^ Il est vrai de dire que le Boi, en montant sur le trône, semble s’être personnellement imposé le devoir de donner un développement nouveau aux forces de son armée; mais cette disposition du souverain, qui a .suscité les dissentiments existants entre son gouvernement et la représentation nationale , ne saurait expliquer et moins encore justifier les charges qui en résultent pour le trésor, si elles n’avaient pour objet j un but politique d’un grand intérêt, et c’est à ce point 1 de vue que je me permets de signaler cet état de choses à l’attention de Votre Excellence
M. de Bismarck, en effet, s’employait, sur plusieurs points à la fois, à créer des embarras à
(') Dépêche du 4 janvier 1866, n» 1 .
î* MA MtSSION EN PRUSSE.
l’Autriche; il s'y employait en Hongrie comme dans les duchés.
Il attend, disais-je le 14 janvier, que le cabinet de Vienne lui fournisse un prétexte pour sortir de l’abstention que les circonstances lui ont imposée; et en m’avouant qu’il emploie ses efforts à y disposer le Roi, il in’a appris qu’il reçoit de Pesth des informations dont il conclut que 1a tentative de la cour impériale en Hongrie ne saurait aboutir au résultat satisfaisant qu’elle en attend. Selon ce qu’on lui mande, M. Deak ne serait plus, avant peu, que le chef de l’extrême droite au sein de la Diète, et dès les premières discussions on se convaincra qu’il ne pourra en sortir aucune transaction qui soit de nature à faire cesser les dissentiments auxquels on voudrait mettre fin. Pour aggraver les difficultés qui s’opposent à toute réconciliation, on lui aurait représenté que la Prusse devrait sans plus tarder se livrer à une démonstration propre à inquiéter l’Autriche, et aux sollicitations dont il aurait été l’objet dans ce sens , il aurait répondu qu’il ne pouvait rien tenter quant à présent , mais qu’il lui serait peut-être permis de seconder avant longtemps les vœux qu’on lui exprimait. En me faisant part de détails, il ajoutait qu’il ne croyait pas utile, dans le moment actuel, de conseiller au Roi des mesures pouvant intimider l’Autriche et la déterminer à faire aux Hongrois des concessions qui risqueraient d’amener un rapprochement entre l’Empereur et les Maghyars. Je n’apprécie pas. Monsieur le ministre, je
VOUS rapporte , aussi fidèlement que me le permettent mes souvenirs, le langage que m’a tenu le président du conseil dans nos derniers entretiens. Sans même admettre qu’il intervienne aussi directement qu’il me l’a donné à entendre dans les affaires de Hongrie , ce qu’on peut en induire toutefois, c’est qu’il n’a renoncé» à aucun de ses projets, et qu’il épie le moment opportun pour en poursuivre la réalisation... O.
A la même date, j’ajoutais dans une lettre particulière :
Ce que je n’ai pas voulu consigner dans une dépêche, et que je préfère vous communiquer à titre particulier, c’est qu’il emploie toute son activité à faire— j>asser dans l’esprit du Roi ses sentiments et ses vues jiersonnelles, et qu’il y travaille avec passion, sans que je puisse conclure, des détails singuliers dans lesquels il est entré avec moi à ce sujet, qu’il est près d’atteindre le but qu’il poursuit. Il y compte cependant, et il espère pouvoir, avant qu’il soit longtemps, déployer de nouveau les plans et l’activité dont il croit déjà avoir tiré des avantages importants. Tout cela lui est d’ailleurs commandé ]>ar les nécessités de sa situation. A moins de laisser s’accréditer l’opinion que les arrangements de Gastein ,' comme on le prétend déjà, sont un mécompte pour 1a Prusse, et qu’il a été joué par l’Autriche; à moins de se résigner à
0) Dépêche du 14 janvier 1866, n" 4.
jr> MA MISSION EN PRUSSE.
rester sous le coiij) des accusations (jui sei'ont articulées contre lui dans ce sens par la majorité de 1a Chambre des députés , et de s’exposer à perdre l’autorité et le prestige qu’il avait conquis, il sera contraint de commencer avant peu une nouvelle campagne pour triompher des obstacles que lui oj)pose le cabinet de Vienne; il le sent et ne le cache pas; mais il lui faut, avant de rien entreprendre, s’assurer la plus entière approbation du Itoi , et le Roi est essentiellement rebelle aux procédés que lui conseille son premier ministre. Pour les lui faire agréer, M. de Rismarck est tenu de le convaincre que l’honneur de sa couronne, dont il est extrêmement jaloux, et les intéj-éts de la Prusse, lui en font un devoir, et ce résultat ne peut être réalisé qu’en agissant de telle façon que le Roi s’approprie et considère comme étant uniquement dues à son initiative j)ersonnelle les idées et les combinaisons qui lui sont suggérées. C’est là un travail nécessairement lent; M. de Bismarck, cependant, en attend les meilleurs effets; il prétend même que, quand il réussit, le succès en est aussi complet qu’on peut le désirer, et qu’il convient «pielquefois de contenir son souverain après l’avoir déterminé à prendre une résolution énergique. J’ai peine à croire à l’exactitude de cette dernière appréciation , et je n’ai pas besoin de vous dire que je ne sais de ses relations avec le Roi que ce qu’il veut bien in’en apprendre. Ce qui I me semble constant, c’est que le premier ministre a noué sa fortune d’homme d’Ëtat à la solution de l’affaire des duchés, et qu’il est personnellement d’un
OniGINKS DE LA GUERRE DE 1860.
tempérament à ne reculer devant aucun expédient. . .t'>.
Dans les duchés, cependant, on relévait tous les actes des représentants de l’Autriche, et on s’obstinait à y voir les signes certains de sentiments hostiles. Chacune des mesures prises par le cabinet de Vienne dans le Holstein lui était imputée comme uu acte de malveillance. Les griefs de M. de Bismarck contre la cour impériale s’accumulaient de jour en jour, et, à la date du 11 février, j’écrivais :
J’ai eu soin, disais-je à ce moment au ministre
des affaires étrangères, devons rendre compte des observations que soulevait a Berlin la conduite des agents autrichiens danslcHolstein, et dont le ministre de Prusse à Vienne était, à cluxpie incident, invité à se faire l’organe auprès du comte de Mensdorff ; et, pour ne j>as fatiguer Votre Kxcellence de cesrépétitions fastidieuses, j’avais l’honneur de vous mander que le cabinet de Berlin continuerait à articuler des plaintes périodiques jusqu’au moment où il jugerait opportun de formuler ses griefs, de façon à mettre le cabinet de Vienne en demeure d’en tenir compte. C’est ce que le comte de Bismarck a fait récemment en adressant au baron de Werther une dépêche dont ce dernier a été chargé de donner lecture et de laisser copie au comte de -Mensdorff. Autant du moins qu’il m’a été permis de .saisir ce qu’il a bien voulu m’en apprendre, le président du cabinet prussien se serait attaché à établir que
(’) Lettre parliculière du li janvier 18C6.
