‹ Ma soeur HenrietteChapitre 1 sur 3 · RUI AUBES · texte numérisé non relu

RUI AUBES

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F. R \ K s r a i:\vn ine peinture d'Henri Schefle? ifMfl

Cet opuscule est la réimpression textuelle de la plaquette qu'Ernest Renan fit imprimer et tirer à cent exemplaires, en septembre t862s sous le titre suivant : Henriette Renais ; Souvenir pour ceux qui l'ont connue. On y relève, dès les premières lignes, In phrase suivante : u Ces pages ne sont pas faites pour le put duel ne lui senmt pas livrées. »

En (883, < In ns la préface de ses Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, Ernesi Renan s'ex primait ainsi :

« La personne <pii a eu la plus grande influence sur ma vie, je veux dire ma sœur Hen riette, n'occupe ici presque aucune place. En

septembre 1862, un an après la mort de cette précieuse amie, j'écrivis, pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule consacré à son souvenir. Il n'a été tiré qu'à cent exemplaires. Ma sœur était si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde, que j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si j'avais livré ces pages cai public. Quelquefois, j'ai eu l'idée de les joindre à ce volume. Puis, j'ai trouvé qu'il y aurait en cela une espèce de profanation. L'opuscule sur ma sœur a été lu avec sympathie par quelques personnes animées pour elle et pour moi d'un sentiment bienveillant. Je ne dois pas exposer une mémoire qui m'est sainte aux jugements rogues qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en l'achetant. Il m'a semblé qu'en insérant ces pages sur ma sœur clans un volume livré au commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son portrait dans un hôtel

des ventes. Cet opuscule ne sera donc réimprimé qu'après ma mort. Peut-être pourra-t-on y joindre alors quelques lettres de mon amie, dont je ferai moi-même par avance le choix. »

Enfin, dans un codicille à son testament, en date du 'i novembre 1888, Ernest Renan autorisa la présente réimpression, en disant : « Ma femme réglera le mode de publicité à donner à mon petit volume de souvenirs sur ma sœur Henriette. )) L'i présente réimpression fut, en effet, préparée par madame Cornélie Renan. Le choix des lettres d'Henriette Renan n'a pas été fait par son frère. Ces lettres ne peuvent, vu leur nombre, trouver place à la suite de cette publication, et donneront un jour lieu à une publication spéciale.

HENRIETTE li I \ \ v iphif

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La mémoire des hommes n'est qu'un imperceptible trait du sillon cpie chacun <le nous laisse au sein de L'infini. Elle n'esl cependant pas chose vaine. La conscience de l'humanité est la plus haute image réfléchie que nous connaissions de la conscience totale de L'univers. L'estime d'un seul homme est une partie de la justice absolue. Aussi, quoique les belles vies n'aient pas besoin d'un autre souvenir que de celui de Dieu, on a toujours

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cherché à fixer leur image. Je serais d'autant plus coupable de ne pas rendre ce devoir à ma sœur Henriette que seul j'ai pu connaître les trésors de cette âme élue. Sa timidité, sa réserve, cette pensée chez elle arrêtée qu'une femme doit vivre cachée, étendirent sur ses rares qualités un voile que bien peu soulevèrent. Sa vie n'a été qu'une suite d'actes de dévouement destinés à rester ignorés. Je ne trahirai pas son secret; ces pages ne sont pas faites pour le public, et ne lui seront pas livrées. Mais ceux qui ont été du petit nombre à qui elle se révéla me feraient un reproche si je ne cherchais à mettre par ordre ce qui peut compléter leurs souvenirs.

Ma sœur Henriette naquit à Tréguier le 22 juillet 1811. Sa mc fut de bonne heure attristée et remplie d'austères devoirs. Elle ne connut jamais d'autres joies que celles que donnent la vertu et les affections du cœur. Elle tenait de notre père une disposition mélancolique, qui lui laissait peu de goût poulies distractions vulgaires et lui inspirait même une certaine disposition à fuir le monde et ses plaisirs. Elle n'avait rien de la nature

vive, gaie, spirituelle que ma mère a conservée dans sa belle et forte vieillesse. Ses sentiments religieux, d'abord renfermés dans les formules du catholicisme, furent toujours très profonds. Tréguier, la petite ville où nous sommes nés, est une ancienne ville épiscopale, riche en poétiques impressions. Ce fut une de ces grandes cités monastiques, à la façon galloise et irlandaise, fondées par les émigrés bretons du vie siècle. Elle eut pour père un abbé Tuai ou Tugdual. Quand Noménoé, au ixc siècle, voulant fonder une nationalité bretonne, transforma en évêchés tous ces grands monastères de la côte du Nord, le Pabii-Taal, ou monastère de Saint-Tnal, fut du nombre. Au xvip et au xvne siècle, Tréguier devint un centre ecclésiastique assez considérable et le rendez-vous d'une petite noblesse locale. A la Révolution, l'évèché fut supprimé; mais, après le rétablissement du

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culte catholique, les vastes constructions que la ville possédait en refirent un centre ecclésiastique, une ville de couvents et d'établissements religieux. La vie bourgeoise s') est peu développée. Les rues, sauf une ou deux, son! de longues allées désertes, formées par des liants murs de couvents, ou par d'anciennes maisons canoniales, entourées de jardins. Lu air général de distinction perce partout, et donne à cette pauvre Aille morte un charme que n'ont pas les villes de bourgeoisie, plus vivantes et plus riches, qui se sont développées dans le reste du pays.

La cathédrale surtout, très bel édifice du \i\ siècle, avec se- nefs élevées, ses étonnantes hardiesses d'architecture, son joli clocher, prodigieusement élancé, sa vieille tour romane, reste d'un édifice plus ancien, semblait faite exprès pour nourrir de hautes pensées. Le soir, on la laissait ouverte fori tard aux

prières des personnes pieuses; éclairé d'une seule lampe, rempli de cette atmosphère humide et tiède qu'entretiennent les vieux édifices, l'énorme vaisseau vide était plein d'infini et de terreurs. Les environs de la ville sont riches en belles ou étranges légendes. A un quart de lieue est la chapelle élevée près du lieu de naissance du bon avocat saint Yves, le saint des Bretons du dernier âge, devenu dans la croyance populaire le défenseur des faibles, le grand redresseur de torts; près de là, sur un point fort élevé, la vieille église de Saint-Michel, détruite par la foudre. On nous y menait chaque année le jeudi saint. C'est une croyance que ce jour-là toutes les cloches, pendant le grand silence qui leur est imposé, vont à Rome demander la bénédiction du pape. Pour les voir passer, on montait sur le tertre couvert de ruines ; on fermait les yeux et on les voyait traverser l'air, doucement

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inclinées, laissant flotter mollemenl derrière

elles leur robe de dentelle, celle-là même qu'elles portèrentle jour de leur baptême. I n peu [)lu> loin. s'élève la petite chapelle des Cinq-Plaies, dans une charmante vallée; de l'autre côté de la rivière, près d'une ancienne Fontaine sacrée, Notre-Dame-du-Tromeur, pèlerinage très vénéré.

