‹ Ma sœur JeanneChapitre 2 sur 4 · MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE AUBER, 3, PLACE DE l'oPBRA LIBRAIRIE NOUVELLE

BOVLEVARB DES ITALIENS , 15, AU COIN DE LA RDB DE GR4MM0:<t

Droits de reproduction et de traduction réservés

Je suis un roturier. Mon père, Jean Bielsa, originaire du village de ce nom, Espagnol de race par conséquent, était pourtant naturalisé Français et domicilié à Pau, d'où il s'absentait sans cesse pour ses affaires. J'y restais avec ma mère et ma sœur Jeanne.

Mes souvenirs d'enfance sont très-vagues et comme interrompus. Nous étions pauvres, ma mère était souvent triste, on parlait peu autour de nous.

Ma mère était couturière pour le petit monde. Moi, Laurent Bielsa, je courais les rues, faisant les petits métiers qui se présentaient, ouvrant au besoin les portières des voitures, ramassant môme les bouts de

cigare pour les revendre à des industriels non patentés qui en faisaient d'excellentes cigarettes.

Ceci estdu4)lus loin que je me souvienne. Je n'étais pas habile dans Tàrt dé gagner ma vie, bien que je fusse assez actif et entreprenant; mais j'étais désintéressé et comma inaQuciant du profxL On était séduit par ma jolie figure, et puis on remarquait vite que c'était une bonne figure^ et les gens économes abusaient de la découverte pour me payer aussi peu que possible. Voilà du moins ce que disait mon père, quand par hasard il avait le temps de m'observer et de s'occuper de moi.

Insensiblement notre position changea; nous fûmes mieux Idgés/ nnriéux no^rrisi' et,»' un' bfea«- jour, on m^nvoyaài'éccrie: puis; quand j'eus dix ans; on me mit au ccriISge, et,* trois ou quati*e 'ans pitks" tard, nous menions^lé traii de petits boui^gBOis aisés, habitués à l'économie, ayant 'dés habitude 'modestes; mais ne manquant de rien «tlie'SttblsEraxrtiàucune déj^ndance pénible.

Un jour, m(nr père nous dit^ — e'fitàit lau' moment* dès vacantîes : - •

— Etffafnts; apprêtez -vous à feBre tnr^ beau voyagev Vous avez bien travaille,' on est contint de vous ( ma: sœur était en pension chez defsrcîi^euses), Yous méri^

t(^ ime réeoDdpeitôdxJa' vous emmène avee votire mèro dans la'7jiumtn$^e.sli esiteoipe que voue coanaismes^: caièeaH»pa}»qœveflft la.<YAtre/— car ma lamillô y a. véoa'dâi>:pèf>âr< eMÛiSj. — -et «[ue^voua n'avez encore vu que de lûimi^Iliesl telnpB^;auB8i que vpusuCOBnaissiez vua' pisopisétéa^ jcar. Dieu mercif nouai ne sommes pU» dasiinaHifittfeaz^ et YOtre père^ qui n'estpas un . endôrmiy & SH^ouar gaigam quelque . chose^

Cest^ la^presaière^ fois qu'il pariait ainsi; et je fus . étonné -de^YOHvt* le vissée 'de ma mère rester triste et froid, commB <si^ellë eût" troufé à blâmendaixs la joie, de. monpèreiillss^aiinaient.pourtanl l)âau0oup et ne se- querellaient Jamai&i

G'étail eB;.483Se; j'àvals^ajcurs treizeianaf je commen*> çais ràfiéoÉdrcç jer^cominfflEkçais à jobservBr. Voici ce ) que, en écoutant et en commentent <ans questionner et ssis' av^îniKair curieux, je découvris.peu à peu, à pactir.. de^eeriBxomfent-làv

Ma. màre^iquËavoctété élevée dans une famille ri'* che, était très-supérieure comme éducationà €6 beau monti^^oard' qu'elle avait épousé par amouri IlSi s'en» tendaient entoute'chosev hormis une seule, laprinci-.pale, hélas I da vie d'absences continuelles.

Pourquoi c^ absences? Il n'avait aucun vice. Il : respectait et ^chérissait sa femmd, c^ étak îé vident* U ^

V avait donc dans la nature de ses occupations et dans la rapidité de notre petite fortune un point mystérieux dont il n'avait jamais été question devant nous et que personne autour de nous ne savait. Mon père s'occupait de colportage, d'échanges de denrées, de commerce en un mot; voilà ce que l'on nous disait et ce que personne autour de nous ne contestait. Quand on lui remontrait qu'il était toujours en voyage et ne jouissait guère du bonheur de vivre en famille, il répondait :

— C'est mon devoir de faire ce sacriflce. Je me suis marié jeune et absolument pauvre. J'étais simple gardeur de moutons. Ma femme avait un petit capital que j'ai risqué dans les affaires pour le doubler et que j'espère quadrupler avec le temps et le courage. Quand j'en serai venu à bout, je ne quitterai plus mon nid, j'aurai mérité d'être heureux.

Il passait pour le meilleur et le plus honnête homme du monde, et, à son point de vue, il était certainement l'un et l'autre, mais il était trop fin et trop prudent pour n'avoir pas quelque chose à cacher. A peine fûmes-nous en route pour ce beau voyage à la montagne, que je m'en aperçus. Ilavait une foule de connaissances qui n'avaient jamais paru chez nous. Il les abordait d'un air ouvert et s'éloignait aussitôt pour leur parler bas et aVec des précautions extrêmes. Ma mère

le suivait des yeux d'un air inquiet, comme si elle eût craint qu'il ne nous quittât, et, quand il revenait à nous, elle le regardait avec un mélange singulier de reconnaissance et de reproche. Il lui prenait la main ou lui disait quelque bonne parole. Elle se résignait, et rien ne trahissait ouvertement l'espèce de lutte établie entre eux.

Le long de la route, il me questionna sur mes études. Je vis bien, à ce moment -là, qu'il savait à peine lire et écrire et qu'il avait fort peu de notions d'histoire et de législation; mais il était très-habile en fait d'arithmétique et connaissait la géographie d'une manière remarquable.

Je puis dire que je fis connaissance avec lui dans ce voyage et que je me pris d'une vive affection pour lui. Ma sœur, qui n'avait que dix ans, avait toujours eu un peu peur de ses manières brusques, de sa voix forte, de sa grosse barbe noire et de ses yeux étincelants. Quand elle le vit si bon, si tendre avec nous et si attentif auprès de notre mère, elle se mit aie chérir aussi.

Ma mère vit naître avec plaisir cette union entre nous.

— Mes enfants, nous dit-elle dans un moment où il dormait dans la voiture et où nous le regardions en

•6 ICA SŒUR JEANNE

nous demandant à demi- voix pourquoi nous Tavicms toujours craint,— aûnez-la de tout votre cœur ; c!ast un bon père qui a compris plus, qu'on ne lui a enseigné. Il a compris, par exemple, que le plus beau présent à vous faire .était de vous donner une:éducation au-dessua de cella qu'il a re$ue,.etrau6uniaacrifica'ne lui a coûté pour cela. Travaillez, .donc . toujours de rvotre mieux pour Peu: resiercier.

— C'rest bien parlé, petàie femmô,.ditrmo]ï père» <pii s'était éveillé 'et qui léooutait, mais il faut que les Pliants t'edmant leneore {ûus que moi, car ic'est toi qui m'as fait ^oooipreiKb'e mon davoir^nJerecûnnais à présent que tu avais raison. Je sais ce qu'il :encoâite pour gagnersavie^ quand on;esl;ignetsantyret;OQmme mon état.^t pénible^ .chanceux...

— Cest bien; c'est bien, dit ma mère enl'iiitecrompant.

Et ^e parla d'autre* chose.

Le butide notre nroj^age létait le village de Xuz dans les- Pyrénées.' NousT y passâmes lamait, et le tendemain de grand matin, nous montàmesA la propriété que mon ^ père avait tacquîse âunia ;croapa:du.2nont Bergonz. C'était un riant pâturage, bien planté,. avec I unegentille maison quiservait d'auberge aux prome- «leurs établis Douvlflv saison, aux bainarde Saint^^Sau-

MA SŒUR JSANNB 7

Teur eti aux touristes mstallés à Luz.Il avait un joli jardin, un. domestique, et 4leux belles vaches. On venait déjeuner ou. goûter chez lui :il nous dit qu'il gagDâit là ^beaucoup, d'argent, qu'il en guignerait davan- ^e m noas vomUons l'aider à. bien recevoir et à bien

Iraitec la clieai^, et qufiliftn gagnerait toujours plus,

;. parce que lesusaux étaient d^ plus ea plus fréquentées. En im mot, ce: petit étabUssement^^aiit, selon lui, un ax»Bieâ3éniei0c.

Ma mère eut l'air de le croire» et en effet il nous vint ibeattcmipâe^okonde, des gens riches qui payaient très* cher une tassô de lait ou une omelette, .et , qui ne juarchandaîent peint.

Nous..noas .mîmes de grand ecaur à la besogne.

Ma mère faisait la cuisine, «ma . <&œur . s'occupait

du kitage; moi,, je courts de>U)usi côtés, pour, l'ap-

; provisionnemant. J^'aliais acheter .des truites, du

gibier, des œufs, des fruits. Il fiiHait aller assez loin,

la moi^gne fie. suffisait pas à la. consommation faite

par ces étrangers. Cette via active au milieu d'un pays

vSpl^odide me passioaiaait. Sn bien .peu de temps, je

.devins aussi solide, aussi leste, .aussi hardi que si

j'eusse été élevé en montagnard^La saison des bains

finissait avec mes vacances. Mon père nous ramana

r:à Pau et ; repartitp^LL de temps apràsi pour B^yonnei

OU pour toute autre deslioation inconnue, car il donnait rarement de ses nouvelles, et nous passions souvent deux et trois mois sans savoir où il était.

L'année suivante, ma mère et ma sœur retournèrent avec lui à Tauberge de la vallée de Luz dès le milieu de l'été; j'allai les rejoindre aussitôt que mes vacances furent ouvertes, et je passai encore là deux mois d'ivresse et de fiévreuse activité.

— Le beau montagnard! disait tout bas mon père à sa femme. Quel dommage. ••

— Tais-toi, mon grand diable, répondait-elle, souviens-toi de ta parole.

— C'est parce que je m'en souviens, reprenait-il, que je regrette quelquefois de faire de mon fils un bourgeois et non un homme!

De semblables paroles que je saisis plusieurs fois au passage me donnèrent à réfléchir. Un bourgeois n'était-il point un homme?

— D'où vient alors, pensais-je, que ma mère me condamne à cette infériorité?

Je continuais pourtant à m'instruire, non plus tant par point d'honneur que parce que j'avais goût à l'étude. L'histoire surtout m'intéressait. Le grec et le latin ne me passionnaient pas, mais Textrôme facilité et la prodigieuse mémoire dont j'étais doué me oer-

mettaient d'être toujours sans effort un des premiers de ma classe.

Seulement j'oubliais toute préoccupation intellectuelle dès que je mettais le pied dans la montagne, l'homme physique prenait alors le dessus. L'amour de la locomotion et des aventures s'emparait de aH)i ; je quittais nos riantes collines pour m'enfoncer et m'élever dans le3 sites les plus sauvages et les plus périlleux. Je suivais les chasseurs d'ours et d'izards; dans ce teipps-là, le gros gibier abondait encore. Je m'associais aux guides qui conduisaient les naturalistes à la brèche de Roland, au Mont-Perdu, au tour Mallet, aux cirques du Marboré et deTroumouse, aux Monts-Maudits, etc. Je pris ainsi le goût des sciences naturelles, et, de retour à Pau, je les étudiai avec ardeur.

Mon père non-seulement me laissait libre de courir la montagne, mais encore il me protégeait contre les doux reproches de ma mère, qui s'inquiétait de mes longues excursions et craignait que je ne perdisse le goût de l'étude dans ce développement d'activité physique.

Mes promesses la rassuraient, et je tenais parole.

Chaque année, j'avais plusieurs prix. Mes camarades,

qui me voyaient beaucoup lire en dehors du pro-

10 MA SŒUR JBAVVB

gramme de ses élodes, étaient im peu jakmx de la facilité avec laquelle je les rattrapais quand le momml des examens approchait. Ils me pardonnaient à cause de mon bon caractère. J'étais fort comme un taureau et doux comme un montODy disaient-ils.. Étais-je ainsi en effet, et sois-je réellement ainsi ? Je ne Fai jamais su. Ma personnaiité ne s'est jamais Ibnimlée à mes propres yeux que comme une question d'atavisme un peu fatale et inconsciente. Je tenais du sang paternel la force physique, la roi^mice dans le danger, Tamour de la lutte ; je tenais de ma mère ou de ses aïeux protestants le sérieux des manières, la* réflexion et la rigidité de conscience. Je me suis si rarement trouvé en désaccord ayec moi-même, que je n'ai eu jGiucun mérite à bien agir 'dans -les circonstances difficiles.

J'arrivai à l'âge de seize ans sans prendre aucun souci de mon avenir. Evidemment les affaires de mon père prospéraient, car notre aisance augmentait toujours, et j'entendais parier de dnquante mille francs de dot pour ma sœur et d'autant /paur; moi dans .un avenir plus ou moins rapproché. On) paolaitiaussi de m'envoyer étudier la médecine à Mon ipelBer quand j'aurais fini mon temps* au collège. Md .scnor, qui travaillait avec persévérance et qui .était, itrèsi-fâeuse, avait ridée de se consaorep à réduoaltonrde&.filles, et

MA SiBUR JEANNE 11

songeait. à, prradre .ses.â^rés en attendant son diplôme. EUeae voulait point entendre parler de maidage, disant qu'elle. ne comptait point «n courir les • risquas. Mon père traitait <îette idée de fantaisie d'en- :&nt^xna. mère la combattait avec douceur, mais, avec .un&eentaineiristesse.qui m'intriguait.

J'eus le mot de l'énigme qui nous enveloppait fanziée 18S8, pédant .niotre station annuelle dans la

montagne.

J'étais farti le matin pcHir une de mes: grandes excursions et' ne devais revenir que le lendemain soir ; mais, les brouillards ayant envahi la région que je devais exfdofer avec quelques <;amarades, nous revînmes sur nos pas le jour même et je rentrai chez nous assez tard. Tout le monde pamissait couché : ne voulant pas réveiller ma mère, qui avait le sommteil léger et qui était très-matinale, je me glissai à ma chambre et dans mon lit sans faire le moindre bruit.

J'étais fatigué, j'allais m'endormir quand j'entendis que mes parents causaient dans la^salle à manger, tout près de la cloison, qui ma séparait d'eux. J'écAutai, et j'avoue que ce n'était pas la première fois» Je me m'en fusais point de scrupule. Je m'étais persuadé depuislongtempsqueje devais surprendre lefur secret, que ce secret, qui était mien par la forée des choses^

12 SiA SŒUR JEANNE

puisque j'en porterais un jour la responsabilité, devait devenir mien parTefTetde ma volonté. On me trouvait trop jeune pour qu'il me fût confié, je me sentais assez homme pour en accepter toutes les conséquences et pour mettre un terme, par ma décision, au désaccord douloureux qui régnait entre deux époux si tendrement unis d'ailleurs.

J'écoutai donc. Ils ne me savaient pas là ; ils allaient parler sans détour et sans réticence. La chambre de ma sœur était plus loin; le domestique couchait en bas. Ils n'avaient à se méfier de rien ; et cependant par habitude ils parlaient à demi-voix, mais peu à peu, en discutant, ils s'oublièrent, et j'entendis fort bien.

— Le marier I disait ma mère, est-tu fou ? Il faudra songer à cela dans dix ans.

— Dans cinq ou six ans I répondait mon père. Je n'avais pas vingt et un ans quand je t'ai épousée.

— Aussi 1

— Aussi j'étais trop jeune, tu veux dire? J'ai fait des bêtises; j'ai compromis ta dot ! C'est ta faute, ma chérie : tu voulais que jo fisse le commerce régulier. Il n'y avait là, pour un ignorant comme moi, que de l'eau à boire. Aussi en ai-je bu t mais j'y ai mis du vin plus tard, et la faute est diablement réparée.

— Ne parlons pas de cela. C'est malgré moi, j'en prends Dieu à témoin;... mais n'en parlons pas.

— N'en parlons pas, je veux bien, pourvu que tu m'aimes comme je suis; mais écoute donc mon idée I Antonio Ferez a au moins trois cent mille réaux tant en argent qu'en marchandise, et la Manuela est fille unique, la plus belle fille des Espagnes, comme dit la chanson. Je suis sûr que le père serait content d'avoir un gendre médecin. Çaflatte toujours des gens comme

nous.

— ...Comme nous? C'est donc unhomme commetoi?

— Oui, c'est un de nos meilleurs associés, un homme de fer et de feu !

— En ce cas, je ne veux pas de sa fille pour mon fils, fût-elle aussi belle que tu le dis. Quel âge a-t-elle donc ?

— Quinze ans.

— C'est trop.

— Pourquoi trop? N'as-tu pas deux ans de plus que moi ? En es-tu plus laide, moins aimable et moins aimée?

— Tais-toi, serpent noir; si cette fille a tes îdées^ celles de son père par conséquent...

— Cette fille n'a point d'idées. Elle ne sait rien. Elle est comme notre fille.

' 14 MA SŒUH JBAHHB

— OÙ donc est^lle ?

— Au couvent; elle n'a point de ]nère.£!he est éle- Yée en flUe de bien et en bonne catholiqne>

— Ahl lu sais...