tous les actes de l’administration autrichienne dans le Ilolstein révèlent une politique intentionnellement hostile à la Prusse. Rappelant les discours prononcés dans la réunion tenue récemment à Altona , avec l’autorisation de l’autorité locale, et où sont intervenus des membres du Nationalverein notoirement connus par leurs opinions libérales, ainsi que d’autres manifestations analo{[ues dont il avait pris acte en donnant l’ordre au baron de Werther d’en signaler le caractère à Vienne; rappelant, d’autre part, les faits divers qu’il avait également relevés et qui témoignent, selon lui, de la tolérance de l’Autriche pour tous les efforts tentés par le prince d’Angustenbourg et par ses adhérents, dans le but de maintenir .sa candidature et de l’asseoir sur les sympatbies populaires dans les deu\ duchés, M. de Bismarck déclare que l’Autriche méconnait manifestement les devoirs que lui imposent à la fois la convention de Gastein et la nature des rapports que les deux cours avaient heureusement renoués j>ar la conclusion de cet acte. Sans contester que les parties contractantes, comme le prince de Metternich l’a dit à Votre Excellence, ont voulu régler une situation provisoire en s’attribuant respectivement le droit d’administrer, chacune avec une entière liberté, le duché confié à ses soins, M. le comte de Bismarck fait observer qu’elles se sont mutuellement engagées en même temps, non-seulement à se concerter sur les conditions d’un arrangement ultérieur, mais aussi à ne rien tenter qui fût de nature à en pri^'uger le caractère et la portée. Or l’Autriche, selon lui, encourage
les ambitions d’nn prétendant dont la Prusse a formellement repoussé les revendications : elle fait plus, elle emploie tous les moyens dont elle dispose pour en préparer le succès ; en ceci elle viole la parole écrite. D’un autre côté, M. deBismarck, et le Roi avec lui, si toutefois j'ai bien compris, auraient quitté Gastein et Salzbourg convaincus, après les explications et les cordiales paroles qu’on y a échangées, que l’Autriche était acquise ou résignée à leurs vues, et que les choses resteraient entières jusqu’au moment où les deux cours pourraient combiner un accord définitif conforme aux vœux de la Prusse, et assurant une compensation équitable à l’Autriche
Quoi qu’il en soit,
M. de Bismarck affirme que les plénipotentiaires de l’Autriche l’ont, par leur langage, mis en droit de croire qu’on administrerait le Ilolstein de manière à ne créer aucun obstacle aux désirs de la Prusse; il soutient que s’il n’en a pas été pris acte dans une forme officielle, il n’est pas moins constant que le cabinet impérial manqiie, par tous ces procédés, à un engagement d’honneur, et que la Prusse est fondée à penser qu’elle ne saurait désormais attacher un prix sérieux à l’intimité des rapports qu’elle entretenait avec lui. Telle serait d’ailleurs la conclusion de la dépêche adressée au baron de Werther, et la forme en serait aussi sévère que les appréciations qui en font l’objet P*.
G) Dépêche du 11 février I8(j6,n*
J’ai consigné dans une lettre jiarticiilière du ' même jour (|ue, suivant M. de Bismarck, l’annexion des ducliés à la Prusse avait été admise en principe par les plénipotentiaires de l’Autriche à Gastein. Cette concession n’était pas seulement méconnue; elle est, me disait-il, également désavouée par le comte de MensdorfF, et il prétend qu’il a été trompé.
Cette assertion, ajoutai-je, est-elle exacte?
Je ne saurais rien en dire; mais si le Itoi , comme j'ai quelque raison de le croire, partage son sentiment, il y a là pour le président du conseil un moyen sérieux d’agir sur l’esprit de son souverain et de l’entraîner dans des démarches compromettantes. C’est ainsi que déjà il aurait été autorisé à adresser à Vienne la déj)éche dont je vous fais connaître officiellement la substance, et qui serait, me dit-on, rédigée sur un ton presque comminatoire. Je dois ajouter qu’en m’en entretenant avec M. de Bismarck, je me suis permis de le presser pour savoir comment il procéderait si la réponse de l’Autriche était purement évasive. « Nous irons vite, m’a-t-il dit, et peut-être irons-nous loin. Mais enfin, ai-je répliqué, que ferez-vous? Nous commencerons, m’a-t-il répondu, par mander Goltz à Berlin , pour être définitivement fixés sur les dispositions de l’Empereur dans le cas de complications sérieuses. » Je me suis abstenu dès ce moment de pousser plus loin mon interrogatoire, ne voulant pas provo-
quer des confidences ou des ouvertures auxquelles je n’aurais eu rien à répondre, et sans rompre la conversation , je n’ai exprimé aucun avis sur ce que M. de Goltz peut être autorisé à penser des intentions de l’Empereur. Il m’a suffi de pouvoir vous apprendre d’avance le motif pour lequel cet ambassadeur serait appelé à Berlin , si toutefois cet incident venait à se réaliser. Ce que je ne dois pas non plus vous laisser ignorer, c’est que M. de Bismarck et son entourage, comme l’entourage du Roi lui-nicme dans une certaine mesure , ne cachent pas que la convention de Gastein tourne au préjudice de la Prusse , et qu’il esturgent de brusquer une solution. En s’aggravant chaque jour, ses dissentiments avec la Chambre lui en | font, d’un autre côté , un devoir impérieux ; l’opinion publique ne peut être détournée des excitations que soulèvent les démêlés parlementaires qu’en satisfaisant l’amour-propre national au moyen du succès diplomatique qui lui a été promis, qu’elle a cru un moment irrévocablement acquis, et dont elle recommence à douter aujourd’hui. Avec le caractère du Roiet les influences diverses qui s’agitent autour de lui , avec un tempérament tel que celui de M. de Bismarck, il serait de la dernière imprudence de dire, même approximativement, ce qui sortira de cette situation ; mais on peut croire , sans trop risquer de se méprendre, que du pas dont l’on marche on pourrait bien se trouver pris, plus tôt qu’on ne pense, entre une témérité et une défaillance
W Lettre particulière du 11 février 1866.
liC jour même où j’instruisais le gouvernement de ces entretiens avec M. de Bismarck, le ministre d’Autriche à Berlin remettait au président du conseil la réponse du cabinet de Vienne. Le lendemain, 12 février, j’étais en mesure d’en indirpicr la substance dans le rapport suivant :
La dépêche du comte de Mensdorff repousserait de la manière la plus catégorique les accusations articulées pur lu Prusse, en lui déniant le droit de contrôler les actes des agents de l’administration autrichienne dans le Ilolstein; elle ferait remarquer, à cette occasion , que le cabinet de Vienne s’est soigneusement abstenu de relever les mesures prises par l’administration prussienne dans le Schles\vig,bien qu’elles tendent ouvertement à préparer l’annexion des duchés aux possessions de la maison de Brandebourg. L’Autriche, au contraire, continui’rait M. de Mensdorff, n’a rien entrepris qui puisse être envisagé comme une violation de lu convention de Gastein ; elle estime, il est vrai, que l’avénement du duc d’Augustenbourg serait une solution satisfaisante pour toutes les parties comme pour tous les intérêts , mais la Prusse est malvenue à s’en offenser au moment où M. de Bismarck, en présentant à la Chambre des députés de Berlin l’union personnelle du Lauenbourg aux deux autres duchés comme l’unique arrangement que la Prusse puisse accepter, méconnaît les droits souverains acquis à l’Empereur. De toutes ces observations, M. de Mensdorff conclurait que le cabinet
de Vienne n’a aucune concession à offrir à celui de Berlin
Ces premières dépêches établissent clairement que du momeut ou le cabinet de Berlin s’est engagé dans la voie des aventures, j’ai été en mesure et je me suis empressé d’en informer le gouvernement, sans omettre d’appeler son attention sur les éventualités diverses qu’il était permis de pressentir. Peu de jours après je lui annonçais l’arrivée du comte de Goltz à Berlin Je lui signalais plusieurs résolutions adoptées par le gouvernement prussien et prises évidemment en vue de s’assurer les ressources financières qui lui seraient indispensables eu cas d’une lutte avec l’Autriche. J’ajoutais que, suivant l’aveu qu’il en avait fait devant moi, M. de Bismarck avait fermement conseillé au Roi de clore la session législative , à laquelle on avait en effet mis subitement fin la veille même, et qu’il avait suggéré cette mesure au souverain :
Dans le but de se soustraire à un contrôle hostile et qui aurait pu devenir un obstacle aux dispositions qu’il croyait urgent de prendre devant le conflit dont les duchés étaient à la fois la cause et l’objet
Je précisais le véritable état des choses, tel qu’il
(') Dépêche du 12 février 1866, n“ 21.
W Lettre particulière du 20 février 1866.
