‹ Ma soeur HenrietteChapitre 2 sur 3 · M A S Œ L II HENRI E T TE · texte numérisé non relu

M A S Œ L II HENRI E T TE

Maschnaka, au-dessus du fleuve Adonis, logés dans une hutte de boue. Le passage continuel des vallées froides aux rochers torrides, la mauvaise nourriture, l'obligation de coucher la nuit dans des maisons très basses où, pour ne pas étouffer, il fallait tenir tout ouvert, lui donnèrent le germe de douleur- nerveuses, qui se développèrent bientôt. Au sortir des vallées profondes de Tannourin, après avoir couché au couvent de Mar-Iakoub, but une des dents les plus abruptes de ces parages, nous entrâmes dans la région brûlante de Toula. Ce brusque contraste nous accabla. Vers onze heures, au village de Helta, elle fut prise de vives souffrances. Je la lis reposer dans la pauvre case du curé: plus loin, pendant que j'allais recueillir les inscriptions. elle essaya de dormir dans un oratoire. Mais les femmes du pays ne lui laissèrent pas de repos: elles venaient la voir, la toucher. Enfin

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nous atteignîmes Toula. Là, elle passa deux jours clans d'atroces douleurs. Nous étions dénués de tout secours ; la grossière simplicité des habitants ajoutait à son supplice. N'ayant jamais vu d'Européen, ils envahissaient la maison, et, pendant que je sortais pour mes recherches, ils la tourmentaient d'une façon insupportable. Dès qu'elle put se tenir à cheval, nous gagnâmes Amschit, où elle éprouva quelque soulagement. Mais son œil gauche était atteint; la vision de cet œil était affaiblie et par moments elle souffrait d'une véritable diplopie.

L'énorme chaleur qu'il faisait sur toute la côte, et l'état de fatigue où nous étions, me décidèrent à aller fixer notre résidence à Ghazir, point situé à une grande hauteur au-dessus de la mer, au fond de la baie de Kesrouan. Nous prîmes congé de nos bonnes gens d'Amschit et de Gébeil. Le soleil bais-

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sait quand nous arrivâmes à l'embouchure du

fleuve Adonis: nous nous a reposâmes. Quoique ses douleurs fussent loin d'avoir disparu, le calme voluptueux de ce bel endroit s'em para d'elle; elle eut un moment de douce gaieté. Nous montâmes au clair de lune la montagne de Ghazir; elle était très contente, et nous croyions, en quittant le rivage brûlant , laisser derrière nous les causes de souffrances que nous y avions trouvées.

Ghazir est sans contredit l'un des endroits les plus beaux du inonde: les vallées voisines sont d'une verdure délicieux', et la pente d'Aramoun, un peu plus liant, est le plus charmant paysage quej'aie vu dans le Liban : mais la population, gâtée parle contact des familles prétendues aristocratiques du pays, n'a pas les bonnes qualités ordinaires du peuple ma ronite. Nous \ trouvâmes une petite maison, avec une jolie treille. Là nous primes quelques

jours d'un bien doux repos. Nous avions de la neige des crevasses de la haute montagne. Nos pauvres compagnons de voyage, sa bonne jument arabe, ma mule Sada, paissaient sous nos yeux. Pendant les premiers quinze jours, elle souffrit encore beaucoup; puis les douleurs s'apaisèrent, et Dieu lui montra enfin, avant de quitter cette terre, quelques jours de bonheur pur.

Ces jours m'ont laissé un inexprimable souvenir. Les lenteurs inséparables des difficiles opérations que nous achevions en ce moment me laissaient beaucoup de loisir. Je résolus d'écrire toutes les idées qui, depuis mon séjour dans le pays de Tyr et mon voyage de Palestine, germaient dans mon esprit sur la vie de Jésus. En lisant l'Evangile en Galilée, la personnalité de ce grand fondateur m'était fortement apparue. Au sein du plus profond repos qu'il soit possible de concevoir, j'écrivis,

