SI
même fait savoir que les Cortès seraient probablement convoquées en session extraordinaire dans le courant du mois d’août pour procéder à l’élection du monarque. Hier, dans l’après-midi, les ministres ont tenu un conseil auquel a assisté le président de la Chambre, M. Ruiez- Zorilla ; aujourd’hui ils se rendent tous à la Granja pour en tenir un autre sous la présidence du Régent. Déjà en éveil, l’opinion publique ne conservera plus de doute après cette dernière circonstance, et le nom du candidat ne saurait lui rester longtemps caché. Les partis vont, dès lors, se mettre activement en campagne , et ce sera une raison pour le gouvernement de précipiter le dénoûment. Il faut nous y attendre, et agir en conséquence. J’expédie donc en toute hâte M. Bartholdi à Paris, pour qu’il puisse prendre et me rapporter sans retard les ordres^le l’Empereur. Comme je l’ai toujours tenu exactement informé de tout ce qui pouvait intéresser le service de Sa Majesté, il pourra ainsi compléter verbalement les renseignements contenus dans cette dé|)êche, et fournir à Votre Excellence bien des détails sur les hommes et sur les choses qui trouveraient difficilement place dans une correspondance, mais auxquels les circonstances donnent du prix.
Signé : Mercieb.
TÉLÉCIUMIIK CaiFFltK.
3 jaillet 1870.
Le ministre des affaires étrangères au chargé d’ affaires de France, à Berlin.
Nous apprenons qu’une députation envoyée par le maréchal Prim a offert la couronne d’Espagne au prince de Hohenzollern, qui l’a acceptée. Nous ne considérons pas cette candidature comme sérieuse, et croyons que la nation ea]>agnole la repoussera. Mais nous ne pouvons voir sans quelque surprise un prince prussien chercher à s’asseoir sur le trône d’Espagne. Nous aimerions à croire que le cabinet de Berlin est étranger à cette intrigue; dans le cas contraire, sa conduite nous suggérerait des réflexions d’un ordre trop délicat pour que je vous les indique dans un télégramme. Je n’hésite pas toutefois à vous dire que l’im))ression est mauvaise, et je vous invite à vous expliquer dans ce sens. J’attends les détails que vous serez en mesure de me donner sur ce regrettable incident.
Signé : Gramont.
DKrâcas téléomphiqde.
Berlin, le 4 juillet 1870.
Le chargé d’ajfaires de France à Berlin au ministre des affaires étrangères.
Je viens de voir M. de Thile, et je l’ai entretenu de la nouvelle qui vous était parvenue relativement à l’acceptation de la couronne d’Espagne parle prince de Hohenzollem. Le secrélaire d’Etat m’a, dès le début de la conversation, demandé si je l’interpellais officiellement, et déclaré que, dans ce cas, il devrait, avant de me répondre, prendre directement les ordres du Roi. J’ai répliqué que je venais simplement lui signaler une nouvelle qui avait causé à Paris une impression mauvaise, dont je n’avais pas pour le moment à lui développer les motifs. J’ai ajouté que nous avions, avant tout, intérêt à savoir si le gouvernement prussien était étranger à cette négociation. Visiblement embarrassé, M. de Thile m’a dit que le gouvernement prussien ignorait absolument cette aPbire et qu’elle n’existait pas pour lui ; il s’est appliqué par sa déclaration à dégager la responsabilité de son gouvernement; mais Votre Excellence remarquera qu’il s’est abstenu d’affirmer catégoriquement que le cabinetde Berlin ignorât l’existence de la négociation et son résultat. Mon impression première est que le fait signalé à Votre Excellence est réel, et que M. de Thile, avec sa circonspection habituelle, ne veut pas, pour le moment du moins, reconnaître l’exactitude de nos informations; il a paru quelque peu ému du langage ferme que je lui ai
tenu en m’inspirant du télé{;ramme de Voire Excellence. Je vous rends en détail par la poste compte de notre conversation.
J’apprends que M. Olozaga a télégraphié hier de Paris au ministre d’Espagne à Berlin que, dans son opinion, la nouvelle de l’offre de la couronne d’Espagne au prince de Hoheiizollern est inexacte. M. de Rascon déclare ici qu’il partage ce sentiment, et admet que cette démarche serait de nature à éveiller à juste titre nos susceptibilités.
