INTRODUCTION XI
no one else. His prose remains classic, though full of romantic éléments. The latter never nin riot as in Victor Hugo and his contemporaries. They are tempered by a classic restraint, a high-bred perfection of unobtrusive simplicity which becomes synonymous with perfect élégance. Thîs unfailing distinction, this unerring austerity of taste in the controlling of éléments so rich as ^re the varied ingrédients of Renan's style, make it unique in its excellence, the least compounded of éléments of decay that may be found since the days of Pascal and Bossuet. Renan attributed the development of thèse qualities above ail to the influence of his sister. It seems appropriate therefore that none of his Works should display them more perfectly than the little biography in which he has so beautifully and tenderly enshrined her memory, a book "which, in depth and purity of sentiment and in beauty of fonn, is perhaps his masterpiece."
La mémoire des hommes n'est qu'im imperceptible trait du sillon que chacun de nous laisse au sein de l'infini. Elle n'est cependant pas chose vaine. La conscience de l'humanité est la plus haute image
S réfléchie que nous connaissions de la conscience totale de l'univers. L'estime d'un seul honmie est une partie de la justice absolue. Aussi, quoique les belles vies n'aient pas besoin d'un autre souvenir que de celui de Dieu, on a toujours cherché à fixer
loleur image. Je serais d'autant plus coupable de ne pas rendre ce devoir à ma sœur Henriette que seul j'ai pu connaître les trésors de cette âme élue. Sa timidité, sa réserve, cette pensée chez elle arrêtée qu'une femme doit vivre cachée, étendirent sur ses
15 rares qualités un voile que bien peu soulevèrent. Sa vie n'a été qu'une suite d'actes de dévouement destinés à rester ignorés. Je ne trahirai pas son secret; ces pages ne sont pas faites pour le public, et ne lui seront pas livrées. Mais ceux qui ont été
20 du petit nombre à qui elle se révéla me feraient un reproche si je ne cherchais à mettre par ordre ce qui peut compléter leurs souvenirs.
Ma sœur Henriette naquit à Tréguier le 22 juillet 1811. Sa vie fut de bonne heure attristée et remplie d'austères devoirs. Elle ne connut jamais d'autres joies que celles que donnent la vertu et les affections du cœur. Elle tenait de notre père ime disposition 5 mélancolique, qui lui laissait peu de goût pour les distractions vulgaires et lui inspirait même une certaine disposition à fuir le monde et ses plaisirs. Elle n'avait rien de la nature vive, gaie, spirituelle que ma mère a conservée dans sa belle et forte vieillesse. 10 Ses sentiments religieux, d'abord renfermés dans les formules du catholicisme, furent toujours très profonds. Tréguier, la petite ville où nous sommes nés, est une ancienne ville épiscopale, riche en poétiques impressions. Ce fut une de ces grandes 15 cités monastiques, à la façon galloise et irlandaise, fondées par les émigrés bretons du vi« siècle. Elle eut pour père un abbé Tualou Tugdual. Quand Noménoé, au ix« siècle, voulant fonder une nationalité bretonne, transforma en évêchés tous ces grands 20
monastères de la côte du Nord, le Pabu-Tiuil, ou
monastère de Saint-Tual, fut du nombre. Au xvi« et au xviic siècle, Tréguier devint un centre ecclésiastique assez considérable et le rendez-vous d'une petite noblesse locale. A la Révolution, Tévêché
5 fut supprimé; mais, après le rétablissement du culte catholique, les vastes constructions que la ville possédait en refirent un centre ecclésiastique, une ville de couvents et d'établissements religieux. La vie bourgeoise s'y est peu développée. Les rues,
losauf une ou deux, sont de longues allées désertes, formées par des hauts murs de couvents, ou par d'anciennes maisons canoniales, entourées de jardins. Un air général de distinction perce partout, et donne à cette pauvre ville morte un charme que
15 n'ont pas les villes de bourgeoisie, plus vivantes et plus riches, qui se sont développées dans le reste du pays.