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avec 1 'Evangile el Josèphe, une I ie de Jésus, que je poussai à Ghazir jusqu'au dernier voyage de Jésus à Jérusalem. Heures délicieuses el trop vile évanouies, oli ! puisse l'éternité vous ressembler! Du matin au soir, j'étais comme ivre de la pensée qui se déroulai! devant moi. Je m'endormais avec elle el le premier rayon du soleil paraissant derrière la montagne me la rendait plus claire et plus \i\e que la veille. Henriette fut confidente jour par jour des progrès de mon ouvrage; au fureta mesure que j'avais écrit une page, elle la copiait : u Ce livre-ci, me disait-elle, je l'aimerai: d'abord, parce que nous l'aurons Fait ensemble, et puis, parce qu'il me plaît. » Jamais sa pensée n'avait été >i haute. Le soir, nous nous promenions sur notre terrasse, > la clarté des étoile-: là elle me faisait ses réflexions, pleines de tact et de profondeur, dont plusieurs ont été pour moi de vraies

révélations. Sa joie était complète, et ce furent là sans doute les plus doux moments de sa vie. Notre communion intellectuelle et morale n'avait jamais été à un tel degré d'intimité. Elle me dit plusieurs fois que ces jours étaient son paradis. Un sentiment de douce tristesse s'y mêlait. Ses douleurs n'étaient qu'assoupies, elles se réveillaient par moments, comme un avertissement fatal. Elle se plaignait alors que le sort fût pour elle si avare et lui reprit les seules heures de joie parfaite qu'il lui eût concédées.

Dans les premiers jours de septembre, le séjour de Gliazir me devint fort incommode, par suite des nécessités de la mission, qui exigeaient ma présence à Beyrouth. Nous dîmes adieu, non sans larmes, à notre maison de Gliazir, et nous parcourûmes une dernière fois cette belle route du fleuve du Chien, qui depuis un an nous avait été si familière.

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Quoique la chaleur fût trè> forte, Qoua passâmes encore à Beyrouth quelques bons moments. Les journées étaient accablantes, mules nuits étaient délicieuses, et, chaque ->ii la vue du Sannin, revêtu par le soleil couchant d'une atmosphère olympienne, était une fête pour les yeux. Les opérations de transport étaient presque achevées; il ne me restai! plus à faire que le voyage de Chypre. Nous commencions à parler de retour: non- rêvions déjà de doux et pâles soleils, la fraîche et moite impression des automnes du Nord, ces vertes prairies des bords de l'Oise qu'à pareille époque, deux ans auparavant, nous avions traversées. Elle revenait avec complaisance sur la joie d'embrasser le petit \r\ et notre vieille mère. Elle avait des espèces de retours mélancoliques, où tous ses souvenirs •!<■ famille se croisaient: à ces moments, elle me parlait de notre père, de son àme bonne et profonde,

tendre et douce. Je ne l'ai jamais vue plus attrayante, plus élevée.

Le dimanche, i5 septembre, l'amiral Le Barbier de Tinan me lit prévenir que le Caton pouvait consacrer huit jours à de nouveaux efforts pour l'extraction de deux grands sarcophages de Gébeil, dont l'enlèvement a^^ait d'abord été jugé impossible. Ma présence à Gébeil, durant ces huit jours, n'était pas nécessaire ; il eût suffi que je me fusse embarqué sur le Caton pour fournir quelques indications, sauf à revenir ensuite par terre à Beyrouth. Mais je savais que ces sortes de séparations lui déplaisaient. Comme elle aimait d'ailleurs beaucoup le séjour d'Amschit, je conçus un autre plan : partir tous deux par le Caion, aller passer les huit jours à Amschit et revenir par le Caton. Nous partîmes en effet le lundi. Depuis la veille, elle était légèrement indisposée; mais la traversée lui fit du bien. Elle

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jouit beaucoup de la vue du Liban dans toute la splendeur de L'été, et pendanl que

j'allais, avec le commandant, régler ce qui concernait l'enlèvement des sarcophages, elle se reposa fort doucement à bord. Le soir, quand Le soleil fui tombé, nous montâmes i \in>'bit. Nos bons amis, qui croyaient ne plus nous revoir, nous reçurent à bras ouverts. Elle ('-tait très contente. Après le diner, nous passâmes une partie de la nuit sur la terrasse de la maison de Zakbia. Le ciel était admirable: je lui rappelai ce passage du Livre de .lob où le vieux patriarche se vante, comme d'un rare mérite, de n'avoir jamais porté la main à sa bouche en signe d'adoration, quand il voyait l'armée des étoiles dois sa splendeur et la lune s'a\ancer avec majesté. Tout l'esprit des cultes antiques de la Syrie semblait ressusciter devant nous. Bvblos était à nos pieds ; vers le sud. dans la région sacrée du

Liban, se dessinaient les dentelures bizarres des rochers et des forêts du Djébcl-Mousa, où la légende plaçait la mort d'Adonis; la mer, se courbant au nord vers Botrys, semblait nous entourer de deux côtés. Ce jour fut le dernier jour pleinement heureux de ma vie ; désormais, toute joie me reportera sur le passé et me rappellera celle qui n'est plus là pour la partager.