Une forte disposition pour la vie intérieure lut chez ma sœur le résultat d'une enfance passée dans ce milieu plein de poésie et de douce tristesse. Quelques vieilles religieuses, chassées de leur couvent par la Révolution et devenues maîtresses d'école, lui apprirent à lire et à réciter les psaumes en latin. Elle apprit par cœur tout ce qu'on chante à l'église; sa réflexion s'exerçant plus lard sur ces vieux textes, qu'elle comparait au français et à l'italien, l'avait amenée à savoir beaucoup de latin, quoiqu'elle ne l'eût pas régulièrement

appris. Son éducation, néanmoins, serait restée forcément très incomplète, sans une heureuse fortune qui lui donna une institutrice supérieure à toutes celles que le pays avait eues jusque-là. Les familles nobles de Tréguier étaient revenues de l'émigration complètement ruinées. Une demoiselle appartenant à Tune de ces familles, dont l'éducation s'était faite en Angleterre, se mit à donner des leçons. C'était une personne distinguée par le goût et les manières; elle laissa chez ma sœur une trace profonde et un souvenir qui ne s'effaça point.

Les malheurs dont elle fut de bonne heure entourée augmentèrent cette tendance à la concentration qui était innée chez elle. Notre grand-père, par le côté paternel, appartenait à une sorte de clan de marins et de paysans qui peuple tout le pays de Goëlo. Il fit une petite fortune avec sa barque et vint s'établir

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à Tréguier. Notre père servit sur les flottes de la République. Après les désastres maritimes du temps, il commanda des navires pour son compte, et se laissa peu à peu entraîner à un commerce considérable. Ce fut une grande faute. Complètement inhabile aux affaires, simple et incapable de calcul, sans cesse arrêté par cette timidité qui fait du marin un véritable enfant dans la pratique de la vie, il vit la petite fortune qu'il tenait de sa famille se fondre peu à peu dans un gouffre qu'il ne mesurait pas. Les événements de i8l5 amenèrent (\v> criso commerciales qui lui furent fatales. Sa nature sentimentale et faible ne tenait pas contre ces épreuves; il retirait peu à peu son enjeu de la vie. Ma sœur assista heure par heure aux ravages que l'inquiétude el le malheur exerçaient sur cette aine douce et bonne, éirarée dans un genre d'occupations qui n'était pas le sien. Elle acquit dan

rudes expériences mie précoce maturité. Des l'âge de douze ans, c'était une personne sérieuse, fatiguée de soucis, obsédée de pensées graves et de sombres pressentiments.

Au retour d'un de ses longs voyages dans nos mers froides et tristes, mon père eut un dernier rayon de joie : je naquis en février 1823. La venue de ce petit frère fut pour ma sœur une grande consolation. Elle s'attacha à moi de toute la force d'un cœur timide et tendre, qui a besoin d'aimer. Je me rappelle encore les petites tyrannies que j'exerçais sur elle, et contre lesquelles elle ne se révolta jamais. Quand elle sortait parée pour aller aux réunions des jeunes demoiselles de son âge, je m'attachais à sa robe, je la suppliais de revenir; alors elle rentrait, tirait ses habits de fête et restait avec moi. Un jour, par plaisanterie, elle me menaça, si je n'étais point sage, de mourir; et elle fit la morte, en effet,

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sur un fauteuil. L'horreur que me causa l'immobilité feinte de mon amie est peut-être l'impression la plus forte que j'aie éprouvée, le sort n'ayant pas voulu que j'aie assisté à son dernier soupir. Hors de moi. je m'élançai et lui fis au bras une terrible morsure. Elle poussa un cri (pie j'entends encore. Aux reproches que l'on m'adressait, je ne sa\ni> répondre qu'une seule chose : « Pourquoi donc étais-tu morte? Est-ce que tu mourras encore?» En juillet 1828, les malheurs de notre père aboutirent à une affreuse catastrophe. In jour, son navire venant de Saint-Malo rentra au port de Tréguier sans lui. Les hommes de l'équipage, interrogés, déclarèrent que depuis plusieurs jours ils ne l'avaient plus revu. In mois entier ma mère le chercha avec d'inexprimables angoisses ; enlin elle apprit qu'un cadavre avait été trouvé sur la côte d'Erqui, village situé entre Saint-lhieuc et le cap Kré-

bel. Il fut constaté que c'était celui de notre père. Quelle fut la cause de sa mort? Fut-il surpris par un de ces accidents si communs dans la vie de l'homme de mer? S'oublia-t-il dans un de ces longs rêves d'infini qui, chez les races bretonnes, confinent au sommeil sans fin? Crut-il avoir mérité le repos? Trouvant qu'il avait assez lutté, s'assit-il sur le rocher en disant : « Celle-ci sera la pierre de mon repos pour l'éternité ; ici je reposerai, car je l'ai choisie? » Nous ne le savons pas. On le déposa dans le sable, où deux fois par jour les flots viennent le visiter; je n'ai pas encore pu élever là une pierre pour dire au passant ce que je lui dois. La douleur de ma sœur fut profonde. Elle tenait sa nature de notre père; elle l'aimait tendrement. Chaque fois qu'elle en parlait, c'était avec larmes. Elle était persuadée que son àme si éprouvée fut toujours juste et pure aux yeux de Dieu.

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A partir de ce moment, notre étal fui la pauvreté. Mon frère, qui avait dix-neuf ans, partit pour Paris et commença dès lois cette vie de travail et de constante application qui ne devait pas avoir toute sa récompense. Nous quittâmes Tréguier, dont le séjour avait pour nous trop de tristesse, el oous allâmes habiter Lannion, où ma mère avait sa famille. Ma sœur avait dix-sept ans. Sa foi était toujours vive, et plus d'une fois la pensée d'embrasseï

lk MA SŒUR HENRIETTE.

la vie religieuse avait fortement préoccupé son esprit. Le soir, en hiver, elle m'amenait à l'église sous son manteau; c'était pour moi une grande joie de fouler la neige ainsi abrité de toutes parts. Sans moi, elle eût sans contredit adopté un état cpii, vu son instruction, ses dispositions pieuses, son manque de fortune et les coutumes du pays, semblait pour elle tout à fait indiqué. C'était surtout vers le couvent de Sainte-Anne, à Lannion, ioignant le soin des malades à l'éducation des

demoiselles, que se tournaient ses désirs. Hélas ! peut-être, si elle eût suivi cette pensée, eût-elle mieux travaillé pour son repos ! Mais elle était trop bonne fdle et trop tendre sœur pour préférer son repos à ses devoirs, même quand des préjugés religieux qu'elle partageait encore devaient la rassurer. Dès lors, elle s'envisageait comme chargée de mon avenir. Un jour, trouvant mes mouvements cm-

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barrasses, clic vit que je cherchais timidement à dissimuler le défaut d'un vêtement usé. Elle

pleura: la vue de ce pauvre enfant destine'' à la misère, avec d'autres instincts, lui -erra le cœur. Elle résolut d'accepter le combat de la vie, et -imposa la tâche de combler à elle seule l'abîme que la mauvaise fortune de notre père avait creusé devant nous.