— Je Bais que ce. n'est pas là ua.bon point selon toi, madame la^huguenoie. Moi, la religion, £a m'est égaL

— Malheureusement I

— Peut-être. Je penserai. à. cela plus tard, tu me convertiras ; mais il faut bien que cette fille soit élevée dans la religion de son pays et de sa famille, et je te dis qu'elle est bien élevée, une vraie demoiselle. Tous les écoliers et messieurs de Pampelune en sont fous. <2uaDd elle va à l'église avec ses compagnes, elle a de la pûine à pasflenà.travers les œillades et les soupirs de cette belle jeunesse. Figure-toi une taille fine, souple comme la couleuvre, des yeux bleus avec des cils noirs, une chevelure, des dents, un air...

— .Bien, bien, on dicait que tu en es amoureux I — Je le serais^ si je ne l'étais. d'une autre, la seule que j'aie aimée, la seule que j'aimerai jamais. • — Flatteur I où veuxrtu .en venir? tu ne comptes pas marier ton fils à seize^ans, et si tu crois que cette belle Manuela attendra qu'il ait âge d'homme...

— Elle attendrait fort bien si elle l'aimait, et elle

MA StEUR JSANBTE (5

'Taimerait si elle le voyait, car il n'a plus raird'uneafant, et, sans nous vanter, il est aiasi i)eaa qu!£lle est belle.

— Ah 1 voilà le fond de la chose, tu «eux les présen- * ter Tun à l'autre !

, — CkHnme deux .fiancés, pourquoi non? Le père y consentirait, je le sais, et môme nous avons pris rendez-vous...

— Je ne veux pas! s'écria vivementma mère.

— Mais songe donc...

— J'y ai songé I Jamais mes enfants ne feront alliance avec des gens de ce métier-là.

— Allons, allons, méchante ) ne méprisez pas tant votre mari et la fortune qu'il vous a donnée. Yos enfants auront beau faire, ils ne se" marieront pas aisément selon vos idées. La chose aura beau être tenue secrète, un jour viendra où on ira aux informations minutieuses, et les gens à préjugés comme vous diront que la source de notre aisance est impure. Vous recevrez qitBlque affront po^ur «wroir visé tr<)p haut, et nos enfants n'auront de tout cela que diagrin et humiliation, tandis qu'en restant cbns leurmilioujotatureL.. Voyons, je ne te parle pas d'envoyer, notre Laurent dans la montagne *pour faire le coup de fusil, contre

^ les douaniers et pour passer -la ^contrebsKÎde.dans.tdes

endroits où on tombe quelquefois avec elle. Non! qu'il soit bourgeois, qu'il soit médecin comme la Ma^ nuelita est bourgeoise et demoiselle, c'est convenu^ c'est fait ; mais qu'ils n'aient pas à se reprocher l'im à l'autre la source de leur fortune et la condition de leurs parents, voilà qui serait sage et dans leunntérêt bien entendu.

Ma mère parut ébranlée, mais rien ne put la faire consentir à l'entrevue projetée par mon père; elle remit d'en reparler à l'année suivante, et il dut promettre d'attendre jusque-là. Je le tenais enfin, ce fatal secret! Mon père était contrebandier, c'était là son commerce et son industrie. J'avoue que d'abord je ne ressentis qu'une sorte de soulagement qui ressemblait à de la joie. D'après les commencements de la conversation, j'avais frémi qu'il ne fût quelque chose de pis, et, quand cette crainte fut dissipée, je trouvai ma mère trop sévère pour lui.

En y réfléchissant mieux, je compris ses angoisses et ses scrupules : elle était assez instruite pour sentir que tout commerce frauduleux est un attentat social, et, moi, j'en avais assez appris sur le mécanisme des sociétés pour comprendre qu'on n'échappe à aucune loi sans porter atteinte à tout l'équilibre de la législation ; mais dans l'espèce, comme eût dit un avocat, je

ne pouvais pas en vouloirà mon père de n'a voir jamais creusé une notion qu'on ne lui avait point donnée dès l'enfance, car il ïtait contrebandier de père en fils comme la plupart des habitants des frontières. C*est bien une manière de banditisme, car on ne s'y fait pas faute de descendre les douaniers qui vous serrent de trop près, et cette chasse au bon marché des denrées . dégénère facilement en une chasse à l'homme des plus meurtrières. Sans doute il y avait longtemps que mon père ne courait plus en personne ces aventures; mais il les faisait courir aux autres, étant devenu, comme la fin de son entretien avec ma mère me le révéla, un des chefs dirigeants d'une sorte d'armée occulte composée de gens de toute espèce, la plupart plus curieux de flibusterie que devrai travail, et quelques-uns bons à pendre.

En somme, la contrebande, malgré l'encouragement qu'elle reçoit dans toutes les classes, sans que personne se fasse scrupule d'en profiter, est une plaie

économique et sociale. Je le savais, il fallait me résigner à sentir en moi quelque chose de taré, et à re* garder le bien-être dont je jouissais, à commencer par la bonne éducation dont je recueillais le bienfait, comme une sorte de vol commis non-seulement sur l'État, mais sur le commerce loyal de mes concitoyens.

«18 .HA SŒUR JEANINE

Que faire dans une pareille situation? Supplier mon père de rentrer dans la bonne voie? Je ne me sentis pas le courage de le prendre avec lui sur ce ton-là ;

.là où ma mère, avec toute sa persévérance, avait échoué, je ne réussirais certainement qu'à amener des déchirements plus profoiuls. Me prononcer sévèrement à l'occasion contre ce genre d'industrie sans avoir l'air de soupçonner que mon père y fût engagé, voilà peutrétre ce. que ja pourrais tenter quelque jour,

: plus tard, £|uan4 j!auraiSr acquis le.drxût de parler en homme.

Tout ea m'arràtont à cette conclusion, . j'essayai de me calmer ;.mai$ je. l'BSsaj^i en vâin. Uiie ajutre agitation bien plus vive s'était, emparée de moi. Je a'avais

Jamais osé regarder ^une famiBe. > J'étais un innocent très-chaste, quoique très-émuà la moindre. occasion, et voilà qu'on parlait de inettre dans mes bras la plus belle crédiure du monde, une fille de quinze ans, capable de m'aimer dès le lendemain, si elle venait à me voir. Quoi, déjà? Je pouvais être Âimé^ moi, tknide écolier, par une créature merveilleuse, qui tournait la tète à toute une population? Ja n'y croyais pas,câla

.^me faisait l'effet d'un conte de fées ;. mais quelle, enîvrante illusion, et le moyen de la repousser? J'avoue que je ne songeai guère à lui. faire un icnsoe

d'èlre fille de coBtrebandier, et que les réflexions de mon père à cet égard me parurent sages et sans réplique. Oui certes, je devais rechercher cette alliance pour mieux ensevelir dans les liens de la com^^licité la tache commune, cette tache qui pouvait m'ôtre reprochée un jour dans un monde plus élevé. Ma mère avait tort, selon moi, de "s'opposer à cette prochaine entrevue, dont la pensée faisait battre mon cœur comme s'il eût voulu s'échapper de ma poitrine.

Je tâchai de paraître calme le lendemain; je fis comQie si je n'avais rien entendu; mais je devins rêveur et bizarre, tantôt sombre, tantôt fou de gaîté. Je n'avais plus ni appétit ni sommeil; j'étais amoureux, amoureux fou d'un fantôme, d'un être que je ne devais peut-être jamais voir, car combien de choses pouvaient se passer avant que mon père revînt à ce projet, et que ma mère ne le combattît plus I

J'eus l'idée de leur en parler, mais il eût fallu avouer que je savais tout le reste, et d'ailleurs mon amour me frappait d'une timidité invincible. C'était comme une confusion poignante au milieu d'une ivresse délicieuse.

Je rentrai au collège, espérant que l'étude me délivrerait de ce tourment ou me ferait prendre patience jusqu'à l'année suivante. Il n'en fut rien. Je travaillai

KA SŒUR JBAMNB 21

fort mal cet hiver-là. Ma mère le sut et m'en fit des reproches plus sévères que je ne la croyais capable (L'en faire. Mon père vint aux fêtes de Pâques: j'avais espéré qu'il serait plus indulgent ; il fut plus sévère encore et me déclara que, si je n'avais point de prix, je n'irais pas à la montagne. Je fus si effrayé de cette menace, que je rattrapai le temps perdu, et que j'obtins les distinctions accoutumées.

Dès que nous fûmes à la montagne, j'essayai par tous les moyens de savoir si mon père songeait enco're à mes fiançailles. J'avais dix-sept ans; n'étais-je point en âge? — Mais le projet semblait oublié. Un jour, il fut question de mariage à propos de ma sœur, qui continuait à dire en toute occasion qu'elle voulait se faire religieuse ou tout au moins dame institutrice. Je saisis cette occasion aux cheveux pour dire bien haut et d'un ton très-décidé qu'elle avait tort et que, tout au contraire d'elle, je souhaitais vivement me marier jeune. En ce moment, je surpris un regard de mon père à ma mère, comme s'il lui eût dit : « Tu vois bien que mon idée était bonne, » mais elle ne répondit qu'à moi.

— Tu es dans le faux aussi bien que Jeanne, ditelle. Il faut se marier certainement, mais savoir ce que l'on fait. Vous êtes doux enfants; elle est trop

îeunepom^dinB non» tu es. trop jeimd pour diifei.oui^i

J'insistai^ mais.itrèsrmaladr0itementr6t avac uu^t rougeur que je se pus cacher.

— Ëbbiea, meditmon père qtiim'obsaFvdt^.pecmi9^ rait-on pas^qu'il est déjàamourBux?

J'allais dire ou^ taatf étaislas-dediëstmulep.; mais,: si^ je 'disais oui, coiQmB- on ne croirait jaflrais que ja. pouvais ôtre amoureux -d'une personna que' Je n'avaisi point vue, mon père npe^jiig^ddt'foti et renoncerait à me la faire^oir» — Je neisais ceque' j'allais^répondre,; mais le osotd'amour a^ait Mt /rougir aussi^ina scBiir,i; et même il y savait dans-son reganrd rigide- une sorte, dlndignation.^ Ma mère nouse imposa siiBnee,. et je . retombai dangurincoBsiu de ma^destitiée; ^

Le soir de ceîjour-là, jome- tmuvaîiieuLàu jantinv^ sur un banc^ ma sœur auprès» de.moi. Je regardaislesp^ étoiles* et ne eongeals pointa elle; elle ubj disait rîen et ne pai«iflJsait:patnisonger à moi: ma^iSOBuravait: alors XveizQiiàmSi Elle était grande et mince, pâle et blonde, extifftmemeBt dâicate et jolie;. Mie n'avait, aucun traJtile ressemi>Mnu;e avec mes parents et moi, qui étions tous trois bruns, assez colorés et taillés en force. Son caractère n'avait pas de rapports non plus avec celui de mon père, ni javee le mien^ Tous, ses > goûts différaient des nôtres, au- point qu'ion i eût diit<

qu'elle y'iialtadtidtthi'afféctatloitiLBito notait de commun afBQ) notée mto^qm leisérxeœcast Icuboaté; ums

elles, puisque ayant étéélà^eipar eette asiate proies* tante, elle avaiicbèîsivdi8iâN)n;la rriigÈQA^Gatlioliqtte dès son jeuse âge* Iiy'^aTait'€eptainefli0SÉ.:Iàqaelque chose <%de.9 singulier;: Selon^la l(|giqu0( d66i choses, nos-parealsiétaat â'ég)i809diSéreat88 etm^* voulant^ pas empiéter sur leâ.droit&i'nn da d'autre, j'éuBsa dû^i ai^mrteBÎr àfJaocoiiainiBO» der*nM>iiF.pàBej ma soBur eâjLdûfiuirnenrallÊiëasat ni0QB.,Ii6<eQaQitrai]!aaT^t eu lieu; j'étais protestant sans avoir demandé à Tôtre,. GommAisya yocatioi^ider Jeanne pour le tcatkilieisme eût été tellement déciâéd^ que 6io&$)a«eata; eussent dù> échangepilaiir dDûl arespftotif :

Je n^aTaÉB pointisesanssair; dé la{> momèfe dont ies^ choses s'étatenl. passées,, maisi enicce^^nMonent j y songeais, panser qua t(mtes m^ pensées r sa reportaient sur MamuAsiiPé9ez;LiJ&)m& disais quet cette jeune fille, élevée au couvent, me repousserait peutsètre à causai damonAéfiésie^ etrq«fl»\pe«t*ètr« c'était là robstacle dè^nt leqiœttaïQaiifwre s'étaitjacrèfeé^:

Je ne pnS' oBBLtemnde questionner Jeanne* — Explique-moi donc, lui dis-je^i comment il se> f ail que noiKëne^'Soyons pas de la m^âïe: relif^on I

Elle tressaillit comme si je l'eusse réveillée.

— Mais... je ne sais pas, répondit-elle; cela vient sans doute de ce que nous avons été baptisés chacun dans la religion que nous suivons.

— Tu as donc été baptisée catholique ?

— Certainement. Tu ne t'en souviens pas ?

— Ma foi non; j'étais trop jeune, je n'avais que trois ans quand tu es née, et tu t'en souviens encore bien moins. Comment le sais-tu ?

— Parce qu'on ne m'a pas rebaptisée au couvent.

— Le baptême protestant ne vaut donc rien selon toi ?

— Il est détestable ; si tu avais un peu de cœur et de raison, tu te ferais catholique.

— Moi ? non certes ! Il est peut-être malheureux . pour moi (je songeais à Manuela) qu'il y ait cette dif- • férence entre nous. Si c'était à refaire... peut-être...

— C'est toujours à refaire quand on veut. Maman ne dirait pas non si papa l'exigeait, et tu devrais en parler à papa.

— Papa n'exigera jamais rien de maman, et d'ailleurs il est trop tard. J'ai trop compris la supériorité de ma communion pour ne pas regarder un changement comme impossible et coupable.

Là-dessus s'éleva entre ma sœur et moi une vive

MA SŒUR JEANNB 25

discussion religieuse dont je ferai grâce au lecteur, car certainement aucun de nous ne sut donner les bonnes raisons qui eussent pu servir sa cause. Nous n'en fûmes que plus passionnés, comme il arrive toujours quand on a tort de part et d'autre. Je reprochai à Jeanne de ne pas aimer sa mère autant qu'elle le devrait, puisqu'elle acceptait une croyance selon laquelle cette bonne et tendre mère, modèle de courage et de vertu, devait être damnée dans l'éternité.

Alors se passa un fait étrange et dont je ne devais avoir l'explication que bien longtemps plus tard. Ma sœur irritée se leva et me répondit :

— Tais-toi I tune sais pas de quoi tu parles, tu es un ignorant, un aveugle et un sourd ; tu ne sais rien au monde, puisque tu t'imagines que je suis la fille de ta mère !

— Que veux-tu dire? m'écriai-je stupéfait. Estce ta religion fanatique qui t'apprend à renier les

tiens?

-r- Non, non, répondit- elle, je ne renie pas mon père, et je l'aime parce qu'il est mon père. J'aime aussi maman parce qu'elle est bonne, parce qu'elle ne me détourne pas de ma religion, parce qu'elle est aussi tendre pour moi que si je lui appartenais ; mais je n'ai pas à lui sacrifier le repos de ma conscience,^

26 MA SŒU& JEANNE .

et l'espoir de mon salut, étemel- : elle n'est pas:. ma mère I •

^Mais ee que tu dis là e^. imppssibla^«.. c'est extrayagant, c'est inouï i

— <]îe.qiii est inouï,, c^st que tu ne le saches pas* .

— fliaut que ce soit un grand secretj puisqu'on l'a si bien caché ! Comment donc Je^saurais-tu^ toi, sixela était I

— Il n'y a paa^onftempsqufrje Je sais.

— 'Commen t ? voyons/! explique -toi.

— J'ai entendu mon père et maman . qui: disaieBt >: a Sa mère est morte en lui donnait la. vie. — EHe» tient de<sa>n]^re une santé idética^et -r-^ Si eUe ne veut pas se mariiei^ eta bienf ib&nuls&'l^ ^.

— Tu a& rêvé icelai .

— Non, non, je ne l'ai pas rêvé, cela est.

Onnous^appela poursouper, et,^n voyanlaveoquelle

tendresse soutenue et sans, efforts, ma mère tmitaiti'. Jeanne, je crus avoir rêvé moi-même. J'étais bien, plus surpris qu'elle, car si elle disait vrai^il y avaiUà des circonstances extraordinaires :qui ne. la frappaient * pas comme moi.' Chaste enfant, elle ne se: disait paa^t* que,' mon père étant marié lors de sa naissance, elle. r. napouvait être qu'une bâtarde, ua.enfaat6flms nom ^^ et sao^iamilla. avouable^ Mon. père. était don&cour/

MA SŒUR JKANNE 27

pable d^lidâiitéy et marnée était donc d'une générosité siddlime ?

. Je ûs id'inutîies efforts pour, me rappeler les cir;

'instances de JanaisfiUffica de Jeanne. J'étais si préoc-

€upé$ que jeiuieipus m'eçipè^er de demander à ma

t)ffîère si Jeaime élaitmée.à Pau.

— Non, répondit-ûQe^ eUe est née à. Boideaux. — -EBk^Ê&qnq j'jjâlaiB^dans ca^tempsrlàymoi?

— i Ta^y-ié^, .tuioia^peux tSen .souwwîir; mais je K^rois qu'Uri^ temps de<fia coueber.

