‹ Ma sœur Henriette, avec illustrations d'après Henri Scheffer et Ary RenanChapitre 8 sur 24 · BIA SŒUR HENRIETTE · texte numérisé non relu

BIA SŒUR HENRIETTE

et les pauvres dames s'en apercevaient. Je la vis fondre en larmes: accueillir par le persiflage de bonnes personnes qui oubliaient un instant leurs malheurs pour s'épanouir et qui, peut-être, se mettaient dans la gêne par déférence pour le public, lui sembla une 5 barbarie. A ses yeux, Têtre ridicule était à plaindre; dès lors elle Taimait et elle était poiu* lui contre le railleur.

De là sa froideur pour le monde et sa pauvreté dans les conversations ordinaires, presque toutes tis- 10 sues de malices et de frivolités. Elle avait vieilli avant le temps, et elle avait Thabitude d'exagérer encore son âge par son costume et ses manières. Il y avait chez elle une sorte de religion du malheur; elle accueillait, cultivait presque chaque motif de 15 pleurer. La tristesse devenait pour elle un sentiment long et facilement doux. En général, les personnes bourgeoises ne la comprenaient pas et lui trouvaient quelque chose de raide et d'embarrassé. Rien de ce qui n'était pas complètement bon ne pouvait lui 20 plaire. Tout était chez elle vrai et profond; elle ne savait pas se profaner. Les gens du peuple, les paysans, au contraire, la trouvaient d'une exquise bonté, et les personnes qui savaient la toucher par ses grands côtés arrivaient bien vite à voir la pro-2S fondeur de sa nature et sa haute distinctioii.

Parfois elle avait de charmants retours de Eemme; elle redevenait jeune fille; elle se rattachait à la vie

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presque en souriant, et l'écran qui était entre le inonde et elle semblait s'abaisser. Ces moments fugitifs de délicieuses faiblesses, lueurs passagères d'une aurore évanouie, étaient chez elle pleins de mélanco-

5 lique douceur. En cela elle était supérieure aux personnes qui professent dans sa morne abstraction le détachement prêché par les mystiques. Elle aimait la vie; elle y avait du goût; elle pouvait sourire à une parure, à un souci de femme, comme on sourit à

lo une fleur. Elle n'avait pas dit à la nature cet abrenuntio frénétique de l'ascétisme chrétien. La vertu pour elle n'était pas une tension austère, un effort voulu; c'était l'instinct naturel d'une belle âme allant au bien par un effort spontané, servant Dieu sans crainte

15 ni tremblement.

Ainsi nous vécûmes durant six années d'une vie très élevée et très pure. Ma position était toujours extrêmement modeste; mais c'était elle-même qui le voulait. Elle ne m'eût pas permis, quand même

aoj'y eusse pensé, de sacrifier à mon avancement la moindre partie de mon indépendance. Les malheurs qui frappèrent inopinément notre frère et entraînèrent la perte de toutes nos économies ne l 'ébranlèrent pas. Elle eût repris le chemin de l'étranger, si cela eût été

25 nécessaire au développement régulier de ma vie. Mon Dieu! ai-je fait tout ce qui dépendait de moi pour lui procurer le bonheur? Avec quelle amertume je me reproche maintenant de n'avoir pas été avec elle

assez expansif , de ne pas lui avoir assez dit combien je l'aimais, d'avoir trop cédé à mon penchant vers la concentration taciturne, de n'avoir pas mis à usure chaque heure qui m'était laissée! Oh! si je pouvais retrouver un seul de ces moments que je n'ai point 5 passés à la rendre heureuse! . . . Mais je prends à témoin son âme élue qu'elle fut toujours au fond de mon cœiu*, qu'elle régna sur toute ma vie morale comme il, ne fut jamais donné à personne de régner, qu'elle fut toujours le principe de mes tristesses et de 10 mes joies. Si j'ai péché envers elle, ce fut par suite d'une raideur de manières à laquelle les personnes qui me connaissent ne doivent pas s'arrêter, et par un sentiment de respect déplacé qui me faisait éviter avec elle tout ce qui eût ressemblé à une profanation 15 de sa sainteté. Elle-même était retenue à mon égard par un sentiment semblable. Ma longue éducation cléricale, pendant quatre ans absolument solitaire, m'avait donné à cet égard un pli de caractère que sa réserve délicate l'empêchait de combattre autant 20 qu'elle l'aurait pu.

Mon inexpérience de la vie, et surtout Pignorance où j'étais des profondes différences qu'il y a entre le cœur de l'homme et celui de la femme, m'amenèrent à lui demander un sacrifice qui eût été au-dessus

5 des forces de toute autre qu'elle. Le sentiment que j'avais de mes devoirs envers une telle amie était trop profond pour qu'il pût me venir à l'esprit de changer sans son aveu quelque chose à notre état. Mais ce fut elle-même qui prit les devants

loavec sa noblesse de cœur accoutumée. Dès les premiers temps de notre réunion, elle m'engagea fortement à me marier. Elle y revenait souvent; elle causa même, à mon insu, avec un de nos amis d'une union qu'elle avait projetée pour moi et qui

15 ne se réalisa point. L'initiative qu'elle prit en cette circonstance m'entraîna dans une véritable erreur. Je crus sincèrement qu'elle ne serait pas blessée le jour où je viendrais lui dire que j'avais trouvé une personne de mon choix, digne de lui être associée.