W Dépêche du 24 février 1866.
m'apparaissait, dans une lettre particulière du 26, et que je terminais ainsi :
Il devient, du reste, de plus en plus difficile de se former une opinion relativement exacte des chances que conserve M. de Bismarck d’entraîner le Roi. La lutte est eiigajjée entre des influences dont l’action échappe à un contrôle quelconque et demeure circonscrite au palais, dont l’accès, par .suite des usages de la cour de Prusse, est totalement fermé à la diplomatie étrangère. Je vous dis officiellement à quel expédient le président du conseil a l’intention de recourir Lui semblera-t-il demain aussi efficace qu’il le trouvait hier, et lui permettra-t-on de l’employer sans exiger qu’il en atténue la portée? Tout est -également possible. On m’affirme, en effet, que les efforts tentés auprès du Roi pour lui faire envisager les conséquences désastreuses que peutavoir un conflit armé avec l’Autriche , n’ont encore produit aucun effet sur son esprit, et qu’il s’indigne à la pensée de renoncer à l’annexion des duchés. D’autre part, cependant, il résiste aux sollicitations belliqueuses de son premier ministre ; et la réflexion , en pareil cas , surtout avec la nature de son caractère, ne porte pas habituellement aux résolutions extrêmes. Je continuerai à ne rien négliger pour vous tenir exactement renseigné, mais
(') Il s’agissait d’adresser au gouvernement autrichien une nouvelle communication qui était déjà préparée et à laquelle on avait donné, disait-on, la forme comminatoire. (Dépêche du 26 février 1866, n” 30.)
VOUS comprendrez que je suis condamné à vous transmettre des informations qui risquent de se trouver le lendemain inexactes ou démenties par l’événement^''.
Le 28 février, il se produisait un incident nouveau et d’un intérêt de premier ordre.
Le Roi avait réuni un conseil sous sa présidence, auquel furent convoqués tous les fonctionnaires qui étaient en situation de pouvoir exprimer un avis motivé sur le dissentiment existant entre la Prusse et l’ Autriche. J’en instruisis sans retard le gouvernement , en lui faisant part des informations que j’avais recueillies et de mes impressions personnelles, et j’adressai au ministre des affaires étrangères la dépêche et les trois lettres particulières ci-après :
Berlin , le 28 février 1866.
PARTICULIÈRE. '
Monsieur le ministre,
L’incident capital de la journée est la convocation chez le Roi d’un conseil extraordinaire , auquel on a convoqué le prince royal et le général de Mantenffel ,
qu’on a mandé tout exprès du Schleswig Que
sortira-t-il de cette réunion? Il serait difficile de le prévoir d’une manière à peu près exacte , et inutile de former des conjectures au moment où on délibère. Je dirai seulement que le ministère est unanime à se-
W Lettre particulière du 26 février 1866.
condor les vues de son president; que le prince royal les désapprouve avec toutes les personnes qui l’approchent, mais d’une façon dont on peut conclure (|u’il s’exprimera au conseil avec une certaine modération. Le Roi flotte entre la conviction que le gouvernement de son choix ne peut jilns reculer sans ])i'éjudice pour la dignité de sa couronne, et les aj)préhensions que lui donne le langage des amis de la paix et de l’entente avec l’Autriche. Reste le général de Mantcuffel , dont les avis exerceront une grande influence sur l’esprit du Roi. Dans quelles dispositions revient-il du Schleswig, et le commandement qu’il y exerce a-t-il suffisamment modifié ses anciennes opinions, si constamment favorables au maintien d’une alliance intime entre les deux grandes cours allemandes, pour le déterminer à opiner dans le sens de M. de Rismarck, au risque d’une guerre? Les personnes bien informées sont partagées à cet égard , et le j)lus sage est d’attendre l’issne de l’examen que le gouvernement fait lui-méme en ce moment de sa situation. Tout ce que l’on pourrait dire et qui me semble vrai.semblable , c’est qu’il ne sortira pas de I ces délibérations des mesures extrêmes , et que l’on s’y tracera une ligne de conduite qui peut, suivant la direction qu’on lui donnera, mener lentement soit ii un accommodement, soit à une rupture avec l’Autriche. J'ai vu hier M. de Bismarck, et j’ai pu m’assurer qu’il n’avait aucune proposition décisive, d’un effet immédiat, à soumettre au conseil; il songe encore à poser la question de la reconstitution de l’Alle-
magne, mais le Roi se montre toujours éloigné de le suivre sur ce terrain. A défaut de cet expédient, il pense , comme je vous i’ai déjà mandé , qu’il lui serait facile d’engager avec l’Autriche une polémique dont l’aigreur conduirait promptement à une suspension des relations diplomatiques; il a en outre imaginé de prendre prétexte du refus du cabinet de Vienne de tenir compte des dernières représentations de Berlin , pour faire avancer, à titre de mesure préservatrice , des fractions isolées de troupes prussiennes sur des points du Holstein limitrophes du Schleswig. Ceci serait grave, et on no pourrait s’empêcher à Vienne, malgré les dénégations de la Prusse, d’y voir un commencement d’hostilités. ....
Berlin, le I" mars 1866.
PARTICULIÈRE
Monsieur le ministre,
M. de Goltz est venu me trouver ce matin et m’a abordé en m’annonçant qu’il avait assisté au conseil tenu hier chéz le Roi , mais qu’il avait dû prendre , avec tous les ministres et les généraux présents, l’engagement d’honneur de ne rien en divulguer sous aucun prétexte. C’était me dire que je ne devais lui poser aucune question, et je me suis conformé à son désir. — J’ai été voir plus tard M. de Bismarck, pour lui apprendre que c’est bien à Paris que, selon vous, devra se réunir la conférence, et lui communiquer les instructions que vous avez adressées à M. Tillos <'>.
(') Celle conférence devait s’occuper des affaires dos Principautés.
Suns entrer dans les détails de ce qui s’est passé au conseil, M. de Bismarck s’est montré moins réservé que M. de Gollz; il m’a appris qu’il n’avait été adopté «aucune mesure d’une exécution immédiate, mais que sa politique y avait j)révalii et qu’elle avait été éiiergi(piement défendue par le {jéiiéral de Manleuffel; il était satisfait du langage que M. de (ioltz y avait tenu, et qui avait convaincu tous les assistants de la cordialité des dispositions du gouvernement de rKinpereur et de leur sincérité. .Si je rap|)roche ces courtes indiscrétions des confidences que M. de Bismarck m’a fuites dans un entretien antérieur, et si je dois en croire d’autres informations qui me sont données par une personne généralement bien renseignée , je suis tenté de penser que le conseil a été plus ou moins / unanime à reconnaître que l’on devait poursuivre l’annexion des duchés et prendre les dispositions nécessaires pour atteindre ce but, en y avisant cependant avec toute la prudence ijuc commandent les éventualités diverses auxquelles on s’expose. Si tel est le résultat auquel ont abouti les délibérations du conseil, M. de Goltz sera évidemment chargé de s’en expliquer avec vous, pendant que M. de Bismarck, qui a eu hier soir une longue conférence avec le général de Manteuffel , préparera les moyens propres à provoquer le conflit avec l’Autriche Ce que je
(') Voici ce que j’écrivais à M. le duc de Grauiout, noire amba.ssadeur à Vienne, dès le 8 décembre I8f)5, au sujet du général de Mantentfel : u M. de Bismarck se contente, » jusqu’à nouvel ordre, d’avoir placé M. le général de Man-
tiens d’une source certaine, ce que M. de Bismarck m’a affirmé, et ce qui est, à mon sens, un fait capital, c’est que ce même général , autrefois le ferme soutien de l’alliance à tout prix entre les deux grandes cours germaniques, et qui était seul en mesure de balancer l’influence du président du conseil sur le Roi , affirme hautement que l’honneur, comme tous ses intérêts, commande impérieusement à la Prusse de contraindre l’Autriche à lui faire l’abandon des duchés. Le général de Hoon , ministre de la guerre , et les autres généraux, sont du même avis et tiennent le même lan-
» teuffel dans une position qui engage son amour-propre, n défaut ou qualité dominante cliez tout bon Prussien ; et » il est iiupos.siblede méconnaître (pie le président du conseil » a joué habilement sa partie, et peut-être aussi son rival, » en le décidant à accepter le commandement supérieur et M à SC cou.stituer le principal agent de la politique de son Il gouvernement dans le Schleswig. Il lui sera difficile, en Il effet, de déserter ce poste de confiance et d’bontieur. Il avant que la Prusse ait recueilli le fruit de ses efforts; il Il lui sera, dans tous les cas, impossible de ne pas ressentir Il vivement les procédés de son collègue autricliien, placé à Il ses côtés, et dont la conduite et les actes, comme la simple Il présence elle-même, seront constamment une .sorte de Il désaveu des prétentions prussiennes et un encouragement Il offert aux adhérents du prince d’.\ugustenbourg. Ce » frottement continuel et discordant usera, à la longue, les H dispositions du général de Manteuffel, qui l’ont toujours Il fait incliner du (mté de Vienne, et il viendra peut-être un Il moment où il seta le premier à représenter au Roi que la Il situation n’est pas tenable et qu’il convient à tout prix de n brusquer le dénoûment. C’tst là, je crois, que l’attend Il M. de Bismarck, qui ne conseille jamais à sou maître un U acte de vigueur qu’après l’avoir disposé, par les soins
uo
{jagc. Devant les efforts de ces hommes réunis dans un même sentiment, qui se propage dans les rangs de l’armée, le Roi aura fort à faire jiour se défendre et résistera leurs conseils, malgré les instances dont il est l’objet dans un sens contraire.
