‹ Ma sœur JeanneChapitre 3 sur 4 · MO HA SŒUR JEAMBTE · texte numérisé non relu

MO HA SŒUR JEAMBTE

— Venez roir na jolie cabise ! lui dit-eUe en prenant son bras.

Et il se laissa emmener.

U l'aimait tendrement à coup sûr, mais il a^ait la pudeur anglaise portée au plus haut point, et il était facile de voir que tout ce qui ressemblait à la familiarité, même ayec sa propre femme, le faisait souffrir hors du tête^-téte. Ceci m'expliqua le soin avec lequel fl la tenait cachée ; elle vivait sur le navire comme elle m'avait paru vivre à Luz et à Perpignan^ c'est-à-dire comme une femme turque toujours clottrée dans son gynécée. Elle semblait se plaire dans cet isolement, car elle n'essayait pas d'en sortir sans sa permission et ne faisait point un pas saus lui. 11 la promenait de temps en temps sur le tillac. Elle était alors soigneusement voilée.

Je la vis encore moins à Marseille, où nous primes un jour de repos. Au lac Majeur, nous fûmes vite installés dans une très-belle villa où déjà ils avaient passé l'automne précédent, et où j'eus une chambre charmante avec un beau cabinet de travail. De mon appartement, je n'apercevais rien de ce qui se passait dans le sien ; une tendine de soie fermait son balcon, «t celui de sir Richard était entre nous. Seulement j'étais étonné du bruit qui se faisait chez la recluse ;

c'étaient ttstât des éclats de lire avec la fetnaie de chambre espagnole, tantôt un interminable babillage, ou des exclamations pour séparer le singe 6t les ehieitf qui se querellaient, puis des sons de guitare, des rour lements de castagnettes^ comme si l'on eût dansé, et pa^dessus tout les eris aigus de la perruche^ qui redoublaient quand on voulait lui apprendre à parler, n y avait un très-beau jardin où je ooniqpris qu'il ne fallait pas me promener parée qu'il était réservé pour madame. Sir Richard lui-môme n'y pénétrait pas. Les pins parasols et les allées en voûte qui ombrageaient ce jardin le cachaient mystérieusement. Par quelques rares éclaircies^ j'apercevais parfois la belle Hélénase faisant balancer dans un hamac par le petit nègre, ou jouant avec ses hôtes favorites. Si elle me voyaità ma fenôtre, elle me criait un bonjour ajmical. Vôtue d'une robe de chambre en cachemire blanc, chaussée de babouches écarlates, la taille entourée d'une écharpe de soie lamée d'or, les cheveux à peine relevés, tombant à tout instant en ondes lustrées sur ses épaules délicates, elle était vraiment charmante. Jamais je n'ai vu de femme plus gracieuse dans ses poses et dans ses moindres mouvements, et cela naturellement, sans paraître le savoir. Elle gagnait à ôtre vue à quelque distance, car de près, elle était un peu flétrie malgré un

grand air de jeunesse. J'avais peine à détacher mes yeux de cette odalisque, et, tout en blâmant en moimême les amours turques de mon Anglais, j^enviais par moment son sort*

Mais cela ne faisait point que je fusse amoureux de sa compagne. Elle me paraissait trop nulle, trop irresponsable dans la vie qu'elle menait, pour être aimée autrement qu'avec les sens, et, comme je n'étais point un ermite, cela n'eût pas suffi pour me troubler. D'ailleurs elle n'était pas toujours aussi séduisante. Lorsqu'elle montait à cheval le matin avec son mari, cette amazone étriquée qui faisait ressortir la maigreur de son buste, cette casquette de jockey dont la mentonnière faisait saillir son angle facial, sa gaucherie à manier sa monture, ses cris puérils quand elle avait peur, ou ses rires inextinguibles sans motif, tout cela ne convenait point à son type frêle et nonchalant.