20 En la laissant me parler de mariage, je n'avais jamais

compris qu'elle me quittât. J'avais toujours entendu

qu'elle resterait pour moi ce qu'elle avait été jusqu'alors, la sœur accomplie et bien-aimée, incapable de prendre ni de donner ombrage, assez com^plétement sûre des sentiments qu'elle m'inspirait pour ne point être blessée de ceux qu'une autre obtiendrait. 5 Je vois maintenant l'erreur d'une telle conception. La fenune n'aime pas conune l'homme; toute affection est chez elle exclusive et jalouse; elle n'admet pas une diversité de nature entre les différents amours. Mais j'étais excusable; j'étais trompé par mon ex- lo trême simplicité de cœur et aussi un peu par elle. A vrai dire, n'était-elle pas elle-même dupe de son courage? Je le crois. Quand le mariage auquel elle avait songé pour moi fut écarté, elle en eut un certain regret, bien que ce projet eût, à quelques égards, 15 cessé de lui sourire. Mais, ô mystère des cœurs de femmes! l'épreuve au-devant de laquelle elle avait couru lui devint cruelle quand elle lui fut offerte. Elle avait bien voulu du calice d'absinthe que ses mains avaient préparé; elle hésitait maintenant 20 devant celui que je lui offrais, quoique j'eusse mis tout mon art à le rendre doux pour elle. Terrible conséquence des délicatesses exagérées! Ce frère et cette sœur qui se sont tant aimés furent un jour amenés, pour ne s'être point parlé avec assez de 25 franchise, à se tendre des pièges sans le savoir, à se chercher et à ne se trouver pas. Ce furent là pour nous des jours très amers. Tout ce que l'amour

peut avoir d'orages, nous le traversâmes. Quand elle me disait qu'en me proposant un mariage elle n'avait voulu qu'éprouver si je lui suffisais, quand elle m'annonçait que le moment de mon union à 5 une autre personne serait celui de son départ, la mort entrait dans mon cœur. Est-ce à dire que le sentiment qu'elle éprouvait fût simple, qu'elle voulût réellement faire obstacle à l'union que j'avais désirée? Non certes. C'était la tempête d'une âme

lopassionnée, la révolte d'un cœur violent dans son amour. Dès qu'elle et mademoiselle Cornélie Scheffer se virent, elles conçurent l'une pour l'autre le sentiment qui devait plus tard devenir si doux pour toutes les deux. Les façons grandes et élevées de

15 M. Ary Scheffer la saisissaient et l'enlevaient. Elle reconnaissait qu'il n'y avait point de place ici pour des petitesses bourgeoises, pour de mesquines susceptibilités. Elle voulait; mais au moment décisif la femme se retrouvait; elle n'avait plus la force

20 de vouloir.

Un jour enfin, je dus sortir de cette cruelle angoisse. Forcé de choisir entre deux affections, je sacrifiai tout à la plus ancienne, à celle qui ressemblait le plus à un devoir. J'annonçai à mademoiselle

25 Scheffer que je ne la reverrais plus si le cœur de mon amie ne cessait de saigner. C'était le soir; je revins dire à ma sœur ce que j'avais fait. Une vive révolution s'opéra en elle; avoir empêché une

union désirée par moi et par elle hautement appréciée, lui inspira un cruel remords. Le lendemain matin, de très bonne heure, elle courait chez M. Scheffer; elle passait de longues heures avec ma fiancée; elles pleuraient ensemble; elles se quittaient 5 joyeuses et amies. Après comme avant mon mariage, en effet, tout fut conunun entre nous. Ce furent ses économies qui rendirent possible notre jeune ménage. Sans elle, je n'aurais pu faire face à mes nouveaux devoirs. Ma confiance en sa bonté 10 était telle que la naïveté d'une telle conduite ne m'apparut queT)eaucoup plus tard.

Ces alternatives furent longues; souvent encore le cruel et charmant démon d'inquiétude amoureuse, de jalousie, de révoltes subites, de soudains repentirs 15 qui habite le cœur des femmes, se réveilla pour la torturer. Souvent l'idée de se séparer d'une vie où elle prétendait, à ses heures d'amertume, être devenue inutile, se présentait dans ses discours attristés. Mais c'étaient là des restes de mauvais ao rêves, qui se dissipaient peu à peu. Le tact délicat, le cœur exquis de celle que je lui avais donnée pour sœur, remportèrent un plein triomphe. Dans les moments de passagers reproches, la charmante intervention de Cornélie, sa gaieté pleine de naturel 25 et de grâce changeaient nos larmes en sourires; nous finissions par nous embrasser tous les trois. La droiture de cœur et de sens que développaient

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devant moi ces deux femmes, aux prises avec le problème le plus délicat de Tamour, faisait mon admiration. Je finissais par bénir les angoisses qui m'avaient valu ces beaux retours. La naïve esspérance, que j'avais eue de voir une autre que moi compléter son bonheur et introduire dans sa vie une gaieté et un mouvement que je ne savais pas y mettre, se trouvait par moments réalisée. Plus heureux qu'avisé je voyais mes imprudences se

lo tourner en sagesse, et je goûtais le fruit de mes témérités.

La naissance de mon petit Ary acheva d'effacer la trace de toutes ses larmes. Son affection pour cet enfant fut une vraie adoration. L'instinct maternel

15 qui débordait en elle trouva ici son épanchement naturel. Sa douceur, sa patience inaltérable, son goût de ce qui est simple et bon lui inspiraient pour l'enfance des tendresses indicibles. C'était une sorte de culte religieux, où sa nature mélancolique trou-

20 vait un charme infini. Quand naquit mon second enfant, une fille que je perdis au bout de quelques mois, elle me dit plusieurs fois que cette petite venait pour la remplacer près de moi. Elle aimait la pensée de la mort et y prenait mille complaisances:

25 «Vous verrez, chers amis, nous disait-elle, que la petite fleur que nous avons perdue nous laissera un très suave parfum.* L'image de cette douce petite morte fut pour elle longtemps sacrée. Ainsi mêlée

à nos joies et à nos peines de toute la force de son exquise sensibilité, elle était arrivée à faire complètement sienne la nouvelle vie à laquelle je Pavais associée. Je compte entre mes grandes satisfactions morales d'avoir pu réaliser par les deux fenames 5 que le sort a attachées à ma vie ce chef-d'œuvre d'abnégation et de pur dévouement. Elles s'aimèrent d'une vive affection, et aujourd'hui j'ai la consolation d'avoir à mes côtés un deuil presque égal au mien. Chacune d'elles eut près de moi sa place lo distincte, et cela pourtant sans partage ni exclusion. Chacune d'elles à sa manière fut tout pour moi. Quelques jours avant sa mort, à un moment où elle eut comme un pressentiment de sa fin prochaine, ma sœur me dit des paroles qui témoignaient 15 que tout était cicatrisé et qu'il ne lui restait des amertumes passées qu'un souvenir.