Le général de Manteuffel retourne ce soir à son poste, désireux , me dit-on , d’être autorisé à prendre, dans les duchés, l’initiative des dispositions nécessaires pour amener une rupture avec l’Autriche. Je ne sais s’il sera satisfait à ce vœu, mais M. de Bismarck m’a assuré qu’il n’était pas dans l’inteiitioii d’adres-
11 d’autrui , à l’agréer. Le Roi , in’a t-il dit souvent, est ainsi Il fait, que pour le déterminer à revendiquer son droit il Il faut lui démontrer que d'autres le lui contestent. Mais Il quand il est convaincu qu’on méconnaît son autorité ou Il que l’on prétend en limiter indûment l’exercice, on peut, n sans craindre qu’il les décline, lui proposer les résolutions Il les plus énergiques. C’est ainsi qu’on a obtenu qu’il ne fit Il jamais aucune concession à la Chambre dans la question n de la réorganisation de l’armée, et c’est de même que Il procède le président du conseil dans les affaires qui Il relèvent plus particulièrement de son initiative. Seulement Il il est, en ce qui concerne les rapports de la Prusse avec Il l’Autriche ou les conflits qui peuvent s’élever entre elles. Il suspect au Roi et plus encore au parti de la Croix, de façon n qu’il lui faut souvent faire de longs détours, et quelquefois n s’assurer des auxiliaires dans des rangs où l’on ne pense Il pas comme lui , pour réussir à s’assurer l’agrément du Roi. Il Avant échoué à Gastein , bien que depuis il ait mis tout Il en oeuvre pour faire croire qu’il y avait obtenu un succès Il éclatant, il n’est occupé en ce moment qu’à remonter ses n batteries, sagement résolu d’ailleurs à attendre le moment Il opportun pour les démasquer. C’est à cela qu’il emploie Il le général de Manteuffel
ser , pour le moment, une communication quelconque au cabinet de Vienne. Veut-il attendre, pour le faire, qu’il surgisse dans Les duchés un incident plus ou moins spontané qui lui en fournirait une occasion suivant son désir? M. de Goltz, qui devait j)urtir demain , ne se mettra en route que samedi et peutêtre que dimanche seulement. Il doit être reçu encore une fois par le Roi avant de quitter Berlin , et recevoir des instructions qui seront sans doute placées sous les yeux de Sa Majesté avant de lui être remises.
DIBEC.TIOK POLITIQUE.
Berlin , le 3 mars 1866.
Monsieur le ministre ,
On s’entretient beaucoup à Berlin du conseil extraordinaire réuni par le Roi, et auquel ont assisté M. le comte de Goltz et plusieurs généraux, outre les ministres, le prince royal et le général de Manteuffel, mandé du Schleswig pour v être entendu, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’annoncer. En ouvrant 1a séance , le Roi a exigé de tous les assistants l’engagement de garder la plus stricte discrétion sur les sujets qui seraient mis en délibération, et jusqu’à présent il n’a rien transpiré, qui soit du moins venu à ma connaissance, sur les résolutions qui peuvent y avoir été adoptées. Personne ne doute, cependant, qu’on n’ait discuté les questions qui s’imposent d’ellesmêmes au gouvernement prussien depuis les dernières dépécJies qu’ont échangées les cabinets de
Vienne et de Berlin, et, malgré la réserve qui leur est commandée, M. de Goltz et M. de Bismarck ne m’en ont fait aucun mystère. Au langage que m’a terni le jirésident du conseil , j’ai pu meme me convaincre qu’il ne regrettait nullement d’avoir suggéré au Itoi de s’éclairer des lumières des fonctionnaires qui ont été convoqués; il m’a paru, en effet, qu’à l’exception du prince royal, qui, se trouvant seul de son avis, ne serait intervenu dans la discussion que pour exprimer son .sentiment avec une entière modération , ils ont tous indistinctement apjmyé les vues de M. de Bismarck. Le général de Manteuffel luiméine, qui de tout temps a été, à la cour de Prusse, l’organe et le défenseur de l’alliance avec l’Autriche, on serait venu à penser que l’état des choses , tant à l’intérieur qu’a l’extérieur, ne permet plus au gouvernement du Itoi de revenir sur les dispositions attestées jiar tous ses actes, quelles que pussent en être les conséquences. C’est en ce sens qu’il s’est ouvertement expliqué avec d’autres officiers généraux pendant les quelques heures qu’il a passées à Berlin, et ce langage indiipie suffisamment celui qu’il a dû tenir au sein du conseil. Toutefois, et bien qu’il ne m’ait été fait aucune confidence explicite, il me semhle constant qu’il n’a été pris aucune mesure de nature à révéler, dès à présent, la ligne de conduite .^ju’on s’est tracée. On me semble même pénétré de la nécessité de procéder avec une extrême prudence , et cette disposition m’a paru digne de remarque, parce qu’elle témoigne de la gravité des complications
qu’on a dû prévoir, et auxquelles on est tenu de se préparer.
Au surplus, si ces conjectures ont quelque fondement, M. de Goltz, qui s’e,st mis ce matin en route pour Paris, aura été sans doute charge de s’en ouvrir avec le goTivernement de l’Empereur, et Votre Excellence sera bientôt informée des véritables intentions du cabinet prussien.
M. le général de ManteulFel, que les journaux envoyaient en mission ‘à Vienne, est retourné dès avant-bier dans les duchés. Ce double départ, suivant de près la réunion du conseil, a été très-remarqué, et donne lieu à toute sorte de commentaires.
, Berlin, le 3 mars 180G.
PARTICCLIÈBK.
Monsieur le ministre ,
Je vous adresse une dépêche qui n’a pour objet (|ue de confirmer officiellement ce que je vous mandais dans mes dernières lettres particulières; la situation reste pour moi telle que je vous l’ai indiquée. Je continue à croire que dans le conseil tenu chez le Roi, en décidant en principe qu’il fallait maintenir la politique suivie jusqu’à présent et y conformer plus fermement la conduite de la Prusse, on a reconnu qu’elle pouvait soulever les plus graves éventualités , et qu’il— était urgent de s’y préparer; qu’il convenait même, avant de marquer davantage l’attitude qu’on voulait prendre, d’étudier avec soin le terrain sur lequel on
se trouverait placé, et que le président du conseil, M. de Goltz, le ministre de la guerre et le général de Manteuffel, auraient à satisfaire à cette nécessité, chacun en ce qui le concerne. Vos premiers entrer tiens avec l’ambassadeur de Prusse vous u|)prendront ce qu’il faut penser de ces conjectures. . . .
L’événement a-t-il justifié mes prévisions, et tous les efforts, tous les calculs du gouvernement prussien ne tendaient-ils pas vers l’^objectif que j’indiquais dans chacune de mes lettres? Or nous étions encore, qu’on le remarque bien, aux premiers jours de mars, près de quatre mois avant l’ouverture de la guerre, et à un moment où, ou ne peut plus en douter aujourd’hui, le cabinet de Berlin lui-même n’avait pas encore une notion exacte des résolutions ultérieures auxquelles il aurait à recourir.