Elle asrait l^haMltide;deL ooupec court à kmtes les qu^&tions. Je^retombaidansla nuit«Mon enfSftnee ayait donc été aaiirQnaéede.m}?stàres?.Mais ivon, Jeaime, avec^a^léybtianr^exallée, deyait lêtre sujette aux balkidnaliona^ Je ne: youbis pas la, questionner davan- : tage, mads jien restai .^^ste let . inquiet. Jeanne était après ma mère l'être que j'avais le pluaaimé« Si l'impéluo'sitéiiiiibérentô &.moniâexe rm.'ayait souvent .em- •porté loin d'eUcy^i L'amour de l'étude avait pris une

V grande piiœe dB&&jQia' inp, je. n'en airaia pas. moins un :grand iondside ^endressc^'pe^rda petite; compagne de

^imes^pveoâftrsi jeux.jQe cpie.Boas .seuls. souvenirs bien précis me retraçaient, c'est l'âge où.ma jmère, me

^voyasit^^882^&r^fpofir<$)®cl6r,cette.6n£ant^ jn'aicait dit

aeiiDlatiffîifttlanitidansâsies bsas :

— Prends bien garde, aie plus de soin d'elle que de toimême. C'est ta sœur; la sœur I quelque chose de plus 4)récieuxque tout et que tu dois défendre comme ta vie.

J'avais pris cela fort au sérieux comme tout ce que ma mère me disait, et puis j'étais fier d'avoir à p^ omener cette petite si jolie, si propre et déjà si confiante en moi. Je la protégeais si bien, que ma mère me la laissait emporter dans la campagne pour cueillir des fleurs, et nous en ramassions tant, que je rapportais Jeanne, sur mon dos ou dans sa petite voiture, littéralement enfouie dans une gerbe de fleurs et de verdure d'où sortait seulement sa jolie tête blonde. Un jour, un peintre nous ayant rencontrés, nous arrêta pour nous prier de lui laisser prendre un croquis de nous et de nos attributs. Quand il eut fini, il voulut embrasser Jeanne, et je m'y opposai avec une dignité qui le fit beaucoup rire.

Plus tard, je voulus être son professeur. C'est moi qui lui appris à lire et qui en vins à bout très-vite sans lui coûter une seule larme. Dans le pays, jusqu'au moment où j'entrai au collège, nous étions inséparables, et les bonnes femmes érudites nous appelaient Paul et Virginie.

Depuis le collège, nous étions moins intimes, mais je ne la chérissais pas moins. Il me sembla donc cruel

qu elle voulût se persuader une chose impossible pour se dispenser d'être ma cœur et de m'aimer comme je l'aimaiSo

Peu à peu pourtant ce rêve parut s'effacer de nos esprits; mais ce quine s'effaça pas de môme, ce fut mon amour fantastique pour l'inconnue Manuela. •Voyant qu'il n'en était plus questionne me laissai aller à un projet romanesque que j'avais déjà formé l'année précédente. Je résolus d'aller secrètement à Pampelune pour tâcher d'apercevoir cette merveille de beauté. Je calculais déjà le nombre de jours nécessaires à ce voyage et cherchais le prétexte que je donnerais à mon absence, lorsqu'^une circonstance inattendue vint rendre l'escapade beaucoup plus facile. Mon père posa, un beau matin, une lettre.sur la table en me chargeant de la porter à la poste. En jetant les yeux sur l'adresse, je me sentis transir et brûler. Il y avait sur cette adresse : « A don Antonio Perez, à Panticosa, en Navarre. » J'eus la soudaine malice de relire tout haut, afin d'attirer l'attention de ma mère, qui était occupée au bout de la cuisine. Elle tourna la tête et dit à mon père :

— Il demeure donc là, ce Perez ?

— Oui, répondit mon père, c'est son pays, il y est à

présent avec la petite.

Puis il s'approcha d'elle et lui dit quelques mots tout bas. Elle ne répondit qu'en levant les épaules et secouant la tête avec une expression de refus bien accusée.

Je portai la lettré à la poste ;* mais, au moment de la mettre dans la boite, je la retins dans ma main et la glissai dans ma poche. En partant suf-le^champ,*je pouvais la remettre»moi-même à Antonio Ferez aussi vite, plus vite peut-être que le courrier.

J'étais trop ému de ma soudaine résolution pour rentrer chez;. moi, je me serais trahi. Je pris tout de suite à travers la montagne, et gagnaiune cabane dont le berger était mon ami. Je le priai de courir chez nous aussitôt que le soleil baisserait, et d'annoncer que je ne rentrerais pas le soir, des chasseurs m'ayant fait dire qu'ils m*attendaient dans le val d'Ossoue. Je pris là un peu de pain et de lait, et suivis la direction d'Ossoue pendant quelque temps ; mais, dès que le berger m'eut perdu de vue, je m'enfonçai dans une gorgé latérale, résolu à gagner à vol d'oiseau la frontière.

n ftiHait la grande connaissance que j'avais des localités et l'habitude de franchir les passages les plus périlleux pour traverser ainsi tous les obstacles. C'était mon goût. J'avais mainte fois passé dans des endroits où personne n'avait songé à pénétrer. J -arrivai à la

frontière à la nuit. Je descendis au ]»reQaier gtte espa^ gDol, une pauvre cabane, où je dormis jusqu'à la première aube. Bé ce côté-là, -je ne connaissais plus le pays, mais je parlais facilement le patois semi-espagnol de cette région, et, à travers de nouveaux défilés de montagnes, non moins âpres que eeux du versant français, j'arrivai à Panticosa vers le milieu du jour.

C'était alors un village de cabanes misérables et dégradées, abrité par des noyers magnifique^. Cette pauvreté d'aspect me donna du'COOTage» On se présente avec plus d'aplomb dans une chaumière que dans un palais. Je demandai la maison d'Antonio Ferez; on me montra au revers de la colline une petite construction en bon état, la «eule du village, et j'y fus rendu en un instant.

Je troavai le patron àlaWe, servi par uneirèsHbelle fille qui ne pouvait être que^ la sienne, et je faillis m'évanouir; mais le regard attentif et méfiant d'Antonio me donna la force de lutter coïrtre rémetion* Je présentai ma lettre, Antonio Touvrit et la hit ^oomme un homme qiii déchiffre péniblement l'écriture. La belle fille qui le servait me conlempiait avec 4ant de s:\ng-froid et de hardiesse, que j'eusse perdu eowtei^irree^ si je n'eusse prisle parti de me teumer de ma-

32 MA SŒUR JBANNB

nière à ne pas renconirer ses yeux. Je proQloi de ce moment de trêve pour examiner son père.

C'était un homme trapu, d'une carrure athlétique, ayant les cheveux crépus, de beaux traits, la barbe grisonnante, le teint bronzé, et, je dois l'avouer, une expression de ruse et de férocité qui sentait le brigand plus que le contrebandier. Il me fut antipathique jusqu'à la répugnance, et je regardai sa fille, sans trouble cette fois, résolu à la fuv* et à l'oublier, si elle lui ressemblait.

Elle ne lui ressemblait pas, elle était pire ; elle avait, à travers sa beauté bien réelle, l'expression d'une naïve impudence. De plus elle était d'une malpropreté iosigne.

Guéri de ma passion comme par enchantement, honteux, mais délivré de toute angoisse, j'attendis que mon hôte eût fini sa lecture et me sentis plus que ja* mais décidé à ne pas me faire connaître.

Il parut content des nouvelles que je lui apportais. Je le vis sourire, compter sur ses doigts à la dérobée, puis mettre la lettre bien au fond de sa poche, comme un objet que l'on ne veut point perdre. Alors il fit un signe à sa fille qui sortit aussitôt, et, se tournant vers moi :

— C'est bien, mon garçon, me dit-il, tu as fait une

MA SŒUR JEAXNK 33

belle course pour m'apporler cela, tu as bien gagné un verre de mon meilleur vin. Comment t'appelles-tu?

— Médard Tosas, lui répondis-je.

— Tu es de Luz ?

— Des environs.

— Et qu'est-ce que tu fais ?

— Je chasse l'ours.

— Alors tu es aussi brave et adroit que beau garçon. Allons, bois à ma santé comme je bois à la tienne !

Manuela était rentrée avec un broc de vin liquoreux qu'elle versait dans un verre bleuâtre mal rincé. Pendant que j'avalais ce vin, le Ferez me regardait avec malice, et, prenant un ton de familiarité protectrice qui me fit rougir de dégoût :

— J'espère, canaille, me dit-il, en souriant, que tu n'es pas contrebandier ?

Je le regardai entre les deux yeux. L'expression de son visage disait clairement : « Si tu es contrebandier, mon garçon^ sois le bienvenu et dis-le sand crainte. »

— Non, je ne suis pas contrebandier, lui répondis-je en me levant, et je ne compte pas l'être.

— Tu as raison, reprit-il avecune merveilleuse tranquillité ; c'est un sale métier, — et plus dangereux

'34 -: KArJSOSUR JJSAKflTE

que la cbgœse à rours,iajouta-t-ilavec una im perceptible nuance de mépris.

— Ce n'est pas le danger que je crains. Je n'ai pas rhabitude de craindre. Je n'ai pas dit que la contrebande fût un sale métier. Je dis que j'ai un autre état et que je m'y tiens, voilà tout, et là-dessus je vous salue, ainsi que la sefiora, à moins que v<ms n'a^Bz à

" répondre à la lettre que je vous ai remise.

«-^Tu diras à Jean Bielsa que t<»il est»bÎBn; .mais tu dois être fatigué. Ne veux-tu point manger, te re-

' poser» au 'beaoinidoiffîir seus mon loi t ?. Toutici/est à ta disposition.

— A on y TéponcBsrje, j'ai affaire , aiUeucs- Je vous

* Temercie.

Et je partis d'un bon:|®Sy bien que je Aifise irisâ-de fatigue ) j'allai dineff-âans.une bourgade voisine; j'y dormis deux heures, et, le soU*, j'axais.fnandii le port deBoucharo, j-aUois passer ia.nuit à Gûvarnie. Le lendemain, léger-^^ comme Jtin oiseau, je descendais le

'gavepar un bon cbemin, et je.rentcaislasoir à la maison, l'oreille un peu basse, mais le cœuE^oiètent

> et i'imagiaati£in*déli¥me. «^

Comme depHis^lejcigteiiips j'étais tâste^t bizarre, ma

'mère vit bientôtxpe j'étais !guBri,.etf sans savoir ni la cause de «ton nal^ nbœUe de ma guétisoii, elle se

ir A SOEUR J CANNE.. 3%r

réJQmtetmeifltiôte'^ Je prétendis. que .des.jcrampes d'estomac, auxquelles j'étais sujet depuis un an, s'étaient tout à coup et tout kùii dissipées-Il y avait du vrai dans mon explication.

Quelques jQun& plus lard, je meretrouvai arec Jeanne sur le banc du jardin, attendant. Theui^a da souper. J'étais gai et je m'amusais avec un petitoiseau qu'elle élevait.

— Tu es redevenu aimable^ à lafiiiy.me dit-^elle; tu n'es doQoplfU34iiiioureux?

— EstHîe qaejtibsaia.ee que. c'estqae d'àtre> amou*reux? lui répondis-j^ Tu Ji'ensaia rien et tu. parles au hasard. '^

— Je sais très-bien, repmt-elle, quje l'amour, c'est

de^penser.touJQues^à.une personne. que.d'on préfère A toutes lesiau^nœ..

— Tes religieuses t'ont appris cela ? |

— Non, maiâ^a&iîompagi^es me l'ontdit.-

— Mais tu méprises cela, toi qui ne veux. pas te marier?

— Je ne^saiapasLYoilà qiae^j'aiquatoraeiaiis, c'e»t l'âge' de sa décider. .

— Oh l tu as letemps encore^

— Écoute, si tu voulais me promeare de ne^ pas te marier^ jq feo'ais da mâmeé.

3Û BIA SCEUK JEANNB

— Pourquoi? qu'est-ce que cela te fait que je me marie ?

— J'ai besoin d'aimer quelqu^in.

— Vraiment!

'— Et je t'aimerais, si lu n'airoais que moi.

— Alors tu es d'un caractère jaloux?

— Très-jaloux.

— Même avec ton frère?

— Surtout avec mon frère.

— On te donne au couvenj de bien fausses et sottes notions! Une sœur ne peut pas .être jalouse dé son frère..., et d'ailleurs tu ne m'aimes pas tant que ça.

— Je t'aime passionnément.

Elle disait cela d'un ton si tranquille et avec une si parfaite candeur, que je ne pus me défendre d'en rire.

— Et ton oiseau, lui dis-je, tu l'aimes passionnément aussi?

— Non, je ne puis avoir de passion que. pour toi. L'amour est une chose folle et coupable quand ce n'est pas une chose légitime et sainte. L'amour qu'on a pour ses parents est pur et méritoire. Je puis donc t' aimer de toute mon âme sans mécontenter Dieu, et c'est ainsi que je t'aime ; mais toi, qui es de la mau*»

vr

valse religion, on ne t'a pas appris cela, et tu m'aimes fort peu.

— Je t'aime très-tendrement au contraire.

— Mais pas de toute ton âme ?

— J'en dois une bonne partie à nos père et mère, s'il te plaît !

— Je te permets cela, mais je ne veux pas d'autrd partage.

— Tu veux que je ne me marie point?

— Non, je ne le veux pas, je te le défends I J'en mourrais -de chagrin.

— N'en meurs pas, je n'ai jamais eu moins envie de me marier qu'à présent. Jusqu'à ce que l'idée m'en vienne, tu as le temps de devenir une personne

raisonnable et de comprendre ce que c'est que la vie sur laquelle tu n'as, je le vois, que des idées bizarres. A mon avis, on t'élève bien mal chez les nonnes, et tu forais mieux de rester chez ta mère toute l'année.

— J'y resterai.

— Cela a été décidé ? tant mieux I

— C'est moi qui le décide à l'instant même, puisque tu le désires.

— Tu te moques de moi quand je te parle raisoQj Elle fondit en larmes, et je n'en pus obtenir un mot

de plu*. Je la trouvais incompréhensible et m'alar-

^38 MA SŒUR J'EAKN:E

mais nn^pm de la wir si fantasque, fitait^oe un cœur agité par le doute ou une raison troublée parle mysticisme ?

Je crus devoir en parler à ma mère, et je fus ^ur- Ijris de ne pas la voirplus tourmentée.

— Jeanne est comme cela, me dit-elle, très-sin|<unère et 'toujours è'Côaé du réel, bien qu'elle soit foncièrement bonne et sincère. Tune la connaissais pas ; depuis quelqueBAunée», Tousm'âtes guère 'ensemble, tu robserves, et tu ^Bom menées à t'étonner. "Ne t'en inquiète pas et sois toujours très- bon poubelle ; c'est une nature qu'on mefiersuade pas^ .mais qu'on vainera toujours par la ^tendresse.Onne l'amène pointa la faire penser comme l'on pense soi-même, mais Taf- &ction l'amèneraitoujours à agir comme l'on veut.

— Pourquoi donc eJom lui as-tu laissé embrasser le catholicisme ?

— J'avais promis qu'il en serait ainsi.

— A qui avais-tu promis cela ?. A mon père ? Il y tient si peu I

— Bst-ee un reproche que tu me fais ? Je ne le mérite point, -r Mais voilà des voyageurs, la vite audevant d'eux.

Nous étions ainsi interrompus à chaque instant, car mon père avait prédU juste. La vogue venait eftix bains

cêd SavÊÊi'Bawfmxvy Bt notre petit établffiBenent «Yait 4'air de prospérer. Pourtant, moi qaifeisaîB les acquittions 6t qui réglais les comptes, je m- étonnais de la dispropo^i^n qui s-établii^ait en somme entre ta tlherté des denrées et le bon marché de nos ventes. Vonpèredisaitqu'ilfollaitagirainsietsavoir perdre au commencement pour accaparer la clientèle et gagner ^lusitard. Plus tard, j'ai su que notre auberge n'était ^rs^qtthm prêtoarte pour nous donner Fair de nous enrichir par le travail, et que la véritable prospérité neupus venait que de la contrebande à laquelle mon qière^e livrait activement sous nos yeœc, sans sortir 'fle lèhBZ lui et sans qu'il nous fût possible de savoir quelles gens 'travaillaient de concert avec lui. Le fameux Antonio Perez ne paraissait jamais, et pourtant la cotTesï>ondance était active entre eux.

•Délivré de l'obsession amoureuse que j'svais^subie, je travaillai mieux que je n'avais encorefeit, et l'année suivante (1 840), ^je terminai mes études et passai bachelier.

Comme je revenais chez nous avec mon diplôme et l'espoir de commencer la médecine, je trouvai ma sœur installée à la maison. Elle avait quitté le couvent définitivement, et, me prenant à part^ elle me dit avec «on ton calme :

— Je t'avais promis de me remettre sous la tutelle de maman. Si je ne t'ai pas tenu parole tout de suite, ce n'est pas ma faute, c'est maman qui a voulu que je fisse mes réflexions avant de renoncer à mes idées. A présent nous voilà d'accord, je ne veux plus être religieuse. Je ne quitterai plus ma famille, j'étudierai chez nous. Es-tu content ?

— Enchanté, lui dis*je en l'embrassant, car je pense que tu es maintenant et seras toujours aussi sensée que tues belle et.bonne.

Elle rougit.en répondant qu'elle n'était pas belle.

— Ma foi si, repris-je. Pour une sainte comme toi, il n'y a pas à en rougir. C'est Dieu qui t'a donné la beauté ; certainement il aime l^eau, puisqu'il l'a répandu à pleines mains sur l'univers.

Elle rougit encore plus et alla se cacher comme si le compliment d'un frère l'eût scandalisée ou effrayée. Je ne la jugeai pas encore devenue très-sensée.

Mon père était alors à la maison ; mes vacances commençaient ; nous ne devions pas aller à la montagne cette année-là. Il avait trouvé à louer son auberge pour la saison moyennant un très-beau prix ; nous en eûmes du regret.