Le mardi, elle fut moins bien. Cependant je n'étais pas encore inquiet; cette indisposition ne semblait rien auprès de celles que je lui avais vu endurer. Je m'étais remis avec passion à ma Vie de Jésus; nous travaillâmes toute la journée, et le soir elle fut encore gaie sur la terrasse. Le mercredi, le mal augmenta. Je pris alors le parti de prier le chirurgien du Caton de venir la voir. Il ne me laissa concevoir aucune inquiétude. Le jeudi, elle fut dans le même état. Mais ce qui nous rendit ce jour

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funeste, c'est que je fus frappé à mon tour. J'étais parvenu à la lin de ma mission sans maladie grave. Par une fatalité dont le souvenir me poursuivra toute ma vie comme un cauchemar, le seul moment où j'allais me manquer à moi-même était celui où j'aurais eu à veiller sur son agonie.

J'eus besoin, le jeudi matin, de descendre à la rade de Gébeil pour conférer avec le commandant. En remontant à Vmschit, je sentis que le soleil, répercuté par les rochers brûlants qui forment la colline, me saisissait. L'aprèsmidi, j'eus un violent accès de fièvre, accompagné de fortes douleurs névralgiques, (/était au fond le même mal que celui qui tuait ma pauvre sœur. Le médecin du Caton, tout liabile qu'il était, ne sut pas le reconnaître. Ces fièvres pernicieuses se présentent en Syrie avec des caractères que les médecins (pu ont résidé dans le pays peuvent seuls discerner Le sul-

l'aie de quinine donné à très haute dose nous eût peut-être à cette heure sauvés tous les deux. Le soir, je sentis ma tête s'échapper. J'en fis part au médecin, qui, complètement aveuglé sur la nature de notre mal, n'y attacha pas d'importance et nous quitta. J'eus alors en une vision terrible l'appréhension de ce qui trois jours après allait devenir une affreuse réalité. J'entrevis avec frisson les dangers que nous courions si nous tombions, seuls, sans connaissance, entre les mains de bonnes gens, dénués de toutes lumières, dominés par les idées les plus folles en fait de médecine. Je dis adieu à la vie avec un sentiment plein d'angoisses. La perte de mes papiers, et en particulier de ma Vie de Jésus, m'apparut comme certaine. Notre nuit fut affreuse; il semble cependant que celle de ma pauvre sœur fut moins mauvaise que la mienne, car je me rappelle que le lendemain matin elle eut encore

la force de me dire : « Toute ta nuit n'a été qu'un "émissement. »

Les journées du vendredi, du samedi et du dimanche flottent pour moi comme les branches éparses d'un rêve pénible. L'accès qui faillit m'enlever le lundi suivant eut une sorte d'effet rétroactif et effaça presque totalement la mémoire dv> trois jours qui précédèrent. I n sort funeste voulut que le médecin nous \i( à des moments de rémission et ne pût pas prévoir la crise qui se préparait. Je travaillais encore, mais j'avais conscience que je travaillais mal. J'en étais dans le récit de la Passion à l'épisode de la Cène. En relisant plus tard ces lignes, j'y trouvai un trouble étrange. Ma pensée roulait dans une sorte de cercle sans ÎSSUe, et battait comme le liras d'une machine détraquée. Diverses autres particularités me -ont restées <mi mémoire. J'écrivis aux sœurs de la charité de Beyrouth poui

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leur demander du vin de quinquina, qu'elles seules savaient faire en Syrie ; mais je sentais moi-même l'incohérence de ma letlre. Il ne semble pas que nous eussions ni l'un ni l'autre un sentiment bien précis de la gravité de notre mal. Je décidai que nous partirions pour la France le jeudi suivant : a Oui, oui, partons, dit-elle avec une pleine confiance. — Oh ! malheureuse, dit-elle à un autre moment, je vois que je suis destinée à souffrir beaucoup. » Un de ces deux jours, vers le moment du soleil couchant, elle put encore aller d'une chambre à l'autre. Elle s'étendit sur le canapé du salon où je couchais et travaillais d'ordinaire. Les volets étaient ouverts, nos yeux tournés vers le Djébel-Mousa. Elle eut à ce moment un pressentiment de sa fin, mais non pas d'une fin si prochaine. Ses yeux se mouillèrent de larmes; sa figure, exténuée de souffrances, reprit un peu de couleur, et elle jeta avec moi