Le travail manuel d'une jeune bile était pour cela tout à lait insuffisant. La carrière qu'elle embrassa fut la plus amère de toutes. Il fut résolu que nous retournerion> à Tréguier et qu'elley exercerait les fonction> d'institutrice. De toutes les conditions qu'une personne bien élevée et -.m- fortune peut choisir, l'éducation des femmes dans une petite ville de province est sans contredit celle qui demande le plus de courage. On était aux premiers temps qui suivirent la révolution de i83o. Ce lut pour ce- provinces écartées un

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moment do crise fâcheuse. La noblesse, sous la Restauration, voyant son privilège incontesté, avait pris franchement part au mouvement du monde. Maintenant, se croyant humiliée, elle se vengeait en se retirant dans un cercle étroit et en appauvrissant le développement général de la société. Toutes les familles légitimistes affectaient de ne confier leurs enfants qu'à des communautés religieuses. Les familles bourgeoises, pour suivre la mode et faire comme les gens de qualité, adoptèrent bientôt le même usage. Incapable de descendre à ces moyens d'habileté vulgaire sans lesquels il est presque impossible que les maisons d'éducation privée réussissent, ma sœur, avec sa rare distinction, son profond sérieux, son instruction solide, voyait sa pauvre petite école abandonnée. Sa modestie, sa réserve, le ton exquis qu'elle portait en toute chose, étaient ici des raisons d'insuccès.

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Aux prises avec des susceptibilités mesquines,

obligée de compter avec les plus sottes pi ('tentions, cette noble et grande âme s'usait, dans une lutte sans issue contre une société abaissée, à laquelle la Révolution avait enlevé les meilleurs éléments qu'elle possédait autrefois, sans lui porter encore aucun de >e> bienfaits.

Quelques personnes supérieures aux petitesses du pays savaient l'apprécier. Un lion une fort intelligent et dégagé des préjugés qui régnent sans contrepoids dans les villes de province, depuis que l'aristocratie a disparu ou s'est par réaction faussée et abêtie, conçu! pour elle un sentiment 1res élevé. Ma sœur, malgré une marque de naissance à laquelle il fallait quelque temps pour s'habituer, avait, à cet âge, un charme extrême. Les personnes qui ne l'ont connue que tard et fatiguée par un climat rigoureux, ne peuvenl se figurer ce que -e- traits avaient alors de délicatesse et de

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langueur. Ses yeux étaient d'une rare douceur ,

sa main était la plus fine et la plus ravissante qui se pût voir. Des propositions furent faites ; des conditions discrètement indiquées. Ces conditions auraient eu pour effet de la détacher en quelque sorte des siens, pour lesquels on supposait qu'elle avait assez travaillé. Elle refusa, quoique la netteté et la justesse de son esprit lui inspirassent un vrai penchant pour des qualités toutes semblables qu'elle rencontrait. Elle préféra la pauvreté à la richesse non partagée avec sa famille. Sa situation cependant devenait de plus en plus pénible. Les salaires qui lui eussent été dus étaient si irrégulièrement payés que par moments nous regrettions d'avoir quitté Lannion, où nous avions trouvé plus de dévouement et de sympathie.

Elle résolut alors de boire le calice jusqu'à la lie (i83j). Une amie de notre famille, qui

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lit ncis cette époque le voyage de Paris, lui parla d'une place de sous-maitresse dans une petite institution de demoiselles. La pauvre fille accepta. Elle partit à vingt-quatre ans, sans protection, sans conseils, pour un monde qu'elle ignorait et qui lui réservai! un apprentissage cruel.

Ses débuts à Paris furent horribles. Ce monde de froideur, de sécheresse et de charlatanisme, ce désert où elle ne comptait pas une personne amie, la désespéra. Le profond attachement que nous autres Bretons portons au sol, aux habitudes, à la vie de famille, se réveilla avec une déchirante vivacité. Perdue dans un océan où sa modestie la faisait méconnaître, empêchée par sa réserve extrême de contracter ces bonnes liaisons qui consolent et soutiennent quand elles ne servent pas, elle tomba dans une Dostalgie profonde qui compromit sa >;mté. Ce qu'il y a de cruel

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pour ie Breton dans ce premier moment de transplantation, c'est qu'il se croit abandonné de Dieu comme des hommes. Le ciel se voile pour lui. Sa douce foi dans la moralité générale du monde, son tranquille optimisme est ébranlé. Il se croit jeté du paradis dans un enfer de glaciale indifférence; la voix du bien et du beau lui paraît devenue sans timbre ; il s'écrie volontiers : « Comment chanter le cantique du Seigneur sur la terre étrangère! » Pour comble de malheur, les premières maisons où le sort la conduisit n'étaient pas dignes d'elle. Qu'on se figure une tendre jeune fille, n'ayant jamais quitté sa pieuse petite ville, sa mère, ses amies, jetée tout à coup dans un de ces pensionnats frivoles où ses idées sérieuses sont à chaque moment blessées, où elle ne trouve chez les directrices que légèreté, insouciance, sordide intérêt. Elle avait gardé de cette première expérience

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des jugements fort sévères contre les maisons d'éducation de femmes à Paris. \ incl fois elle fut sur le point de repartir: il fallut son invincible courage pour rester.

Peu à peu, cependant, elle fut appréciée. La direction de- études d'une maison d'éducation, cette fois très honnête, lui fui confiée; mais les obstacles qu'elle trouva pour la réalisation de ses vues dans le- petitesses inséparables d'établissements privés, presque toujours soutenus par leurs propriétaires eu vue de gains chétifs, l'empêchèrent de jamais prendre beaucoup de goûl à ce genre d'ensei gnement. Elle travaillait seize heures par jour. Toutes les épreuves publiques imposées par les règlements, elle les subit. Ce travail n'eut pas sur elle l'effet qu'il aurait eu sur une nature médiocre. Au lieu de l'éteindre, il la fortifia, et amena chez elle un grand développement d'idées. Son instruction, déjà très

étendue, devint exceptionnelle. Elle étudia les travaux de l'école historique moderne, et il me suffit plus tard de quelques mots pour lui donner le sens de la plus fine critique. Du même coup ses idées religieuses se modifièrent. Elle vit par l'histoire l'insuffisance de tout dogme particulier; mais le fond religieux qui était en elle par le don de la nature et par le fait de l'éducation première était trop solide pour être ébranlé. Tout ce développement, qui eût pu être dangereux chez une autre femme, fut ici sans venin; car elle le garda pour elle seule. La culture de l'esprit avait à ses yeux une valeur intrinsèque et absolue ; elle ne songea jamais à en tirer une satisfaction de vanité.