La cathédrale surtout, très bel édifice du xiv« siècle, avec ses nefs élevées, ses étonnantes hardiesses
20 d'architecture, son joli clocher, prodigieusement élancé, sa vieille tour romane, reste d'un édifice plus ancien, semblait faite exprès pour nourrir de hautes pensées. Le soir, on la laissait ouverte fort tard aux prières des personnes pieuses; éclairé
25d'ime seule lampe, rempli de cette atmosphère hmnide et tiède qu'entretiennent les vieux édifices, l'énorme vaisseau vide était plein d'infini et de terreurs. Les environs de la ville sont riches en
belles ou étranges légendes. A un quart de lieue est la chapelle élevée près du lieu de naissance du bon avocat saint Yves, le saint des Bretons du dernier âge, devenu dans la croyance populaire le défenseur des faibles, le grand redresseur de torts; 5 près de là, sur un point fort élevé, la vieille église de Saint-Michel, détruite par la foudre. On nous y menait chaque année le jeudi saint. C'est une croyance que ce joiu'-là toutes les cloches, pendant le grand silence qui leur est imposé, vont à Rome 10 demander la bénédiction du pape. Pour les voir passer, on montait sur le tertre couvert de ruines; on fermait les yeux et on les voyait traverser Tair, doucement inclinées, laissant flotter mollement derrière elles leur robe de dentelle, celle-là même qu'elles 15 portèrent le jour de leur baptême. Un peu plus loin, s'élève la petite chapelle des Cinq-Plaies, dans une charmante vallée; de l'autre côté de la rivière, près d'une ancienne fontaine sacrée, Notre-Damedu-Tromeur, pèlerinage très vénéré. 20
Une forte disposition pour la vie intérieure fut chez ma sœur le résultat d'une enfance passée dans ce milieu plein de poésie et de douce tristesse. Quelques vieilles religieuses, chassées de leur couvent par la Révolution et devenues maîtresses d'école, as lui apprirent à lire et à réciter les psaumes en latin. Elle apprit par cœur tout ce qu'on chante à l'église; sa réflexion s'exerçant plus tard sur ces vieux textes.
qu'elle comparaît au français et à l'italien, l'avait amenée à savoir beaucoup de latin, quoiqu'elle ne l'eût pas régulièrement appris. Son éducation, néanmoins, serait restée forcément très incomplète, 5 sans ime heureuse fortune qui lui donna une institutrice supérieure à toutes celles que le pays avait eues jusque-là. Les familles nobles de Tréguier étaient revenues de l'émigration complètement ruinées. Une demoiselle appartenant à l'une
iode ces familles, dont l'éducation s'était faite en Angleterre, se mit à donner des leçons. C'était une personne distinguée par le goût et les manières; elle laissa chez ma sœur une trace profonde et un souvenir qui ne s'effaça point.
15 Les malheurs dont elle fut de bonne heure entourée augmentèrent cette tendance à la concentration qui était innée chez elle. Notre grand-père, par le côté paternel, appartenait à une sorte de clan de marins et de paysans qui peuple tout le pays de Gcëlo. Il
20 fit une petite fortune avec sa barque et vint s'établir à Tréguier. Notre père servit sur les flottes de la République. Après les désastres maritimes du temps, il commanda des navires poiu" son compte, et se laissa peu à peu entraîner à un commerce considérable.
25 Ce fut une grande faute. Complètement inhabile aux affaires, simple et incapable de calcul, sans cesse arrêté par cette timidité qui fait du marin un véritable enfant dans la pratique de la vie, il vit la petite
fortune qu'il tenait de sa famille se fondre peu à peu dans un gouffre qu'il ne mesurait pas. Les événements de 1815 amenèrent des crises commerciales qui lui furent fatales. Sa nature sentimentale et faible ne tenait pas contre ces épreuves; il retirait 5 peu à peu son enjeu de la vie. Ma sœur assista heure par heure aux ravages que l'inquiétude et le malheur exerçaient sur cette âme douce et bonne, égarée dans un genre d'occupations qui n'était pas le sien. Elle acquit dans ces rudes expériences ime 10 précoce maturité. Dès l'âge de douze ans, c'était une personne sérieuse, fatiguée de soucis, obsédée de pensées graves et de sombres pressentiments.