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sur sa vie passée un regard trislc et doux. a Je ferai mon testament, dit-elle, tu seras mon légataire; je laisse peu de chose, quelque chose cependant; de mes épargnes je veux que tu fasses un caveau de famille; il faut nous rapprocher, que nous soyons près les uns des autres. La petite Ernestine doi revenir avec nous. » Puis elle fit un calcul dans son esprit, marqua du doigl la disposition intérieure et sembla vouloir douze places. Elle me parla en pleurant du petit Ary, de notre vieille mère. Elle m'indiqua ce que je devais donner à sa nièce; elle chercha quelque chose qui put plaire à Cornélie, e1 elle pensa à un petit livre italien (les Fioretti de suint François), que M. Berthelot lui ;i\;iit donné : « Je t'ai beaucoup aimé, me dit-elle ensuite; quelquefois mon affection ta fait souffrir; j'ai été injuste, exclusive; mais c'est ([ne je t'ai aimé coin me1 on n'aime pins, comme

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on ne doit peut-être pas aimer. » Je fondais en larmes ; je lui parlai du retour ; je la ramenais au petit Ary, sachant que cela l'émouvait doucement. Elle abondait dans ce sens, et s'attachait aux circonstances qui la touchaient le plus. Elle rappela encore le souvenir si cher de notre père. Cet éclair fut le dernier pour nous deux. Nous étions dans l'intervalle de deux accès de fièvre pernicieuse ; l'accès final n'était plus qu'à quelques heures. En dehors des moments où venait le médecin, nous étions seuls, entre les mains de nos domestiques arabes et des gens du village, toutes les autres personnes de la mission étant parties ou occupées ailleurs.

Je n'ai que peu de souvenirs distincts de la journée fatale du dimanche, ou pour mieux dire il a fallu que d'autres aient fait revivre ces traces pour moi d'abord totalement oblitérées. Je continuai d'agir durant tout ce jour,

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mais comme un automate gardanl l'impulsion

qu'il a reçue. Je me rappelle encore distinctement le sentiment que j'éprouvai en voyant

les paysans aller à messe : d'ordinaire, à ce moment, quand on savait que nous y allions, on se réunissait pour nous faire fête. Le médecin vint le matin. Il fut décidé que le lendemain, avant le jour, on enverrait des matelots avec un cadre pour prendre ma sœur, et que le Caton nous ramènerait immédiatement à Beyrouth. Vers midi, je dus travailler encore, dans la chambre de ma pauvre amie, car on m'a dit que c'est là qu'on trouva mes livres et mes notes éparses à terre sur la natte où j'avais coutume de m'asseoir. Dans l'après-midi, ma sœur se trouva beaucoup plus mal. J'écrivis au médecin de venir en toute hâte, lui parlant d'accidents d\\ côté du cœur. Je n'ai aucun souvenir d'avoir écrit cette lettre et quand on me la représenta plusieurs jours après, elle ne

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réveilla rien en moi. Je vivais cependant encore, car Antoun, notre domestique, m'a dit que je fis transporter ma sœur dans le salon qui me servait de chambre, que je l'aidai à la porter et que je restai longtemps près d'elle. Peut-être à ce moment nous dîmes-nous adieu, et m'adressa-t-elle des paroles sacrées, que le terrible coup d'épongé qui allait passer sur mon cerveau aura effacées. Antoun m'assura qu'elle n'eut à aucun moment conscience de la mort; mais il était si peu intelligent et savait si peu de français qu'il aura pu ne pas voir ce que nous nous serons dit l'un à l'autre.

Le médecin arriva vers six heures, accompagné du commandant. Tous les deux pensèrent qu'il ne fallait pas songer à transporter ma sœur le lendemain à Beyrouth. Par une coïncidence étrange, l'accès me prit pendant qu'ils étaient avec nous ; je perdis connaissance entre les bras du commandant. Ces deux per-