Ce fut en i838 qu'elle me fit venir à Paris. Elevé à Tréguier, par d'excellents prêtres qui y dirigeaient une sorte de petit séminaire, j'annonçai de très bonne heure des clisposi-

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lions pour l'étal ecclésiastique. Les succès de collège que j'obtenais enchantaient ma sœur (|ui en fit part à un homme bon et distingué, médecin de la maison d'éducation où elle était, et catholique très zélé, le docteur Descurèt, l'auteur delà Médecine des passions. M. Descurèt parla à M. Dupanloup, qui alors dirigeait d'une façon si brillante le petit séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, de l'acquisition possible d'un bon élève, et revint annoncer à ma sœur qu'une bourse au petit séminaire m'était offerte. J'avais quinze ans et demi. Ma sœur, dont les croyances catholiques commençaient à s'ébranler, voyait déjà avec quelque regret la direction toute cléricale de mon éducation. Mais elle savait le respect que mérite la foi d'un enfant. Jamais elle ne me dit un mot pour me détourner d'une ligne que je suivais en toute spontanéité. Elle venait

me voir chaque semaine; elle portail encore

le simple chàle de laine verte qui en Bretagne avait abrité sa fière pauvreté. C'était la même jeune fille aimante et douce, mais avec un degré de fermeté et de raison que les épreuves de la vie et de fortes études y avaient ajouté. La carrière de l'éducation est si ingrate pour les femmes, qu'au bout de cinq années passées à Paris, après plusieurs maladies contractées par l'excès du travail, ma sœur était loin encore de suffire aux charges qu'elle s'était imposées, il est vrai qu'elle les avait conçues d'une façon qui eût découragé toute autre qu'elle. Notre père avait laissé un passif qui dépassait de beaucoup la valeur de notre maison paternelle, la seule propriété qui nous restât. Mais notre mère était si aimée et toutes les affaires se traitaient encore en ce bon pays d'une manière si patriarcale qu'aucun créancier ne songea à presser une solution. 11 fut

lierait la maison,

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payerait ce qu'elle pourrait et quand elle pourrait. Ma sœur ne voulait entendre parler de repos que quand tout ce lourd passé serait liquidé. C'est ainsi qu'elle fut amenée à écouter des propositions qui lui furent faites en i84o pour une éducation particulière en Pologne. Il s'agissait de s'expatrier pour des années et d'accepter la plus rude des sujétions. Mais elle avait fait un bien plus grand effort quand elle quitta la Bretagne pour se lancer dans le vaste monde. Elle partit en janvier l84lj traversa la Foret-Noire et toute l'Allemagne du Sud couverte de neige, rejoignit à \ ienne la famille à laquelle elle s'était attachée, puis, franchissant les Carpathes, arriva au château de Clemensow, sur les bords du Bug, triste demeure où elle devait, durant dix années, apprendre combien l'exil est amer, même quand on a pour le soutenir un mot il élevé.

Cette fois, du moins, le sort lui réserva une compensation pour tant d'autres injustices, en la plaçant dans une famille que je puis bien désigner, puisque à son illustration historique elle vient d'ajouter une gloire contemporaine qui met son nom sur toutes les bouches ; ce fut la famille du comte André Zamoyski. L'amour avec lequel elle embrassa ses fonctions, l'affection qu'elle conçut pour ses trois élèves, le bonheur de voir ses efforts fructifier, en particulier dans celle qui, par son âge, fut appelée à recevoir le plus longtemps ses leçons, madame la princesse Cécile Lubomirska, la rare estime qu'elle obtint de toute cette noble famille, qui, après son retour en France, ne cessa point de recourir à ses lumières et à ses conseils, l'affinité qu'il y avait, par le sérieux et la droiture, entre son caractère et celui de la maison où elle vivait, lui firent oublier les tristesses inséparables de

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ces sortes de positions et les rigueurs d'un climat très contraire à son tempérament. Elle s'attacha à la Pologne et conçut en particulier beaucoup d'estime pour le paysan polonais, en qui elle voyait une créature bonne, pleine de haut- instincts religieux, rappelanl le paysan breton, mais avec moins d'énergie.

Les voyages qu'elle fit en Allemagne et en Italie achevèrent de mûrir ses idées. Elle résida à plusieurs reprises à Varsovie, à Vienne, à Dresde. Venise et Florence lui causèrent un vrai enchantement. Mais ce fut Home surtout qui l'attacha. Cette ville, si profondément inspiratrice l'amena à conce voir avec beaucoup de sérénité la séparation que tout esprit philosophique est obligé de faire entre le fond de la religion et ses formes particulières. Elle aimait à l'appeler, avec lord IU ion, chère cité de l'âme; comme tous

les étrangers qui y ont résidé, elle était même devenue indulgente pour ce que l'établissement moderne de la papauté entraîne de détails niais et puérils.

En iS.^ô. je quittai le séminaire Saint-

Sulpice. Grâce à l'esprit sérieux et libéral qui préside à la direction de cet établissement, j'avais poussé très loin mes études philologiques; mes opinion- religieuses s'en trouvèrent fort ébranlées. Henriette fui encore ici mon appui. Elle m'avait devancé dans la voie; ses croyances catholiques avaient complètement disparu; mais elle s'était toujours gardée d'exercer sur moi aucune influence à ce sujet.

3o MA SOEUIl HENRIETTE.

Quand je lui fis part des doutes qui me tourmentaient et qui me faisaient un devoir de quitter une carrière où la foi absolue est requise, elle fut ravie, et m'offrit de me faciliter ce difficile passage. J'entrais clans la vie à près de vingt-trois ans, vieux de pensée, mais aussi novice, aussi ignorant du monde qu'il est possible de l'être. A la lettre, je ne connaissais personne; l'avance la plus simple que possède un jeune liomme de quinze ans me manquait. Je n'étais même pas bacbelier es lettres. Il fut convenu que je clierclierais dans les pensions de Paris une occupation qui me mit au pair, comme l'on dit, c'est-à-dire me donnât la table et le logement, en me laissant beaucoup de temps pour le travail. Douze cents francs qu'elle me remit devaient me permettre d'attendre et suppléer à ce qu'une telle position pouvait d'abord avoir d'insuffisant. Ces douze cents francs ont été la pierre angulaire de ma

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vie. Je ne les ai jamais épuisés; mais ils me

donnèrent la tranquillité d'esprit nécessaire pour penser à mon aise et nie dispensèrent de me surcharger d'une besogne qui m'eut étouffé. Ses lettres exquises furent, à ce moment décisif de ma vie, ma consolation et mon soutien.

Pendant que je luttais contre des difficultés aggravées par ma totale inexpérience du monde, sa santé souffrait de rudes atteintes par suite de la rigueur dv^ hivers en Pologne. { ne affection chronique du larynx se développa et prit, en i85o, assez de gravité peur que son retour fût jugé nécessaire. Sa tâche, d'ailleurs, était accomplie; les dettes de notre père étaient complètement éteintes, l«i- [)<'tii<^ propriétés qu'il nous avait laissées se trouvaient, dégagées de toute charge, entre les mains de notre mère; mon frère axait con (jiiis par son travail une position qui promet

tait de devenir la richesse. La pensée nous vint de nous réunir. En septembre i85o, j'allai la rejoindre à Berlin. Ces dix années d'exil l'avaient toute transformée. Les rides de la vieillesse s'étaient prématurément imprimées sur son front ; du charme qu'elle avait encore quand elle me dit adieu dans le parloir du séminaire Saint-Nicolas, il ne lui restait que l'expression délicieuse de son ineffable bonté. Alors commencèrent pour nous ces douces années dont le souvenir m'arrache des larmes. Nous prîmes un petit appartement au fond d'un jardin, près du Val-de-Gràce. Notre solitude y fut absolue. Elle n'avait pas de relations et ne chercha guère à en former. Nos fenêtres donnaient sur le jardin des Carmélites de la rue d'Enfer. La vie de ces recluses, pendant les longues heures que je passais à la Bibliothèque, réglait en quelque sorte la sienne et faisait son unique distraction. Son respect