Signé : Le Sourd.
DÉPécue TÉl.ÉCfLXPHlQDe.
Berlin, le 5 juillet 1870.
Le chargé d’affaires de France à Berlin au ministre des affaires étrangères.
F^e ministre d’Espagne que je viens de voir ne dément j>as l’offre faite par le gouvernement espagnol au prince de Hohenzollern et son acceptation de la couronne; mais il affirme qu’il n’a été chargé personnellement d’aucune négociation et d’aucune explication près du gouvernement prussien ou du prince lui-méme. M. de Rascon m’a laissé entendre toutefois que l’acceptation du prince remontait à quatre mois, et qu’elle aurait été décidée à Berlin au printemps, avec l’assentiment du prince son père et sans doute celui du Roi et de M. de Bismarck. M. de Rascon reconnaît que notre mécontentement est
juste, et rejette sur le maréchal Priin toute la responsabilité de cette intrigue. Il est très-préoccupé de l’impression qu’on ressent à Paris.
Signé : Le Sourd.
ParU, le 7 juillet 1870.
Le ministre des affaires étrangères au chargé d'affaires de France à Berlin.
Monsieur, dans l’entretien que vous avez eu avec. M. de Thile, conformément à mon télégramme du .3, vous avez reproduit fidèlement la pensée du gouvernement de l’Empereur, et j’approuve votre langage. Nous attendons avec une légitime impatience les premières explications que vous aviez à nous transmettre. Il résulte de celles qui vous ont été données par M. le sous-secrétaire d’Etatdes affaires étrangères que, sans avoir ignoré la négociation engagée en faveur de la candidature du prince de Holienzollern au trône d’Espagne, le gouvernement prussien y serait officiellement étranger et considérerait celte affaire comme n’existant pas pour lui. Eu un mot, la combinaison dont il s’agit n’intéresserait que le prince Léopold personnellement.
L’oj)inion publique en a jugé autrement, et le gouvernement de l’Empereur a dû se demander immédiatement la conduite qu’il avait à tenir.
L’Europe entière sait quelle a été notre attitude depuis deux ans en présence des événements d’Espagne. Bien
loin de vouloir exercer aucune pression sur les décisions de la nation espagnole dans le choix d’un roi, nous nous sommes au contraire abstenus scrupuleusement de toute ingérence politique dans cette affeire. Nous obéissions à la fois à notre respect pour la souveraineté d’un grand peuple, maître de régler ses destinées comme il lui convient, et aux sentiments d’amitié que nous professons pour un pays ((u’aucun intérêt particulier, aucun dissentiment politique ne sépare de nous.
Nos principes restent les mêmes aujourd’hui encore, et nous protestons auprès de tous les cabinets de notre intention de ne pas nous en écarter.
Mais lorsqu’un jjrince prus-jicn se présente [)our être le souverain <le l’Espagne, une telle démarche, dans l'état actuel de l’Europe, prend une signification qui est è l’instant saisie par tous les esprits. La poursuite d’un pareil plan ne paraîtrait plus qu’un moyen d’étendre l’influence de la Prusse au détriment de la France, en rompant cette longue tradition de rapports amicaux fondés autrefois sur les liens dvnastiques, mais dont aujourd’hui nous cherchons, nous, la garantie uniquement dans l’estime et le bon vouloir mutuels des peuples. Commentsupposerque nous pourrions admettre unaussi grave changement dans la condition générale de l’éijuilibre européen, elsoulfrirqiie l’Espagne devint, au profit de la Prusse, un point d’appui contre la France?
Nous nous refusons à croire que la cour de Berlin en ait véritablement conçu la pensée.