Au retour d'im de ses longs voyages dans nos mers froides et tristes, mon père eut un dernier rayon de 15 joie: je naquis en février 1823. La venue de ce petit frère fut pour ma sœur une grande consolation. Elle s'attacha à moi de toute la force d'un cœur timide et tendre, qui a besoin d'aimer. Je me rappelle encore les petites t3rrannies que j'exerçais sur elle 20 et contre lesquelles elle ne se révolta jamais. Quand elle sortait parée pour aller aux réunions des jeunes demoiselles de son âge, je m'attachais à sa robe, je la suppliais de revenir; alors elle rentrait, tirait ses habits de fête et restait avec moi. Un jour, par 25 plaisanterie, elle me menaça, si je n'étais point sage, de mourir; et elle fit la morte, en effet, sur un fauteuil. L'horreur que me causa l'immobilité
MA SŒtJR HENRIETTE 7
feinte de mon amie est peut-être l'impression la plus forte que j'aie éprouvée, le sort n'ayant pas voulu que j'aie assisté à son dernier soupir. Hors de moi, je m'élançai et lui fis au bras une terrible 5 morsure. Elle poussa un cri que j'entends encore. Aux reproches que l'on m'adressait, je ne savais répondre qu'une seule chose: * Pourquoi donc étaistu morte? Est-ce que tu mourras encore? * En juillet 1828, les malheurs de notre père abou-
lo tirent à une affreuse catastrophe. Un jour, son navire venant de Saint-Malo rentra au port de Tréguier sans lui. Les hommes de l'équipage, interrogés, déclarèrent que depuis plusieurs jours ils ne l'avaient plus revu. Un mois entier ma mère le
15 chercha avec d'inexprimables angoisses; enfin elle apprit qu'un cadavre avait été trouvé sur la côte d'Erqui, village situé entre Saint-Brieuc et le cap Fréhel. Il fut constaté que c'était celui de notre père. Quelle fut la cause de sa mort? Fut-il surpris
20 par un de ces accidents si communs dans la vie de l'homme de mer? S'oublia-t-il dans un de ces longs rêves d'infini qui, chez les races bretonnes, confinent au sommeil sans fin? Crut-il avoir mérité le repos? Trouvant qu'il avait assez lutté, s'assit-il sur le
25 rocher en disant: * Celle-ci sera la pierre de mon repos pour l'éternité; ici je reposerai, car je l'ai choisie? * Nous ne le savons pas. On le déposa dans le sable, où deux fois par jour les flots viennent
le visiter; je n'ai pas encore pu élever là une pierre pour dire au passant ce que je lui dois. La douleur de ma sœur fut profonde. Elle tenait sa nature de notre père; elle l'aimait tendrement. Chaque fois qu'elle en parlait; c'était avec larmes. Elle était persuadée que son âme si éprouvée fut toujours juste et pure aux yeux de Dieu.
A partir de ce moment, notre état fut la pauvreté. Mon frère, qui avait dix-neuf ans, partit pour Paris et conmiença dès lors cette vie de travail et de constante application qui ne devait pas avoir toute 5 sa récompense. Nous quittâmes Tréguier, dont le séjour avait pour nous .trop de tristesse, et nous allâmes habiter Lannion, où ma mère avait sa famille. Ma sœur avait dix-sept ans. Sa foi était toujours vive, et plus d'une fois la pensée d'embrasser la
lovie religieuse avait fortement préoccupé son esprit. Le soir, en hiver, elle na'amenait à l'église sous son manteau; c'était pour moi une grande joie de fouler la neige ainsi abrité de toutes parts. Sans moi, elle eût sans contredit adopté un état qui, vu son
15 instruction, ses dispositions pieuses, son manque de fortune et les coutumes du pays, semblait pour elle tout à fait indiqué. C'était surtout vers le couvent de Sainte-Anne, à Lannion, joignant le soin des malades à l'éducation des demoiselles, que se tour-
2onaient ses désirs. Hélas! peut-être, si elle eût suivi cette pensée, eût-elle mieux travaillé pour son repos!