Au surplus, voici ce que m’écrivait M. Drouyn de Lbuys, à la date du 7 mars :
Je suis confus de ne pas répondre à v’os lettres particulières. Elles sont fort intéressantes, mais vous ne pourriez pas en dire autant de mes réponses (officielles) .
Je n’ai, pour le moment, rien à changer ni à ajouter à mes instructions P*.
Que me recommandaient ces instructions, qui n’ont jamais été modifiées durant toute la période
0) Lettre particulière du 7 mars 1866.
<jui a précédé la guerre? D’observer et de rendre compte. Les ai-je remplies avec vigilance, avec dévoilement, avec intelligence? C’est ce que je demande à l’opinion publique de décider, en plaçant sous ses yeux les pièces du procès.
Mais, ne suis-je pas autorisé à faire observer, dès à présent, qu’à toutes les phases de la mission que j’ai remplie à Berlin, tous les ministres m’ont successivement témoigné leur plus vive satisfaction du soin avec lequel je les ai secondés, et que, sans information préalable, tous les organes de la presse ont néanmoins accueilli et propagé, sur la manière dont j’ai rempli mes devoirs, les appréeiations les plus malveillantes? Je reviendrai plus loin sur ce sujet.
Exécutant le programme qui lui avait été évidemment tracé dans le eouscil du 28 février, M. de Bismarck adressait, peu de jours après, une circulaire à tous les agents diplomatiques du Roi en Allemagne, en les invitant à représenter l’attitude de l’Autriehe et le langage des journaux qui lui étaient dévoués, comme une agression constante et calculée contre tous les intérêts de la Prusse, agression qui risquait, ajoutait-il, de provoquer un conflit armé que l’on ne pourrait peut-être pas éviter.
.... La plupart de mes collègues allemands, disais-je le 8 mars, en ont été informés par leurs
cours respectives , et voient dans cette démonstration un premier pas fait dans la voie où la Prusse incline à s’engager
Après avoir signalé quelques dispositions militaires dignes d’être relevées, j’ajoutais :
Dans cet état de choses, j’observe, pour ce qui me concerne , la plus rigoureuse réserve , aussi bien dans mes rapports avec le jirésident du conseil que dans mon langage avec les autres membres du corps diplomatique, et j’attendrai, pour en sortir, que Votre Excellence veuille bien me donner ses directions Ph..
Il devenait chaque jour, pour moi, de plus en plus évident que M, de Bismarck ne reculerait devant rien pour provoquer les coniplications qui devaient , dans sa conviction , assurer le triomphe de sa politique. Je m’en expliquai en ce sens dans toutes mes lettres avec le ministre et avec mes collègues. Voici ce que j’écrivais le 9 à M. le duc de Gramont, à Vienne, où l’on avait cru un instant que l’arrivée de M. de Goltz à Berlin se rattachait à un changement de ministère.
Berlin, le 9 mars 1866.
PARTlCUUÈnE.
Mon cher collègue.
Je ne puis partager l’opinion dans laquelle on est à Vienne sur les avantages et les inconvénients qu’on
0) Dépêche du 8 mars 1866, n* 38.
ORIGINES DE LA GUERRE DE 186fi. 47
y attache à un changement de ministère à Berlin. C’est, à mon sens, une grave erreur de croire que Goltz serait plus dangereux ou plus incommode que Bismarck. Le dernier est désormais condamné irrévo- — cablement, par toutes les exigences de sa situation personnelle, à lancer la Prusse sur l’Autriche ; Goltz , arrivant au pouvoir, ne pourrait justifier son avènement qu’en se faisant au contraire l’organe de tendances opposées. Le tempérament des deux hommes suffirait d’ailleurs pour se convaincre de la justesse de cette observation.
Mais je ne suis pas surpris de l’erreur dans laquelle on se complaît autour de vous.... Quoi qu’il en soit, il n’est pas question pour le moment du remplacement de Bismarck par Goltz , et celui-ci est retourné à Paris après s’étre persuadé non-seulement qu’il n’avait aucune chance d’arriver quant à présent, mais qu’il avait en outre personnellement tout intérêt à garder sa position actuelle. Je dis quant à présent à dessein , car Bismarck a noué sa fortune au succès de [ la pohtique qu’il a fait prévaloir, et si elle est destinée à échouer, il sera évidemment le premier à reconnaître qu’il n’a plus qu’un devoir à remplir , celui de demander au Roi de lui donner un successeur. Mais on se tromperait encore si on croyait qu’il a compromis sa situation en usant avec les Chambres des procédés qu’il a employés. On pardonne beaucoup à ceux qui ont beaucoup péché , et la Prusse entière, .sans ' exception , pardonnerait tout à Bismarck s’il parvenait à renouer la chaîne interrompue des succès et
des agrandissements de la maison de Brandebourg. Dès le lendemain du jour où les Chambres ont été fermées, il n’en a plus été question , et le bruit qu’elles faisaient s’est éteint subitement. Le sentiment public , les masses elles-mêmes sont libérales, parlementaires ; mais elles ne sont j>as moins mpnarcbiques , et surtout prussiennes , c’est-à-dire pénétrées de cette ambition qui a placé le royaume au rang de grande puissance avant même d’en posséder les ressources et l’étendue. Il y a du Frédéric le Grand dans chaque Prus.sicn, quelle que soit la manière dont il envisage ces questions de liberté, et du moment où l’on aurait eu la bonne fortune de reculer les frontières de l’État sur un point quelconque, on serait en droit, quoi qu’on eût fait, de monter au Capitole. Voilà la situation de Bismarck, et, au point où en sont les choses, il est voué à laisser le souvenir et l’empreinte d’un grand ministre', ou à terminer misérablement une carrière de monomane obstiné, suivant la manière dont se résoudront les questions qu’il a posées. Ces éventualités se lient plus que jamais à la solution du problème hongrois, et on a lu ici avec une satisfaction visible le dernier rescrit de l’Empereur.
Est-ce à tort , est-ce à raison , c’est à vous de me le dire, et, sur ce point, je ne puis que vous rendre la parole. Je reviens à Berlin , et je voudrais pouvoir vous dire exactement où on en est ici de tous les projets qui traversent le cerveau des gouvernants, mais la tâche, je' vous le jure, n’est pas aisée. Pour ce qui nous concerne, je sais que Golf? nous a de nouveau.
en retournant à Paris, tàté le pouls, et, suivant ce (ju’il mande , il ne l’a trouvé ni plus lent ni plus rapide. Je ne présume pas que ce qu’il avait à dire fût de nature à en accélérer les battements, et je ne suis pas surpris des impressions qu’il a recueillies; je dois ajouter cependant qu’on n’est nullement mécontent des informations qu’il a consignées dans ses dépêches, qu’il a fait porter ici par un de ses attachés arrivé hier, M. de Radewitz. On sait donc ce qu’on doit penser de nos intentions et de notre attitude, ce dont je ne puis rien vous dire , n’ayant pas été mis dans le secret, et M. Drouyn de Lhuys se bornant, en m’en remerciant de la meilleure grâce du monde, à m’accuser réception de ma correspondance. J’admets donc, puisqu’on le prétend , qu’on est fixé sur nos dispositions et qu’elles sont bienveillantes. Mais , cela étant acquis, que fera-t-on à Berlin? Tout ce que je puis vous apprendre, c’est qu’on imaginera un expédient quelconque pour faire une brèche dans l'impasse où on s’est engagé, et qu’on s’en occupe. S’en tiendrat-on à réclamer la solution définitive de l affaire des duchés, comme on le prétend, ou bien, comme j’ai cru le deviner, songerait-on à se placer sur un terrain | plus vaste, celui de la réforme fédérale?
