‹ Ma sœur Henriette, avec illustrations d'après Henri Scheffer et Ary RenanChapitre 7 sur 24 · UA SŒUR HENRIETTE · texte numérisé non relu

UA SŒUR HENRIETTE

achevèrent de mûrir ses idées. Elle résida à plusieurs reprises à Varsovie, à Vienne, à Dresde. Venise et Florence lui causèrent un vrai enchantement. Mais ce fut Rome surtout qui l'attacha. Cette ville, si profondément inspiratrice, l'amena 5 à concevoir avec beaucoup de sérénité la séparation que tout esprit philosophique est obligé de faire entre le fond de la religion et ses formes particulières. Elle aimait à l'appeler, avec lord Bjnron, chère cité de rame; comme tous les étrangers qui y ont résidé, 10 elle était même devenue indulgente poiu* ce que l'établissement moderne de la papauté entraîne de détails niais et puérils.

En 1845, je quittai le séminaire Saint-Sulpice. Grâce à l'esprit sérieux et libéral qui préside à la direction de cet établissement, j'avais poussé très loin mes études philologiques; mes opinions religieuses

S s'en trouvèrent fort ébranlées. Henriette fut encore ici mon appui. Elle m'avait devancé dans la voie; ses croyances catholiques avaient complètement disparu; mais elle s'était toujours gardée d'exercer sur moi aucune influence à ce sujet. Quand je lui fis

lopart des doutes qui me tourmentaient et qui me faisaient un devoir de quitter une carrière où la foi absolue est requise, elle fut ravie, et m'offrit de me faciliter ce difficile passage. J'entrais dans la vie à près de vingt-trois ans, vieux de pensée,

15 mais aussi novice, aussi ignorant du monde qu'il est possible de l'être. A la lettre, je ne connaissais personne; l'avance la plus simple que possède un jeune homme de quinze ans me manquait. Je n'étais même pas bachelier es lettres. Il fut con-

20 venu que je chercherais dans les pensions de Paris

une occupation qui me mît au pair, comme l'on dit,

c'est-à-dire me donnât la table et le logement, en me laissant beaucoup de temps pour le travail. Douze cents francs qu'elle me remit devaient me permettre d'attendre et suppléer à ce qu'une telle position pouvait d'abord avoir d'insuffisant. Ces S douze cents francs ont été la pierre angulaire de ma vie. Je ne les ai jamais épuisés; mais ils me donnèrent la tranquillité d'esprit nécessaire pour penser à mon aise et me dispensèrent de me surcharger d'une besogne qui m'eût étouffé. Ses lo lettres exquises furent, à ce moment décisif de ma vie, ma consolation et mon soutien.

Pendant que je luttais contre des difficultés aggravées par ma totale inexpérience du monde, sa santé souffrait de rudes atteintes par suite de la 15 rigueur des hivers en Pologne. Une affection chronique du larynx se développa et prit, en 1850, assez de gravité pour que son retour fût jugé nécessaire. Sa tâche, d'ailleiu's, était accomplie; les dettes de notre père étaient complètement éteintes, 20 les petites propriétés qu'il nous avait laissées se trouvaient, dégagées de toute charge, entre les mains de notre mère; mon frère avait conquis par son travail une position qui promettait de devenir la richesse. La pensée nous vint de nous réunir. 25 En septembre 1850, j'allai la rejoindre à Berlin. Ces dix années d'exil l'avaient toute transformée. Les rides de la vieillesse s'étaient prématurément

imprimées sur son front; du charme qu'elle avait encore quand elle me dit adieu dans le parioir du séminaire Saint-Nicolas, il ne lui restait que l'expression délicieuse de son ineffable bonté.

S Alors commencèrent pour nous ces douces années dont le souvenir m'arrache des larmes. Nous prîmes un petit appartement au fond d'un jardin, près du Val-de-Grâce. Notre solitude y fut absolue. Elle n'avait pas de relations et ne chercha guère à en

lo former. Nos fenêtres donnaient sur le jardin des Carmélites de la rue d'Enfer. La vie de ces recluses, pendant les longues heures que je passais à la Bibliothèque, réglait en quelque sorte la sienne et faisait son unique distraction. Son respect pour

15 mon travail était extrême. Je l'ai vue, le soir, durant des heures à côté de moi, respirant à peine pour ne pas m'interrompre; elle voulait cependant me voir, et toujours la porte qui séparait nos deux chambres était ouverte. Son amoiu* était arrivé à

20 quelque chose de si discret et de si mûr que la communion secrète de nos pensées lui suffisait. Elle, si exigeante de cœur, si jalouse, se contentait de quelques minutes par jour pourvu qu'elle fût assurée d'être seule aimée. Grâce à sa rigoureuse éco-