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sonnes, pleines de droiture et de jugement, mais jusque-là trompées sur la gravite de notre état, tinrent conseil. Le médecin, se reconnaissant loyalement incapable de soignei un mal dont la marche lui échappait, demanda au commandant de revenir à Beyrouth pour en repartir aussitôt avec de nouveau] secours. Le commandant adopta cet a\is. Tenant trop de compte seulement des formalités de la pratique turque, à laquelle les autres marines, même en l'absence de motifs graves, ne se soumettent pas, il ne partit que le lundi à quatre heures du matin. A six heures, il était à Beyrouth, prévint l'amiral Paris, qui, avec sa rare courtoisie, lui ordonna de repartir après qu'il aurait pris le docteur Louvel, de VAlgésiras, médecin en chef de l'escadre, et le docteur Suquel. médecin sanitaire français à Beyrouth, reconnu de tout le monde pour celui des médecins français qui a étudié le

plus profondément les maladies de la Syrie. A dix heures et demie, tous ces messieurs étaient à Amschit. Presque en même temps, le docteur Gaillardot y arrivait de son côté par terre. Depuis la veille au soir, nous étions étendus tous les deux sans connaissance, visà-vis l'un de l'autre, dans le grand salon de Zakhia, soignés uniquement par Antoun. La bonne famille Zakhia était rangée autour de nous, pleurant et nous défendant contre le curé, espèce de fou qui avait la prétention de nous soigner. On m'a assuré que ma sœur ne donna absolument aucun signe de connaissance pendant tout ce temps. Le docteur Suquet, auquel on laissa naturellement la direction des soins à nous donner, reconnut bientôt, hélas! qu'il était trop tard pour elle. Toute tentative pour provoquer une réaction fut inutile. Le sulfate de quinine, qui, administré à haute dose, est le remède suprême de

ces crises terribles, ne put être absorbé. I Hi ! se peut-il que quelques heures plus tel ces soins nouveaux l'eussent sauvée! I ne pensée cruelle du moins me poursuivra toujours. Ces! que si nous fussions restés à Beyrouth, la crise n'eût pas sans doute été évitée, mais que, Ion toutes les probabilités, le docteur Suquet, appelé à temps, aurait >u en triompher.

Toute la journée du lundi, ma noble et tendre amie alla s' éteignant. Elle expira le mardi 'i\ septembre, à trois heures du matin. Le curé maronite, appelé au dernier moment, lui lit les onctions selon son rite. Il ne manqua pas près de son cadavre de larmes sincères; Mai-, ô Dieu! qui m'eût dit qu'un jour mon Henriette expirerait à deux pas de moi sans que je pusse recueillir son dernier soupir! ( hii, -ans le fatal évanouissement qui ne* prit Le dimanche soir, je crois que mes baisers, le son de ma voix, eussenl retenu son àme

quelques heures encore, assez, peut-être, pour attendre le salut. Je ne puis me persuader que la perte de la conscience fût chez elle si profonde que je ne l'eusse vaincue ! Deux ou trois fois, dans les rêves de la fièvre, je me suis posé un doute atroce : j'ai cru l'entendre m'appeler du caveau où son corps fut déposé ! La présence de médecins français au moment de sa mort écarte sans doute cette horrible supposition. Mais qu'elle ait été soignée par d'autres que par moi, que des mains serviles l'aient touchée, que je n'aie pas conduit ses funérailles et attesté à la terre, par mes larmes, qu'elle fut ma sœur bicn-aimée; qu'elle n'ait pas vu mon visage, si un moment son œil s'est éclairci encore pour le monde qu'elle allait quitter, voilà ce qui pèsera éternellement sur moi et empoisonnera toutes mes joies. Si elle s'est vue mourir sans moi près d'elle, si elle a su que j'étais à l'agonie à

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ses côtés sans qu'elle ail pu me soigner, <>h! c'est L'enfer au cœur que cotte créature céleste ;i dû expirer. La conscience est chose si différente el de ses apparences et du souvenir qui

eu reste, qu'à cet égard j'ai peine parfois à être entièrement rassuré.

Moins ("puisé que ma sœur, je supportai la dose énorme de sulfate «le quinine qui me lui administrée. Je repris quelque sentiment le mardi matin, une heure à peu près avanl celle où ma bien-aimée expirait. Ce qui prouve (pie dans la journée du dimanche el même pendant mon délire j'eus bien pins de conscience que ne l'allègent mes souvenirs, c'est que ma première question lut pour demander comment allait ma sœur. « Elle est très mal », me répondit on. Je répétais sans cesse la même question dan» le demi sommeil

où j'étais. « Elle est morte »>, nie répondit-on

enfin. Chercher à me tromper était inutile.