Vous comprendrez que je ne puisse vous édifier à cet égard, pendant «pi’oii est encore en travail de gestation. Ce qui me semble certain, c’est, d’une part, qu’on ne renonce à rien et que lu politique de Bismarck prévaut encore; de l’autre, qu’on s’en tient toujours aux voies diplomatiques, sans que rien indicpie
pour le moment qu’on veuille les appuyer par des démonstrations militaires. On s’occupe de l’armée, de son matériel , on se met en mesure , mais sans prendre aucune disposition active et de nature à amener un mouvement imminent ou prochain de troupes; les seuls militaires occupés, quant à présent, ce sont les civils employés dans les bureaux du ministère de la guerre et des diverses administrations qui en dépendent; on se met en état de se préparer à la guerre plutôt qu’on ne s’y prépare, et ceci peut durer plus longtemps qu’on ne pense. Vous voyez d’ailleurs par la réponse que Bismarck a faite à l’ordre équestre du Holstein, qu’il marque chaque jour davantage sa prétention d’annexer les duchés et qu’il compromet ainsi de j)lus en plus la liberté d'action, sinon l’honneur de 1a couronne de Prusse dans cette affaire. L’Autriche cependant avait de son côté jugé indispensable d’accuser fermement sa manière de voir et sa résolution de s’opposer à l’agrandissement de la Prusse. Karolyi a vu Bismarck , et le lui a déclaré dans des termes qui -sont une nouveauté dans sa bouche. Les uns et les autres descendent donc un peu plus chaque jour la pente qui les conduit à une rupture , sans que nous puissions encore prévoir qui sera le premier à essayer de la remonter; car, n’oubliez pas ceci , je suis encore loin d’admettre qu’ils se laissent, des deux côtés et jusqu’à la douzième heure, glisser dans l’abîme d’une lutte armée. Je sais bièn qu’à Berlin du moins on brûle chaque jour un de ses vaisseaux, et il pourrait arriver un beau matin qu’on n’en eût plus pour s’em-
OniGINES DE LA GüEKUE DE 1866. 51
barquer; mais c’est de Berlin qu’on est parti pour Olmutz, et l’Autriche est allée à Gastein ; la retraite sera toujours ménagée aux uns ou aux autres, et peut-être h tous ensemble, par les tjuatre princesses bavaroises qui ont occupé ou occupent encore les trônes de Prusse, d’Autriche et de Saxe pelles ne restent pas inactives, et , au moment suprême , ce sont elles peut-être qui auront le dernier mot
Le 10 et le 11, je dénonçais à M. Drouyn de Lhuys le langage de plus en plus accentué que tenaient, chacun de son côté, M. de Bismarck et le ministre d’Autriche; je lui signalais la disposition du cabinet de Berlin à donner à ses prétentions un intérêt fédéral, sans renoncer à ses vues ambilieuses sur les duchés*'). Ce n’était pas la première fois que je recueillais les indices de cette évolution; mais, à dater de ce moment, elle s’afHrma davantage, et, ajoutant une lettre particulière à ma dépêche du 11, je disais à M. Drouyn de Lhuys :
C’est décidément sur le terrain de la réforme
fédérale que le cabinet prussien va porter tous ses efforts pour contraindre l’Autriche à lui faire les concessions qu’il exige, ou pour provoquer un conflit avec elle. « Cette détermination, ai-je dit à M. de Bismarck, nous assure la paix. — Oui, m’a-t-il répondu, pendant trois mois. » Déjà il a fait part confidentiel-
(') Dépêches des 10 et 11 mars 1866, n” 39 et 40.
iement de son intention au cabinet de Munich, on plutôt à M. de Pfordten, avec lequel il a noué des relations j)articuliéres, et dont il attend un concours utile en cherchant à éveiller chez lui des vues ambitieuses. Son projet, du reste, n’est pas encore suffisamment élaboré, ou <lu moins il n’a pas encore obtenu l'assentiment du Hoi sur tous les points. Sij’aé bien compris, il s’agirait, en somme, de proposer ii tous les États confédérés de réformer la constitution fédérale, en prenant pour base celle qui avait été proposée en 18-it), et c’e.st en ceci surtout qu’il différerait d’avis avec le Itoi, qui voudrait uniquementqu’on s’entint à remanier les arrangements de 1815 et do 1820.
I Mais le souverain et le ministre seraient d’accord pour proposer, dans tous les cas, de constituer une représentation nationale directement élue par lepeuj)le, et qui deviendrait l’un des pouvoirs de la Confédération réformée; initiative étrange, et qui, venant de M. de Bismarck et du Roi, serait un sujet de surprise pour l’Europe entière, .si peu habituée à voir triompher en Prusse le régime des assemblées.
J’ajipelle votre attention sur cette combinaison ; dans l’esprit de M. de Bismarck, elle est exclusivement [ destinée à devenir une arme de guerre, un expédient pour jeter la confusion dans toute l’Allemagne ; mais s’il devait se méprendre, et si ce pouvoir central, choisi par le peuple allemand, venait à se constituer malgré lui, il aurait involontairement jeté les hases. -<le l’union germanique. Je ne veux pas le soupçonner d’avoir entrevu cette éventualité et de s’en accom-
moder d’avance, dans la conviction qu’elle ne pourrait aider qu’à l’élévation et l’agrandissement de son pays, qu’à réaliser l’hégémonie prussienne ; je tiens cependant à vous signaler une tentative dont les conséquences pourraient nous atteindre de la façon la plus
regrettable
Veuillez, etc.
Déployant toute son activité, M. de Bismarck ne perdait pas un instant pour faire surgir des difficultés dans les duchés et disposer à la fois les gouvernements et les esprits, sur tous les points de l’Allemagne, à appuyer ou à combattre les propositions qu’il voulait porter à Francfort. Une ordonnance royale, dont l’exécution restait confiée aux soins du général de Manteuffel, décrétait les peines les plus sévères contre les auteurs de toute manifestation hostile à la souveraineté de la Prusse dans les duchés. Elle était destinée surtout à atteindre le duc ■d’Augustenbourg et ses adhérents, et à blesser le cabinet autrichien, ou plutôt à le contraindre à y répondre par des représailles. Des instructions adressées aux représentants prussiens accrédités auprès des cours germaniques, leur prescrivaient de pressentir les cours du Nord comme celles du Midi, et de ne plus dissimuler que le moment était venu de prendre un parti entre l’Autriche et la Prusse
(*) Dépêche (lu 16 mars 1866, ii° 43.
On espérait, à ce moment, entraîner la Bavière en lui offrant de l'associer à la fortune de la Prusse.
La Bavière semble disposée, écrivais-je le 20 mars, à agréer les ouvertures qui lui ont été fuites ; elle reconnaît la convenance de remanier le pacte fédéral et admet le principe d’une assemblée nationale à laquelle reviendrait le soin d’y aviser. M. de Pfordten voudrait cependant s’entendre, dès à présent, avec l’Autriche et l’inviter à participer à ces négociations préliminaires. M. de Bismarck s’y refuse, eta déclaré à Munich que tout serait rompu dès qu’une troisième puissance serait mise dans la confidence de ces pourparlers.
Votre Excellence comprendra qu’il est impossible de prévoir, quanta présent, comment peutse dénouer la situation actuelle; les résolutions ultérieures delà Prusse dépendent autant du résultat des démarches qu’elle fait en ce moment à Munich, que de la durée du crédit de M. de Bismarck sur l’esprit du Roi, et Votre Excellence sait maintenant combien il serait téméraire d’exprimer un avis sur ces deux points.
Veuillez, etc.
La fortune devait, dès le début et jusqu’à la fin , sourire à M. de Bismarck. Ses expédients eurent un succès plus prompt et plus éclatant qu’il n’avait osé l’espérer. Ne pouvant se dissimuler qu’à Berlin la témérité aurait désormais plus de crédit que la
(') Lettre particulière du 20 mars 1866.
prudence, le gouvernement autrichien crut devoir prendre quelques mesures purement éventuelles et de simple précaution. On imita son exemple à Dresde. M. de Bismarck n’en exigeait pas davantage. Il dénonça ces dispositions, par la presse et par sa diplomatie, à l’opinion publique de l’Europe et à toutes les cours, ayant soin, d’ailleurs, d’en exagérer l’étendue : il prétendit, il affirma que l’Autriche et la Saxe prenaient les armes dans une pensée d’agression, et que la Prusse était placée dans la nécessité de pourvoir à sa défense. Les représentants des cabinets de Vienne et de Dresde protestaient vainement à Berlin contre ces imputations; ces déclarations, leur répbquait-on, n’avaient d’autre objet que de dissimuler l’importance des préparatifs militaires*'^. J’informais mon collègue à Vienne de cette situation, qui révélait clairement les intentions du cabinet prussien et les périls qui menaçaient l’Autriche.