Quand l'empereur m'offrit, en mai 1860, une mission scientifique dans l'ancienne Phénicie, elle fut une des personnes qui me conseillèrent le plus d'accepter. Ses opinions politiques étaient d'un

5 libéralisme très ferme; mais elle pensait que toutes les susceptibilités de parti doivent être mises de côté, quand il s'agit de réaliser un dessein que l'on croit bon et où l'on n'a que des dangers à recueillir. Il fut décidé tout d'abord qu'elle m'accompagnerait.

lo Habitué à ses soins et à l'excellente collaboration qu'elle me donnait dans tous mes travaux, j'avais en outre besoin d'elle pour surveiller les dépenses et tenir la comptabilité. Elle le fit avec un soin minutieux, et, grâce à elle, je pus, durant une an-

15 née entière, mener à fin une entreprise fort compliquée, sans être un moment arrêté par des soucis matériels. Son activité étonna tous ceux qui la virent. Sans elle, incontestablement, je n'aurais pu remplir en si peu de temps le programme, trop

20 étendu peut-être, que je m'étais tracé.

Elle ne me quitta pas un moment. Sur les som*

mets les plus escarpés du Liban, comme dans les déserts du Jourdain, elle me suivit pas à pas, vit tout ce que je vis. Si j'étais mort, elle eût pu raconter mon voyage presque aussi bien que moi. Les épouvantables routes de la montagne et les 5 privations inséparables de ces sortes d'explorations, ne l'arrêtèrent jamais. Mille fois le cœur me faiblit en la voyant vaciller au-dessus des précipices; elle était à cheval d'une solidité extraordinaire. Elle faisait huit ou dix heures de marche par jour. Sa 10 santé, habituellement assez frêle, résistait, soutenue par l'énergie de sa volonté; mais le système nerveux tout entier contractait une excitation qui se trahissait par des névralgies violentes. Deux ou trois fois, en plein désert, elle tomba dans des états qui 15 nous épouvantèrent. Son courage nous faisait illusion. Elle avait embrassé mon plan de recherches avec tant de passion que rien ne put la séparer de moi avant qu'il fût parfaitement accompli.

Ce voyage fut, du reste, pour elle, la source de 20 jouissances très vives. Ce fut, à vrai dire, sa seule année sans larmes et presque la seule récompense de sa vie. La fraîcheur de ses impressions était entière; elle s'abandonnait aux sensations de ce monde nouveau avec la joie naïve d'un enfant. Rien n'égale, 25 en automne et au printemps, le charme de la Syrie. Un air embaumé pénètre tout et semble communiquer à la vie quelque chose de sa légèreté.

Les plus belles fleurs, surtout d'admirables cyclamens, sortent en touffes de chaque fente de rocher; dans les plaines du côté d'Amrit et de Toxtose, le pied des chevaux déchire des tapis épais com-

5 posés des plus belles fleurs de nos parterres. Les eaux qui coulent de la montagne forment avec râpre soleil qui les dévore un contraste plein d'enivrements.

Notre premier séjour fut le village d'Amschit, à

lo trois quarts d'heure de Gébeil (Byblos) fondé, il y a vingt-cinq ou trente ans, par le riche Maronite Mikhaël Tobia. Zakhia, l'héritier de Mikhaël, nous rendit ce séjour extrêmement agréable. Il nous donna une jolie maison, d'où l'on dominait Byblos

15 et la mer. La douceur de mœurs des habitants, leurs attentions de tous les jours, l'affection qu'ils conçurent pour nous et en particulier pour elle la touchèrent profondément. Elle aimait à revenir à ce village, et nous en fîmes en quelque sorte notre

20 centre d'action dans toute la région de Byblos. Le village de Sarba, près Djouni, où réside la bonne et honnête famille Khadra, bien connue de tous les Français qui ont voyagé en Orient, devint aussi pour elle un lieu favori. Cette délicieuse baie du

25Kesrouan, avec ses villages qui se touchent, ses couvents suspendus à chaque sonmiet, ses montagnes qui plongent dans la mer, ses flots si purs, la ravissait; toutes les fois que nous y débouchions, en

venant de Gébeil, par les rochers du Nord, c'était un hymne de joie qui s'échappait de son cœur. En général, elle s'attacha beaucoup aux Maronites. Sa visite au couvent de Bkerké, où résidait alors le patriarche, au milieu d'évêques d'une agreste 5 simplicité, lui laissa un très agréable souvenir. Au contraire, elle prit en grande aversion les petits commérages européens de Beyrouth, et la sécheresse des villes où domine le type musulman, telles que Saïda. Les grands spectacles dont elle fut témoin 10 à T)rr l'enchantèrent; du haut pavillon qu'elle occupait, elle était à la lettre balancée par la tempête. La vie nomade, à la longue si attrayante, lui était devenue chère. Ma femme inventait chaque soir des prétextes pour la décider à ne pas rester seule 15 dans sa tente; elle cédait en résistant un peu; elle se plaisait en cette étroite et commune atmosphère, près de ceux qui l'aimaient, au milieu de la sauvage immensité.

Mais ce fut surtout son voyage en Palestine qui la 20 passionna. Jérusalem, avec ses souvenirs incomparables, Naplouse et sa belle vallée, le Carmel, si fleuri au printemps, la Galilée surtout, paradis terrestre dévasté, mais où le soufile divin est sensible encore, la tinrent durant six semaines sous un vrai charme. De Tyr 25 et d'Oum-el-Awamid, nous avions déjà dirigé plusieurs petites campagnes de six à huit jours vers ces vieilles terres d'Aser et de Nephtali, qui ont vu s'accomplir

de si grandes choses. Quand je lui montrai pour la première fois, de Kasyoun, au-dessus du lac Huleh, toute la région du haut Jourdain, et dans le lointain le bassin du lac de Génésareth, berceau du christia-

Snisme, elle me remercia, et me dit que je lui avais donné le prix de toute sa vie en lui montrant ces lieux. Supérieure au sentiment étroit qui fait attacher les souvenirs historiques à des objets matériels, presque toujours apocryphes, ou à des localités précises, qui

lo n'ont souvent aucun titre solide à la vénération, elle cherchait l'âme, l'idée, l'impression générale. Nos longues tournées dans ce beau pays, toujours en face de PHermon, dont les ravins seuls se distinguaient sur l'azur du ciel en lignes de neige, sont restées dans

15 notre mémoire comme des rêves d'un autre univers.