— Nous y retournerons l'an prochain, nous dit- il. J'étais connu et aimé là-bas pour le bon marché de

MA SCEUR JBANNB 41

mes fournitures. J'ai réussi à avoir la préférence sur tous les autres petits restaurants de la campagne. A présent, la maison est achalandée, mais je ne puis moi-même, du jour au lendemain, doubler mes prix. C'est Taffaire de celui qui me remplace. On criera contre lui, on me verra avec joie reprendre ma fonction l'an prochain : mais le pli sera pris. On payera ce qu'on doit payer pour que nos affaires marchent à souhait. Pourtant, comme elles ne marchent point trop mal, je ne veux pas vous priver de voir du pays pendant vos vacances. Je vais vous conduire à Bordeaux, où je connais du monde. C'est une belle ville.

Je n'avais jamais vu la mer. L'idée d'aller jusqu'à l'Océan me transporta de joie. Ma sœur sourit mollement en disant qu'elle était contente aussi. Ma mère ne ût pas d'objection, et nous partîmes.

Aussitôt notre arrivée, ma mère conduisit Jeanne dans les magasins de nouveautés et lui acheta une très-jolie toilette, qu'elle endossa avec un peu d'hésitation et de crainte. Chez ses religieuses, elle avait un petit costume d'uniforme qu'elle n'avait pas encore voulu quitter. Je dus lui dire qu'elle était ridicule ainsi. J'avais sur elle non pas de l'influence, — comme avait très -bien dit ma mère, on ne la persuadait point, -*- mais j'avais une singulière autorité. Il suffisait d'un

^ BSA S<ï:UB JBANNa.

mot pour qu'elle fit à l'ioslaut même ca que je sqo»

* hailaig.

Quand je La vis habillée comme il convenait à âon: âge et à sa position, je fus frappé de sa grâce et de la^.

\' distinction de sa personne, et^ comme dlé voulait tou*

jours être pendue à mon bras, je vis, en pareouranfe,

*" la ville avec elle et ma mère, que tout Le monde la la^

marquait et L'admirait.

p Ma mère connaissait très-bienBordeaux. et; les envî^.

^ rons : aussi mon pèra, après nous avoir infitallés^dana.'

': , un hôtel trè&^gréable, s*occupa-t-il fortpeu de noussiu

f II semblait qu'il se fCit établi sur le port comme sur

son domaine. Nous n'y passions jamais sans l'y rencontrer, causant avejc des armateurs ou des capitaines de navires marchands, quelquefois avec des hommes à figures problématiques. Il paraissait fort occupé, na . s'expliquant jamais sur la nature de ses opérations, mais toujours content et plein da: confiance. Son humeur égale le: rendait agréable à. tout. le monde; il était le type de la bienveillance, malgré son ton brusque et sa physionomie accentuée.

Je n'ai: pas à raconter ici notre excuriùon à la mer, notre surprise devant tant d'objets nouveaux, ma joie de voir un grand théâtre et d'entendra de| artistes^ d'un certain méiite. Ma sœur hésita beaucoup à par-

ICA SŒUR JBANIfR 4^

tagar cet amuBement proftine. Je^ Ty décidai, elle fak très-attantive; mais je oe pufr savoir si elle y éprou-* yait da plaisir ou delà frayeur. Ily avaitcertainement. en elle quelque chose de mystérieux qu'il ne Miait pas froisser par trop, de questioas.

Nous avions tout vu et: noua étiosis àj» vaille de retourner chec nous^ lorsque^ me^tmavaot seul sur le. portavac monpère^ je vis^ venir à naus un bomma< d'une figure non pas vulgairQ-, maisiiiiquiétante, quaï je ne reconnus^ paS: tout, de suite; Dàs qu'iLfut à deux pas de nous, je m'éloignai, ne voulant pas être reconnu moi-même ; c'était le fameux contuebandier Antonio Pei«z^

Comme j'avais^ beaucoup changé depuis deux ans et que mon costume différait autant que le sien de celuL sous lequel il m'avait vu^ il ne fit polKt attention à moi et s'entretinl vivement à l'écartavee mon p%re. Il y avait là tout près un beau steamer en partance pour: l'Espagne, et le vis quèPenez se disposait ii y prendre passage. Mon père paraissait lui faire beaucoup de; questions et de recommandations. Ils furentinterrom-^ pus pacTarrivéede deux femmes: l'une de moyenne taille, voilée à Ji'espagnole d'une mantUlerabattue just^ qufàlft'. lèvre supérieure, cbacmante de tournure et jouant de Téventail.avec une gnâiCe adorable ;<— Tau?

tre grande, forte, belle, mais vulgaire, vêtue en fille de chambre et portant des paquets. Celle-ci, que je reconnus à l'instant même, c'était la Manuela que j*avais vue à Panticosa ; mais l'autre, qui était-elle?

Ferez prit le bras de la personne voilée et monta avec elle sur le bâtiment ; l'autre suivit. Mon père les accompagna jusqu'à la passerelle, salua la première, fit un signe d'adieu familier à la seconde, serra la main de Ferez et revint vers moi.

— Qui donc sont ces gens-là ? lui dis-je.

Et, pour motiver ma curiosité insolite, j'ajoutai que je croyais les avoir vus quelque part.

— Tu te trompes, répondit mon père, tu ne les connais pas. C'est mon ami et associé Antonio Ferez avec sa fille Manuela.

— Laquelle ?

— Peux-tu le demander ? Celle qui est jolie et porte la mantille. L'autre n'est que la servante.

— ■ Cette servante-là a l'air bien effronté, répondis-je pour dire quelque chose qui ne laissât pas tomber la conversation.

— Ah I dame, reprît mon père en souriant, elle est un peu gâtée! Maître Ferez est... c'est-à-dire il n'est pas comme ton père. Il est veuf, pas bien recherché dans ses goûts, et cette montagnarde... Mais à qui

MA SŒUR JBÀMNB 45

diable as-tu donné, ton attention ? C'est la Manuela que tu aurais dû regarder ; c'est eelle-là qui ' est jolie et bien élevée l

— Je n'ai pu voir que son menton.

— Pourquoi diable t'es-tu sauvé ?

» Par discrétion. Je ne suis pas au courant de tes affaires.

— C'est bien, mais j'aurais aimé à te présenter à elle et à son père! Tiens 1 le vapeur n'a pas sonné son dernier coup. Montons à bordl

Je refusai. Perez m'eût sans doute reconnu, et j'eusse été fort embarrassé d'expiiquer mon escapade de l'année précédente. C'était un hasard que rien ne l'eût trahie, et puis j'avais grand'peur de retomber dans ma folie. Le nom et le fantôme de cette Manuela m'avaient tant troublé! Pour la voir, j'avais fait trente lieues à travers les glaciers, les torrents et les abîmes ; elle était là, je n'avais qu'un pas à faire pour la connaître, je n'osais plus.

Il faut dire aussi que le Perez, cet homme qui voyageait impudemment avec sa fille et sa concubine, me devenait de plus en i)lus odieux.

— Où doQc vont-ils ainsi? demandai-je à mon père d'un air d'indifférence.

— Ils vont faire un voyage d'agrément et de santé,

46 UA ShOSrR JJTANnCOr

me réponditHl : je crois qu'ils comptent faii»^^ la tcnm da TEspagne et qu'ils reiôendroat par Gibraltar, à moiDS qu'ils ne s'arrêtent quelque temps à Cadix. Je. ne sais, ils sont riches, ils font^ee qui leur plait.

— Grand bien leur fasse I pensairje.

Il ma tardait qu'ils fussent partis^ et pourtant ja ne m'éloignais pas. Mes regards étaient comme rivés à la dtinetta de ca steamer oit j'avais vu entrer les deux femmes^ BSniia le dernier signal fiit donné, et^ eomnrap le bâtiment commençait à agiter ses muas, ja vis la Ferez saluer mon père, eisa fille accourir sur le pont pour lui dire aussiadieu avec lamain. Ella aidait relevé son voile, ella me parut balle comme un ang^; mais le vent rabattait sur elle la fumée du steamer^ un nuaga l'enveloppa, je ne la vis plus qua oomme une ombra légère, bientftt elle disparut; je ne conservai de sas traits qu'une trèâ-viva impression, et aucun souvanir* assez net pour qua je pusfie évoquer son: image dangmes rêves.

Je rentrai pour prendre les ordres de ma mère qtd m'avait. donné plusieurs commissions. Elle était sortia arec ma sœur depuis quelques instaats.Le garçon d'bôtel. ma montra la direction qu'elles avaient prise ^ je lesrejûignis au bout de la rué.

— Nous-alkms visiter le cimetière, me ait. ma mère. Bst^e que? tu veux venir avec nousi?

— Pourquoi non ?:il fiait tout voir pendant qu'on y esi«

Et j0 le&v&iaivia.Jlia. mère paraissait connaître le plan de cet immense jardin des morts. Elle se dirigea vera. un bosquett de cyprès,, et,, pr^nant^ Jeanne par 1&

main:

— Ma fille, dit-elle, je veux que tu pries avec moi

surlatumbe.de. ma pbis oherô amie. TuneKaspas cemiue, mais» si ella vivait» tu Taimerais tendioment

48 MA SŒUR JEANNF

et tu lui serais aussi très-chère I Demande à Dieu qu'il permette à son âme de te bénir.

Elles s'agenouillèrent toutes deux devant un petit mausolée très-simple sur lequel je lus ces mots gravés sur le marbre :

« A la mémoire de Fanny Ellingston, marquise de Mauville, morte à Bordeaux, le 12 juin 1825. »

Ce nom de Mauville, que ma mère avait plusieurs fois prononcé devant moi, était celui du château où elle avait été élevée. Son père y avait été régisseur. Elle y avait reçu une éducation presque aussi complète que si elle eût été une des filles de la maison. Elle y avait été très-attachée à la marquise, morte jeune et ' sans enfants. Elle y avait connu mon père, qui avait été ramené des Pyrénées par le [marquis de Mauville pour soigner un troupeau considérable de moutons d'Espagne. Son mariage avait été blâmé par les maîtres du château, qui trouvaient Jean Bielsa trop pauvre et trop inférieur par son éducation. Jean Bielsa, qu'on appelait alors de son sobriquet espagnol Moreno, blessé de leur dédain, les avait quittés avec sa femme pour se livrer à im petit commerce qui n'avait pas prospéré.

Voilà tout ce que je savais du passé de mes parents, tij en revenant du cimetière, je questionnai ma mère

MA S<EUR JEANKB 40

relativement à cette personne sur la tombe de laquelle elle venait de prier et de pleurer,

Cette fois, elle n'évita pas de répondre.

— Fanny EUingston, nous dit-elle, était une orpheline anglaise, parente de la marquise douairière de Mauville, laquelle était Anglaise aussi. Recueillie dès son enfance par cette dame, Fanny était de mon âge et futélevée avec moi. Elle ne possédait rien au monde, mais elle était belle et charmante, intelligente et d'une bonté adorable. Nous nous aimions comme deux sœurs. Nous nous préférions l'une l'autre aux filles de la douairière et surtout au jeune marquis, dont le caractère turbulent et impérieux nous effrayait. Pourtant il arriva que ce jeune marquis épousa Fanny Ellingston malgré l'opposition de sa mère. Il l'aimait beaucoup et se fit aimer, bien qu'elle le. craignît encore. Il était très- violent ; ils ne furent pas bien heureux ensemble. Peut-être se fût-on mieux entendu plus tard, mais elle tomba malade à Bordeaux, et j'ai eu la douleur de la voir expirer dans mes bras, car, bien que je fusse mariée et tout près de mettre Jeanne au monde, elle m'avait appelée auprès d'elle, et je ne m'étais pas fait prier, comme vous pouvez croire.

Je regardai Jeanne, qui écoutait cette histoire avec une avide émotion. Ce que notre mère venait de dire

Kl MA SiBUB,. jbansk:

donnait un formel démenti au romait qu'elle m'ayaU: conté sur sa naissance m^^atérîause.

Je voulus insister pour la convaincre de son- erreur.

*-* Âinsi^ dis^a à ma mère^ c'est au milieu de ce gfos-ehagmi^à que tu as mi» Jesoîie au monde?

— Préeisémenftw Elle es# née peu de jours^ après, eti l'arrivée de cette enfimt m'a consolée, car aucune af^ fection ne se comp^Hre à celle qu'on a pour vous au* très.

Jeanne embrassaisatmère aveetendi:es66& Jënesms' pourquoi Je m'imaginai que ce n'était pas l'élan de joie qu'elle eût dû. avoir en reconsassant le néant de sa chimère. Il m'était venu je ne sais quelfi: doutes à. moi-même. Je voulus en* avoir le coour net

-*-^Tout cela me &it penser, dis*je à ma mère, que je vais peut-étre avQ(te besoin bientôt de mon acte de naissance pourèlre inscrit à l'école de Montpellier. Si j'allais à la mairie,.puisque je suis né ici?

— C'est inutile, répondit ma mère, la copie de vos actes de naissance est eheznous à Pau, vous les aurer quand vous, en aurez besoin.

Gela était: vrai. Quand nous f&mes revenus cher nous, ma mère me : montra ces actes, et je tins à cm que Jeanne vtt le sâen. Elle était bien inscrite comme fille née an légitime, mariage d'Adèle Moessart, cou^

MA S€BUK JEANNB &l

toriàrej et de Jean Bietea» oommerçsmt à Bordeaux, le lô juiB 1825;

— Ta voie, lui disrje, quand noui? fûmes seuls en-^ semble,,quetu as une petite cervelle un peu détraqoé^j, «bqne j'èvaisr raison- der me moquer de toi.

— Alors, mpQndîtieIle,.tu eroia que j'ai menti ?

— • Ta as menti comme lesEgena^qui prennent leurs rares pour des i!éalité&; on ne leur en veut pas, mais on désîmlfifi ymz gnéria

— TUi diras- ea que lu voudras, reprit^Ue avec ce &u.subit.qui traversait par moment sa langueur habitueUe^ je ne suis fille ni de Jean Bielsa^ ni: d'Adèle Mir)essart. Js sms une étrangère, l'enfant d'une autre «ce et. d'une autre nature ; je ne suis pas ta sœur, et tu es libra de ne pas m'aimer. Jfai plus vécu que toi à la maison^ J'ai surpris plus dô paroles échangées que tiin'ea as pu entendre. Je^ ne suis pasr foUe, je ne suis Has mentause,,je ne suis môme pas romanesque. Ma m^e est moirte,,Qt moapère n'est, pas la manquis de Mauville/

EUe:. na ma. permitipa? de combaitre cette nouvelle lecsion^ qujr. tendait à établir qu!elle. était fille illégitime de la mafqpiae^ Ella alla s'enfeirmar dans sa chambre. Plus tard il me fut impossible de lui en reparler, alla m'iJSspaBiSU toujours silenoa avec une éoer-

gie singulière, et, chose étrange, à partir de ce tempslà, je perdis, en apparence du moins, l'ascendant que j'avais sur elle. EIIq me témoigna une réserve extrême, elle évita toute occasion de se trouver seule avec moi ; cela dura au moins un an. Devais-je révéler à ma mère ridée flxe de cette pauvre enfant? Je n'osais pas; ma mère ne goûtait pas un bonheur sans mélange. Mon père, trop souvent absent^ lui laissait toute la responsabilité du ménage et de la famille. Il suivait avec obstination une carrière qu'elle n'approuvait pas; elle craignait toujours quelque scandale amené tout d'un coup par la découverte de son secret. Elle aimait Jeanne encore plus peut-être qu'elle ne m'aimait, et je trouvais cela naturel, Jeanne ayant plus que moi besoin de sollicitude^ de soin et de direction ; elle acceptait ses bizarreries avec une indulgence à toute épreuve : fallait-il liu dire que je croyais Jeanne un peu folle ? D'ailleurs Jeanne était dans l'âge où les jeunes filles sont souvent ainsi ; c'est une crise de développement intellectuel et physique qui^ s'apaise quand l'essor est pris. Je m'imaginai que la vie de couvent avait surexcité son imagination; j'espérai qu'elle se calmerait auprès de ma mère, si sage et si patiente.

En effet, quand je la revis au bout de ma première

aimée de médecine, je la trouvai très-cbangée ; elle avait encore embelli. Sa santé délicate s'était raffermie ; elle travaillait sérieusement à devenir une personne instruite. Un talent qui avait germé sourdement en elle s'était révélé tout à coup, elle était musicienne et jouait du"* piano d'une façon exquise. J'adorais la musique, je la sentais vivement. Je jouais un peu du violon, je pris un plaisir extrême à enteùdre ma sœur, et je lui promis de travailler désormais dans ce sens afin de pouvoir jouer des duos avec elle.

Nous vivions très-agréablement, ce qui ne nous empêcha pas d'aller avec joie reprendre notre état d'aubergistes sur la croupe du mont Bergonz. Ma mère tenait beaucoup à faire prospérer cet établissement ; elle espérait, je crois, que mon père se retirerait de son industrie occulte et que nous serions assez riches avec le produit annuel de cette auberge, ou de quelque autre plus importante du même genre que l'on pourrait créer.

Mais, au bout de la saison, elle reconnut que ce n'était point là une position convenable pour Jeanne. Jeanne était devenue trop grande et trop charmante ; elle était trop remarquée. Or ne venait plus chez nous pour l'ascension du pic de Bergonz ; ce n'était qu'un prétexte pour voir mademoiselle Bielsa et tâcher de

54 ITASOSUR JBA^NB.

causer a^ec elle. On ne pensait, pa&: que la. fUto d^un aubergiste, si bien éleyée et sii distinguée qu'elle fût,, pût résister à des oShes brillantes* Nous ne faisions, qu'intercepter et brûler lès. lettres d'amour qu'on, lui adressait. Maman déclara qu^eUa ne mndrait plus L Luz> et mon para loua la maison^ pour trois .ajas.