Les journaux, lui disàis-je, vous auront exactement appris où nous en sommes à Berlin. Nous prétendons que vous armez, que vous le faites pour l’attaque plus encore que pour la défense, pendant que nous n’avons pas appelé un homme ni remué un canon ; vous êtes donc les agresseurs, et c’est sur vous que doit retomber la responsabilité de la lutte, si elle
0) Dépêche du 20 mars 1866, n* 46.
s’engage. Pour nous, ii nous en coûte, mais nous sommes bien obligés de nous mettre sur nos gardes, et vous serez bien malvenus à nous le reprocher, si à notre tour nous faisons quelques préparatifs pour nous couvrir contre une surprise. Tel est, mon cher duc, le véritable état des choses, autant du moins (pie je puis le savoir, et abstraction faite de la façon dont on le présente; après avoir ordonné toutes les dispositions préjiaratoires, on s’occupe de mesures plus effectives, et on en prendra peut-être ces jours-ci qui ne pourront plus être dissimulées. Je ne puis vous dire encore cependant quelle en sera l’importance ; ^n procède avec le plus grand mystère, et on tient à conserver la position qu’on revendique, celle de la puissance qui est contrainte, beaucoup plus qu’elle n’y est portée par ses propres dispositions, à se préjjarer à la guerre. Jusqu’au moment où on ne croira plus devoir garder aucun ménagement, on tâchera donc de se conduire de manière à pouvoir prétendre que les armements de l’Autriche ont constamment dépassé en étendue ceux de la Prusse. Les soins qu’on donne à ce calcul u’empéchent pas d’entretenir des communications actives avec la jdupart des cours secondaires; il se fait, de ce côté, un travail fort actif, bien que je ne puisse vous en donner aucun détail. Je vous dirai seulement qu’on se fait ici d’étranges illusions, si on est déjà certain h Vienne que la Bavière, en cas de guerre, fournira quatre-vingt mille hommes à l’Autriche. M. de Pfordten me semble jouer l’office du balancier dans une pendule; de quel côté
s’arrétera-t-il , et le sait-il déjà lui-même? Nous ne le saurons exactement peut-être que si les événements le forcent à prendre un parti. Il serait possible que son plan fût déjà arrêté ; mais , dans ce cas , qui trompe-t-il? En attendant, on mène toujours de front ici la guerre et la réforme fédérale ; à quel point en est-on? c’est le secret de M. de Bismarck, qui le couvre d’un voile mystérieux, dont il soulève bien un coin quelquefois dans ses entretiens avec moi (de façon à me permettre de constater sur quel terrain il se place) , mais pas assez pour que je puisse me rendre un compte exact de ses efforts et de ses espérances ; ce que je crois, c’est qu’il ne peut tarder à être plus explicite, à dire ôu à faire quelque chose qui marque davantage le chemin qu’il a parcouru et celui qu’il veut franchir. Ceci, bien entendu, si le Roi le permet et consent toujours à le suivre ; là, je vous l’ai dit, et je ne saurais trop vous le répéter, est et sera, jusqu’au bout , le nœud redoutable de la question , qui ne peut être et qui ne sera tranché que par l’abandon de M. de Bismarck, ou par la guerre d).
M. de Bismarck, en effet, se hâtait de prendre acte des faits tels qu’il les présentait, et, le 26 mars, j’adressais à M. le ministre des affaires étrangères la dépêche suivante :
(') Lettre particulière du 23 mars 186fi.
DIRECTION POLITIQUE
Berlin, le 26 mars 1866.
Monsieur le ministre,
J’apprends, d’une source parfaitement digne de foi, que le gouvernement prussien a adressé à ses agents près les cours allemandes deux circulaires. La première de ces communications a pour objet de les inviter à dénoncer aux cabinets près desquels ils sont accrédites les armements de l’Autriche, et à leur représenter en même temps que, devant une pareille inanife.station, la Prusse se voit elle-même dans l’obligation de pourvoir à sa sûreté, en prenant de son côté des mesures défensives. Les agents prussiens doivent en outre signaler cet état de choses, dont la gravité serait manifeste, comme pouvant donner lieu aux plus sérieuses complications, et exprimer le désir d’être fixés sur la manière dont l’envisagent les confédérés de la Prusse, et les exhorter à se joindre à elle dans l’éventualité regrettable qu’elle ne peut s’empêcher de prévoir.
Dans la seconde circulaire timbrée confidentielle^',
(*) Mes renseignements étaient inexacts sur un point; il avait été expédié une seule circulaire, dans laquelle M. de Bismarck touchait aux deux sujets; je rectifiais mon erreur dans une dépêche du surlendemain 28 mars, et j’ajoutais : « La circulaire expose en premier lieu l’état des choses » actuelles tel que la Prusse l’apprécie , rejetant tous les » torts sur l’Autriche. Elle invite, en second lieu, les États Il confédérés à déclarer s’ils sont disposés à assister la Prusse Il en cas de guerre n
le ministre des affaires étrangères de Prusse s’attache à démontrer que le fâcheux état des rapports des deux grandes cours est bien plus le résultat des vices du pacte fédéral et des avantages abusifs qui en ressortent au profit de l’Autriche, que de leurs dissentiments dans l’affaire des duchés; et M. de Bismarck charge les représentants du Roi d’annoncer aux cours respectives l’intention de la Prusse de saisir prochainement la Diète d’une proposition tendant à doter l’Allemagne d’institutions plus conformes à ses véritables intérêts et aux exigences de notre temps. Cette proposition , me dit-on , aurait pour point de départ la réunion d’un Parlement germanique et constituant, directement élu par les collèges électoraux de tous les États, et dont la tâche, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Excellence, serait de procéder au remaniement de l’acte fédéral. On m’assure qu’excèptionnellement la Prusse invite la Bavière à se réunir à elle pour prendre ensemble à Francfort l’initiative de cette détermination, bien qu’on soit convaincu que le cabinet de Munich déclinera cette ouverture. On ajoute enfin que le ministère prépare une loi électorale qui serait avant peu promulguée par voie d’ordonnance ; cette loi substituerait en Prusse le suffrage direct et en quelque sorte universel au régime du suffrage restreint et à deux degrés, actuellement en vigueur, et on ne tarderait pas à réunir, si les circonstances l’exigent, une nouvelle représentation sur ces bases.
fiO MA MISSION EN PRUSSE.
Usant sans retard des avantages qu’il s’était habilement ménages, le gouvernement pi-ussien donna l’ordre d’acheter des chevaux , et appela les réserves de la garde, .l’en instruisis le gouvernement français, après avoir interpellé M. de Bismarck pour m’assurer de l’exactitude de mes renseignements, et j’ajoutai :
Voici comment il (M. de Bismarck) explique cette double mesure : Selon ses informations, r.\utriche aurait déjà réuni en Bohême soixante-quatre bataillons d’infanterie, ainsi qu’un nombre d’escadrons et de batteries correspondant ; ces bataillons seraient, pour la plupart, ceux qui ont leurs réserves dans cette province et en Moravie , de façon qu’ils peuvent se compléter à tout moment, ce qui se fait peut-être à l’heure qu’il est. Ces troupes pouvant entrer en Saxe en un jour ou deux , et se réunir à l’armée saxonne, Berlin est exposé à une surprise; il faut donc mettre la garde en état de marcher à tout moment, et pouvoir au besoin mobiliser l’armée entière, sans retard aucun , ce que l’on ne pourrait faire si on n’était d’avance en mesure de munir les différents corps d’armée des chevaux de selle et de trait dont ils sont dépourvus. Ceci fuit, chaque corps d’armée, à l’exception de la garde, ayant ses réserves dans la province où il réside, en une semaine les hommes qui les composent peuvent rejoindre, et l’armée entière est mise sur le pied de guerre.