25 nomie, elle me fit, avec des ressources singulièrement limitées, une maison où rien ne manqua jamais, et qui même avait son charme austère. Nos pensées étaient si parfaitement à l'unisson que nous avions

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à peine besoin de nous les communiquer. Nos vues générales sur le monde et sur Dieu étaient identiques. Il n'y avait nuance si délicate dans les théories que je mûrissais à cette époque qu'elle ne comprît. Sur beaucoup de points d'histoire moderne s qu'elle avait étudiés aux sources, elle me devançait. Le plan général de ma carrière, le dessein de sincérité inflexible que je formais était si bien le produit combiné de nos deux consciences que, si j'eusse été tenté d'y manquer, elle se fût trouvée près deio moi, comme une autre partie de moi-même, pour me fappeler mon devoir.

Sa part dans la direction de mes idées fut ainsi très étendue. Elle était pour moi un secrétaire incomparable; elle copiait tous mes travaux et les 15 pénétrait si profondément que je pouvais me reposer sur elle comme sur un index vivant de ma propre pensée. Je lui dois infiniment pour le style. Elle lisait en épreuves tout ce que j'écrivais, et sa précieuse censure allait chercher avec une déK-20 catesse infinie des négligences dont je ne m'étais pas aperçu jusque-là. Elle s'était fait une excellente manière d'écrire, toute prise aux sources anciennes, et si pure, si rigoureuse, que je ne crois pas que depuis Port-Royal on se soit proposé un 25 idéal de diction d'une plus parfaite justesse. Cela la rendait fort sévère; elle admettait très peu des écrivains de nos joiu*s, et quand elle vit les essais

que j'avais composés avant notre réunion et qui n'avaient pu arriver jusqu'à elle en Pologne, ils ne lui plurent qu'à demi. Elle en partageait la tendance, et en tout cas elle pensait que dans cet 5 ordre de pensées intimes, exprimées avec mesiu'e, chacun doit donner ce qui est en lui avec une entière liberté. Mais la forme lui paraissait abrupte et négligée; elle y trouvait des traits excessifs, des tons durs, une manière trop peu respectueuse de

lo traiter la langue. Elle me convainquit qu'on peut tout dire dans le style simple et correct des bons auteurs, et que les expressions nouvelles, les images violentes viennent toujours ou d'une prétention déplacée, ou de l'ignorance de nos richesses réelles.

^S Aussi, de ma réunion avec elle date un changement profond dans ma manière d'écrire. Je m'habituai à composer en comptant d'avance sur ses remarques, hasardant bien des traits pour voir quel effet ils produiraient sur elle, et décidé à les sacrifier si elle

aome le demandait. Ce procédé d'esprit est devenu pour moi, depuis qu'elle n'est plus, le cruel sentiment de l'amputé, agissant sans cesse en vue du membre qu'il a perdu. Elle était un organe de ma vie intellectuelle, et c'est vraiment une portion

2$ de mon être qui est entrée avec elle au tombeau. Dans toutes les choses morales nous étions arrivés à voir avec les mêmes yeux et à sentir avec le même cœur. Elle était si bien au courant de mon ordre

de pensée qu^elle devançait presque toujours ce que j'allais dire, l'idée éclosant chez elle et chez moi au même instant. Mais, en im sens, elle me surpassait de beaucoup. Dans les choses de l'âme je cherchais encore matière à des luttes attachantes 5 ou à des études d'art; pour elle, rien ne ternissait la pureté de sa communion intime avec le bien. Sa religion du vrai ne souffrait pas la moindre note discordante. Un trait qui la blessa dans mes écrits fut un sentiment d'ironie qui m'obsédait et que je 10 mêlais aux meilleures choses. Je n'avais jamais souffert, et je trouvais dans le sourire discret, provoqué par la faiblesse ou la vanité de l'homme, une certaine philosophie. Cette habitude la blessait, et je la lui sacrifiai peu à peu. Maintenant je reconnais 15 combien elle avait raison. Les bons doivent être simplement bons; toute pointe de moquerie implique un reste de vanité et de défi personnel qu'on finit par trouver de mauvais goût.