Jeenne flit conientei de^ cette décision» . Biea qu'alla eût toujours accepté cetta occupation, sans paraître la. trouTor au»desflaus dteUe^ alla aonuneni|;ait à souffrir des regards quila poursuivaient et da sa passion pour la musique, qu'elle ne pouvait plus satisfaire à la campagne. Quant à moi, qui étais toujours Ubre de reprendre seul aux vacances ma belle vie: de monta* gnard, je fhs. content dan^avoir plus^ à faire le métier de gendarme autour da la maison». D'axllaurs» depuis. Favonture de Panticosav où j'avais été puni si ridiculement de ma passion romanesque, je n'aimais plus tant cette région des Pyrénées; ja me disais que je n'avais pas le droit de m'alarmer du grain de folie qua j'avais vu poindre chez Jeanne,, puisque j'avais été fou moi -même pendant toute une année. Étais-je bieu guéri? Non, jena l'étais pas; je n'étais plus agité au point de négliger le travail ; mais le rêve de cette Ma? nuelita redevenue charmante me poursuivait encore» Je Te chassais; son vilain père sa plaçait entre elle et

MA &<BUR JBAXNE ^

moi. Pourtant ce n'était pas sa faute ; peut-être se trouyait*elle tirés-malheureuse^ très-bumiliée ; peutâtre n'aurais^e eu qu'un mot à dire pour qu'elle agréât ridée de le quitter. Je l'avais tant aimée avant ma déception I On ne se déshabitue pas aisément d'une idée dont on a vécu un an.

CepezKiant je ne fis rien pour savoir oe qu'elle était devenir. la voulais être médecin^ avoirim état^ nfi* devoir mon atvenir qu^à moi-même^ soutenir ma mère» et ma sœur, si les affaires de mon père tournaient mal;, el puis j'aimai&la science et je m'y donnai tout entier^ me disant qu^après tout ma chimère amoureuse m'avait bien» servi, puisqu'elle m'avait préservé de^ conportementa aveuglea de La première jeunesse.

Quelques med» pluS: tard^ ma mère, qui m'écrivait souvent des letttaS' très-l)ien rédigées, très-naturelles^ et très-nettes, m'apprit que Jeanne avait été demandée en; mariagerpar un jeune avocat qui paraissait un trèsbon parti et qui était fort agréable de sa personne^, mais qu'elle avait refusé, se trouvant trop jeune et voulant Qontinuer sans préoccupations de famille l'étude de la musique, son unique passion désormais. <tll est certain, ajoutait ma mère, qu'elle fait des pro-» grès et révèle des dons surprenants; cela est si remarquablCy que je n'ose pas lui montrer l'admiration

qu'elle me cause. Je crains de la voir trop exclusive et que sa santé ne se consume dans cette extase continuelle où elle semble plongée; cela a remplacé la dévotion, qui paraît oubliée absolument. Tu vois qu'elle est toujours ce que tu appelles étrange. Moi, je la vois exceptionnelle, ce qui est autre chose. Dieu merci, elle se porte bien et embellit encore. Je la surveille et la dirige assez adroitement pour qu'elle suive xm bon régime, car il ne faudrait pas lui demander de s'occuper d'elle-même. »

Un peu plus tard, Jeanne, dontle talent commençait

à percer malgré la vie modeste et pour ainsi dire

cachée qu'elle menait avec sa mère, fut encore recherchée en mariage et refusa. Elle ne disait plus qu'elle ne voulait jamais se marier, mais ma mare craignait que. ce ne fût un parti-pris. Je ne m'en inquiétai point, Jeanne était si jeune encore I

Je me trouvais aussi heureux que possible à Montpellier : je voyais ma famille aux vacances, mon père passait quelques jours avec nous.à cette époque; une fois il me proposa de me mener jusqu'à Paris, où il avait affaire. J'acceptai avec empressement, et, quoique ma mère s'effrayât de me voir aborder les périls de ce qu'au fond de nos petites existences de province on appelait encore la grande Babylone^ elle reconnut

avec moi que j'avais droit, par mon travail et ma bonne conduite, à toutes les conditions de mon développement intellectuel. Une circonstance particulière me rendit ce voyage encore plus agréable. J'avais fait un ami à Montpellier, un garçon charmant doué d'une vive intelligence et d'un cœur excellent, Médard Yianne, plus âgé que moi de deux ans. Il avait déjà été à Paris, il y retournait. Il guiderait mon inexpérience, nous demeurerions ensemble, cela arrangeait aussi mon père, qui n'avait point coutume d'être un surveillant bien assidu. Yianne vint me prendre à Pau, ma mère l'invita à dîner. II lui plut fort, lui inspira de la confiance; elle me recommanda à ses soins comme si j'eusse été un enfant délicat et précieux.

Vianne vit ma sœur et fut vivement frappé de sa figure. Elle parlait si peu qu'il était difficile de savoir à quoi elle pensait et si elle pensait à quelque chose , mais elle consentit à improviser sur son piano, et son génie se révéla. J'en fus ébloui moi-môme, et, quand elle eut fini, je saisis ses deux mains et les baisai avec enthousiasme.

— Voilà, lui dis-je, tout ce que j'ai dans le cœur : je suis heureux et je te remercie !

Vianne était si ému qu'il ne put parler. Il était pâle, Jeanne aussi. Elle ne leva les yeux ni sur lui ni

W :MA SCfiUR JEANKB

isur mûi et alla rs'assedr à .la fenêtre JumB paraUna !fie souvenir d'avoir produitou éprouvé câtte émotion.

Le lendemain, comme la diligence nous emportait -vers Paris, atque, suivant son habitude en voyagQ, .mon^père dormait iciplendidement, monjamijue parla de ma.scBuravBc une oerlaine vivacité gui n'était pas dans sas habitudes.

— Prends ^ardeyduidisrje, c'e^.uneâainte, et tuea trop jeune pour le mariage.

— Mais non, reprit-il, je Jie suis pas trop jeun^ je serai reçu médecin dans un an. J'ai quelque fortune, et tu sais hien que je. suis un trèsrhonnâte .garçon.

— Certes! et iort bien -par-dessus lé marché. Tu fiais, toi, que je dirais oui avec joie; maidque.de convenances il faut rencontrer pour qu'un mariage soit possible .sans froissements! Tu appartiens à la vieille l)ourgeoisie de Montpellier; nous, nous sommes bourgeois d'hier. Dans mon enfance, j'ai.fiâné sur le pavé de Pau avec ce qu'il y a de plus prolétaire : tu as uue fortune claire et assurée, nous,... nous n'avons peutêtre rien. Ce cher et excellent homme qui ronfle à -ôté de toi gagne de l'argent; mais j'ai découvert qua, depuis deux du trois ans, il joue à la Bourse, .et je crois que nous allons à Paris pour jouer encore,

MA S(BU& JSANIW 6i9

m bien qu'tm boati jour dious pouvans lout perdre.

^*- Toutcetai m'est parfaitement indiSereiU, répondit yianne,'et même, — je Ven demande pardon, — je Youdrais que ta aamr Ji'eùt tîôd au monde etJQiit encore plus plébéienne» de naîasanee; elle aurait encore une Taleur bien supérieuFe à ia mienne et je .serais encore son obligé de teutee les .manières.

— C'est très^beau de partertainsi, lui dis-je un peu surpris. Je te croyais plus positif, et je te bis mon eomplimeitt.

— Si tu me supposes romanesque, raprit^il. Je le repousse/ton compliment ! Je crois être dans la logique absoKïe en neddnaiDxlaat à ma future femme que de me plaira, et ^'estime que J'opinion des calculateurs «t des gens à piéjugés est un obstacle que les gens sensés ne tirant pas «se ilaisser créer. Je ne ferai jamais de ma vie icq que je sentirais être un coup de lête, nnais rje «erai * seul, juge de ma conduite, et peut-ôtre ce que le vulgaire appelle .folie mesemblera^t-'il,.à moi,.la(Ghose.la.plas raisonnable que je puisse faire. Par exemple, jamais une péronnelle, si séduisante qu'elle soit, ne .me mènera où je . ne voudrai pas aller; mafe une femme de vrai mérite me gouvernera si bon lui semble, je ne résisterai pas.

Paris m'intéressa beaucoup, bien que je fusse porté

à le voir avec ce dédain que les enfants des riches cm doctes cités du Midi affectent pour la capitale. Yianne me la montra très-bien sous son vrai jour. Il sut combattre et vaincre mes préjugés provinciaux. Il sut aussi critiquer à propos le côté corrompu et insensé de cette grande civilisation. Si nous ne fûmes pas absolument orthodoxes en fait de conduite, nous nous, défendîmes très-bien de Tentrainement aveugle, nous fîmes des réflexions philosophiques sur deux soupers ridicules, et nous quittâmes sans regret les délices de la grande ville au bout de huit jours.

J'avais un peu surveillé mon père, je m'étais assuré de son goût pour les jeux de Bourse. Le matin de notre départ, je vis qu'il avait subi quelque déception. Sa figure était légèrement altéréô. Il nous conduisit. à la gare, et là, quelqu'un étant venu lui parler à l'oreille, il nous dit qu'il lui était^mpossible de partir ce jouçlà, mais qu'il nous rejoindrait à Pau dans la semaine. Sans doute on venait de lui donner une bonne nou-

velle, sa figure était riante. Je le quittai sans inquiétude.

Yianne prétexta quelques affaires à Pau pour rester quelques jours et reparaître chez nous. Je vis qu'il devenait très-sérieusement épris de ma sœur, et J'en glissai quelques mots à ma mère.

— Parles-en à Jeanne, me dit elle ; moi, j'y mettrais malgré moi trop de solennité, elle prendrait peur; tu peux^ toi, lui parler gaiement et légèrement. Tu verras si elle est véritablement résolue au célibat.

J'agis en conséquence. Jeanne ne parut pas m'entendra et me parla d'autre chose; j'y revins quelques heures plus tard.

* — Ah f bien, me dit-elle, tu tiens à ce que je pense i ton ami! Il est très -bien élevé et sa figure est sympathique. Tu peux lui dire qu'il me plaît beaucoup.

— Tu as une manière de dire les choses... Est-ce pour te moquer?

— Non, je crois qu'il mérite l'estime et l'amitié que tu as pour lui; mais moi, tu le sais, les personnes me sont indifiérentes. Je n'aime que la musique.

— Alors tu n'aimes que ton vieux professeur, c'est lui que tu épouseras?

— Non, il est marié et il sent mauvais ; mais je n'ai besoin d'épouser personne, moil mon amour n'est pas de ce monde.

— Songes-tu encore à prendre le voile ?

— Non, je tiens à garder mes cheveux.

— Tu n'es plus dévote ?

— Je suis mieux que cela, je suis chrétienne.

— Je suis chrétien aussi... Me ilamnes-tu encore?

<d2 MA SŒUR JEANHE

— Non, je ne damne ^uâ peraDnne« As^tuiini de me confesser?

^— Pas eneore, ma chérie. Puisque .tu. es revenue à la raison et à la vérité, pourquoi t'imagines-tu que tu ^cesserais d'être artiste, si tu devenais. une J>onne mère de famille?

— Parce que je suis exclusive. Je ne me sens pas la force d*avoir plusieurs passions à la fois. J'aimerais probablement mon mari; mes enfants!., je les adocerais. Je ne serais plus musicienne, je le sens bien. Ces autres. passions me rendraient peut-ôtre tràs-malheureuse^ on ne sait rien de l'avenir,... tandis que la musique enchante et remplit ma vie. Pourquoi sacrifier le certain à l'inconnu? En voilà assez. Ne me tourmente pas, c'est inutile.

Je dus rapporter cetentretien à mon ami Vianne, qui partit un peu triste, mais ne vit point la sujet de renoncer à toute espérance.

— Si tu es sûr qu'elle n!a pas d'autre affection, me dit-il, j'attendrai.

— J'en suis sûr, répondis-je ; je peux t'en donner ma parole.

Il retourna à Montpellier, où sa famiUe était fixée, et je m'apprêtais à l'y rejoindre lorsque mon père revint de Paris très-souffrant. Je restai près de lui et

■A SŒUR JBANNB 6Ë$

appelai le médecm, un tràs-bon médecin qui cepeu* dant se trompa sur la gravité de son mal. Il connais* sait la forte constitution de mon père et ne croyait pas que l'affection dont il souffrait pût être de longue durée ni prendre un caractère sérieux. Il en fat pourtant ainsi*. Le mal empira avec une rapidité effrayante.

Mon: père n'avait jamais connu; le chagrin. Une^ seule foisdans sa vie il s'était vivement affecté : c'est lorsqu'il avait vu 1& dot de sa femme fondre dans sesr. mains. Il avait vite réparé cet échec ; mais cette fois la perte était, plus sérieuse. Homme positif, il ne pouvait se résigner à perdre la fortune qu'il avait si péniblement acquise. Il souhaita mourir et mourut. Ce fut un coup terrible pour ma mère qui l'avait toujours tendrement aimé,, un déchirement profond pour moi qui le chérissais et qui n'avais connu deluique sa bonté indulgente on ses tendres brusqueries. Jeanne fut consternée et pleura beaucoup* Je ne sais^ si elle s'obstinait à ne pas le considérer comme son père, mais elle le regretta bien sincèrement et montra une sensibilité profonde qui rapprocha nos cœurs. Nous ca* chiens nos larmes à notre pauvre mère; nous pieucions comme en cachette, maia nous pleurionst ensemble, et nous nous promettimis de nous aimer

d'autant plus que nous avions perdu celui qui nous avait beaucoup aimés.

Quand nous eûmes à nous occuper de la liquidation de nos affaires, nous eûmes à constater que mon père avait réalisé un avoir de trois cent mille francs; mais il avait voulu devenir millionnaire, il avait exposé et perdu près des deux tiers de son capital. Ce qui nous restait se composait de la petite maison, moitié ville^ moitié campagne, que nous habitions à Pau et qui était notre propriété, de l'auberge des Pyrénées, de quelques coupons de rente et de quelques créances plus ou moins sûres, en^e autres une avance de fonds faite à Antonio Perez, mais dont les titres ne me parurent pas offrir toutes les garanties désirables. Mon pauvre père, connu pour la loyauté de ses transactions, avait eu toute confiance en ce Perez, qui ne m'en inspirait aucune.

Il s'agissait d'une vingtaine de mille francs. C'était quelque chose pour nous. Quand je vis la résignation succéder chez nous à la première douleur, je pensai que mon devoir était de mettre nos affaires en ordre autant que possible ; ma ferme intention était dès lors de suffire à ma propre existence aussitôt que je pourrais exercer la médecine, et de laisser ma part d'héritage à ma mère et à ma sœur.

MA SŒUR JBANNB 65

Tout 86 trouva liquidé et recouvré assez vite, sauf les vingt mille francs du Ferez, que je lui Os réclamer sans obtenir de réponse claire et précise. Il résultait de mes informations qu'il était alors à Pampelune. Je pris les conseils de notre avoués je me munis des pièces nécessaires et je partis pour l'Espagne.

Le désir de revoir la véritable Manuela n'entrait pour rien dans ma résolution. Sous le coup du malheur qui venait de nous frapper, je l'avais à peu près oubliée. Ce ne fut qu'en voyant les tours et les clochers de Pampelune qu'un certain étouffement nerveux que j'avais bien connu me revint comme un mal chronique.

— Qu'est-ce donc ? medisais-jeenme raillant moimême, ai-je du temps et du cœur de reste pour faire ipi l'écolier romanesque ?

Cet étouffement augmenta et se compliqua d'un fort battement de cœur« lorsque, après avoir arrêté ma chambre dans une auberge, je me dirigeai vers Thôtellerie du parador-généralf la plus belle de la ville , qui m'avait été désignée comme celle où descendait ordinairement don Ferez de Paniicosa.

Je fus surpris du sourire avec lequel le domestique auquel je m'adressai me répondit ce simple mot :

— Absent.

06 ITA SŒUR JEANIfK

— Depuis quand ?

— Quinze jours.

— Pour longtemps?

— Indé&mment I'

— Sait-on où il est I

— Dieu et lui le savent.

Impatienté de ce laconisme emphatique, je deman- *ii à parler au maître de l'établissement, brave homme à flgiu'o douce et souciei}se, qui m'examina avec ime sorte de crainte.

— Antonio Ferez I Vous êtes à la recherche d'Antonio Ferez ? Êtes-vous de ses amis ?

— Nullement, mais j'ai affaire à lui.

— Vous ne le trouverez pas ici. Il est... parti f Feutêtre vous doit-il de l'argent ?

— Vous paraissez croire que dès lors je ne le trou» verai nulle part ?

— Justement I II m*en doit aussi, et c'est de l'argent perdu.

— Est-il ruiné?

— Ruiné ?• Antonio Ferez, le contrebandier? Ohl que non. Il est en fuite, emportant Targent qu'il doit à tous ceux qui ont eu affaire à lui.

— C'est un coquin'? Je m'en doutais.

«- Soyez-en sûr, c'est le dernier des hommes. li a

VA SdBUIl JBANNB 6T

liquidé toutson avoir, et sans doute il va jouir en Amé» rique du fruitée ses escroqueries.

— N'avait-il pas avec lui une personne ?..

— Tous appelez cela une personne» sa maîtresse, la malpropre Pepa?

— Il était seul ici avec elle ?

^^^ La dernière fois, oui ; il avait laissé sa filte ail* leurs.

— Au couvent?

— Au couvent ? allons donc I'

— J'ai ouï dire qu'elle avait été élevée ici, chez de» iBligieuses.