pour mon travail était extrême. Je l'ai vue, le soir, durant des heures à côté de moi, respirant à peine pour ne pas m'interrompre: elle voulait cependant me voir, et toujours la porte qui séparait nos deux chambres était ouverte. Son amour était arrivé à quelque chose de si discret et de si mûr que la communion secrète de nos pensées lui suffisait. Elle, si exigeante de cœur, si jalouse, se contentait de quelques minutes par jour pourvu qu'elle fût assurée d'être seule aimée. Grâce à sa rigoureuse économie, elle me fit. avec des ressources singulièrement limitées, une maison où rien ne manqua jamais, et qui même avait son charme austère. Nos pensées étaient si parfaitement à l'unisson que nous avions à peine besoin de nous les communiquer. Nos vues générales sur Le monde et sur Dieu étaient identiques. Il n'\ avait nuance si délicate dans les théories que je mûrissais à cette époque qu'elle ne coin-

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prit. Sur beaucoup de points d'histoire moderne, qu'elle avait étudiés aux sources, elle me devançait. Le plan général de ma carrière, le dessein de sincérité inflexible que je formais était si bien le produit combiné de nos deux consciences que, si j'eusse été tenté d'y manquer, elle se fût trouvée près de moi, comme une autre partie de moi-même, pour me rappeler mon devoir.

Sa part dans la direction de mes idées fut ainsi très étendue. Elle était pour moi un secrétaire incomparable ; elle copiait tous mes travaux et les pénétrait si profondément que je pouvais me reposer sur elle comme sur un index vivant de ma propre pensée. Je lui dois infiniment pour le style. Elle lisait en épreuves tout ce que j'écrivais, et sa précieuse censure allait chercher avec une délicatesse infinie des négligences dont je ne m'étais pas aperçu jusque-là. Elle s'était fait une excellente manière

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d'écrire, toute prise aux sources anciennes, et si pure, si rigoureuse, que je ne crois pas que depuis Porl-Koyal on se soit proposé un idéal de diction d'une plus parfaite justesse. Cela la rendait tort sévère; elle admettait très peu des écrivains de nos jours, et quand elle vit les essais que j'avais composés avant notre réunion et ([ni n'avaient pu arriver jusqu'à elle en Pologne, ils ne lui plurent qu'à demi. Elle en partageait la tendance, et en tout cas elle pensait (pic dans cet ordre de pensées intimes, exprimées avec mesure, chacun doit donner ce qui est en lui avec une entière liberté. Mais la forme lui paraissait abrupte et négligée; elle 3 trouvait dv> traits excessifs, do Ions durs, une manière trop peu respectueuse de traiter la langue. Elle me convainquit qu'on peut tout dire dans le st\le simple et correct i\r< bons auteurs, cl que les expressions nouvelles, les images \ Iolentes \ Iennent toujoiusou d'une

prétention déplacée, ou de l'ignorance de nos richesses réelles. Aussi, de ma réunion avec elle date un changement profond dans ma manière d'écrire. Je m'habituai à composer en comptant d'avance sur ses remarques, hasardant bien des traits pour voir quel effet ils produiraient sur elle, et décidé à les sacrifier si elle me le demandait. Ce procédé d'esprit est devenu pour moi, depuis qu'elle n'est plus, le cruel sentiment de l'amputé, agissant sans cesse en vue du membre qu'il a perdu. Elle était un organe de ma vie intellectuelle, et c'est vraiment une portion de mon être qui est entrée avec elle au tombeau.

Dans toutes les choses morales nous étions arrivés à voir avec les mêmes yeux et à sentir avec le même cœur. Elle était si bien au courant de mon ordre de pensée qu'elle devançait presque toujours ce que j'allais dire, l'idée éclosant chez elle et chez moi au même

ma s(*:i it il r. \ i{ 1 1: i i k.

instant. Mais, en un sens, «'lie me surpassait de beaucoup. Dans les choses de l'àme je cherchais encore matière à des lutte- attachantes ou à des études d'art ; pour elle, rien ne ternissait la pureté de sa communion intime avec le bien. Sa religion du vrai ne souffrait pas la moindre note discordante. Un trait qui la blessa dans mes écrits fut un sentiment d'ironie qui m'obsédait et que je mêlais aux meilleures choses. Je n'avais jamais souffert, et je trouvais dans le sourire discret, provoqué par la faiblesse ou la vanité de l'homme, une certaine philosophie. Cette habitude la blessait, et je la lui sacrifiai peu à peu. Maintenant je reconnais combien elle avait raison. Les bons doivent être simplement bons: toute pointe de moquerie implique un peste de vanité et de défi personnel qu'on finit par trouver de mauvais goût.

Sa religion était arrivée au dernier d< \

d'épuration. Elle rejetait absolument le surnaturel; mais elle gardait au christianisme un haut attachement. Ce n'était pas précisément le protestantisme, même le plus large, qui lui plaisait. Elle conservait un charmant souvenir du catholicisme, de ses chants, de ses psaumes, des pratiques pieuses dont elle avait été bercée en son enfance. C'était une sainte, moins la foi précise au symbole et les étroites observances. Un mois environ avant sa mort, nous eûmes avec l'excellent docteur Gaillardot une conversation religieuse sur la terrasse de notre maison de Ghazir. Elle me retenait sur la pente des formules d'un Dieu inconscient et d'une immortalité purement idéale, où je me laissai entraîner. Sans être déiste à la façon vulgaire, elle ne voulait pas qu'on réduisit la religion à une pure abstraction. Dans la pratique, au moins, tout pour elle devenait clair : « Oui, nous dit-elle, à ma

MA SOEUR HENRIETTE. 5g

dernière heure, j'aurai la consolation de me

dire que j'ai fait le plus de bien possible: s'il \ a quelque chose qui ne soit point vanité, c'est cela. »

l m sentiment exquis de la nature était la source de ses plus fines jouissances. Lue belle journée, un rayon de soleil, une Heur suffisaient pour l'enchanter. Elle comprenait très bien l'ait délicat des Grandes écoles idéalistes de l'Italie; mais elle ne pouvait se plaire à l'art brutal ou violent qui se propose autre chose (pie la beauté. Une circonstance particulière lui donna une rare connaissance de l'histoire de l'art du moyen àî,re. Elle rassembla pour moi toutes les notes du discours sur l'état des beaux-arts au \i\ siècle, qui fera partie du tome \\i\ de {'Histoire littéraire <lr la France, Pour cela, elle dépouilla avec une patience et une exactitude admirables les grandes collections archéologiques publiées

depuis un demi-siècle, recueillant tout ce qui se rapportait à notre objet. Ses vues, qu'elle consignait en même temps, étaient d'une rare justesse, et je n'ai eu presque toujours qu'à les adopter. Nous fîmes ensemble, pour compléter nos recherches, un voyage dans le pays où s'est formé l'art gothique, dans le Vexin, le Valois, le Beauvoisis, la région de Noyon, de Laon, de Reims. Elle déployait dans ces recherches, qui l'intéressaient, une surprenante activité. Son idéal était une vie laborieuse, obscure, entourée d'affections. Elle répétait souvent le mot de Thomas A Rempis : in angello, cum libello. Elle coula dans ces tranquilles occupations de bien douces heures. Sa pensée alors était pleinement rassérénée, et son cœur, d'ordinaire inquiet, entrait dans un plein repos. Sa capacité de travail était prodigieuse. Je l'ai vue, durant des journées entières, ne pas