Je vécus d'abord très-seul. Le pays était admirable. Je m'étais assez occupé des sciences naturelles pour trouver beaucoup d'intérêt dans mes excursions. Je ne perdais pas l'occasion de visiter les malades pauvres qui m'appelaient et à qui je donnais gratuitement mes soins. J'avais besoin d'exercer mon état et d'acquérir de l'expérience par mes observations. Je craignais d'oublier la médecine auprès de mon r)atroa>

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qui se portait très-bien. Bientôt cependant je vis que je n'étais pas pour rien dans Tamélioration sensible de sa santé. Je lui mesurais avec soin chaque jour la dose d'exercice qu'il devait prendre. Je veillais à son alimentation, à son vêtement, à ses occupations intellectuelles avec beaucoup d'attention. Je l'étudiais et lui apprenais à s'étudier lui-même. Il m'accompagna bientôt dans mes promenades, et, comme il se souvenait d'avoir été robuste et infatigable, j'étais forcé de l'arrêter quand il s'emportait. Il aimait à faire des armes et me pria d'en faire avec lui. Il était de première force, mais je n'étais pas maladroit, et il se passionnait à cet exercice. J'usais de mon autorité pour le contenir. Je voyais bien que, pour obtenir un bon effet du mouvement que je lui permettais, il fallait une prudence méticuleuse.

J'eus toute la révélation de son caractère dans cette lutte amicale de tous les jours. Sous son air doux et poli, c'était une nature ardente, insatiable dans l'expansion. Il avait été longtemps plus jeune d'au moir.s vingt ans que son âge. Atteint depuis peu d'années, il n'en prenait pas son parti ; il était incapable de la résignation qu'il se piquait d'avoirau besoin. Infirme et brisé, il eût su se taire et sourire; il se fût consumé rapidement dans un muet désespoir. Je vis que sa

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femme l'avait mieux jugé que je ne pensais, et, pre<^ nant à cœur la mission que j'arais acceptée, je mis toute ma volonté, toute ma contention d'esprit à le guérir. Je savais bien que son mal était jugé incurable en théorie ; mais j'avais vu un exemple de guérison, et je croyais, je crois encore qn'<m peut guérir de tout» tant qu'il y a un peu d'huile dans la lampe.

Son aimable caractère, son généreux esprit aidant; je m'attachai à mon malade coatme un artiste à son CBuvre* Il ie sentît; il vit que j'éts» un ooeur dévoué et me prit en sérieuse amitié. Trè»<iiSGret d'abord et me laissant beaucoup seul dans la crainte de m'ace.aparer trop à son profit, il se livra davantage quand il reconnut que sa société m^était infiniment agréable. II avait des conoaissaoces, une instraction Uttérairé étendue, du goût pour les arts. 11 avait beaucoup vu, ayant fait de grands voyages. Il avait aussi beaucoup lu et possédait une belle mémoire* Sa conversation était pleine de charme et d'intérêt; il racontait à merveille. Nous devînmes peu à peu inséparables aux heures qu'il ne consacrait pas à son ménage oriental. Il prenait intérêt à mes études personnelles et redevenait jeune dansnos récréations. Le soir, il m'apprenait les échecs; le matin, je lui apprenais l'anatomie. Dans la journée, nous étudiions ensemble l'histoire naturelle,

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cette chose inépuisable où Ton décoavre toujours, et puis aux repas nous deyenions littéraires; il était helléniste et connaissait à fond ses classiques.

Nous nous quittions régulièremoQt à neuf heures du soir jusqu'au lendemain à dix heures. A trois heures, il allait chez lui ou chez sa femme jusqu'au dtner. Le dimanche, j'étais invité par elle, et elle dînait avec nous, parlait fort peu, se mmitrait bonne, gracieuse, insignifiante, et disparaissait après le cafS. Telle fut notre vie durant les premières semaines; mais nos rapports jusque-là si bien réglés furent modifiés par un incident imprévu. Lady C ..., sœur aînée de sir Richard Brudnel, tomba gravement malade à Nice, et il dut se rendre en toute hâte auprès d'elle. Je comptais Taccotnpagner, mais il me pria de rester auprès de sa femme, et pour la première fois il me parla d'elle, car il était Oriental au point de ne jamais prononcer son nom devant ïnoi sans nécessité.

— Hélène, me dit-il, ne saurait rester seule. En face des choses pratiques, elle est comme un enfant de trois ans. Elle laisserait entrer les bandits jusque dans sa chambre, s'iis avaient tant soit peu l'art de se faire passer pour mendiants. Elle répondrait innocemment à toutes les tentatives impertinentes. Enfin je la retrouverais compromise ou dévalbée. Je vous

confie donc les clefs du harem, car je n'ignore pas rétrangeté de mon ménage. Cela ne tient pas chez moi à un système d'autorité comme vous pourriez le croire, cela tient à la connaissance que j ai du caractère adorablement exceptionnel d'Hélène. Je ne suis point jaloux comme vous avez dû le supposer, c'està-dire que je ne suis pas injuste et soupçonneux. Je ne suis pas non plus amoureux dans le sens de la possession farouche ; à mon &ge, cher docteur, on aime surtout avec le cœur, on aime paternellement, surtout quand on a désiré en vain toute sa vie d'être père. Le caractère, les goûts et l'aspect d'Hélène se prêtent si bien à ma fantaisie, que je ne pouvais guère espérer une plus douce compagnie. En voilà assez sur ce sujet, n'y revenons pas, mais qu'il soit bien entendu que vous ne vous éloignerez pas delà maison en mon absence, que vous me répondez de la santé et de la sécurité de ma compagne.