Au mois de juillet, ma femme, qui depuis le mois

de janvier était avec nous, dut nous quitter pour

d'autres devoirs. Les fouilles étaient finies, l'armée

avait évacué la Syrie. Nous restâmes seuls ensemble

20 pour veiller à l'enlèvement des objets, achever l'exploration du haut Liban et préparer pour l'automne suivant une dernière campagne à Chypre. Je déplore maintenant de mes larmes les plus amères le parti que je pris de prolonger ainsi notre séjour durant les

25 mois qui sont, en Syrie, les plus dangereux pour l'Européen. Notre dernier voyage dans le Liban la fatigua beaucoup. Nous demeurâmes trois jours à Maschnaka, au-dessus du fleuve Adonis, logés dans

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une hutte de boue. Le passage continuel des vallées froides aux rochers torrides, la mauvaise nourriture, l'obligation de coucher la nuit dans des maisons très basses où, pour ne pas étouffer, il fallait tenir tout ouvert, lui donnèrent le germe de douleurs nerveuses, 5 qui se développèrent bientôt. Au sortir des vallées profondes de Tannourin, après avoir couché au couvent de Mar-Iakoub, sur une des dents les plus abruptes de ces parages, nous entrâmes dans la région brûlante de Toula. Ce brusque contraste nous 10 accabla. Vers onze heures, au village de Helta, elle fut prise de vives souffrances. Je la fis reposer dans la pauvre case du curé; plus loin, pendant que j'allais recueillir les inscriptions, elle essaya de dormir dans un oratoire. Mais les femmes du pays 15 ne lui laissèrent pas de repos; elles venaient la voir, la toucher. Enfin nous atteignîmes Toula. Là, elle passa deux jours 'dans d'atroces douleurs. Nous étions dénués de tout secours; la grossière simplicité des habitants ajoutait à son supplice. N'ayant 20 jamais vu d'Européen, ils envahissaient la maison, et, pendant que je sortais pour mes recherches, ils la tourmentaient d'une façon insupportable. Dès qu'elle put se tenir à cheval, nous gagnâmes Amschit, où elle éprouva quelque soulagement. Mais 25 son œil gauche était atteint; la vision de cet œil était affaiblie et par moments elle souffrait d'une véritable diplopie.

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L'énorme chaleur qu'il faisait sur toute la côte, et l'état de fatigue où nous étions, me décidèrent à aller fixer notre résidence à Ghazir, point situé à une grande hauteur au-dessus de la mer, au fond de la 5 baie de Kesrouan. Nous prîmes congé de nos bonnes gens d'Amschit et de Gébeil. Le soleil baissait quand nous arrivâmes à l'embouchure du fleuve Adonis; nous nous y reposâmes. Quoique ses douleurs fussent loin d'avoir disparu, le cahne volup-

lotueux de ce bel endroit s'empara d'elle; elle eut un moment de douce gaieté. Nous montâmes au clair de lune la montagne de Ghazir; elle était très contente, et nous croyions, en quittant le rivage brûlant, laisser derrière nous les causes de souflFrances que

15 nous y avions trouvées.

Ghazir est sans contredit l'un des endroits les plus beaux du 'monde; les vallées voisines sont d'une verdure délicieuse, et la pente d'Aramoun, un peu plus haut, est le plus charmant paysage que j'aie vu

20 dans le Liban; mais la population, gâtée par le contact des familles prétendues aristocratiques du pays, n'a pas les bonnes qualités ordinaires du peuple maronite. Nous y trouvâmes une petite maison, avec une jolie treille. Là nous prîmes quelques jours

25 d'un bien doux repos. Nous avions de la neige des crevasses de la haute montagne. Nos pauvres compagnons de voyage, sa bonne jument arabe, ma jnule Sada, paissaient sous nos yeux. Pendant les

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premiers quinze jours, elle souffrit encore beaucoup; puis les douleurs s'apaisèrent, et Dieu lui montra enfin, avant de quitter cette terre, quelques jours de bonheur pur.

Ces jours m'ont laissé un inexprimable souvenir, s Les lenteurs inséparables des difficiles opérations que nous achevions en ce moment me laissaient beaucoup de loisir. Je résolus d'écrire toutes les idées qui, depuis mon séjour dans le pays de Tyr et mon voyage de Palestine, germaient dans mon lo esprit sur la vie de Jésus. En lisant l'Evangile en Galilée, la personnalité de ce grand fondateur m'était fortement apparue. Au sein du plus profond repos qu'il soit possible de concevoir, j'écrivis, avec l'Evangile et Josèphe, une Vie de Jésus, que je poussai à 15 Ghazir jusqu'au dernier voyage de Jésus à Jérusalem. Heures délicieuses et trop vite évanouies,. oh! puisse l'éternité vous ressembler! Du matin au soir, j'étais comme ivre de la pensée qui se déroulait devant moi. Je m'endormais avec elle, et le premier 20 rayon du soleil paraissant derrière la montagne me la rendait plus claire et plus vive que la veille. Henriette fut confidente jour par jour des progrès de mon ouvrage; au fur et à mesure que j'avais écrit une page, elle la copiait: *Ce livre-ci, me disait- 25 elle, je l'aimerai; d'abord, parce que nous l'aurons fait ensemble, et puis, parce qu'il me plaît.* Jamais sa pensée n'avait été si haute, Le soir^ nous nous

promenions sur notre terrasse, à la clarté des étoiles; là elle me faisait ses réflexions, pleines de tact et de profondeur, dont plusieurs ont été pour moi de vraies révélations. Sa joie était complète, et ce furent

5 là sans doute les plus doux moments de sa vie. Nqtre conununion intellectuelle et morale n'avait jamais été à un tel degré d'intimité. Elle me dit plusieurs fois que ces jours étaient son paradis. Un sentiment de douce tristesse s'y mêlait. Ses

lo douleurs n'étaient qu'assoupies, elles se réveillaient par moments, comme un avertissement fatal. Elle se plaignait alors que le sort fût pour elle si avare et lui reprît les seules heures de joie parfaite qu'il lui eût concédées.