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quitter la tâche qu'elle s'était imposée. Elle prenait part à la rédaction de journaux d'éducation, surtout à celui que dirigeait son amie, mademoiselle Ulliac-Trémadeure. Elle ne signait jamais de son nom et il était impossible qu'avec sa grande modestie elle arrivât en un tel genre à conquérir autre chose que L'estime d'un petit nombre. Le goût détestable qui préside en France à la composition des ouvrages destinés à l'éducation des femmes ne lui laissait d'ailleurs espérer ni grandes satisfactions, ni grands succès. C'était surtout pour obliger son amie, vieille et infirme, qu'elle faisait ces travaux. Les écrits où on la trouvait tout entière étaient ses lettres. Elle les écrivait dans la perfection. Ses notes de voyage étaient excellentes aussi. Je m'étais lié à elle pour raconter la partie non scientifique de notre voyage d'Orient; hélas! toute la conscience de ce côté de mon entreprise,

l\-i MA SOELU HENRIETTE.

qucj'avais déposée en elle, a péri avec elle. Ce que j'ai trouvé à ce sujet dans ses papiers est très bon. Nous espérons pouvoir le publier en le complétant par ses lettres. Nous publierons ensuite un récit qu'elle écrivit des grandes expéditions maritimes du xve et du xvie siècle. Elle avait fait pour ce travail des recherches très étendues, et elle y avait porté une critique bien rare dans les ouvrages destinés aux enfants. Elle ne faisait rien à demie; ta droiture de son jugement se montrait en tout par un goût exquis du solide et du vrai. Elle n'avait pas ce qu'on appelle de l'esprit, si l'on comprend par ce mot quelque chose de narquois et de léger, à la manière française. Jamais elle ne s'est moquée de personne. La malignité lui était odieuse; elle y voyait quelque chose de cruel. Je me rappelle qu'à un pardon de Basse-Bretagne, où l'on allait en bateau, notre barque était précédée d'une

II A SOEUR BENRIETTB. }3

autre où se trouvaient des dames pauvres qui, avant voulu se faire belles pour la fête, étaient tombées dans des arrangements de toilette ebétifs et de mauvais goût. Les personnes avec qui nous étions en riaient, et les pauvres dames s'en apercevaient. Je la vis fondre en larmes : accueillir par le persiflage de bonnes personnes qui oubliaient un instant leurs malheurs pour s'épanouir et qui, peut-être, se mettaient clans la gène par déférence pour le public, lui sembla une barbarie. A ses yeux, l'être ridicule était à plaindre: dès lors elle l'aimait et elle était pour lui contre le railleur.

De là sa froideur pour le monde et sa pauvreté dans les conversations ordinaires, | que toutes tissues de malices et de frivolités. Elle avait vieilli avant le temps, et elle avait l'habitude d'exagérer encore son âge par son costume et ses manières. Il n avait die/, elle

h\ MA SŒUR HENRIETTE.

une sorte de religion du malheur ; elle accueillait, cultivait presque chaque motif de pleurer. La tristesse devenait pour elle un sentiment long et facilement doux. En général, les personnes bourgeoises ne la comprenaient pas et lui trouvaient quelque chose de raide et d'embarrassé. Rien de ce qui n'était pas complètement bon ne pouvait lui plaire. Tout était chez elle vrai et profond; elle ne savait pas se profaner. Les gens du peuple, les paysans, au contraire, la trouvaient d'une exquise bouté, et les personnes qui savaient la toucher par ses grands côtés arrivaient bien vite à voir la profondeur de sa nature et sa haute distinction.

Parfois elle avait de charmants retours de femme; elle redevenait jeune fdle; elle se rattachait à la vie presque en souriant, et l'écran qui était entre le monde et elle semblait s'abaisser. Ces moments fugitifs de délicieuses

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faiblesses, lueurs passagères d'une aurore évanouie, étaient chez elle pleins « I « - mélancolique douceur. En cela elle était supérieure aux personnes qui professent dans sa morne abstraction le détachement prêché par les mystiques. Elle aimait la vie; elle y avait du goût; elle pouvait sourire à une parure, à un souci de femme, comme on sourit à une fleur. Elle n'avait pas dit à la nature cet abrenuntio frénétique de l'ascétisme chrétien. La vertu pour elle n'était pas une tension austère, un effort voulu; c'était l'instinct naturel d'une belle âme allant au bien par un effort spontané, servant Dieu sans crainte ni tremblement.

\insi nous vécûmes durant six années d'une vie très élevée et très pure. Ma position était toujours extrêmement modeste: mais c'étail elle-même qui le voulait. Elle ne m'eût pas permis, quand même j"\ eusse pensé, de sa-

crifier à mon avancement la moindre partie de mon indépendance. Les malheurs qui frappèrent inopinément notre frère et entraînèrent la perte de toutes nos économies ne l' ébranlèrent pas. Elle eût repris le chemin de l'étranger, si cela eût été nécessaire au développement régulier de ma vie. Mon Dieu ! ai-je fait tout ce qui dépendait de moi pour lui procurer le bonheur? Avec quelle amertume je me reproche maintenant de n'avoir pas été avec elle assez expansif, de ne pas lui avoir assez dit combien je l'aimais, d'avoir trop cédé à mon penchant vers la concentration taciturne, de n'avoir pas mis à usure chaque heure qui m'était laissée ! Oh ! si je pouvais retrouver un seul de ces moments que je n'ai point passés à la rendre heureuse!... Mais je prends à témoin son âme élue qu'elle fut toujours au fond de mon cœur, qu'elle régna sur toute ma vie morale

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comme il ne fut jamais donné à personne de régner, qu'elle fut toujours le principe de mes tristesses et de mes joies. Si j'ai péché envers elle, ce fut par suite d'une raideur de manières à laquelle les personnes qui me connaissent ne doivent pas s'arrêter, et par un sentiment de respect déplacé qui me faisait éviter avec elle tout ce qui eût ressemblé à une profanation de sa sainteté. Elle-même était retenue à mon égard par un sentiment semblable. Ma longue éducation cléricale, pendant quatre ans absolument solitaire, m'avait donné à cet égard un pli de caractère que sa réserve délicate l'empêchait de combattre autant qu'elle l'aurait pu.