— Je n'ai rien à vous refuser, lui répondis-je, même cette tâche délicate pour un homme de mon âge. Madame Brudnel acceptera-t-elle l'autorité dont vous m'investissez, si quelque circonstance imprévue m'oblige à m'en prévaloir ?

— Tout est prévu, elle vous obéira aveuglément. Une seule chose l'épouvanterait, c'est qu'on réclaoïât

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d'elle un acte de volonté ou un sentiment d'indépendance.

— Il faudrait pourtant penser à tout : si l'ennui de votre absence lui suggérait Tidée de m'appeler chez elle ou de sortir avec moi...

— Ne sortez pas, répondit-il vivement, ne sortez jamais avec elle. Elle m'a promis d'ailleurs de ne jamais sortir sans moi ; mais allez chez elle tant qu'elle voudra. Je ne crains qu'une chose, c'est qu'elle ne veuille pas profiter de votre agréable compagnie.

— Dois-je ne pas sortir du tout?

— Sortez comme d'habitude, mais soyez là le soir et la nuit. Hélène est parfois sujette à des accidents, à des crises nerveuses d'une certaine gravité. Il y a longtemps qu'elle n'en a point éprouvé, et j'espère qu'elle ne vous causera aucun souci. Pourtant...

— Soyez tranquille, j'y veillerai. Serez-vous longtemps absent?

— Huit jours au plus. Ma sœur est avec sa famille ; elle ne réclame pas mes soins et nous sommes unis par les devoirs du sang beaucoup plus que par la conformité des idées. Si elle me mande auprès d'elle, c'est pour me confier quelque volonté testamentaire que je n'aurai point à discuter.

}1 alla faire ses ndicux 2\ sa femme et ne voulut pas

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qu'elle raccompagnât au lieu d'embarquement; il lui eût fallu revenir seule ou avec moi.

J'y conduisis sir Richard en lui faisant toutes mes recommandations médicales, et puis, comme je le YOjais dans un jour d'expansion, que nous avions une demi-heure d'avance sur le départ, je me rappelai ce dont ma mère m'avait chai^, je lui demandai s'il se souvenait d'elle. Dès que je lui eus dit le nom d'Adèle Moessart, il pftlit, mais il répondit sans hésitation z

^— Mademoiselle Adèlel la fille de Tbonnéte régisseur, oh I très^bien \ mie digne personne, parfaite, on peut dire. Prés^tez4ai mon respect; dit684ui que je n'ai rien oublié du château de Mauville et que je vous aime doublement, vous sachant son fils. Pour* quoi donc ne m'avez-vous pas dit cda plus têt?

— Ma mère m'avait dit que le souvenir de oe château vous serait peut-être pénible. Je suis médecin avant tout.

— On peut me rappeler ces choses pénibles. Est-ce que vous les connaissez?

— Oh I rien absolument ; jignore tout ce qui peut vous conceroer.

— Je vous rapprendrai peut-être quelque jour ; maintenant il faut se quitter. Ayez bien soin d'Hélène»

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La dernière pression de sa main semblait me dire : « Vous m'aimez, mon bonheur doit vous être sacré. » Je n'avais pas besoin de celle recommandation. Madame Hélène ne troublait ni mon cœur ni mon imagination. Habitué désormais à vivre près d'elle comme auprès d'une <îhose précieuse enfermée dans une vitrine et de nul usage pour moi, je redoutais seulement qu'elle ne me priât de promener ses chiens, fonction journalière que son mari accomplissait reli* gieusement.

vu

Je trouvai en rentrant à la villa une lettre de ma sœur qui m'inquiéta d'abord. Elle m'écrivait si rarement, que je crus ma mère malade. Je fus vite rassuré. Voici ce que Jeanne m'écrivait :

« Je veux cette fois te donner de nos nouvelles moi-même. Maman va très-bien. C'est de moi que j'ai à te parler. Je n'ignore pas combien tu aimes M. Vianne et combien tu serais contentde l'avoir pour beau-frère. Eh bien, je l'ai renvoyé chez lui, mais en Tautorisant à revenir dans un an, si au bout de ce temps il persiste dans sa résolution. Je lui ai même permis de m'écrire tous les quinze jours ; maman est très-contente : es-tu enchanté ?