— Cela est- vrai, elle y a passé, je crois, deux ans. Bile y avait fait une petite folie, elle était sortie un soir awôc un jeune officier; pauvre petite, elle était si jolie, si' poursuivie l Le père, apprenant cela, est venu la chercher, disant* qu'il voulait la mettre dans une autre ville. Us sont partis pour la France, et puis ils sont revenus peu de temps après. Il Ta conduite à Madrid, où Ton dit qull s^ëst passé' une outre aventure. Il a prétendu qu'elle s-était sauTée avec un Anglais ; d'autres disent qu'il* Ta vendue très-cher à un Russe, et comme il en est bien capable... mais» si vous avez intérêt à retrouver votre homme, infbrmez^-vous à Ma- (frîd ; peut-être découvrirez-vous quelque indice. Por-

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sonne ici ne vous en dira plus que moi. Pourtant, si vous voulez déjeuner, je vous ferai parler à quelques personnes de la ville.

Je commandai un déjeuner convenable^ et j'invitai mon hôte à le manger avec moi, afin de le faire causer encore. Il devint tout à fait communicatif et me mit en relation avec quelques-unes des notabilités de sa clientèle. J'appris les choses les plus fâcheuses, les plus immondes sur le compte de mon débiteur. Je tremblais d'entendre prononcer le nom de mon père parmi les noms de ses amis. Il n'en fut pas question. Je îne gardai bien de parler de Manuela, on m'en parla plus que je ne voulais. Selon les uns, c'était ime fille sans expérience, intéressante et fort à plaindre ; selon les autres, c'était ime rusée petite coquette qui s'était lestement dégagée de son amourette avec le jeune officier pauvre, pour accepter de la main paternelle, non pas un époux mieux partagé, mais des intrigues plus lucratives. »

Je passai le reste de la journée à m'informer dans ]a ville. Le lendemain, je me rendis à Madrid, où les renseignements se trouvèrent conformes à ceux de Pampelune. On pensait que Ferez était parti pour l'Amérique du Sud, où iV avait déjà fait la traite des noirs. Qu«nt à sa fille, — car, malgré moi, il semblait

que Ton tînt à m'éclairer sur son compte, — les hommes en parlaient comme d'une perle de beauté et la plaignaient d'avoir eu un tel père. On ne savait pas ce qu'elle était devenue, il y avait plusieurs versions, mais il n'y avait point de doute à conserver : elle avait pris le mauvais chemin ouvert devant elle.

Je revins à Panticosa, où je passai quelques heures. Pour l'acquit de ma conscience, je tenais à m'y informer aussi; mais je vis bien vite que je tombais dans un nid de contrebandiers qui craignaient de répondre et se mé6aient de moi. S'ils avaient eu à se plaindre de Perez, ils avaient été trop complices de ses entreprises pour le trahir. Ils détournaient les questions que je leur adressais sur son compte et s'obstinaient à me parler de la gentille Manuelita, belle, douce et bonne, qui faisait du bien et disait de jolies paroles à tout le monde, quand elle habitait le pays, avant d'aller au couvent de Pampelune. On ne l'avait pas vue depuis ; on pensait qu'elle était mariée avec quelque grand d'Espagne.

Je revins à pied par la montagne. Je passai à Luz pour recevoir l'argent du fermier de l'auberge du Bergonz. Là, je respirai un peu. Je ne craignais point d'entendre parler de mon pauvre père; il n'y ét£t connu que sous d'excellents rapports. Je vis qu'il était

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regretté partant d'honnôtes gens^ que je me confirmais dans ridée qu'il avait fait très-loyalement des affairefa^ illégales^. Je ne me trompais pas; le temps m'en a ap* porté des preuves nombreuses. U était le type de cet^. inconséquence qui conduit certains hommes très^pnidents et très-fins à être fecilement dupés pwr de gros* siers fHpon&, et à se trouver compromis dans des affaires véreuses où ils n'ont point trempé.

Je me consolais de tout d'ailleurs en me disant que, s'il avait dû quelques profits à son association ave(^ l'ignoble Ferez, nous n'avions point à en recueillir le bénéfice. De ce côlé-là, nous étions ruinés. Ce qui nous restait devait être considéré comme légitimement acquis par un travail auquel nous avions pris part,, car l'auberge prospérait. Elle nous rapportait trois-* mille francs par an. Celui qui nous l'affermait rançonnait passablement la clientèle; mais plus le beau monde se portait aux eaux des Pyrénées , plus on s'habituait à payer cher, et la maison Bielsa ne ftiisait point exception. Je passai là une journée rêveuse et attendrie : tout m'y rappelait mon père et les rapides mais doux mouvements d'effusion qu'il avait eus aveC; moi. Durant sa courte et terrible maladie, il était devenu sombre et taciturne. Il était mort sans s'expliquer sur quoi que ce soit, ignorant, semblant vouloir

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ignorer notre avenir, se retirant de la vie comme un homme honteux et désespéré d'avoir perdu sa cause et manqué son but. Je n'avais aperçu en lui aucun scrupule dç conscience. Il était en foce de la légalité comme une espèce de sauvage qui méprise les institutions humaines et qui, dans sa hutte, redevient doux, hospitalier et sociable.

Tout en songeant à lui, je sentis d'autant plus combien je devais de confiance et de déférence à ma mère, qui avait toujours lutté pour ne point lui livrer la gouverne de ses enfanta. Où m'eût-il conduit, s'il eût fait de moi .un viSSSûcié de Ferez et l'époux de sa fille?

Jem'efforj^ de penser sans émotionà cette Manuela qui, sans le savoir, avait d^jà joué un rôle si marqué jBt si varié dans ma vie. Je m'apjplaudissais de nei'avoir pas vue lors de ma première excursion à Panticosa, et pourtant qui sait si mon amour n'eût pas fait d'elle unehoonôte femme ?.La plupart des gens qui m'avaient parlé d'elle la plaignaient, et ceux qui l'avaient tant >Boit peu coimue semblaient en être restés épris. J'es- .eayais de me la rappeler. Elle m'avait fait l'impression que produirait l'apparition d'un ange. Y avait-il en elle quelque chose de particulièrement séduisant, ou , mon imagination avait-elle fait tous les frais de cette séduction ?

Je retournai à Pau, où je renseignai ma mère sur l'inutile résultat de mon voyage. Elle en prit son parti, disant qu'elle se faisait fort de yiyre avec ce que nous avions réalisé et d'empêcher par sa prévoyance et son économie que nous eussions à souffrir de la gène.

— Ne parle pas de moi et ne t'en inquiète pas, lui répondis-je ; je ne te serai à charge que le temps nécessaire pour conduire à bien mes études, qui vont devenir plus sérieuses et plus ardentes qu'auparavant.

Je la. quittai pour les reprendre et regagner par dfe grands efforts le temps que j'avais dû consacrer à nos affaires de famille. Je retrouvai mon cher Vianne, toujours laborieux et sage, parlant toujours de ma ' sœur comme de son idéal, mais n'y pensant pas à toute heureetneperdantpasrespritcommejeTavaisperdula première année de mon amour pour Manuela.Naturelle-

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ment, sans lui rien révéler de ce qui concernait mon père, je lui avais raconté cette aventure. Il s'était étonné de me trouver si impressionnable et si romanesque avec mon corps d'athlète et ma ûgure épanouie. — Je fais une remarque, m'avait-il dit: c'est que, d'après le caractère, la physionomie, les goûts d'un jeune homme, on peut constater la tendance et prédire la marche de son existence, hormis sur un point essentiellement indépendant de tout le reste et trèsmystérieux, pour ne pas dire illogique, — la nature de sa notion sur l'amour. Je crois savoir, en t'examinant, que tu es actif, plein de courage, que tu es naturellement chaste, très-généreux et porté aux dévouements chevaleresques. Tout cela ne suffit pas pour que je te déclare à l'abri de quelque énorme sottise tout à fait en désaccord avec tes heureux instincts, parce que j'ignore de quelle façon tu aimeras la femme. Ce que tu me racontes m'étonne et semble appartenir au tempérament lymphatico-nerveux de quelque pâle étudiant des contes d'Hoffmann, tandis que ton organisation est celle d'un chasseur ou d'un pâtre des montagnes d'Espagne. Je t'éludierai davantage sous ce rapport, et je te dirai ce que j'aurai découvert, afin que, s'il y a péril accidentel, tu t'en préserves, et que, s'il y a fatalité, tu la combattes. Je ne suis pas de ceux qui

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croiept la fatalité organique impossible à vaincre. Quand plus tard, le hasard ayant ramené ce sujet d'entretieîi, je laissai voir à mon ami une certaine sollicitude, une porte de compassion pour la fille de Ferez :

— Tu regrettes, me dit-il, de n'avoir pas pu tenter la jolie expérience de l'épouser pour en faire une honnête femme ? Je ne dis pas que tu aurais échoué, puisque je ne sais rien d'elle; mais je reviens à mon examen de ta manière d*aimer. Tu es dç ceux qui ont en eux-mêmes une confiance fanfaronne et qui, sous prétexte de respect pour la nature humaine, croient, grâce à leurs perfections, sanctifier ce qu'ils touchent.

— Ne te moque pas, lui dis-je : je ne sais pas du tout me défendre de la raillerie. Tu sais très-bien que je suis un instinctif, un rustique, que je ne fais pas de théories, que je ne me connais pas, que par conséquent je ne me dédaigne ni ne m'estime. Je me sens porté à plaindre lafai^esse et à la protéger; je ne me demande p^s si je peux 1^ sauver, la sanclifier, comme tu dis.. Je me précipitp pour secourir quiconque tombe à la mer, sans, savoir si je ne me noierai pas avec lui.

— Tu crois cela, donc tu le penses, tu es sincère, je n'en ai jamais douté; mais, en te jetant ainsi à la

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mer, tu comptes sur ta force el ton adresse. Si la étais

sûr de périr sans sauver personne, tu resterais au ri-^

vage^ — ou bien lu te précipiterais uniquement par amour-propre.

— Traites-tu de Yanité le devoir de donner l'exemple ?

— Ah ! oui, donner l'exemple, voilà I Voilà ce que je crains de toi ! Tu es trop idéaliste pour la société où nous sommes appelés à vivre. Tu es capable dp l)eaucotîp de belles choses, npais je voudrais être §ûr que tu feras quelque chose de r^isioanable. Or, s'il y ^ quelque chose au monde qu| demande le contrôle çouverain de la froide raison, c'est l'expérience de la |çienpe que nous étudiqns. Le rpédecin ne. doit pas pbéic 4 rinspiratiou du moment; piême dans le^ pa3 déçespérés^ je nie qu'il ait l0 droit d'écouter son pçQup PU sqn {fp^gination.

Ces causeries revenaient souvent et nous menaient p^rfjOiis à cent lieues au delà du point de départi Ce n'é-^ t^it peutrêtr^ pas bien utile, car il arriva que, d^n^ ^es 4i§pu|sion^ entre jeunes, gen^, on ^e place de part i^t d'^ijlre §i}r un terrain que l'on s'habitue à regarder cpipme une propriété exclusive, bien qu'on y ait t^nu médiocrement dans le principe ; mus la jeunesse ne vit que de théories, et la société présente ne vit c[ue

de partis pris. Loin de redresser dans notre maturité l^es erreurs de noire inexpérience, elle s'empare de nos croyances ou de nos passions au profit des siennes quand elle ne nous sacrifie pas à de plus étroits intérêts.

Telle ne furent pourtant ni ma destinée ni celle de mon ami, et, si j'ai fait mention de nos amicales querelles, c'est qu'en songeant au dénoûment imprévu qu elles amenèrent pour lui, je ne puis me défendre

d'en rire un peu.

Au bout de nos cinq années d'études, nous fûmes

reçus médecins, Vianneet moi, le même jour; il avait vingt-six ans, j'en avais vinpt-qualre. Il vint alors avec moi à Pau, en me confiant qu'il avait l'intention de faire sa cour à ma sœur, si elle ne s'y opposait pas par une déclaration formelle. Je n'espérais pas beaucoup pour lui. Jeanne, à vingt et un ans, était la même qu'à dix-sept , plus belle et plus grande musicienne encore, mais ajournant l'idée du mariage sans ];iésitation ni regret. Ma mère respectait toujours sa volonté à cet égard et n'insistait pas. Yiaune était pourtant le meilleur parti qu'elle pût jamais espérer. Il était si bien posé à Montpellier, qu'il devait sans effort s'y faire promptement une bonne clientèle. Il avait des ressources personnelles, ni père ni mère pour discu-

ter la naissance et la fortune de sa fiancée, pour toute autorité à subir un vieux oncle qui ne voyait que par ses yeux. Il eût été heureux de se charger de ma mère. Il avait une maison à Montpellier, on eût pu vendre ou afierraer celle de Pau. Sa demande méritait donc réflexion, ma mère l'admit, mais elle nous dit qu'il ne fallait point en faire part à Jeanne. La seule chance de réussite était que Vianne, en la voyant de temps en temps, — pas tous les jours, — vînt à lui plaire.

Il s'établit donc dans notre ville pour quelques semaines sous le prétexte assez plausible de soins à donner à un de ses amis qui y^ésidait, et moi, je partis pour les Pyrénées, où j'allais presque tous les ans passer quelques jours pour surveiller notre petite propriété.

Cette fois j'y restai davanta.^e. Le vieux médecin des eaux de Saint- Sauveur, qui depuis longtemps m'avait pris en amitié, avait toujours souhaité me voir devenir son successeur. 11 parlait de se retirer, et, me voyant reçu médecin, il me conseillait de faire des démarches pour obtenir son emploi, se promettant de m'aider et de couvrir de son concours pendant quelque temps ce que l'on pourrait me reprocher, la jeunesse et Tinexpérience. J'étnis si bien vu dans le pays, que je n'avais pas d'opposition à craindra. Pourtant je deman-

dai le temps de la réùexioa. Le poste était bon, mais de bien courte durée chaque année. Il eût fallu pouvoir m'élablir dans ime des régions voisines où l'on passe rhiver et Ton vit sur une clientèle fixe. Je ne voyais aucune position à prendre dans les environs, tout était occupé sans espoir de vacance. C'est à m'assurer de ce point important que je passai une semaine. La chose méritait examen. J'étais très-incertain du théâtre de mes débuts. Il ne fallait pas songer à faire quelque chose à Pau. Il y avait là plus de médecins qu'il n'était nécessaire ; je n'avais jamais songé à m'y étabhr, mais je désirais nx5 pas trop m'éloigner de ma famille, et Luz était déjà bien loin au gré de ma mère. Le hasard, dirai-je le hasard tout seul? devait dénouer la situation.

Un matin que j'étais monté en me promenant aux bergeries^ c'est-à-dire au groupe de chalets situés sur les pâturages du pic deBergonz, à une demi-heure de marche au-dessus de notre auberge, je vis arriver deux voyageurs qui faisaient l'ascension, l'un à pied, l'autre en chaise. Le piéton était un Anglais d'apparence distinguée, un homme dont la figure agréable et soignée disait cinquante ans, tandis que le jarret un peu roidi et les cheveux tout blancs disaient soixante. La personne portée en chaise par deux vigoureux mon-

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tagnards était une jeune femme de vingt-quatre ans environ, un peu pâle, un peu fatiguée, extrêmement jolie et très-bien mise. Ils n'avaient point de guide ; le guide n'est pas nécessaire pour l'ascension du Ber^ gonz, qui nW ni compliquée ni difllcile.

Reconnaissais déjà de vue presque tous les malades et touristes de la localité. Ceux-ci m'étaient pourtant inconnus. Ils devaient être arrivés la vçille au soir, peut-être le matin même.

Ils s'arrêtèrent à la cabane, et le vieux berger s'empressa de leur offrir du lait. La jeune dame refusa, disant qu'elle venait de déjeuner chez Bielsa^ c'est-àdire chez celui qui tenait monauberge.Le gentleman lui dit quelques mots en anglais. Elle n'était point Anglaise, car elle fit répéter et ne parut pas comprendre. Alors il lui dit en français, qu'il parlait du reste fort bien :

— Il faut laisser reposer ces braves porteurs et môme leur donner à boire.

Il demanda au berger s'il avait du vin. Il en avait toujours quelques bouteilles en contrebande, car il avait passé avec l'auberge un marché qui l'obligeait à ne fournir que du lait. Je vis qu'à cause de moi, bien que ce ne fussent pas mes affaires, il hésitait à répondre. Je m'éloignai pour ne pas le gêner; je montai un peu plus haut sur le sentier.

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Je redescendis aa bout de quelques iostants ; mon intention n'était pas de monter au pie, dont je connaissais le moindre caillou, mais je n'étais pas fâché de revoir le pâle et charmant TÎsage de la jeune dame. J'étais pourtant blasé sur la rencontre des plos jolies Tojageuses comme des plus laides. J'avais assez fait le garçon d'auberge pour régarder tons ces oiseaux de passage comme un gibier hors de portée. Seulement, comme, à l'âge que j'avais, on regarde toujours ' avec intérêt ces personnages plus ou moins ailés, j'avais acquis certain discernement Je distinguais très-vite une compagne légitime d'une associée de rencontre, une noble Anglaise évaporée d'une aventurière précieuse, une Parisienne de la fashwn tapageuse, mais appartenant au vrai monde, d'une courtisane habillée avec plus de goût et affichant un meilleur ton. Mon père, qui embrouillait tout cela, ma mère, qui n'y comprenait absolument rien, s'étonnaient de ma perspicacité quand après coup je leur disais à quelle espèce ou à quelle variété ils avaient eu affaire.