10 MA SŒUR HENKIETTE
Mais elle était trop bonne fille et trop tendre sœur pour préférer son repos à ses devoirs, même quand des préjugés religieux qu'elle partageait encore devaient la rassurer. Dès lors, elle s'envisageait comme chargée de mon avenir. Un jour, trouvant mes S mouvements embarrassés, elle vit que je cherchais timidement à dissimuler le défaut d'un vêtement usé. Elle pleura; la vue de ce pauvre enfant destiné à la misère, avec d'autres instincts, lui serra le cœur. Elle résolut d'accepter le combat de la vie, et s'imposa lo la tâche de combler à elle seule l'abîme que la mauvaise fortime de notre père avait creusé devant noms. Le travail manuel d'une jeune fille était pour cela tout à fait insuffisant. La carrière qu'elle embrassa fut la plus amère de toutes. Il fut résolu que nous 15 retournerions à Tréguier et qu'elle y exercerait les fonctions d'institutrice. De toutes les conditions qu'une personne bien élevée et sans fortune peut choisir, l'éducation des femmes dans une petite ville de province est sans contredit celle qui demande le 20 plus de courage. On était aux premiers temps qui suivirent la révolution de 1830. Ce fut pour ces provinces écartées un moment de crise fâcheuse. La noblesse, sous la Restauration, voyant son privilège incontesté, avait pris franchement part au 25 mouvement du monde. Maintenant, se croyant humiliée, elle se vengeait en se retirant dans un cercle étroit et en appauvrissant le développement
général de la société. Toutes les familles légitimistes affectaient de ne confier leurs enfants qu'à des communautés religieuses. Les familles bourgeoises, pour suivre la mode et faire conmie les gens de qualité, S adoptèrent bientôt le même usage. Incapable de descendre à ces moyens d'habileté vulgaire sans lesquels il est presque impossible que les maisons d'éducation privée réussissent, ma sœur, avec sa rare distinction, son profond sérieux, son instruc-
lo tion solide, voyait sa pauvre petite école abandonnée. Sa modestie, sa réserve, le ton exquis qu'elle portait en toute chose, étaient ici des raisons d'insuccès. Aux prises avec des susceptibilités mesquines, obligée de compter avec les plus sottes prétentions,
15 cette noble et grande âme s'usait, dans une lutte sans issue contre une société abaissée, à laquelle la Révolution avait enlevé les meilleurs éléments qu'elle possédait autrefois, sans lui porter encore aucun de ses bienfaits.
20 Quelques personnes supérieures aux petitesses du pays savaient l'apprécier. Un homme fort intelligent et dégagé des préjugés qui régnent sans contrepoids dans les villes de province, depuis que l'aristocratie a disparu ou s'est par réaction faussée
25 et abêtie, conçut pour elle un sentiment très élevé. Ma sœur, malgré une marque de naissance à laquelle il fallait quelque temps pour s'habituer, avait, à cet âge, un charme extrême. Les personnes qui ne
Pont connue que tard et fatiguée par un climat rigoureux, ne peuvent se figurer ce que ses traits avaient alors de délicatesse et de langueur. Ses yeux étaient d'une rare douceur, sa main était la plus fine et la plus ravissante qui se pût voir. Des 5 propositions furent faites; des conditions discrètement indiquées. Ces conditions auraient eu pour effet de la détacher en quelque sorte des siens, pour lesquels on supposait qu'elle avait assez travaillé. Elle refusa, quoique la netteté et la justesse de son lo esprit lui inspirassent un vrai penchant pour des qualités toutes semblables qu'elle rencontrait. Elle préféra la pauvreté à la richesse non partagée avec sa famille. Sa situation cependant devenait de plus en plus pénible. Les salaires qui lui eussent 15 été dus étaient si irrégulièrement payés que par moments nous regrettions d'avoir quitté Lannion où nous avions trouvé plus de dévouement et de sympathie.