OniGINES DE LA GUERRE DE 18CC. 61
La Prusse par conse'quent, au dire de M. de Bismarck , ne prend encore que des dispositions préj)aratoires, ou tout au plus défensives
Dès la veille de ce même jour, j’avais donné à M. Drouyn de Lbuys, dans une lettie particulière, les plus amples informations sur les intentions et les agissements du cabinet de Berlin. En voici le passage le plus important :
M. de Bismarck m’a reçu hier, et c’est à lui que je dois, autant qu’à son secrétaire général, les informations que je vous ai transmises touchant les deux circulaires qu’il a adressées aux agents prussiens en Allemagne, et la déclaration qu’a faite ici le ministre d’Autriche. Sur ce dernier point, il m’a affirmé que tous ses renseignements démentent les assortions <ln cabinet de Vienne. Ses avis officiels et particuliers lui donneraient au contraire la certitude (jue l’Autriche a appelé sous les drapeaux un nombre plus ou moins grand des hommes de la réserve qui étaient encore dans leilrs foyers, et qu’elle a conclu des marchés pour dos chevaux , en se réservant peut-être le droit de les résilier, mais pour l’exécution desquels les vendeurs prennent jiartout leurs dispositions. Quoi qu’il en soit, on n’a adopté encore à Berlin aucune résolution analogue ; on s’y prépare sous le trij)le rap|)ort des finances, des mesures militaires et des combinaisons politiques. Le trésor, comme je vous l’écrivais
(') Dépêche du 28 mars 186ü, n“ 51.
Cî
avant-hier, possédait en caisse quatre-vingts millions de numéraire en réserve et quatre-vingts millions environ de valeurs en portefeuille , provenant notamment des arrangements pris' avec la Compagnie du chemin de fer de Cologne à Minden , dont je vous ai parlé dans le temps. La Bourse manifestant déjà ses alarmes depuis plusieurs jours, et le gouvernement voulant cependant réaliser ces valeurs avant que la dépréciation des cours fit de nouveaux progrès, on a inspiré aux journaux officieux un langage plus doux, et on a ajourné les préparatifs militaires. Les cours se sont relevés, et le ministre des finances a dû opérer la vente des valeurs de l’Etat. Quand cette opération sera terminée, et elle doit toucher à son terme, le trésor aura dans sa cuisse cent soixante millions de francs environ, somme avec laquelle il entrera en campagne, si la guerre éclate. Voilà pour le côté financier.
Militairement, toutes les dispositions jiréparatoires sont prises; les chefs de service ou do corps sont prévenus et se tiennent prêts; dès que le Roi en donnera l’ordre, le passage de l’état de paix à l’état de guerre s’exécutera avec une extrême rajndité. MaisM. de Bismarck veut y procéder de manière à éviter la responsabilité de l’initiative, et à pouvoir la rejeter sur l’Autriche. C’est dans ce but qu’il a multiplié les menaces, ne dissimulant à personne son intention de réduire l’Autriche à lui abandonner les duchés, ou de la contraindre à accepter la guerre ; déjà il en a obtenu qu’elle ait, la première, opéré des mouvements de troupes et pris au moins des précautions. A Berlin on a aussitôt prétendu
et re'pété qu’elle faisait des armements considérables, qu’elle concentrait un corps d’armée sur les frontières de la Silésie, et qu’elle prenait ainsi une position agressive et menaçante. La Prusse néanmoins s’abstient de l’imiter, et M. de Bismarck lance la circulaire par laquelle il dénonce celte situation à toutes les cours secondaires, déclare que le gouvernement prussien est mis dans la nécessité d’armer à son tour, et les somme en quelque sorte de s’expliquer et de prendre parti.
De toutes les capitales de l’Allemagne , cette communication est déjà sans doute annoncée à Vienne, et M. de Bismarck compte qu’elle aura pour effet immédiat de déterminer l’Autriche à donner un nouveau développement à ses préparatifs militaires, peut-être même de la décider à faire quelque démarche imprudente. Dès lors, la Prusse sera pleinement autorisée à appeler ses réserves et à mettre son armée sur le pied de guerre; ce qu’elle fera plus ou moins complètement, selon les circonstances , ou plutôt selon la conduite qu’on tiendra à Vienne, mais de manière h pouvoir jusqu’à la dernière heure mettre tous les torts du côté de l’Autriche. Telle est la marche qu’on veut suivre sous le rapport militaire, et pour en venir à développer toutes les forces de la Prusse.
Politiquement, M. de Bismarck a compris depuis longtemps que l’affaire des duchés n’avait pas une importance suffisante pour justifier le recours aux armes, et il espère se ménager un terrain convenable pour le but qu’il veut atteindre, en posant la question fédérale. Prenant le différend soulevé par la posses-
sion du llulstein pour point de départ, il prétend que le désaccord entre les deux grandes puissances ne tient pas à leurs prétentions resjiectives sur ce point, mais à la situation faite h l’une et à l'autre par le pacte fédéral , dont les dispositions devenues caduques ou impraticables rendent désormais toute entente impossible entre elles. Il faut donc reviser le pacte fédéral, et il prévient ses confédérés, par l’une des deux circulaires dont je vous révélais hier l’existence, qu’il en fera la proposition à la Diète, prenant soin de combiner les termes de son ouverture de manière à la rendre inacceptable à Vienne. M. de Bismarck est du moins convaincu que l’Autriche repoussera, sans même consentir à en débattre les conditions, un projet de réforme tendant à confier les destinées de la Confédération aux mandataires des |>opulntions.
Jlès ce moment, la question des duchés s’efface devant des dissentiments d’un ordre plus élevé, touchant les intérêts généraux et suprêmes de l’Allemagne; tout est remis en question de ce coté du Rhin, et les deux grandes puissances arrivant à une crise de cette inqjortance, pendant que déjà elles se préparent h la guerre, la lutte, suivant les calculs de M. de Bismarck, éclate d’elle-mêine et inévitablement, sans que la Prusse soit exposée au reproche d’avoir trouble la paix de l’Europe de propos délibéré, et dans des vues d’une mesquine ambition. Votre Excellence remarquera que je n’apprécie pas, que j’expose une situation telle <|ue je la comprends, et, afin de vous donner de mon mieux une idée exacte de la façon dont
le gouvernement prussien essaye de surmonter les difficultés politiques qui s’opposent à ses desseins.
Je n’ai pas besoin de vous dire que M. de Bismarck ne me met pas au fait de ses intentions et de ses actes aussi complètement que je tâche de vous les présenter ; je puise mes informations à des sources diverses autant que dans mes entretiens avec lui. Il est un point essentiel sur lequel je n’ai pas pu le décider hier à s’expliquer. Après l’avoir écouté : « Vous êtes donc résolu et en mesure, lui ai-je dit, de mobiliser l’armée et de saisir la Diète de votre proposition? — Certainement, m’a-t-il répondu. — En avez-vous, ai-je ajouté, fixé le jour? Vous ne voudriez pas vous-méme que mon gouvernement n’en fût informé qu’après coup? r> M. de Bismarck a évité de me satisfaire à ce sujet. Il attendait, m’a-t-il dit, de connaître l’accueil que les cours secondaires feront à ses dernières communications; il avait encore quelques détails à régler avec ses collègues plutôt qu’avec le Roi, « qui, a-t-il ajouté, sans que je puisse contrôler cette assertion, ne se rend pas bien compte de certaines exigences politiques , et aurait déjà voulu expédier l’ordre de rappeler les réserves et d’acheter les chevaux. » C’est à ce moment qu’il m’a laissé deviner qu’il ne trouvait pas suffisantes les mesures prises à Vienne , et qu’il désirait pousser l’Autriche à des manifestations belliqueuses avant qu’on rendît publique à Berlin une seule des dispositions arrêtées pour la mobilisation de l’armée...
(') Lettre particulière du 27 mars 1866.
J’arrête ici, pour le reprendre plus loin, le récit sommaire des incidents qui ont précédé la déclaration de guerre; je dois, avant de continuer, m’expliquer sur un fait capital, qui a exercé une influence considérable sur les événements; je veux parler du traité d’alliance conclu entre la Prusse et l’Italie, et dont la rédaction a été définitivement concertée dans les derniers jours du mois de mars.