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car on se disposait à m'enlever pour me porter à Beyrouth. Je suppliai qu'on me la laissât voir ; on me le refusa absolument ; on me mit sur le cadre même qui avait dû servir à la transporter. J'étais dans un état de complet étourdissement ; l'affreux malheur qui venait de me frapper ne se distinguait pas pour moi des hallucinations de la fièvre. Une soif horrible me dévorait. Un rêve brûlant me reportait sans cesse avec elle à Aphaca, aux sources du fleuve Adonis, sous les noyers gigantesques qui sont au-dessous de la cascade. Elle était assise près de moi, sur l'herbe fraîche; je portais à ses lèvres mourantes une timbale pleine d'eau glacée; nous nous plongions tous deux dans ces sources dévie, en pleurant et avec un sentiment de mélancolie pénétrante. Ce n'est que deux jours après que je repris une pleine conscience et que mon malheur se présenta à moi comme une effroyable vérité.

M. Gaillardot resta à Amschif après notre

départ pour veiller aux funérailles de ma pauvre amie. La population du village, à laquelle elle avait inspiré beaucoup d'attachement, suivil son cercueil. Les moyens d'embaumement manquaient tout à fait; il fallut songer à un dépôt provisoire. Zakhîa offrit pour cela le caveau de Mikliaèl Tobia, situé à L'extrémité du village, près d'une jolie chapelle et à l'ombre de beaux palmiers. Il demanda seulement que, quand on l'enlèverait, une inscription indiquât qu'une Française avait reposé en ce lieu. G'esl là qu'elle est encore. J'lié>itc à la tirer de ces belles montagnes où elle a passé de si doux moments, du milieu de ces bonne- gens qu'elle aimait, pour la déposer dans nos tristes cimetières, emi lui faisaient horreur. Sans doute je veux qu'elle soit un jour près de moi; mais qui peut dire en quel coin du monde il reposera?

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Qu'elle m'attende donc sous les palmiers d'Amschit, sur la terre des mystères antiques, près de la sainte Byblos.

Nous ignorons les rapports des grandes âmes avec l'infini; mais si, comme tout porte à le croire, la conscience n'est qu'une communion passagère avec l'univers, communion qui nous fait entrer plus ou moins avant dans le sein de Dieu, n'est-ce pas pour les âmes comme celle-ci que l'immortalité est faite? Si l'homme a le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de l'idéal, ce qui vit avec une pleine réalité, assurément c'est cela. Ce n'est pas la matière qui est, puisqu'elle n'est pas une; ce n'est pas l'atome qui est, puisqu'il est inconscient. C'est l'âme qui est, quand elle a vraiment marqué sa trace dans

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L'histoire éternelle du vrai et du bien. Oui, mieux que mon amie, accomplit cette haute destinée? Enlevée au moment où elle atteignait la pleine maturité de sa nature, elle n'eût jamais été plus parfaite. Elle était parvenue au sommet de la vie vertueuse; ses vues sur l'univers ne seraient pas allées plus loin: la mesure du dévouement et de la tendresse pour elle était comble.

Ah! ce qu'elle eût dû être, sans contredit, c'est plus heureuse. Je révais pour elle de petites et douces récompenses: je concevais mille chimères selon ses uoùts. Je la voyais vieille, respectée comme nue mère, lière de moi, reposant enfin dans une paix sans mélange. Je voulais que ce bon et noble cœur, qui saigna toujours de tendresse, connût enfin une sorte de retour calme, je suis tenté de dire égoïste. Dieu n'a voulu pour elle que les grands et âpres sentiers. Elle esi morte près-

que sans récompense. L'heure où l'on recueille ce que l'on a semé, où l'on s'assied pour se souvenir des fatigues et des douleurs passées, ne sonna pas pour elle.

La récompense, à vrai dire, elle n'y pensa jamais. Cette vue intéressée, qui gâte souvent les dévouements inspirés par les religions positives, en faisant croire qu'on ne pratique la vertu que pour l'usure qu'on en tire, n'entra jamais dans sa grande âme. Quand elle perdit sa foi religieuse, sa foi au devoir ne diminua pas, parce que cette foi était l'écho de sa noblesse intérieure. La vertu n'était pas chez elle le fruit d'une théorie, mais le résultat d'un pli absolu de nature. Elle fit le bien, pour le bien et non pour son salut. Elle aima le beau et le vrai sans rien de ce calcul qui semble dire à Dieu : « N'étaient ton enfer ou ton paradis, je ne t'aimerais pas. »

Mais Dieu ne laisse pas ses saints voir la

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