» Moi, je suis un peu effrayée d'avoir tant promis. On dit que Tamour est une chose grande, sublime ou terrible. Quel qu'il soit, je me suis toujours imaginé

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que, la femme étant appelée à obéir, un grand amour pouvait seul lui rendre l'obéissance agréable ou sacrée. «Or je n'ai pour M. Vianne qu'une très-bonne et sincère amitié. Maman croit qu'il arrivera à m 'inspirer un sentiment plus vif; ce sentiment, c'est sans doute l'enthousiasme ou la tendresse. M. Vianne est bien raisonnable pour exiger tant de ferveur. Il est bien portant, bien posé, bien sage. Quel besoin a-t-il d'une compagne comme moi? Moi j'ai besoin d'un culte, parce que je ne suis ni si sage, ni si tranquille ; je me suis donnée à la musique. Quel rapport pourra

donc s'établir entre la musique et le mariage ? Je n'en

vois pas.

D Me diras-tu, ce que tu m'as déjà dit, que l'on ne vit pas uniquement de jouissances intellectuelles et qu'un cœur vide est un cœur mort? Mais n'ai- je pas deux êtres à aimer, et n'est-ce point assez? Ma mère et toi, n'est-ce pas de quoi bien remplir et faire vivre mon cœur? Ma mère m'aime tant I Si ma faculté d'aimer venait à s'engourdir, elle la réveillerait bien vite par l'ardeur et la délicatesse exquise de sa tendresse. Pourquoi me supposerait-on l'âme froide parce que je n'aimerais pas en dehors de la famille? Nous avons eu une enfance si choyée et plus tard une vie si heureuse 1 Tu es aussi en âge dete marier, toi. et ui n'y

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soiDges guère, puisque te voilà lié à TexislCQce de ce gentieman dont ramitié te rend heureux ? Ne va pas Taioier mieux que nous I Mais non, je ne crains rien. Tu n'aimeras jamais personne plus que nous, je t'en déûe. Celle à qui tu appartiendras pourra bien te donner Tavenir ; elle se te donnera pas le passé, ce grand fonds, ce grand trésor de taidresse et de confiance, les joies et les douleurs misas si longtemps en commun. -^ Quant à moi et à M. Vianne, il n'y a pas de passé, et il ne me semble pas qu'il y ait d'avenir sans cela. J'en suis parfois si effrayée que je ferme les yeux et me précipite à mon piano pour oublier qui je suis et ce que Ton veut que je sois.

» Je tiendrai parole, puisque j'ai pf omris. Je recevrai les lettres, je tâcherai d'y répondre, et, au bout de l'année, j'accepterai l'entrevue ; mais, si je n'ai pas changé, si l'émotion n'est pas venue, si je ne sens aucune joie d'abjurer ma personnalité et ma liberté, sera-«e ma faute ? M'en voudra-t-on ? maman aurat-eUedu chagrin? M. Yianne me maudira-t-il ? me gronderas-tu? Je n'ai pas promis que je dirais ous. J'ai promis de faire mon possible pour le dire ; mais,- s'il fallait le dira contre mon gré, avec la terreur dans l'âme, trouverais-je en toi un protecteur, un ami courageux, un frère véritable pour me préserver de l'é-

poTivante ou du désespoir? Réponds-moi, je t'en prie. »

Je répondis sur Theuro;

« Oui, je serais tm protecteur, un ami dévoué, un véritable frère. Sois libre, ma chérie, sois libre dans les émotions de ton cœur comme tu l'es dans les inspirations de ton art. Pense sans effroi à la résolution que tu prendras dans un an. Ta mère acceptera tout avea son inaltérable et inépuisable tendresse, avec son haut esprit de jusrâce et de vérité. Mon ami Tianne saura se résîjçner sans rien^perdre du respect qui te sera toujours du. Quant à ton frère, il a consacré son avenir à un but, c'est de ne jamais coûter de larmes à sa mère et d'empêcher, autant qu'il est au pouvoir d'un homme, que sa sœur Jeanne en ait jamais une seule à verser. »

J'écrivis aussi à ma mère pour lui rapporter textuellement le court entretien que j'avais eu sur son compte avec M. Brudnel ; je portai mes lettres à la poste ; je dînai dehors, ne voulant pas me faire servir à la villa en l'absence ûa matfre, et je rentrai au coucher du soleil.