15 Dans les premiers jours de septembre, le séjour de Ghazir me devint fort incoDMnode, par suite des nécessités de la mission, qui exigeraient ma présence à Beyrouth. Nous dîmes adieu, non sans larmes, à notre maison de Ghazir, et nous parcourûmes

20 une dernière fois cette belle route du fleuve du Chien, qui depuis un an nous avait été si familière. Quoique la chaleur fût très forte, nous passâmes encore à Beyrouth quelques bons moments. Les journées étaient accablantes, mais les nuits étaient

25 délicieuses, et, chaque soir la vue du Sannin, revêtu par le soleil couchant d'une atmosphère olympienne, était une fête pour les yeux. Les opérations de transport étaient presque achevées; il ne me restait plus

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à faire que le voyage de Chypre. Nous commencions à parler de retour; nous rêvions déjà de doux et pâles soleils, la fraîche et moite impression des automnes du Nord, ces vertes prairies des bords de l'Oise qu'à pareille époque, deux ans auparavant, 5 nous avions traversées. Elle revenait avec complaisance sur la joie d'embrasser le petit Ary et notre vieille mère. Elle avait des espèces de retours mélancoliques, où tous ses souvenirs de famille se croisaient; à ces moments, elle me parlait de notre père, 10 de son âme bonne et profonde, tendre et douce. Je ne l'ai jamais vue plus attrayante, plus élevée.

Le dimanche, 15 septembre, l'amiral Le Barbier de Tinan me fit prévenir que le Coton pouvait consacrer huit jours à de nouveaux efforts pour l'extrac- 15 tion de deux grands sarcophages de Gébeil, dont l'enlèvement avait d'abord été jugé impossible. Ma présence à Gébeil, durant ces huit jours, n'était pas nécessaire; il eût suffi que je me fusse embarqué sur le Caton pour fournir quelques indications, 20 sauf à revenir ensuite par terre à Beyrouth. Mais je savais que ces sortes de séparations lui déplaisaient. Comme elle aimait d'ailleurs beaucoup le séjour d'Amschit, je conçus un autre plan: partir tous deux par le CatoUj aller passer les huit jours à Am- 25 schit et revenir par le Caton, Nous partîmes en effet le lundi. Depuis la veille, elle était légèrement indisposée; mais la traversée lui fit du bien. Elle

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Jouit beaucoup de la vue du Liban dans toute la splendeiu- de l'été, et pendant que j'allais, avec le commandant, régler ce qui concernait l'enlèvement des sarcophages, elle se reposa fort doucement à

5 bord. Le soir, quand le soleil fut tombé, nous montâmes à Amschit. Nos bons amis, qui croyaient ne plus nous revoir, nous reçurent à bras ouverts. Elle était très contente. Après le dîner, nous passâmes uno partie de la nuit sur la terrasse de la maison de

loZakhia. Le ciel était admirable; je lui rappelai ce passage du livre de Job où le vieux patriarche se vante, comme d'im rare mérite, de n'avoir jamais porté la main à sa bouche en signe d'adoration, quand il voyait l'armée des étoiles dans sa splendeur

15 et la lime s'avancer avec majesté. Tout l'esprit des cultes antiques de la Syrie semblait ressusciter devant nous. Byblos était à nos pieds; vers le sud^ dans la région sacrée du Liban, se dessinaient les dentelures bizarres des rochers et des forêts du

20 Djébel-Mousa, où la légende plaçait la mort d'Adonis; la mer, se courbant au nord vers Botrys, semblait nous entourer de deux côtés. Ce jour fut le dernier jour pleinement heureux de ma vie; désormais, toute joie me reportera sur le passé et me rappellera

25 celle qui n'est plus là pour la partager.

Le mardi, elle fut moins bien. Cependant je n'étais pas encore inquiet; cette indisposition ne semblait rien auprès de celles que je lui avais vu

endurer. Je m'étais remis avec passion à ma Vie de Jésus; nous travaillâmes toute la journée, et le soir elle fut encore gaie sur la terrasse. Le mercredi, le mal augmenta. Je pris alors le parti de prier le chirurgien du Coton de venir la voir. Il ne me 5 laissa concevoir aucune inquiétude. Le jeudi, elle fut dans le même état. Mais ce qui nous rendit ce jour funeste, c'est que je fus frappé à mon tour. J'étais parvenu à la fin de ma mission sans maladie grave. Par une fatalité dont le souvenir me lo poursuivra toute ma vie comme un cauchemar, le seul moment où j'allais me manquer à moi-même était celui où j'aurais eu à veiller sur son agonie.

J'eus besoin, le jeudi matin, de descendre à la rade de Gébeil pour conférer avec le commandant. 15 En remontant à Amschit, je sentis que le soleil, répercuté par les rochers brûlants qui forment la colline, me saisissait. L'après-midi, j'eus un violent accès de fièvre, accompagné de fortes douleurs névralgiques. C'était au fond le même mal que celui 20 qui tuait ma pauvre sœur. Le médecin du Caion, tout habile qu'il était, ne sut pas le reconnaître. Ces fièvres pernicieuses se présentent en Syrie avec des caractères que les médecins qui ont résidé dans le pays peuvent seuls discerner. Le sulfate de 25 quinine donné à très haute dose nous eût peut-être à cette heure sauvés tous les deux. Le soir, je sentis ma tête s'échapper. J'en fis part au médecin, qui,

complètement aveuglé sur la nature de notre mal, n'y attacha pas d'importance et nous quitta. J'eus alors en une vision terrible l'appréhension de ce qui trois jours après allait devenir une affreuse réalité.