Je revins donc sur mes pas et j'examinai la voyageuse, surpris de ne pouvoir définir sa véritable condition. La mise était irréprochable, un mélange de goût Irançais et de coniortabilité britannique. Elle

était Française et appartenait à cet Anglais, dont elle n'était pourtant pas la ûUe, elle ne lui ressemblait pas et ne faisait que bégayer sa langue. Elle pouvait être aussi bien sa maîtresse que sa femme; mais alors c'était une maîtresse de choix^ car il la suivait pas à pas, lui offrant la main pour gravir une pierre, et se baissant, encore qu'il te fût pas bien souple, pour écarter une branche de son chemin.

Je m'étonnai de les voir encore là, se promenant autour de la bergerie et paraissant attendre. Le ber- ' ger m'apprit tout bas qu'un des porteurs se trouvait subitement malade et me pria d'entrer dans l'étable, où il s'était jeté sur la litière et se roulait, en proie à une crampe d'estomac très-violente. Il me suppliait de ne pas le dire à ses voyageurs.

— Cela va se passer, disait-il; cinq minutes de repos, et je 'me remets en route.

Je le connaissais ; je le savais sujet à ces crampes qui ne passaient pas si aisément. Je lui défendis de se remettre en route. Je lui donnai un calmant que j'avais dans ma trousse, et je conseillai à son camarade de descendre à l'auberge, où il trouverait peut-être un autre porteur : moi, je me chargeai d'aller expliquer aux voyageurs l'accident qui les retardait.

-!- Eh bien, dit la jeune dame, nous monterons à

pied. On peut très-bien monter à pied, n'est-ce pas?

— Très-bien, répondis-je.

— Non, dit l'Anglais, trois heures de marche, c'est trop pour vous, ma chère, je m'y oppose absolument.

— Est-ce qu'il faut trois heures? reprit-elle en se tournant vers moi.

— D'ici, répondis-je, il n'y^n a plus que pour une heure et demie.

— Eh bien, mon cher, dites donc cela à mon mari/ Jld regardai l'Anglais^ qui ne sourcilla pas.

— Il y a, me dil-ilj une chose bien simple. C'est que Tdus portiez la chaise de madame avec celui de hod hommes qui n'est pas malade.

fît) comme Je souriais^ il ajouta :

— Je payerai ce que vous voudrez.

J'étais habillé absolument comme un montagnard, c'était mon habitude dès que j'arrivais ad pays : le bergerj qui m'avait vu tout jeune, me tutoyait; la méprise était naturelle. Je ne m'en fâchai pas ; mais je refusai; disant que nul n'a le droit de porter la chaise, s'il n'est patenté à cet effet, et que je n'avais pas la plaque.

— Alors attendons, dit l'Anglais.

— Non, n'attendons pas, reprit sa femme; ce porteur ira en chercher un autre^ et ils nous rejoindront

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là-haut. Le vieux berger, où bien lé garçon que voici (elle me désignait) nous servira de guidé, ôt jô illarchehai. Voyons, chei^ àiiii, conSeiitèz,

— Oui, avec un giiide poui» voUs SBUtênir ; iHàis le béfgér est trop viéiii, et CÔ jddil8 j^û^iHh ti^ëst paS guide non plus.

— Ceci ne fait rien, répondis-je, je peux guider sur le pic de Bergonz où il n'y a pas de danger sérieux à courir pour les voyageurs.

Pourquoi je fis cette réponse qui devait décider de ma destinée, je l'ignore. Il y a des moments où nous n'avons pas conscience de l'impulsion qui nous est donnée. Celte impulsion me venait du regard engageant et enjoué que la jeune dame attachait sur moi. Je reçus avec un mouvement de surprise, aussitôt réprimé, le paletot et le parasol que l'Anglais jeta négligemment sur mon épaule, et je me mis à marcher eu avant.

J'étais piqué par je ne sais quelle curiosité en môme temps que je subissais je ne sais quelle fascination. Cette jeune femme me rappelait l'émotion que j'avais ressentie à Bordeaux en voyant, pendant deux ou trois secondes, la charmante figure de Manuela Ferez. C'était, autant que je pouvais m'en souvenir, un type de même famille, ni grande ni petite, un peu maigre,

beaucoup de grâce, des cheveux bruns ou noirs^ des yeux clairs, gris ou bleus; mais celle-ci avait plus d'allure et moins de feu. C'était une Parisienne pur sang, son accent ne pouvait laisser le moindre doute.

Je subissais, je l'ai dit, une fascination. Je dois ajouter qu'en même temps j'éprouvais une méfiance singulière. Mon éducation, ma nature, l'influence de mon milieu, avaient fait de moi un composé d'ardeur et de retenue; je m'attribuais alors, môme à mes propres yeux, et probablement sousTinfluencede Vianne, une certaine puissance d'examen et de scepticisme : je touchais au moment où la jeunesse et l'inexpérience reprendraient leurs droits.

La jeune dame, qui m'intriguait passablement, marcha d'abord appuyée sur le bras de son mari; ils ne se tutoyaient pourtant pas. Il l'appelait Hélène ; il lui jurait qu'elle ne le fatiguait pas. Elle répondait qu'elle était sûre du contraire et qu'il devrait la laisser marcher seule. La question fut bientôt résolue, le sentier devint trop étroit, elle dut passer entre nous

deux; puis il devint escarpé, et TAuglais voulut marcher sur la berge rocheuse afin de préserver sa compagne du vertige. Elle s'effraya pour lui, et, quand je Teus vu trébucher deux fois :

— Pardon, mon bourgeois, lui dis-je en forçant mon accent méridional, car leur méprise m'amusait et je travaillais à la faire durer, — - du moment que vous m'avez pris pour guide, j'ai une responsabilité. Il faut me laisser tenir madame et il faut passer devant moi.

Il y consentit avec la tranquillité d'un gentleman qui ne peut pas être jaloux d'iih piiysarl. Je mai'chai Sur le contre-fort du sentier. Elle àppiiya sa petite mâiii gantée sur mori épaule. Quand iih obstacle se pi'ésentait devant elle, je la soulevais en l'eiitdurànt dé mon bras. Nous montions ainsi depuis iiiie deini-hedre, él ce n'était pour moi qu'une promenade. La jèîine damé était adroite et légère; mais l'Anglais était visiblemeiit hors d'haleine. /

— Pauvre cher ami! dit-elle tout haut, comme se

parlant à elle-même dans un moment où il était resté en arrière, cela est trop rude poiir lui : iî se croit toujours jeune...

— Et il n'est plus jeune, répondis-je affectant là simplicité, poussé peut-être par un assez mauvais sentiment.

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Elle se retourna vers moi et me regarda d'abord avec une expression fâchée, inais elle devint rouge comme si elle était humiliée de la comparaison à établir. Je voulais qu'elle me parlât.

— Pardon, lui dis-je, vous ne me parliez pas, j'ai cru..., je ne suis guide que par occasion I

— Si vous n'êtes pas ce que vous jJaraissez être, qui donc êtes-vous ?

— Un homme très-mal élevé, un chasseur d'ours.

— Àh I mais c'est très-beau d'être chasseur d'ours. En avez-vous tué beaucoup?

— Beaucoup.

— C'est dangereux, n'est-ce pas, cette chasse-là?

— Tr^s-dangereux.

— ' Et vous n'avez jamais eu peur?

— Quand on a peur de l'ours, on est- perdu, et, puisque me voilà...

— Comment vous y prenez-vous pour le tuer?

— A la vieille manière du pays, c'est encore la meilleure: on roule son manteau autour du bras gauche, qu'on lui présente au moment où il se dresse, et de la main droite on lui enfonce un épieu dans le cœur.

— Ah I c'est effrayant; ce doit être plus émouvant que les combats de taureaux que j'ai vus en Espagne.

— Vous arrivez d'Espagne?

— Non, j'arrive de Londres, mais j'ai vu l'Espagne aussi. Mon mari aime beaucoup les voyages.

— Et vous aussi ?

— J'en suis un peu rassasiée; mais le voici qui vient, ne parlez pas de chasse à l'ours. Il voudrait peut-être j aller, et je serais trop inquiète...

— C'est un bon mari alors ?

— C'est un ange, répondit-elle en me regardant fixement comme pour me dire qu'une lemme comme elle ne craignait pas l'indiscrète familiarité d'un homme comme moi.

En môme temps que le gentleman, les deux porteurs nous rejoignaient avec la chaise. La jeune dame y monta en me priant de ne pas laisser son mari seul. Je ne pensais pas être nécessaire, pourtant je ne souhaitais pas m'en aller, et, quand il me dit: a Venez avec nous, mon cher, je ne veux pas vous avoir dérangé pour si peu, » je songeai que j'avais le temps de refuser l'argent et que je pouvais accepter la promenade.

Il esssaya de suivre la chaise, mais il dut vite y renoncer, et, comme sa femme ne le voyait plus, étant passée en avant, il me demanda mon bras avec beaucoup de politesse et de bonhomie. Je l'avais pris pour

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un ancien beau passablement ridicule. Je vis que je m'étais trompé; c'était un homme charmant qui luttait contre les premières atteintes de la vieillesse pour ne pas ôtre à charge et déplaisant.

— J'ai été un grand marcheur, me dit-il en s'arrôtant un peu^ non pas un beau montagnard comme vous, mais un chasseur leste et nerveux, passionné pour l'action et le danger. Voici que Tàge me fait sentir son poids. J'irai tant que je pourrai, et puis je me résignerai.

— Vous avez raison de lutter, lui dis-je ; pourtant il n'en faut pas trop faire. Quel âge avez-vous ?

— Je ne cache pas mon chiffre, soixante-deux ans... Et vous, mon enfant ?

— Vingt-quatre ; mais ne parlez plus, la respiration vous manque; vous avez un commencement d'asthme. Je ne vous dirai pas que dès lors il faut ne plus bouger ; je suis de l'avis contraire. J'ai vu des asthmatiques dont le mal n'était pas trop avancé guérir par un effort modéré, mais continuel, pour rendre à l'organe affecté sa fonction normale.

— Ah çà, mais, dit-il en s'arrétant encore, vous parlez comme un médecin, mieux qu'un médecin, car le mien me prescrit le repos.

—Je suis un peu médecin : dans la montagne, ilfaut

savoir un peu de tout. Voulez-vous me permettre de vous écouter un instant? Respirez du mieux que vous pourrez.

— Voilà.

— Eh bien, ce n'est pas mal ; vous pouvez giieriï*, si vous avez de la patience et de la persévérance. Marchez tous les jours, mais pas autant qu'aujourd'hui. Vous en avez assez.

Il m'examina avec surprise. Je me trahissais ; j'étais las de mon rôle. Nous arrivions auprès de la chaise. On sait que les porteurs vont très-vite, au pas gymnastique. La jeune dame leur avait ordonné de s'arrêter pour attendre son mari. Elle était descendue et venait à sa rencontre.

— Je veux marcher à présent, lui dit-elle, et vous vous ferez porter.

Il refusa ; devant elle, il dissimulait sa fatigue, et je crus voir à ses regards inquiets qu'il ne laliaii pas prononcer le terrible mot d'asthmatique ; mais je crus devoir insister, et elle m'en sut gré.

— Cher ami, lui dit- elle avec une grâce caressante, vous n'êtes pas bien aujourd'hui, vous ne marchez pas comme à l'ordinaire. Si vous refusez, ajouia-l-elle en baissant la voix, je croirai que vous ne m'aimez plus.

n parut vaincu et céda. Les porteurs Tenlevèrept au pas de course ; il était mince et léger. En un instant, je îne trouvai feeul avec elle.

— À nous deux, inàin tenant, monsieur ie docteur I më dîl-eïïé ëii prénàiiî sàiis aucun embarras le bras que je lui oiïràié. Mes porteurs vièniiènl de m'en dire de belles sur Votre compte i Vous êtes reçu médecin à vingt-quàtrè ans, ce qui est très-joli, vous êtes d*une îamille Ifès-hériorablê él trës-estimée, vous allez devenir i'asfeôcié du médecin dés eaux de Sàiiit-Sauveur ; enfin vous êtes un homme distingue, et même un homme du monde quand il vous plaît de Têtre. Et vous vous moquez des pauvres voyageurs, vous les trompez avec un costume d'emprunt, vous vous doniiéz pour un chasseur d'ours, tandis que vous êtes M. Laiirënt Bielsa, propriétaire de la jolie maison et du beau pâturage où nous nous sommes arrêtés tantôt! Pourquoi cètlé comédie, je vous le demande, et quel plaisir trôuvez-voUs à rendre ridicules des gens que vous ne connaissez pas et qui ne vous ont jamais rien fait?

Je lui répondis que je n'avais pas offert meff ser-

vices, qu'on les avait réclamés sans me consulter, que

)je ne m'en prenais point à elle de la méprise, et que

j'acceptais une leçon due à la rusticité dé mes habits

et de ma personiié.

— Alors c'est à mon mari que vous en voulez? Vous auriez grand tort ; il est un peu distrait, et il faut convenir que l'habitude de la richesse porte un peu les Anglais à croire qu'avec de l'argent on peut commander à tout le monde comme au premier venu; mais, si vous connaissiez sir Richard Brudnel, vous lui pardonneriez tout. C'est l'homme du monde le plus affable, le plus bienveillant, le plus doux, le meilleur qui existe ! Voyons, pardonnez-lui vile, ou bien, moi, je' ne vous pardonnerai pas de m'avoir mystifiée.

— En quoi vous ai-je mystifiée ?

— Ah vraiment I Combien d'ours avez-vous tués, beau chasseur à l'épieu ?

— Si vous aviez mieux questionné vos porteurs, ils vous auraient mieux renseignée. J'ai tué sept ours, dont vous avez pu voir le feston de griffes à la porte de mon auberge. Nous en avons régalé nos amis et nos pratiques, et j'ai partagé les primes avec mes camarades.

— Alors... je me rends, vous êtes un homme extraordinaire,' et nous serons forcés de vous faire des excuses.

— J'accepte les vôtres, répondis-je gaiement. Quant à sir Richard, la paix est déjà laite ; je lui ai donné une consultation.

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— Ah I est-ce qu'il est malade ?

— Fort peu. Il vivra longtemps.

— Que Dieu vous entende ! Pour cette bonne parole, et pour sceller le pardon que vous nous accordez, donnez-moi la main. .

Je reçus sa petite main dans la mienne avec* émotion, et n'osai la serrer.

— Allons donc, dit-elle, à l'anglaise I Shakel shakel Vous savez l'anglais, je parie I Moi, je ne l'apprendrai jamais; c'est une langue affreuse. J'aime l'espagnol; je Tai appris très-vite, mais au fond je n'aime que le français, la France et Paris !

— Vous y êtes née?

— De parents pauvres, comme on dît; mon enfance a été bien humble; plus tard, j'ai été riche et point heureuse. Sir Richard m'a aiaiée; il a été ma providence. A présent je n'ai rien à désirer.

— Vous aviez été mariée une première fois?

— Non. Pourquoi cette question?

— Je croyais comprendre...

— Ah ! mon histoire serait trop longue et point amusante. Parlez-moi de vous. Allez-vous réellement vous établir ici?

— Je n'en sais rion encore.

— N'allez-vous pas songer à vous marier?

94 MA CŒUR JEANNB

— C'est trop tôt.

— Vous n'êtes donc amoureux de personne?

Cette brusque question me fit rougir comme un

enfant, et je répondis que je n'avais point encore aimé.

— Pourquoi ça? reprit-elle avec la môme a.isance que si elle eût questionné une jeune fille.

-r Je n'ai pa^ eu le temps.

— Ah I qui , le travail , le devpir I Yqus ôtes ^n l)Qmme sérieux. ^. Brudnel n'a pas ei; une jéunessg aussi tranquille. Il paraît qu'il a été un des homme^ les plus séduisants de sontemps^ç^ qu'à votre âge il avait déjà pu de hr|llantes çiventures.

— Il youa les r^cpnte?

-^ Jam£\is. J*§i ouï dire; mais de quoi e^t-ce que je vous parle? Je suis unç étqurdie, moi. J'ai l'habitude de penser tout haut, mon éducation a été tar4iv^, incomplète. C'est mpn \fia,v\ qui m'a civilisée ay^ une patience, une bonté d'ange,

La pente devenait trop roide, elle ceas^ de parler^ bien qu'elle fût en veine d'expansion.

Je devins rôveur. J'éprouvais un grand attrait pour elle, je la trouvais naïve, bonne, d'une grâce irrésis-^ tible; puis, par moments, elle me semblait dépqurvue de tact et trop hardie avec moi. Il était bien possible

MA SŒUR JEAXNB 05

que sir Richard ^ù.\ fait en France, ce qu'on appellei •un mariage de garnison. Son âge l'avait rendu indulgent pour cette innocence dont il n'avait vu quç le charipe et pour ce paanque d'éducation première qui se révélait à mes yeux tour à tour éblouis et déçus* On trouvera peut-être que j'étais bien difficile poyr un homme d'aussi mince condition. J'étais, en dépit des sermons de Yianne et de moi-même, un idéaliste porté par nature à regarder toujours au delà du c£(dre de ma yision.

Et puis, j'avais sous les yeux un point de comparaison, c'était le mari dont cette femme fiyait le droit de vanter la distinction. On sentait en lu^ l'aristocratie Daturelle développée par la réflexion et la volpnté, Elle aussi pourtant était née élégante, sa nature phyr sique était de premier cboi^ et devait repousser inst tinctivement tout ce qui était bas ou seulement gro^« sier; mais il D*y avait point une culture suffisant^, pu bien rintelligençe avait manqué.