Mon inexpérience de la vie, et surtout l'ignorance où j'étais des profondes différences qu'il y a entre le cœur de l'homme et celui de la femme, m'amenèrent à lui demander un sacrifice qui eût été au-dessus des forces de toute autre qu'elle. Le sentiment que j'avais de mes devoirs envers une telle amie était trop profond pour qu'il pût me venir à l'esprit de changer sans son aveu quelque chose à notre état. Mais ce fut elle-même qui prit

5o MA SOKUll HENRIETTE.

les devants avec sa noblesse de cœur accoutumée. Dès les premiers temps de notre réunion, elle m'engagea fortement à me marier. Elle y revenait souvent; elle causa même, à mon insu, avec un de nos amis d'une union qu'elle avait projetée pour moi et qui ne se réalisa point. L'initiative qu'elle prit en celte circonstance m'entraîna dans une véritable erreur. Je crus sincèrement qu'elle ne serait pas blessée le jour où je viendrais lui dire que j'avais trouvé une personne de mon choix, digne de lui être associée. En la laissant me parler de mariage, je n'avais jamais compris qu'elle me quittât. J'avais toujours entendu qu'elle resterait pour moi ce qu'elle avait été jusqu'alors, la sœur accomplie et bien-aimée, incapable de prendre ni de donner ombrage, assez complètement sûre des sentiments qu'elle m'inspirait pour ne point être blessée de ceux qu'une autre obtiendrait. Je vois

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maintenant l'erreur d'une telle conception. La femme n'aime pas comme l'homme; toute affection est chez elle exclusive et jalouse: elle n'admel pas une diversité de nature entre Indifférents amours. Mais j'étais excusable; j'étais trompé par mon extrême simplicité de cœur et aussi un peu par elle. A vrai dire. n'était-elle pas elle-même dupe de son courage? Je le crois. Quand le mariage auquel elle avait songé pour moi fut écarté, elle en eut un certain regret, bien que ce projet eût, à quelques égards, cessé de lui sourire Mais, ô mystère des cœurs de femmes! l'épreuve au-devant de laquelle elle avait couru lui devint cruelle quand elle lui fut offerte. Elle axait bien voulu du calice d'absinthe que ses mains avaient préparé: elle hésitait maintenant devant celui que je lui offrais, quoique j'eusse mis tout mon art h le rendre doui pour flic. Terrible conséquence (]o> délica-

5a MA SOEUR HENRIETTE.

tesses exagérées ! Ce frère et cette sœur qui se sont tant aimés furent un jour amenés, pour ne s'être point parlé avec assez de franchise, à se tendre des pièges sans le savoir, à se chercher et à ne se trouver pas. Ce furent là pour nous des jours très amers. Tout ce que l'amour peut avoir d'orages, nous le traversâmes. Quand elle me disait qu'en me proposant un mariage elle n'avait voulu qu'éprouver si je lui suffisais, quand elle m'annonçait que le moment de mon union à une autre personne serait celui de son départ, la mort entrait dans mon cœur. Est-ce à dire que le sentiment qu'elle éprouvait fût simple, qu'elle voulût réellement faire obstacle à l'union que j'avais désirée? Non certes. C'était la tempête d'une âme passionnée, la révolte d'un cœur violent dans son amour. Dès qu'elle et mademoiselle Cornélie Scheffer se virent, elles conçurent l'une pour l'autre le sentiment

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qui de\ ait plus lard devenu* si doux pour toutes les deux. Les façon- grandes el élevées de M. Ary Scheffer la saisissaient et l'enlevaient. Elle reconnaissait qu'il n'y avait point de place ici pour des petitesses bourgeoises, pour de mesquines susceptibilités. Elle voulait : mais au moment décisif la femme se retrouvait : elle n'avait plus la force de vouloir. Lu jour enfin, je dus sortir de cette cruelle angoisse. Forcé de choisir entre deux affections, je sacrifiai tout à la plus ancienne, à celle qui ressemblait le plus à un devoir. J'annonçai à mademoiselle Scheffer que je ue la reverrais plus si le cœur de mon amie oe cessait de saigner. C'était le soir; je revins dire à ma sœur ce que j'avais fait. Une vive révolution s'opéra en elle; avoir empêché une union désirée par moi et par elle hautement appréciée, lui inspira un cruel remords. Le lendemain matin, de très hou ne heure, elle

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courait chez M. Sclieffer; elle passait de longues heures avec ma fiancée ; elles pleuraient ensemble; elles se quittaient joyeuses et amies. Après comme avant mon mariage, en effet, tout fut commun entre nous. Ce furent ses économies qui rendirent possible notre jeune ménage. Sans elle, je n'aurais pu faire face à mes nouveaux devoirs. Ma confiance en sa bonté était telle que la naïveté d'une telle conduite ne m'apparut que beaucoup plus tard. Ces alternatives furent longues; souvent encore le cruel et charmant démon d'inquiétude amoureuse, de jalousie, de révoltes subites, de soudains repentirs qui habite le cœur des femmes, se réveilla pour la torturer. Souvent l'idée de se séparer d'une vie où elle prétendait, à ses heures d'amertume, être devenue inutile, se présentait dans ses discours attristés. Mais c'étaient là des restes de raau.vais rêves, qui se dissipaient peu à peu. Le

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tact délicat, le cœur exquis de celle que je lui avais donnée pour sœur, remportèrent un plein triomphe. Dans les moments de passagers reproches, la charmante intervention de Cornélie, sa gaieté pleine de naturel et de grâce changeaient nos larmes en soupires; nous Unissions par nous embrasser tous les trois. La droiture de cœur et de sens que développaient devant moi ces deux femmes, an\ prises avec le problème le plus délicat de l'amour, faisait mon admiration. Je finissais par bénir les angoisses qui m'avaient valu ces beaux retours. La naïve espérance, que j'avais eue de voir une autre que moi compléter son bonheur et introduire dans sa vie une gaieté et un mouvement que je ne savais pas \ mettre, se trouvait par moments réalisée. Plus heureux qu'avisé je voyais mes imprudences se tourner en sagesse, el je goûtais le fruit de mes témérités.

°^ MA SOEUR HEMUETTE.

La naissance de mon petit Ary acheva d'effacer la trace de toutes ses larmes. Son affection pour cet enfant fut une vraie adoration. L'instinct maternel qui débordait en elle trouva ici son épanchement naturel. Sa douceur, sa patience inaltérable, son goût de ce qui est simple et bon lui inspiraient pour l'enfance des tendresses indicibles. C'était une sorte de culte religieux, où sa nature mélancolique trouvait un charme infini. Quand naquit mon second enfant, une fille que je perdis au bout de quelques mois, elle me dit plusieurs fois que cette petite venait pour la remplacer près de moi. Elle aimait la pensée de la mort et y prenait mille complaisances : « Vous verrez, chers amis, nous disait-elle, que la petite fleur que nous avons perdue nous laissera un très suave parfum. »

L'image de cette douce petite morte fut pour elle longtemps sacrée. Ainsi mêlée à nos

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joies et à nos peines de toute la force de son exquise sensibilité, elle était arrivée à faire complètement sienne la nouvelle \ie à laquelle je l'avais associée. Je compte entre mes grandes satisfactions morale- d'avoir pu réaliser par les deux femmes que le SOrl a attachées à ma vie ce chef-d'œuvre d'abnégation et de pur dévouement. Elles s'aimèrent d'une \ ive affection, et aujourd'hui j'ai la consolation d'avoir à mes côtés un deuil presque égal au mien. Chacune d'elles eut près de moi sa place distincte, et cela pointant sans partage ni exclusion. Chacune d'elles à sa manière fui tout pour moi. Quelques jours avant sa mort, à un moment où elle eut comme un pressentiment de >a lin prochaine, ma sœur me dit des paroles qui témoignaient que tout était cicatrisé et qu'il ne lui restait des amertumes passées qu'un souvenir.