Sa religion était arrivée au dernier degré d'épura- 20 tion.^ Elle rejetait absolument le surnaturel; mais elle gardait au christianisme un haut attachement. Ce n'était pas précisément le protestantisme, même le plus large, qui lui plaisait. Elle conservait un charmant souvenir du catholicisme, de ses chants, 25 de ses psaumes, des pratiques pieuses dont elle avait été bercée en son enfance. C'était une sainte, moins la foi précise au symbole et les étroites obser-

vances. Un mois environ avant sa mort, nous eûmes avec Texcellent docteur Gaillardot une conversation religieuse sur la terrasse de notre maison de Ghazir. Elle me retenait sur la pente des for- 5 mules d'un Dieu inconscient et d'une immortalité purement idéale, où je me laissai entraîner. Sans être déiste à la façon vulgaire, elle ne voulait pas qu'on réduisît la religion à une pure abstraction. Dans la pratique, au moins, tout pour elle devenait

lo clair: «Oui, nous dit-elle, à ma dernière heure, j'aurai la consolation de me dire que j'ai fait le plus de bien possible; s'il y a quelque chose qui ne soit point vanité, c'est cela.»

Un sentiment exquis de la nature était la source

15 de ses plus fines jouissances. Une belle journée, un rayon de soleil, une fleur suffisaient pour l'enchanter. Elle comprenait très bien l'art délicat des grandes écoles idéalistes de l'Italie; mais elle ne pouvait se plaire à l'art brutal ou violent qui se

20 propose autre chose que la beauté. Une circonstance particulière lui donna une rare connaissance de l'histoire de l'art du moyen âge. Elle rassembla pour moi toutes les notes du discours sur l'état des beaux-arts au xiv® siècle, qui fera partie du tome

25XXIV* de V Histoire littéraire de la France, Pour cela, elle dépouilla avec une patience et une exactitude admirables les grandes collections archéologiques publiées depuis un demi-siècle, recueillant

tout ce qui se rapportait à notre objet. Ses vmes, qu'elle consignait en même temps, étaient d'une rare justesse, et je n'ai eu presque toujours qu'à les adopter. Nous fîmes ensemble, poiur compléter nos recherches, un voyage dans le pays où s'est 5 formé l'art gothique, dans le Vexin, le Valois, le Beauvoisis, la région de Noyon, de Laon, de Reims. Elle déployait dans ces recherches, qui l'intéressaient, ime surprenante activité. Son idéal était une vie laborieuse, obscure, entourée d'affections. 10 Elle répétait souvent le mot de Thomas A Kempis: in angello, cum liheUo. Elle coula dans ces tranquilles occupations de bien douces heures. Sa pensée alors était pleinement rassérénée, et son cœiur, d'ordinaire inquiet, entrait dans un plein repos. 15

Sa capacité de travail était prodigieuse. Je l'ai vue, durant des journées entières, ne pas quitter la tâche qu'elle s'était imposée. Elle prenait part à la rédaction de journaux d'éducation, surtout à celui que dirigeait son amie, mademoiselle UUiac-Tré- 20 madeure. Elle ne signait jamais de son nom et il était impossible qu'avec sa grande modestie elle arrivât en un tel genre à conquérir autre chose que Testime d'un petit nombre. Le goût détestable qui préside en France à la composition des ouvrages des- 25 tinés à l'éducation des femmes ne lui laissait d'ailleurs espérer ni grandes satisfactions, ni grands succès. C'était surtout pour obliger son amie, vieille et

infirme, qu'elle faisait ces travaux. Les écrits où on la trouvait tout entière étaient ses lettres. Elle les écrivait dans la perfection. Ses notes de voyage étaient excellentes aussi. Je m'étais fié à elle pour 5 raconter la partie non scientifique de notre voyage d'Orient; hélas! toute la conscience de ce côté de mon entreprise, que j'avais déposée en elle, a péri avec elle. Ce que j'ai trouvé à ce sujet dans ses papiers est très bon. Nous espérons pouvoir le publier en le

lo complétant par ses lettres. Nous publierons ensuite un récit qu'elle écrivit des grandes expéditions maritimes du XV® et du xvi® siècle. Elle avait fait pour ce travail des recherches très étendues, et elle y avait porté une critique bien rare dans les ouvrages desti-

15 nés aux enfants. Elle ne faisait rien à demi; la droiture de son jugement se montrait en tout par un goût exquis du solide et du vrai.

Elle n'avait pas ce qu'on appelle de l'esprit, si l'on comprend par ce mot quelque chose de narquois

20 et de léger, à la manière française. Jamais elle ne s'est moquée de personne. La malignité lui était odieuse; elle y voyait quelque chose de cruel. Je me rappelle qu'à un pardon de Basse-Bretagne, où l'on allait en bateau, notre barque était précédée d'une

25 autre où se trouvaient des dames pauvres qui, ayant voulu se faire belles pour la fête, étaient tombées dans des arrangements de toilette chétifs et de mauvais goût. Les personnes avec qui nous étions en riaient,

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