M. Brudne}, parvenu au sommet^^ contemplait le pays. l\ faisait très-beau, le tempa était clair, et^ comme c'était la première fois qu'il par-courait Tinta-: rieur des Pyrénées, je pus lui détailler toutes les localités de l'admirable panorama déroulé autour de nous. n n'était pas un creux, pas un relief que je n'eusse

96 MA SŒUR JEANNB

parcouru et dont je fusse embarrassé de résumer l'histoire géologique, la faune ou la flore. Bien que le gentleman se fût déjà renseigné sur mon compte, il n'en faisait rien paraître.

— Merci, docteur, me dit-il du ton le plus naturel, quand il eut épuisé le chapitre des questions ; vous êtes un guidé précieux et que l'on est heureux de rencontrer. Le regret de vous quitter ici serait très-vif pour nous; ne pourriez- vous prolonger un peu notre plaisir en acceptant de dîner avec ma femme et moi, soit chez votre fermier, soit à Luz, où nous sommes descendus? Choisissez, et dites-moi oui, ou vous me ferez beaucoup de peine.

Il parla aiosi avec une grftce parfaite, sans paraître ni surpris ni repentant de son erreur; tout au contraire, il en prenait occasion de se réjouir, ce qui était infiniment plus aimable et plus spirituel que de s'en excuser.

J'acceptai le dîner à Luz, où j'avais affaire dans la soirée, et, craignant d'être indiscret en restant davantage, je voulus les quitter. Ils me retinrent et je cédai. Nous descendîmes tous à pied. Madame Brudnel accepta de temps en temps mon bras et nous eûmes quelques moments d*aparté où je cessai absolument d'être ému auprès d'elle. C'était décidément une per-

ITA SŒUR JEANNB 97

sonne aimable, bonne, désireuse de plaire et nulle* ment coquette. Je remarquai qu'elle était aussi gracieuse avec ses porteurs qu'avec moi-même. La préoccupation ou plutôt l'entratnement continuel de son esprit semblait être une effusion de bienveillance. Elle avait de l'esprit naturel, ne cherchant pas à dissimuler son ignorance, questionnant et s'extasiant à propos de tout, une enfant curieuse, docile, excellente, adorable de soins et de grâce avec son vieux mari. Elle exhalait un parfum de candeur qui ne me permit pas de douter qu'elle ne l'aimât par-dessus tout. Il était si charmant lui-même qu'il n'y avait pas lieu de s'en étonner.

Elle parla peu à dîner; elle était fatiguée et se retira aussitôt après. Le couple devait repartir le lendemain de bonne heure pour Bagnères-de-Bigorre. Je crus devoir prendre congé, M. Brudnel me retint.

— Permettez-moi, me dit-il, de causer encore un peu avec vous, docteur. J'ai quelques questions à vous adresser. Venez fumer un cigare avec moi sur le balcon.

Il me parla de sa santé.

— Je ne me préoccupe pas de moi outre mesure, dit-il en m'offrant le meilleur cigare que j'eusse fumé de ma vie; mais, quand je m'en occupe, c'est pour décider quelque chose et me conformer sérieusement

Ô8 Ma SCÊUR JEANNE

à la décision prise. Est-ce pour causer ou est-ce avec réflexion que vous m'avez dit tantôt sur la montagne par quel régime je pouvais, sinon guérir, du moins me conserver?

— C'est avec réflexion et par suite d'une conviction arrêtée.

— Alors vous êtes en complet désaccord avec mon -médecin, et je vous donne raison parce que son régime me débilite et qu'en faisant des efforts contraires à ses prescriptions je me suis toujours rétabli. C'était un jeune homme aimable et distingué que j'avais attaché à ma pauvre personne et qui me suivait dans mes voyages. Nous nous sommes séparés par suite de ce désaccord. Je crois qu'il était las de cette vie errante, qu'il eût voulu me voir fixé dans une grande ^ille où il se fût fait une clientèle» C'était son droit, et pourtant je ne crois pas qu'il gagne au choix qu'il a fait. Il avait chez moi dix mille francs par an d'honoraires ; c'était une position pour un jeune homme, et il était libre de me quitter le jour qu'il \x)udrait.

— Vous pensez, repris-je, qu'il s'est trompé sur la tiature des soins à vous donner? Pourtant, avant de partager absolument votre opinion, il me faudrait vous Connaître et vous examiner davantage, il me faudrait avant tout vous ausculter*

MA SŒUR JEANNB 99

— Eh bien, tout de suite, répondit-il vivement. Venez dans ma chambre.

Il résulta de mon examen et de ses réponses à toutes les questions que je dus lui adresser, qu'il était encore plein de ressources et pouvait vivre dix ans et plus sans infirmités provenant de sa constitution. J'approuvai la vie, non do voyages continuels, mais de locomotion fréquente et dé déplacements appropriés aux phases de son affection; c'était une chose à étudier et où il pouvait être son propre médecin.

J'allais me retirer, il me retint encore.

— Êtes-vous bien décidé, me dit-il, à être médecin des eaux?

J'étais à peu près décidé à ne pas l'être, et je lui expliquai mes raisons.

— Et chez vous, à Pau?

— Pas do place à prendre maintenant dans les villes du Midi un peu considérables; je me suis informé.

— Alors vous n'avez pas de projets particuliers, et vous êtes libre? Acceptez mes offres.

— Vos offres ?

— Vous n'avez pas compris ? Je désire vous faire dix mille livres de rente à la condition de voyager avec moi ou de demeurer avec moi aussi longtemps que vous y trouverez plaisir et avantage.

100 MA SŒUR JEANNR

Surpris de cette prompte détermination de la part d'un homme qui ne me connaissait pas, je demandai à faire mes réflexions, et j'ajoutai que, si j'acceptais, ce serait à la condition de ne m'engager que pour un mois. Je n*étais pas persuadé que sir Richard eût besoin de dépenser dix mille francs par an pour un médecin spécial, s'il pouvait guérir tout seul.

Mes scrupules augmentèrent son désir de m'accaparer.

— Je vous donne huit jours de réflexion, me dit-il : il vous faut le temps de prendre des informations sur mon compte, mais je n'accepte pas votre mois d'épreuve. Je suis seul juge du besoin moral que je puis avoir d'un médecin. Tenez, allez consulter vos amis, votre famille, et, si c'est non, écrivez-moi poste restante à Perpignan dans huit jours ; si c'est ouiy venez m'y rejoindre.

Il me donna sa carte ; je partis dès le lendemain pour Pau.

Ma mère fut très-surprise et tressaillit au nom de sir Richard Brudnel.

— Lui, s'écria-t-elle, sir Richard I je le croyais fixé en Angleterre pour toujours, et tu dis qu'il est marié?

Elle me fit beaucoup de questions sur sa femme et sur lui. Quand j'eus dit le peu que je savais de

MA SŒUR JEANNB lOi

a femme ôt tout le bien que je pensais du mari:

— Pour celui-là, dit-elle, tu ne te trompes pas. C'était un jeune homme très-digne et très-bon, on l'estimait dans la famille de Mauville, mais je l'ai tellement perdu de vue.,. Et puis, où ne va-t-il pas t'emmener, puisqu'il a encore la passion des voyages?

— Ses voyages ne seront ni lointains ni périlleux, puisqu'il a une jeune femme qui ne partage pas son goût et qui ne paraît pas bien forte.

— Et il est très-épris de cette jeune femme?

— • Je crois qu'il ne vit que pour elle.

— Il est bien âgé pour qu'elle partage sa passion I Tu es jeune toi, et pas trop laid; tune crains pas qu'il ne devienne jaloux de toi?

— On peut se quitter le jour où on n'a plus confiance l'un dans l'autre. Je n'attendrais pas que le soupçon me menaçât d'un scandale ou seulement d'un outrage.

— Tu as envie d'accepter, je le vois.

— Certes j'ai envie de gagner dès demain ce que je ne gagnerai certainement pas dans dix ans, si je refuse. J ai aussi envie de voyager un peu. Je crois qu'on apprend beaucoup à changer de milieu. Pourtant, comme je n'ai point envie de te faire de la peine, je refuserai, si tu le veux.

— Non, je n'ai pas le droit de m'opposer à ton aveïiiTj et puis...

— Et puis quoi?

— Rieni je me parlais à moi-mômOé Acceptei pars.

Elle se lera^ prit ma tôte sur son sein, la couvrit de baisers et de larmes» puiS) me repoussant avec TefTort d'un grand courage :

-^ Pars demain^ reprit-elle, et sans rien dire à ta sœur, qui ne sait pas eomme moi résister à tout. Je me charge de lui faire comprendre que tu devais accepter.

— Si ma sœur et tel devei avoir tant de chagrin^ j'hésite et me trouble. Allez-vouB donc croire que je com))te m'expatrier? Âvies-voas espéré que je pour-» rais me fijter près de vous ?

^ Nbn 1 noUs n'avions pas d'illusioû ; mais les femmes se flattent toujours qu'un miracle se fera ea leur faveur.

^ Eh biëU) qiii sait si le mirable t\e se Dsra pas un peu plus tard? Sois sûre qtie^ si la Providence s'en môle» Je l'aiderai de tout mon pouvoirs Et pUiS) si Jeanne se décide à aimëf mon cher Yiannei tu auras assez de bonheur pour attendre {)lus patiemmeht mon retour. ,0ù en sont-ils ?

— Ahl je ne sais pas, répondit ma mère en soupi* rant ; que peut-on savoir de Jeanne ? Pars sans lui rien dire, cela vaudra mieux, et pars vite, pour que je n'aie pas le temps de faiblir.

^ Dis-moi donc, lui demandai-je le lendemain, au moment de la quitter, comment il se fait que tu connaisses sir Richard Brudnel et qu'il ne m'ait point parlé de toi?

— Parle-lui d'Adèle Moessart, il se souviendra probablement ; il ne m'a pas connue mariée, et n'a pas dd éUVoir le ïiota de ton père. IJis-iiii... nbti, he lui dis Héii, cela liii râppellériàit deé choses pénibles. — - Si î au fiait, parie-lui quand l'occasion s'éii présentera, toutefois sans chercher à la faire riàtlrè, du châieaii dô MàUviilé; noté ses réponses él tU me lés transmettras; cela rie presse pas, mais cela li'est pas sans importance. Quelle singulière aventure qiié celte rencontre entre lui ôt tôî I

— Voyons, explique-moi donc teâ élbnnements et tés réticences, cela bomirience à mé tourmenter.

— Si c'était mon secret, je te le dirais tout de suite ; mais je dois nie taire.

— Est-ce que cela concerne mon père?

— Oh! pas du tout; cela ne te concerne pas non plus. ï^arle-lui du château de Mauville, on verra!

Au bout de la semaine, j'étais à Perpignan, je me rendis à Thôtel indiqué sur la carte de sir Richard. 11 était sorti. Madame Brudnel me reçut avec de grandes démonstrations de joie.

— Cher docteur, vous nous comblez, me dit-elle, et^ pour ma part, je fais mieux que de vous remercier, je vous bénis !

Elle vit la surprise un peu froide que me causait cet accueil, et elle ajouta:

— Ah ! c'est que vous ne savez pas : mon mari avait l'esprit frappé. Son autre médecin lui avait persuadé qu'il avait quelque chose à la poitrine, Une maladie mortelle, et vous lui avez ôté cette frayeur qui l'aurait tué.

— Je crois que vous vous exagérez un peu les choses. M. Brudnel m'.a paru beaucoup moins in*

MA SŒUR JEANNB 105

quiet et beaucoup plus philosophe que vous ne dites.

— Enfin vous croyez, vous, qu'il n'est pas bien malade? Dites-moi la vérité, à moi; j'ai un grand courage, je le soignerai sans rien faire paraître.

— Je ne crois pas à cette grande prudence, mais vous n'aurez pas à la déployer. Sir Richard n'a rien de grave à redouter quant à présent. Il s'agira de vous coDformer à mes prescriptions, et, quelque rassasiée de voyages que vous soyez^ il faudra (continuer si je le juge nécessaire.

— Je traverserais le feu, si vous l'ordonniez, docteur! D'ailleurs j'aime les voyages. Vous ai-je dit que j'en étais dégoûtée?

— Vous ne vous rappelez pas toujours vos paroles, ou vous ne pensez pas toujours ce que vous dites?

Elle me regarda fixement, ses yeux doux et vagues prirent un éclat pénétrant, puis elle éclata de rire.

— Comme c'est vrai, ce que vous dites-là I s'écriatelle. Je parle souvent sans me douter de ce que je dis. J'amuse beaucoup sir Richard avec mes distractions ; il sait bien que ce n'est pas ma faute si je suis un peu stupide.

J'aurais dû accepter cette explication pleine de bonhomie... Pourquoi me causa-t-elle de l'humeur? pourquoi me sentais-je épilogueur et pédant? Je le

lOÔ MA SŒUR JBANNB

savais si peu, que je ne m'apercevais même pas de rinconvenance de mes critiques.

— Je n'approuve pas, lui dis-jé, que l'on fasse si boa marché de soi-même. C'est un moyen que les enfants emploient souvent pour s'assurer i'impunilé de leur insouciance.

— Les enfants sont les enîants, répondit-elle avec douceur.

— Et vous vouiez rester enfant toute votre vie?

— C'est ma destinée, allez ! Ce n'est pas moi qui l'ai faite et il faut que je m'en contente. Si j'avais eu de la prévoyance et de la raison, je n'aurais pas accepté d'être la compagne d'un homme si supérieur à moi I Je n'avais pour moi que mon âge et ma figure ; puisqu'il s'est contenté de si peu de chose, c'est qu'il a un grand cœur; mais je comprends que je vous paraisse sotte, à vous qui ne me devez pas d'indulgence. Heureusement la sienne est inépuisable et vous pourrez faire briller mon incapacité devant lui. Cela m'est égal, il ne m'en aimera que mieux.

Je sentis que j'avais été absurde et que je l'étais encore, car je ne pouvais ni expliquer ni excuser le mauvais ton de mes remarques désobligeantes. Je crus comprendre que ma logique était froissée par un désacord frappant entre le charme physique qu'exha-

Ma sœur jBANNâ 107

•lait cette jeune femme et le peu de souci qu'elle prenait de plaire à l'esprit. Elle me faisait l'effet dune odalisque rieuse et joueuse, privée du sens de la réflexion. Je me promis de ne plus ressentir ce charme qui apparemment m'avait ressaisi en la retrouvant si aSable, afin de n'être plus irrité par l'absence de tact et de mesure.

Dès les premières heures de notre association, je vis qu'il me serait très-facile d'isoler ma vie de la sienne. Sir Richard arriva et, charmé de me voir, m'embrassa paternellement ; puis il sortit avec moi, et nous ne rentrâmes que pour dîner ensemble à l'hôtel. Madame Brudnel prenait ordinairement ses repas seule et à d'autres heures. Après le dîner, nous eûmes un cigare à fumer et une heure de causerie. Sir Richard prenait le café, puis, tout aussitôt, une bouteille de vin de Bordeaux qu'il dégustait lentement ; mais il n'allait jamais au delà, voulant, disait-il, tenir le milieu entre les habitudes de la France et celles de son pays. Une heure juste après le dîner, sa montre consultée, il se levait et sortait.

— A présent, me dit-il, vous êtes libre. Je ne vous demande que de demeurer toujours dans la même maison que nous, — votre Cnambre y sera toujours retenue, — et de prendre vos repas avec moi. Quand

108 MA SŒUR JEANNB

ma femme Toadra en être, elle tous invitera elle-même. Tant que nous nous portons bien, elle et moi, votre temps vous appartient; tout celui que vous nous accorderez vous sera compté comme une preuve d'amitié.

Cet arrangement me convenait fort. Seulement je me faisais scrupule de gagner si facilement mes honoraires, et je crus devoir le dire.

— Ne vous tourmentez point, me répondit Sir Richard. Si vous me quittiez, je chercherais aussitôt à vous remplacer et je ne trouverais pas aussi bien ; vous voyez que je n'y gagnerais pas.

Le lendemain, nous nous retrouvâmes tête à tête à déjeuner. Il s'agissait de se remettre en route, et sir Richard voulait me consulter. Il faisait encore chaud, il avait envie de passer l'automne dans les Alpes , l'hiver en Italie. Je ne vis pas d'objection à lui faire. Nous prîmes la mer à Purt-Vendres le soir même à destiDation de Gênes, d'où nous devions nous rendre au lac Majeur. Je ne revis madame Brudnel, Héléna, comme l'appelait son mari, que sur le bateau à vapeur, où elle se rendit un peu d'avance avec sa femme de chambre pour s'installer dans sa cabine. Elle traînait avec elle un bagage énorme dont l'embarras ne causait jamais la moindre humeur à son mari. Il y

ayait en outre deux petits chiens, une perruche et un petit singe dont il lui fallait s'occuper autant que si c'eussent été des enfants, bien qu'unjeune nègre en eût la gouverne spéciale. Un vieux valet de chambre anglais, flegmatique, ponctuel et silencieux, complétait notre smala.

Au moment où nous allions monter à bord, sir Eichard et moi, nous vîmes en haut de Tescalier madame Hélène qui nous attendait. Elle avait ôté son chapeau, un voile de dentelle noire flottait sur ses cheveux bruns. La fumée du steamer se rabattit sureUe. Je crus avoir la vision de Manuela Ferez telle que je Tavaisaperçue partantpourl'Espagne, et je m'imaginai que la ressemblance devait être frappante. Cependant Taccent de la Parisienne dissipa encore Tillusion.

— Vous avez bien tardé, nous dit-elle, j'ai vraiment eu peur que le steamer ne partît sans vous.

— Il ne m'est jamais arrivé de manquer un départ, répondit sir Brudnel, surtout dans certaines circonstances»

— Quand je suis du voyage, n'est-ce pas? Si nous fussions partis, vous eussiez fait quelque miracle pour nous rejoindre, je parie 1

— Peut-être, répondit-il avec un sourire un peu

contraint.

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