5 J'entrevis avec frisson les dangers que nous courions si nous tombions, seuls, sans connaissance, entre les mains de bonnes gens, dénués de toutes lumières, dominés par les idées les plus folles en fait de médecine. Je dis adieu à la vie avec un sentiment

lo plein d'angoisses. La perte de mes papiers, et en particulier de ma Vie de Jésus^ m'apparut conmaie certaine. Notre nuit fut affreuse; il semble cependant que celle de ma pauvre sœur fut moins mauvaise que la mienne, car je me rappelle que le

15 lendemain matin elle eut encore la force de me dire: «Toute ta nuit n'a été qu'un gémissement.»

Les journées du vendredi, du samedi et du dimanche flottent pour moi comme les branches éparses d'un rêve pénible. L'accès qui faillit m'enlever le

20 lundi suivant eut une sorte d'effet rétroactif et effaça presque totalement la mémoire des trois jours qui précédèrent. Un sort funeste voulut que le médecin nous vît à des moments de rémission et ne pût pas prévoir la crise qui se préparait. Je travaillais en-

25Core, mais j'avais conscience que je travaillais mal. J'en étais dans le récit de la Passion à l'épisode de la Cène. En relisant plus tard ces lignes, j'y trouvai un trouble étrange. Ma pensée roulait dans une

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sorte de cercle sans issue, et battait comme le bras d'une machine détraquée. Diverses autres particularités me sont restées en mémoire. J'écrivis aux sœurs de la charité de Bejrrouth pour leur demander du vin de quinquina, qu'elles seules savaient faire 5 en Syrie; mais je sentais moi-même l'incohérence de ma lettre. Il ne semble pas que nous eussions ni l'un ni l'autre un sentiment bien précis de la gravité de notre mal. Je décidai que nous partirions pour la France le jeudi suivant: *Ouî, oui, partons, lo dit-elle avec une pleine confiance. — Ohl malheiu'euse, dit-elle à un autre moment, je vois que je suis destinée à souffrir beaucoup. • Un de ces deux jours, vers le moment du soleil couchant, elle put encore aller d'une chambre à l'autre. Elle s'étendit suris le canapé du salon où je couchais et travaillais d'ordinaire. Les volets étaient ouverts, nos yeux tournés vers le Djébel-Mousa. . Elle eut à ce moment un pressentiment de sa fin, mais non pas d'une fin si prochaine. Ses yeux se mouillèrent de larmes; 20 sa figure, exténuée de souffrances, reprit un peu de couleur, et elle jeta avec moi sur sa vie passée un regard triste et doux. *Je ferai mon testament, dit-elle, tu seras mon légataire; je laisse peu de chose, quelque chose cependant; de mes épargnes 25 je veux que tu fasses un caveau de famille; il faut nous rapprocher, que nous soyons près les uns des autres. La petite Ernestine doit revenir avec nous.»

Puis elle fit un calcul dans son esprit, marqua du doigt la disposition intérieure et sembla vouloir douze places. Elle me parla en pleurant du petit Ary, de notre vieille mère. Elle m'indiqua ce que je

5 devais donner à sa nièce; elle chercha quelque chose qui pût plaire à Cornélie, et elle pensa à im petit livre italien (lies Fioretti de saint François), que M. Berthelot lui avait donné: *Je t'ai beaucoup aimé, me dit-elle ensuite; quelquefois mon affection

lot'a fait souffrir; j'ai été injuste, exclusive; mais c'est que je t'ai aimé conmaie on n'aime plus, conMne on ne doit peut-être pas aimer.» Je fondais en larmes; je lui parlai du retour; je la ramenais au petit Ary, sachant que cela l'émouvait doucement.

15 Elle abondait dans ce sens, et s'attachait aux circonstances qui la touchaient le plus. Elle rappela encore le souvenir si cher de notre père. Cet éclair fut le dernier pour nous deux. Nous étions dans l'intervalle de deux accès de fièvre pernicieuse;

20 l'accès final n'était plus qu'à quelques heures. En dehors des moments où venait le médecin, nous étions seuls, entre les mains de nos domestiques arabes et des gens du village, toutes les autres personnes de la mission étant parties ou occupées

25 ailleurs.

Je n'ai que peu de souvenirs distincts de la journée fatale du dimanche, ou pour mieux dire il a fallu que d'autres aient fait revivre ces traces pour moi

d'abord totalement oblitérées. Je continuai d'agir durant tout ce jour, mais comme un automate gardant l'impulsion qu'il a reçue. Je me rappelle encore distinctement le sentiment que j'éprouvai en voyant les paysans aller à messe; d'ordinaire, à ce monient, S quand on savait que nous y allions, on se réunissait pour nous faire fête. Le médecin vint le matin. Il fut décidé que le lendemain, avant le jour, on enverrait des matelots avec un cadre pour prendre ma sœur, et que le Caton nous ramènerait inmiédiatement lo à Beyrouth. Vers midi, je dus travailler encore, dans la chambre de ma pauvre amie, car on m'a dit que c'est là qu'on trouva mes livres et mes notes éparses à terre sur la natte où j'avais coutume de m'asseoir. Dans l'après-midi, ma sœur se trouva beaucoup plus 15 mal. J'écrivis au médecin de venir en toute hâte, lui parlant d'accidents du côté du cœur. Je n'ai aucun souvenir d'avoir écrit cette lettre et quand on me la représenta plusieurs jours après, elle ne réveilla rien en moi. Je vivais cependant encore, car Antoun, 20 notre domestique, m'a dit que je fis transporter ma sœur dans le salon qui me servait de chambre, que je l'aidai à la porter et que je restai longtemps près d 'elle. Peut-être à ce moment nous dîmes-nous adieu, et m'adressa-t-elle des paroles sacrées, que le terrible 25 coup d'épongé qui allait passer sur mon cerveau aura effacées. Antoun m'assura qu'elle n'eut à aucun "moment conscience de la mort; mais il était si peu

intelligent et savait si peu de français qu'il aura pu ne pas voir ce que nous nous serons dit Pun à l'autre. Le médecin arriva vers six heures, accompagné du commandant. Tous les deux pensèrent qu'il ne fal- 5 lait pas songer à transporter ma sœur le lendemain à Beyrouth. Par une coïncidence étrange, Taccès me prit pendant qu'ils étaient avec nous; je perdis connaissance entre les bras du commatidant. Ces deux personnes, pleines de droiture et de jugement,

lomais jusque-là trompées sur la gravité de notre état, tinrent conseil. Le médecin, se reconnaissant loyalement incapable de soigner un mal dont la marche lui échappait, demanda au commandant de revenir à Bejrrouth pour en repartir aussitôt avec de nouveaux