J’ai vu M. le baron de Werther il y a trois jours, et je lui ai présenté ces considérations avec la plus entière franchise. 11 m’a annoncé qu’il se rendait à Ems, et il n’aura pas manqué de bien faire comprendre à son sou-
hit
verain toute la gravité de la détermination prise par le prince de Hohenzollern. L’émotion causée dans le pays par cette nouvelle a trouvé au sein des Chambres françaises un tel retentissement, que le éabinet a dû donner des explications publiques. Il l’a fait avec autant de réserve que la situation le permettait ; mais il est des sentiments qu’un gouvernement national comme celui de l’Empereur ne peut jamais niéconnattre et dont il doit assumer la solidarité. On ne fera jamais croire à personne qu’un prince prussien puisse accepter la couronne d’Espagne sans y avoir été autorisé par le Roi, chef de sa famille. Or, si le Roi l’a autorisé, que devient cette soi-disant ignorance officielle du cahinetde Berlin, derrière laquelle M. de Thile .s’est retranché avec vous? Le Roi peut, dans le cas présent, ou permettre ou défendre. S’il n’a pas permis, qu’il défende. Il aura peutêtre sauvé le prince, son ]>arent, d’un grand désastre, et il dégagera l’horizon politique des graves complications qui menacent la paix générale. Il y a quelques années, dans une circonstance analogue, l’Empereur n’a point hésité : Sa Majesté désavoua hautement et publiquement le prince Murat posant sa candidature au trône de Naples. Nous regarderions une détermination semblable du roi Guillaume comme un excellent procédé à notre égard, et nous y verrions un puissant gage du désir de la Prusse de resserrer les liens qui nous unissent et d’en assurer la durée.
Recevez, etc.
Signé : Gbamont.
M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER : La parole est à M. le ministre des affaires étrangères. (Mouvement général d’attention.) /
S. Exc. M. LE DUC DE Gramont, ministre des a ffaires étrangères ; Je viens répondre à l’interpellation qui a été déposée hier par l’honorable M. Cochery.
11 est vrai que le maréchal Prim a offert au prince Léopold de Hohenzollern la couronne d’Espagne, etque ce dernier l’a acceptée. (Sensation.) Mais le peuple espagnol ne s’est point encore prononcé, et nous ne connaissons point encore les détails vrais d’une négociation qui nous a été cachée. (Mouvement.) Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir maintenant à aucun résultat pratique. Nous vous prions, Messieurs, de l’ajourner.
Nous n’avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole et d’éviter tout ce qui aurait pu avoir les ap]>arences d’une immixtion quelconque dans les affaires intérieures d’une noble et grande nation en plein exercice de sa souveraineté ; nous ne sommes pas sortis, à l'égard des divers prétendants au trône, de la plus stricte neutralité, et nous n’avons jamais témoigné pour aucun d’eux ni préférence ni éloignement. (Marques d’approbation.)
Nous persisterons dans cette conduite.
Mais nous ne croyons pas que le respect des droits d’un peuple voisin nous oblige à soulfrir qu’une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détri-
ment l’équilibre actuel des forces de l’Europe.... (Vifs et nombreux applaudissements) .... et mettre eu pe'ril les intérêts et l’honneur de la France. (Nouveaux applaudissements. — Bravos prolongés.)
Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas.
Pour l’enipécher, nous comptons à la fois sur la sage.sse du peuple allemand et sur l’amitié du peuple espagnol.
M. Granier de Cassagnac : Et sur notre résolution !
Plusieurs membres : N’interrompez pas ! Attendez donc !
M. LE MINISTRE ; S’il en était autrement, forts de votre appui. Messieurs, et de celui de la nation....
M. La RocheJodbert ; 11 ne vous ferait pas défaut !
M. le ministre ; Nous saurions remplir notre de-
voir sans hésitation et sans faiblesse.. (Longs applaudissements. — Acclamations répétées. — Mouvements et réclamations sur quelques bancs à gauche.)
M. Garnier-Pagès ; Ce sont là des questions dynastiques qui troublent la paix de l’Europe ! (Bruyantes exclamations à droite.) Les peuplés n’ont que des raisons de s’aimer et de s’entr’aider.
Voix nombreuses : Assez! assez! Vous n’avez pas la parole !
(M. le ministre des affaires étrangères, en descendant de la tribune et en retournant à son banc, est accompagné de nouvelles salves d’applaudissements.)
L’ambassadeur de France en Espagne au ministre des affaires étrangères.
Madrid, 5 juillet.
Monsieur le duc.