Elle résolut alors de boire le calice jusqu'à la 20 lie (1835). Une amie de notre famille, qui fit vers cette époque le voyage de Paris, lui parla d'une place de sous-maîtresse dans une petite institution de demoiselles. La pauvre fille accepta. Elle partit à vingt-quatre ans, sans protection, sans 25 conseils, pour un monde qu'elle ignorait et qui lui réservait un apprentissage cruel.
Ses débuts à Paris furent horribles. Ce monde de
froîdetir, de sécheresse et de charlatanisme, ce désert où elle ne comptait pas une personne amie, la désespéra. Le profond attachement que nous autres Bretons portons au sol, aux habitudes, à
5 la vie de famille, se réveilla avec une déchirante vivacité. Perdue dans un océan où sa modestie la faisait méconnaître, empêchée par sa réserve extrême de contracter ces bonnes liaisons qui consolent et soutiennent quand elles ne servent pas,
loelle tomba dans une nostalgie profonde qui compromit sa santé. Ce qu'il y a de cruel pour le Breton dans ce premier moment de transplantation, c'est qu'il se croit abandonné de Dieu comme des hommes. Le ciel se voile pour lui. Sa douce foi
15 dans la moralité générale du monde, son tranquille optimisme est ébranlé. Il se croit jeté du paradis dans un enfer de glaciale indifférence; la voix du bien et du beau lui paraît devenue sans timbre; il s'écrie volontiers: «Comment chanter le cantique
20 du Seigneur sur la terre étrangère! » Pour comble de malheur, les premières maisons où le sort la conduisit n'étaient pas dignes d'elle. Qu'on se figure une tendre jeune fille, n'ayant jamais quitté sa pieuse petite ville, sa mère, ses amies, jetée tout à coup
25 dans un de ces pensionnats frivoles où ses idées sérieuses sont à chaque moment blessées, où elle ne trouve chez les directrices que légèreté, insouciance, sordide intérêt. Elle avait gardé dç çettç
première expérience des jugements fort sévères contre les maisons d'éducation de femmes à Paris. Vingt fois elle fut sur le point de repartir; il fallut son invincible courage pour rester.
Peu à peu, cependant, elle fut appréciée. La 5 direction des études d'une maison d'éducation, cett« fois très honnête, lui fut confiée; mais les obstacles qu'elle trouva pour la réalisation de ses vues dans les petitesses inséparables d'établissements privés, presque toujours soutenus par leurs propriétaires lo en vue de gains chétifs, l'empêchèrent de jamais prendre beaucoup de goût à ce genre d'enseignement. Elle travaillait seize heures par jour. Toutes les épreuves publiques imposées par les règlements, elle les subit. Ce travail n'eut pas sur elle l'effet qu'il 15 aurait eu sur une nature médiocre. Au lieu de l'éteindre, il la fortifia, et amena chez elle un grand développement d'idées. Son instruction, déjà très étendue, devint exceptionnelle. Elle étudia les travaux de l'école historique moderne, et il me suffit 20 plus tard de quelques mots pour lui donner le sens de la plus fine critique. Du même coup ses idées religieuses se modifièrent. Elle vit par l'histoire l'insuffisance de tout dogme particulier; mais le fond religieux qui était en elle par le don de la nature et 25 par le fait de l'éducation première était trop solide poiu* être ébranlé. Tout ce développement, qui eût pu être dangereux chez une autre femme, fut ici
sans venin; car elle le garda pour elle seule. La culture de Tesprit avait à ses yeux une valeur intrinsèque et absolue; elle ne songea jamais à en tirer une satisfaction de vanité.