15 secours. Le commandant adopta cet avis. Tenant trop de compte seulement des formalités de la pratique turque, à laquelle les autres marines, même en l'absence de motifs graves, ne se soumettent pas, il ne partit que le lundi à quatre heures du matin. A

20 six heures, il était à Beyrouth, prévint l'amiral Paris, qui, avec sa rare courtoisie, lui ordonna de repartir après qu'il aurait pris le docteur Louvel, de VAlgésiras^ médecin en chef de l'escadre, et le docteur Suquet, médecin sanitaire français à Beyrouth, reconnu de

25 tout le monde pour celui des médecins français qui

a étudié le plus profondément les maladies de la Syrie.

A dix heures et demie, tous ces messieurs étaient à

Amscbit. Presque en même temps, le docteur Gail-

lardot y arrivait de son côté par terre. Depuis la veille au soir, nous étions étendus tous les deux sans connaissance, vis-à-vis Tun de l'autre, dans le grand salon de Zakhia, soignés uniquement par Antoun. La bonne famille Zakhia était rangée autour de nous 5 pleurant et nous défendant contre le curé, espèce de fou qui avait la prétention de nous soigner. On m'a assuré que ma sœur ne donna absolument aucun signe de connaissance pendant tout ce temps. Le docteur Suquet, auquel on laissa naturellement la lo direction des soins à nous donner, reconnut bientôt, hélas! qu'il était trop tard pour elle. Toute tentative pour provoquer une réaction fut inutile. Le sulfate de quinine, qui, administré à haute dose, est le remède suprême de ces crises terribles, ne put être absorbé. 15 Oh! se peut-il que quelques heures plus tôt ces soins nouveaux l'eussent sauvée! Une pensée cruelle du moins me poursuivra toujours. C'est que si nous fussions restés à Beyrouth, la crise n'eût pas sans doute été évitée, mais que, selon toutes les probabilités, 20 le docteur Suquet, appelé à temps, aurait su en triompher.

Toute la journée du lundi, ma noble et tendre amie alla s'éteignant. Elle expira le mardi 24 septembre, à trois heures du matin. Le curé maronite, 25 appelé au dernier moment, lui fit les onctions selon son rite. Il ne manqua pas près de son cadavre de larmes sincères; Mais, ô Dieu! qui m'eût dit qu'un

jour mon Henriette expirerait à deux pas de moi sans que je pusse recueillir son dernier soupir! Oui, sans le fatal évanouissement qui me prit le dimanche soir, je crois que mes baisers, le son de ma voix, 5 eussent retenu son âme quelques heures encore, assez, peut-être, pour attendre le salut. Je ne puis me persuader que la perte de la conscience fût chez elle si profonde que je ne l'eusse vaincue! Deux ou trois fois, dans les rêves de la fièvre, je me suis posé

loun doute atroce: j'ai cru l'entendre m'appeler du caveau où son corps fut déposé! La présence de médecins français au moment de sa mort écarte sans doute cette horrible supposition. Mais qu'elle ait été soignée par d'autres que par moi, que des mains

i5serviles l'aient touchée, que je n'aie pas conduit ses funérailles et attesté à la terre, par mes larmes, qu'elle fut ma sœur bien-aimée; qu'elle n'ait pas vu mon visage, si un moment son œil s'est éclairci encore pour le monde qu'elle allait quitter, voilà ce

20 qui pèsera éternellement sur moi et empoisonnera toutes mes joies. Si elle s'est vue mourir sans moi près d'elle, si elle a su que j'étais à l'agonie à ses côtés sans qu'elle ait pu me soigner, oh! c'est l'enfer au cœur que cette créature céleste a dû expirer.

as La conscience est chose si différente et de ses apparences et du souvenir qui en reste, qu'à cet égard j'ai peine parfois à être entièrement rassuré.

Moins épuisé que ma sœur, je supportai la dose

énorme de sulfate de quinine qui me fut administrée. Je repris quelque sentiment le mardi matiii, une heure à peu près avant celle où ma bien-aimée expirait. Ce qui prouve que dans la journée du dimanche et même pendant mon délire j'eus bien plus de con- S science que ne l'attestent mes souvenirs, c'est que ma première question fut pour demander conMnent allait ma sœur. «Elle est très mal», me répondit-on. Je répétais sans cesse la même question dans le demi-sommeil où j'étais. «Elle est morte», me lo répondit-on enfin. Chercher à me tromper était inutile, car on se disposait à m'enlever pour me porter à Beyrouth. Je suppliai qu'on me la laissât voir; on me le refusa absolument; on me mit sur le cadre même qui avait dû servir à la transporter. 15 J'étais dans un état de complet étourdissement; l'affreux malheur qui venait de me frapper ne se distinguait pas pour moi des hallucinations de la fièvre. Une soif horrible me dévorait. Un rêve brûlant me reportait sans cesse avec elle à Aphaca, 20 aux sources du fleuve Adonis, sous les noyers gigantesques qui sont au-dessous de la cascade. Elle était assise près de moi, sur l'herbe fraîche; je portais à ses lèvres mourantes une timbale pleine d'eau glacée; nous nous plongions tous deux dans ces 25 sources de vie, en pleurant et avec un sentiment de mélancolie pénétrante. Ce n'est que deux joiUB après que je repris une pleine conscience et que mon

malheur se présenta à moi comme une effroyable vérité.