Quand l'empereur m'offrit, en mai 1860, une mission scientifique dans l'ancienne Phénicie, elle fut une des personnes qui me conseillèrent le plus d'accepter. Ses opinions politiques étaient d'un libéralisme très ternie: mais elle pensait que toutes les susceptibilités de parti doivenl être mises de côté, quand il s'agit de réaliser un dessein que 1 on croit bon et où l'on n'a que des dangers à recueillir. Il fut décidé tout d'abord qu'elle m'accompa-

6o MA SOKUU HENRIETTE.

gnerait. Habitué à ses soins et à l'excellente collaboration qu'elle me donnait dans tous mes travaux, j'avais en outre besoin d'elle pour surveiller les dépenses et tenir la comptabilité. Elle le fit avec un soin minutieux, et, grâce à elle, je pus, durant une année entière, mener afin une entreprise fort compliquée, sans être un moment arrêté par des soucis matériels. Son activité étonna tous ceux qui la virent. Sans elle, incontestablement, je n'aurais pu remplir en si peu de temps le programme, trop étendu peut-être, que je m'étais tracé.

Elle ne me quitta pas un moment. Sur les sommets les plus escarpés du Liban, comme dans les déserts du Jourdain, elle me suivit pas à pas, vit tout ce que je vis. Si j'étais mort, elle eût pu raconter mon voyage presque aussi bien que moi. Les épouvantables routes de la montagne et les privations inséparables de ces sortes d'explorations, ne

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l'arrêtèrent jamais. Mille fois le cœur me

faiblit en la voyant vaciller au-dessus des précipices ; elle était à cheval d'une solidité extraordinaire. Elle faisait huit ou dix heures de marche par jour. Sa santé, habituellement assez frêle, résistait, soutenue par l'énergie de sa volonté; mais le système nerveux tout entier contractait une excitation qui se trahissait par des névralgies violentes. Deux ou trois fois, en plein désert, elle tomba dans des états qui nous épouvantèrent. Son courage nous faisait illusion. Elle avait embrassé mon plan de recherches avec tant de passion que rien ne put la séparer de moi avant qu'il fût parfaitement accompli.

Ce vovagefut. du reste, pour elle, la source de jouissances très \i\c<. Ce fut, à vrai dire, sa seule année sans larmes el presque la seule récompense de sa vie. La fraîcheur de ses impressions était entière; elle s'abandonnait

aux sensations de ce monde nouveau avec la joie naïve d'un enfant. Rien n'égale, en automne et au printemps, le charme de la Syrie. Un air embaumé pénètre tout et semble communiquer à la vie quelque chose de sa légèreté. Les plus belles fleurs, surtout d'admirables cyclamens, sortent en touffes de chaque fente de rocher; dans les plaines du côté d'Amrit et de ïortose, le pied des chevaux déchire des tapis épais composés des plus belles fleurs de nos parterres. Les eaux qui coulent de la montagne forment avec l'âpre soleil qui les dévore un contraste plein d'enivrements.

Notre premier séjour fut le village d'Amschit, à trois quarts d'heure de Gébeil (Byblos), fondé, il y a vingt-cinq ou trente ans, par le riche Maronite Mikhaël ïobia. Zakhia, l'héritier de Mikhaël, nous rendit ce séjour extrêmement agréable. Il nous donna une

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jolie maison, d'où l'on dominail Byblos cl In mer. La douceur de mœurs des babitants, leurs attentions de tous les jours, l'affection qu'ils conçurent pour nous et en particuliei pour elle la touchèrent profondément. Elle aimait à revenir à ce village, et nous en fîmes en quelque sorte notre centre d'action dans toute la région de Byblos. Le village de Sarba, près Djouni, où réside la bonne et honnête famille Khadra, bien connue de tous les Français qui ont voyagé en Orient, devint aussi pour elle un lieu favori. Cette délicieuse baie du kesrouan, avec ses villages qui >e louchent, ses couvents suspendus à chaque sommet, ses montagnes qui plongent dans la mer, ses flol> si purs, la ravissait; toutes les fois que non- \ débouchions, en venant de Gébeil, par les rochers du Nord, c'était un hymne de joie qui s'échappait de son cœur. En [général, elle s'attacha beaucoup aux Maronites. Sa visite

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au couvent de Bkerké, où résidait alors le patriarche, au milieu d'éyêques d'une agreste simplicité, lui laissa un très agréable souvenir. Au contraire, elle prit en grande aversion les petits commérages européens de Beyrouth, et la sécheresse des villes où domine le type musulman, telles que Saïda. Les grands spectacles dont elle fut témoin à Tyr l'enchantèrent; du haut pavillon qu'elle occupait, elle était à la lettre balancée par la tempête. La vie nomade, à la longue si attrayante, lui était devenue chère. Ma femme inventait chaque soir des prétextes pour la décider à ne pas rester seule clans sa tente; elle cédait en résistant un peu; elle se plaisait en cette étroite et commune atmosphère, près de ceux qui l'aimaient, au milieu de la sauvage immensité. Mais ce fut surtout son voyage en Palestine qui la passionna. Jérusalem, avec ses souvenirs incomparables, Naplouse et sa belle

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vallée, I»1 Garmel, si Qeuri au printemps, la

Galilée surtout, paradis terrestre dévasté, mais où le souille divin est sensible encore, la tinrent durant six semaines sous un vrai chai me. De Tyr et d'Oum-el-Awamid, nous avions déjà dirigé plusieurs petites campagnes de six à huit jours vers ces vieilles terres d'Aseret de Nephtali, qui ont vu s'accomplir de si grandes choses. Quand je lui montrai pour la première fois, de kasvoun, au-dessus du lac Huleli, toute la région du liant Jourdain, et dans le lointain le bassin du lac de Génésareth, berceau du christianisme, elle me remercia, et me dit que je lui avais donne le prix de toute sa vie en lui montrant ces lieux. Supérieure au sentiment étroit qui t'ait attacher les souvenirs historiques à i\r> objets matériels, presque toujours apocryphes, ou à

des localités précises, qui n Oui sou\ent aucun

titre solide à la vénération, elle cherchail

l'âme, l'idée, l'impression générale. Nos longues tournées dans ce beau pays, toujours en face de l'Hermon, dont les ravins seuls se distinguaient sur l'azur du ciel en lignes de neige, sont restées dans notre mémoire comme dos rêves d'un autre univers.

Au mois de juillet, ma femme, qui depuis le mois de janvier était avec nous, dut nous quitter pour d'autres devoirs. Les fouilles étaient finies, l'armée avait évacué la Syrie. Nous restâmes seuls ensemble pour veiller à l'enlèvement des objets, achever l'exploration du haut Liban et préparer pour l'automne suivant une dernière campagne à Chypre. Je déplore maintenant de mes larmes les plus amères le parti que je pris de prolonger ainsi notre séjour durant les mois qui sont, en Syrie, les plus dangereux pour l'Européen. Notre dernier voyage dans le Liban la fatigua beaucoup. Nous demeurâmes trois jours à

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