S Ce fut en 1838 qu'elle me fit venir à Paris. Elevé à Tréguier, par d'excellents prêtres qui y dirigeaient une sorte de petit séminaire, j'annonçai de très bonne heure des dispositions pour l'état ecclésiastique. Les succès de collège que j'obtenais enchantaient ma sœur
loqui en fit part à un homme bon et distingué, médecin de la maison d'éducation où elle était, et catholique très zélé, le docteiu* Desciu^et, l'auteur de la Médecine des passions. M. Descuret parla à M. Dupanloup, qui alors dirigeait d'une façon si brillante le petit
15 séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, de l'acquisition possible d'un bon élève, et revint annoncer à ma sœiu" qu'une bourse au petit séminaire m'était offerte. J'avais quinze ans et demi. Ma sœur, dont les croyances catholiques commençaient à s'ébranler,
20 voyait déjà avec quelque regret la direction toute cléricale de mon éducation. Mais elle savait le respect que mérite la foi d'un enfant. Jamais elle ne me dit un mot pour me détourner d'une ligne que je suivais en toute spontanéité. Elle venait me
2$ voir chaque semaine; elle portait encore le simple châle de laine verte qui en Bretagne avait abrité sa fière pauvreté. C'était la même jeune fille aimante et douce, mais avec un degré de fermeté et de raison
que les épreuves de la vie et de fortes études y avaient ajouté.
La carrière de Téducation est si ingrate pour les femmes, qu^au bout de cinq années passées à Paris, après plusieurs maladies contractées pai* Texcès du 5 travail, ma sœiu* était loin encore de suffire aux charges qu'elle s'était imposées, il est vrai qu'elle les avait conçues d'une façon qui eût découragé tout autre qu'elle. Notre père avait laissé un passif qui dépassait de beaucoup la valeiu* de notre maison lo paternelle, la seule propriété qui nous restât. Mais notre mère était si aimée et toutes les affaires se traitaient encore en ce bon pays d'une manière si patriarcale qu'aucun créancier ne songea à presser une solution. Il fut convenu 6[ue ma mère garderait la maison 15 payerait ce qu'elle pourrait et quand elle pourrait. Ma soeiu" ne voulait entendre parler de repos que quand tout ce lourd passé serait liquidé. C'est ainsi qu'elle fut amenée à écouter des propositions qui lui furent faites en 1840 pour une éducation particu 20 lière en Pologne. Il s'agissait de s'expatrier poiu* des années et d'accepter la plus rude des sujétions. Mais elle avait fait un bien plus grand effort quand elle quitta la Bretagne poiu* se lancer dans le vaste monde. Elle partit en janvier 1841, traversa la 25 Forêt-Noire et toute l'Allemagne du Sud couverte de neige, rejoignit à Vienne la famille à laquelle elle ^'était attachée, puis, franchissant Iç^ Carpathçs^
arriva au château de Clemensow, sur les bords du Bug, triste demeure où elle devait, diu'ant dix années, apprendre combien l'exil est amer, même quand on a poiu" le soutenir un motif élevé.
5 Cette fois, du moins, le sort lui réserva une compensation pour tant d'autres injustices, en la plaçant dans \me famille que je puis bien désigner, puisque à son illustration historique elle vient d'ajouter une gloire contemporaine qui met son nom sur toutes les
lo bouches; ce fut la famille du comte André Zamoyski. L'amour avec lequel elle embrassa ses fonctions, l'affection qu'elle conçut poiu* ses trois élèves, le bonheur de voir ses efforts fructifier, en particulier dans celle qui, par son âge, fut appelée à recevoir le plus
15 longtemps ses leçons, madame la princesse Cécile Lubomirska, la rare estime qu'elle obtint de toute cette noble famille, qui, après son retour en France, ne cessa point de recourir à ses liunières et à ses conseils, l'affinité qu'il y avait, par le sérieux et la droi-
ao ture, entre son caractère et celui de la maison où "elle vivait, lui firent oublier les tristesses inséparables de ces sortes de positions et les rigueurs d'un climat très contraire à son tempérament. Elle s'attacha à la Pologne, et conçut en particulier beaucoup d'estime
25 pour le paysan polonais, en qui elle voyait une créature bonne, pleine de hauts instincts religieux, rappelant le paysan breton, mais avec moins d'énergie. Les voyages qu'elle fit en Allemagne et en Italie