M. Gaillardot resta à Amschit après notre départ pour veiller aux funérailles de ma pauvre amie. 5 La population du village, à laquelle elle avait inspiré beaucoup d'attachement, suivit son cercueil. Les moyens d'embaumement manquaient tout à fait; il fallut songer à un dépôt provisoire. Zakhia offrit

. pour cela le caveau de Mikhaël Tobia, situé à Tex-

lotrémité du village, près d'une jolie chapelle et à Tombre de beaux palmiers. Il demanda seulement que, quand on l'enlèverait, une inscription indiquât qu'une Française avait reposé en ce lieu. C'est là qu'elle est encore. J'hésite à la tirer de ces belles

15 montagnes où elle a passé de si doux moments, du milieu de ces bonnes gens qu'elle aimait, pour la déposer dans nos tristes cimetières, qui lui faisaient horreur. Sans doute je veux qu'elle soit un jour près de moi; mais qui peut dire en quel coin

20 du monde il reposera? Qu'elle m'attende donc sous les palmiers d'Amschit, sur la terre des mystères antiques^ près de la sainte Byblos.

Nous ignorons les rapports des grandes âmes avec

Pinfini; mais si, comme tout porte à le croire, la

25 conscience n'est qu'une communion passagère avec

l'univers, communion qui nous fait entrer plus ou

moins avant dans le seiu de Dieu^ n'est-ce pas pour

les âmes comme celle-ci que l'immortalité est faite? Si rhomme a le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de l'idéal, ce qui vit avec une pleine réalité, 5 assurément c'est cela. Ce n'est pas la matière qui est, puisqu'elle n'est pas une; ce n'est pas l'atome qui est, puisqu'il est inconscient. C'est l'âme qui est, quand elle a vraiment marqué sa trace dans l'histoire étemelle du vrai et du bien. Qui, mieux que mon lo amie, accomplit cette haute destinée? Enlevée au moment où elle atteignait la pleine maturité de sa nature, elle n'eût jamais été plus parfaite. Elle était parvenue au sommet de la vie vertueuse; ses vues sur l'univers ne seraient pas allées plus loin; 15 la mesure du dévouement et de la tendresse pour elle était comble.

Ah! ce qu'elle eût dû être, sans contredit, c'est plus heureuse. Je rêvais pour elle de petites et douces récompenses; je concevais mille chimères 20 selon ses goûts. Je la voyais vieille, respectée comme une mère, fière de moi, reposant enfin dans une paix sans mélange. Je voulais que ce bon et noble cœur, qui saigna toujours de tendresse, connût enfin une sorte de retour calme, je suis tenté 25 de dire égoïste. Dieu n'a voulu pour elle que les grands et âpres sentiers. Elle est morte presque sans récompense. L'heure où l'on recueille ce que l'on

a semé, où Ton s'assied pour se souvenir des fatigues et des douleurs passées, ne sonna pas pour elle.

La récompense, à vrai dire, elle n'y pensa jamais. Cette vue intéressée, qui gâte souvent les dévoue-

5 ments inspirés par les religions positives, en faisant croire qu'on ne pratique la vertu que pour l'usure qu'on en tire, n'entra jamais dans sa grande âme. Quand elle perdit sa foi religieuse, sa foi au devoir ne diminua pas, parce que cette foi était l'écho de

losa noblesse intérieure. La vertu n'était pas chez elle le fruit d'une théorie, mais le résultat d'un pli absolu de nature. Elle fit le bien, pour le bien et non pour son salut. Elle aima le beau et le vrai sans rien de ce calcul qui semble dire à Dieu:

15 •N'étaient ton enfer ou ton paradis, je ne t'aimerais pas.»

Mais Dieu ne laisse pas ses saints voir la corruption. O cœur où veilla sans cesse une si douce flamme d'amour; cerveau, siège d'une pensée si

20 pure; yeux charmants où la bonté rayonnait; longue et délicate main que j'ai pressée tant de fois, je frissonne d'horreur quand je songe que vous êtes en poussière. Mais tout n'est ici-bas que sjonbole et qu'image. La partie vraiment étemelle de chacun,

25 c'est le rapport qu'il a eu avec l'infini. C'est dans le souvenir de Dieu que l'homme est inmiortel. C'est là que notre Henriette, à jamais radieuse, à jamais impeccable, vit mille fois plus réellement

qu'au temps où elle luttait de ses organes débiles pour créer sa personne spirituelle, et que, jetée au sein du monde qui ne savait pas la comprendre, elle cherchait obstinément le parfait. Que son souvenir nous reste conmie un précieux argument de s ces vérités étemelles que chaque vie vertueuse contribue à démontrer. Pour moi, je n'ai jamais douté de la réalité de Tordre moral; mais je vois maintenant avec évidence que toute la logique du système de Punivers serait renversée, si de telles vies lo n'étaient que duperie et illusion.

The heavy fleures refer to pages; the light figures to lines.

1. — 21. mettre par ordre: the usual îdiom is mettre en ardre.

2» — 1. Tréguier: also the birthplace of Renan. It is a small town in the Celtic province of Brittany (Bretagne) in N.W. France.

2. — 17. émigrés bretons : chiefly from Comwall in Wales, whence they were driven by the Anglo-Saxons.

2. — 19. Noménoé: a leader of the Bretons, who fought very successf ully against the Franks for the independence of Brittany.

3. — 6. l'évêché fut supprimé. During the French Révolution, anti-clerical sentiment was SP strong that the church suffered an almost complète éclipse. Napoléon, in 1802, officially restored Catholicism.

3. — 11. des hauts murs. The rule requiring the suppression of the article after the partitive de, when an adjective immediately foUows, is not religiously observed in récent French.

4. — 3. bon avocat saint Yves : a thirteenth-century lawyer, canonized because of his dévotion to the poor. He was known as U Avocat des Pauvres.

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