Je me préparais à travailler et je songeais à mî> S(0ur, à cet effroi du mariage qu'il ne fallait certes pas brusquer, aux idées singulières qu'elle avait eues

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longtemps sur un secret imaginaire relatif à sa naissance. Je me demandais si elle les avait encore; si elle se croyait trop noble pour épouser Vianne ; pourquoi ma mère avait tenu à savoir la nature des souvenirs de sir Richard sur le château de Mauville. A la clarté rougeâtre qui envahissait ma chambre au reflet du couchant, mon esprit se perdait dans je ne sais quelles rêveries fantastiques. Il y avait toujours eu quelque chose de mystérieux autour de moi, et ma sœur était l'être mystérieux par excellence. Seulement elle ne paraissait plus douter de son identité légale; pourquoi en avait-elle douté ? Par moments, et c'était là la cause vague et inavouée de ma lenteur à parler de ma mère à sir Richard, par moments j'avais craint de songer aux rapports qui pouvaient avoir existé entre elle et lui : ... mais non, cela était impossible ! Ma mère était trois fois sainte, la droiture de sa vie entière éclatait dans sa parole et sur son visage.

J'allais allumer ma lampe lorsqu'on frappa à ma porte. Je criai : « Entrez, » croyant que le domestique venait faire ma couverture. On entra. Jugez de ma surprise, c'était madame Hélène !

— Ne vous étonnez pas de ma visite , dit-elle, et n'allumez pas. Il fait encore jour, venez causer sur le balcon. J'ai quelque chose à vous demander, mon bon docteur.

— Acceptez mon bras, lui répondis-je, et allons causer dans le salon. Vous y serez mieux; j'ai trop fumé ici.

— Ah! cela m'est bien égal; mais allons où vous voudrez.

Je la conduisis dans la pièce commune qu'on appelait dans la maison le parloir. C'était une grande salle décorée de statues qui méritait bien peu cette dénomination intime du home anglais. Madame Brudnel se jeta sur un sofa. Je pris une chaise et attendis qu'elle parlât la première.

^ Vous avez accompagné Richard jusqu'au bateau? me dit-elle avec l'embarras d'une personne qui ne sait plus comment entrer en matière.

^ Oui, madame, jusqu'au bateau.

— Il a trouvé une bonne cabine?

— Très-bonne.

— Et vous n'êtes pas inquiet de le voir s'en aller comme cela tout seul?

— Je ne vois aucun sujet d'inquiétude, John étant avec lui.

— Vous l'aimez beaucoup, n'est-ce pas? Il est si bon!

— Excellent. Je lui suis tout dévoué.

— Il vous aime aussi, il a toute confiance en vous.

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Ceci ne me paraissant point une question, je m'abstins de répondre.

— Dites ! reprit-elle vivement. Il vous confie tout ce qui l'intéresse?

— Il ne m'a jamais rien confié.

— Mais il vous parle de moi?

— Jamais.

— Ahl vraiment; comme il est singulîerî Aujourd'hui par exemple, il a pourtant dft vous dire quelque chose?

Je lui rapportai fidèlement les paroles de sir Richard, lesquelles n'avaient certes Tien de confidentiel, rien qu'il n'eût dû lui dire cent fois à elle-même.

Elle en parut désappointée.

— Et voilà tout! dit-elle; vous me le jurez?

— Je puis vous le jurer.

— Rien de sa sœur, de ses affaires de famille, de ses projets^ à lui, de certaines éventualités... Vous savez que nous ne sommes pas mariés selon la loi anglaise !

— Je n'en sais rien.

— Je vais vous expliquer...

— Non, non, je vous en supplie, je ne veux pas écouter de confidences que M. Brudnel ne jugerait peut-être pas à propos de me faire. Si vous n'avez

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point d'ordres à me donner, permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit.

— Atttendez; non, restez! J'ai dit une parole imprudente. N'allez pas croire que je sois sa m&dtresse ; il m'a donné sa parole t

Et, comme j'insistais pouf allumer une bougie et la reconduire à sa chambre :

— Écoutez I dit-elle avec une énei^e soudaine. B me faut votre estime et la mienne propre. Ma situation est trop équivoque. Richard s'imagine que je n'en souffre pas, il ne sait pas que j'en meurs! Ce secret m'étouffe, il faut que vous sachiez qui je suis.