Hier soir, j’ai vu un ami du maréchal Priai à qui il avait communiqué la lettre par laquelle le prince de Holienzollern anuouce officiellement qu’il consent à régner sur l’Espagne. Celte lettre est très-courte. Le prince y dit siinjileinent qu’il est très-flatlé des ouvertures qui lui ont été fuites, et sera heureux d’accepter la couronne d’Espagne , si elle lui est offerte par la majorité des Cortès, et que dès lors il ne sera plus qu’Espagnol. Tel est du moins le résumé que m’a donné celui qui l’avait vue. II a ajouté que le maréchal Prim croyait être sûr du vote de la majorité , mais qu’il l’avait trouvé très-préoccupé de l’effet que la chose produirait en France. Il lui a même dit qu’il ne savait pas s’il oserait aller à Vichy, quoique cela fût nécessaire à sa santé. 11 s’attend d’ailleurs à des coüps de fusil, et craint, dans ce cas, de ne jiouvoir compter que sur la plus grande partie de l’armée, mais non sur toute. A ce sujet, j’ai pu causer avec le général Cordova, qui, comme Votre Excellence le sait, est directeur général de l’infanterie. Il m’a dit que la veille le maréchal Prim avait reçu les principales autorités militaires pour leur faire part de l’acceptation du prince de Hohenzollern. Pour sa part, il n’avait fait aucune observation en recevant cette coni-
munication , mais sa conviction bien arréte'e est que la couronne ne peut pas être relevée en Espagne sans une guerre civile; qu’il a toujours eu cette éventualité en vue en organisant l’armée, et qu’il ne sait [>as trop ce qui se passera quand il s’agira de faire battre le soldat pour un prince étranger, allemand, petit-fi1s de Murat. Ce langage, dans la bouche du général Cordova , rapproché de celui que le maréchal Prim tenait à son ami, me parait tout à fait digne d’attention.
Les carlistes viennent du reste de prendre une attitude qui n’dunonce pas des inteiiLiuiis pacifiques. Ils avaient, comme tous les autres j)artis, établi un casino à ^fadrid, pour s’v réunir et tenir des conférences. Lorsqu’il y a trois jours ce casino a été inauguré . des groupes hostiles se sont formés devant la maison qu’il occupe; des désordres ont éclaté , un jeune homme de bonne famille a été assassiné dans un fiacre, plusieurs autres blessés assez grièvement. Les mêmes manifestations se sont renouvelées le lendemain, quoique d’une manière moins grave, et sans que Fautorité soit intervenue pour les empêcher. A la demande du député Ochoa , le comité permanent des Cortès s’est réuni hier pour s’occuper de cette affaire ; mais le député Ochoa ne s’y est pas présenté, sans doute en conséquence d’une décision prise par la Junte centrale catholico-monarchique, d’après laquelle le casino a dû être fermé et les journaux du parti (une dizaine) cesser de paraître. Cette décision impli(]uc nécessairement un ap|>el à la force. Or, si le parti carliste, isolé, n’était pas bien dangereux, il n’en sera plus de même du moment où il se serait produit un fait qui aurait jeté la division dans l’armée. Je remarque d’ailleurs que la préoccupation de la guerre
APPESDICES.
civile commence à s'emparer des esprits. L’affaire échouera, soyez-en sûr, me disait à ce sujet un personnage qui connaît son pays; puisqu’on n’a pas tenu compte de vos intérêts , on ne peut pas vous demander de tenir compte de ceux des autres, et tout en montrant le plus grand respect pour la volonté nationale et pour que son expression soit plus complète, vous n’avez qu’à ouvrir la Frontière à tous les électeurs.
Signé: Mercier.
DÉPÊCHE TÉLÉCHiPUIQL'E.
L’ambassadeur de France en Espagne au ministre des affaires étrangères.
Mndrict, le 7 juillet 1870, tjiialre heures Tiiigt minutes du soir.
J’ai vu le maréchal Prim. Je lui ai communiqué l’imj)ression de l’Empereur. Répétition de notre conversation de l’autre jour, seulement j)lus accentuée de ma part. Enfin il m’a dit : « Comment sortir de là? Je ne vois qu’un moyen : que le prince me dise qu’il rencontre des obstacles au consentement du Roi, et alors, au lieu d’insister, je lui facilite sa retraite. » Je lui ai dit : « Prenez l’initiative. » Il m’a répondu qu’il ne le pouvait , et prie qu’on ignore qu’il nous a ouvert cette issue. Il me semble difficile qu’elle mène Lien loin.
Signé: Mercier.