— Mais cela ne me regarde pas, m'écriai-je impa-i tienté ; je ne suis pas curieux de le savoir.

— C'est du mépris alors? Ah I je le vois bien, voilà à quoi me condamne le mystère dont il m'enveloppe, quand la vérité serait si bien placée dans le cœur d'un ami, d'un honnête homme comme vous; mais vous m'entendrez, ou je croirai que je ne suis à vos yeux qu'une fille entretenue, une aventurière I

— Je ne vous écouterai qu'à une condition, c'est que je redirai tout à sir Richard.

Elle hésita un instant. J'allais en profiter pour battre en retraite. Elle me retint par le bras d'un mouve-

ment nerveux qui contrastrait avec son indolence accoulumée.

— Vouslq,i redirez tout; j'y consens, je le veux. Asseyez- vous, tenez! Je veux rester debout, je suis si agitée;... mais je dirai tout et je respirerai après. Je ne suis pas ce que Ton dit, je ne suis pas Française, je ne m'appelle pas Hélène, je suis Espagnole et je m'appelle Manuela Ferez.

Je ne sais pas si elle vit dans l'obscurité le coup que je reçus en pleine poitrine, mais elle fut effrayée de me voir bondir au milieu du salon comme si j'eusse été mordu aux jambes.

— Qu'est-ce donc? dit-elle. Est-ce qu'on nous écoute ?

— Ce serait possible ; cette salle est immense, et on n'y voit pas.

— Venez dans mon boudoir. Là, on est sûr de pouvoir parler et il y a de la lumière.

Elle ouvrit une porte et je la suivis machinalement comme un homme étourdi par une chute.

Elle referma la porte d'une petite pièce capitonnée, éclairée par une lampe, elle s'assit. Cette fois je voulus rester debout, et elle parla ainsi :

— Je suis née à Paris, je vous l'ai déjà dit. Ma mère était une honnête femme très-pauvre, abandonnée par

un mari que je ne me rappelais 'pas avoir jamais vu à rage de dix ans. Ma mère était venue d'Espagne avec ce mari dans ma première enfance. Elle me nourrissait encore quand il s'en alla, lui laissant un peu d'argent qu'elle sut économiser, espérant toujours qu'il reviendrait bientôt. Elle était bonne ouvrière, mais elle ne pouvait aller en journée à cause de moi, et une femme gagne si peu! Elle m'apprit son métier d'enlumineuse de gravures. Elle m'apprit aussi à lire et à écrire tant bien que mal. Je n'ai jamais su lorthographe. Un peu de couture, un peu d'espagnol, un peu de danse et mes prières en latin que je n'ai jamais comprises, c'est à peu près tout ce qu'elle savait» Elle ne me donna aucune notion du bien ou du maU Honnête et fidèle à son mari, qu'elle aimait quand même, elle ne savait pas parler sur la morale. Je crois qu'elle se défendait d'y penser dans la crainte d'avoir à condamner son mari; en revanche, elle me surveillait beaucoup. Je ne sortais pas sans elle. J'étais trèspure par la force des choses et sans savoir qu'on peut être autrement. Pourtant nos ressources s'épuisaient. Notre travail ne suffisait pas^ nous allions connaître la dernière misère quand mon père envoya de l'argent et annonça qu'il reviendrait bientôt.

» Deux ans se passèrent encore. Enfin mon père ar*

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rive, nous dit qu'il a gagné beaucoup sans nous dire comment. Il aimonce que nous vivrons près de lui, et il nous emmène dans un affreux village appelé Panti- €0sa dans les montagnes de la Navarre. Nous voyons que mon père j commande une population de contrebandiers. Cela effraye ma mère, il se moque d'elle. Il nous installe dans une assez jolie maison, nous donne deux serviteurs et s'en va, Dieu sait où, pour revenir de temps à autre très-affairé et toujours entouré d'bommes qui avaient des figures d'assassins et qui nous faisaient peur.

)) Nous ne manquions de rien, pas même de belles toilettes et de bijoux; mais pour qui se faire belle dans ce désert? Nous n'aimions pas la campagne^ et cette campagne-là ressemblait à un coupe-gorge. Nous étions habituées à notre petit train de Paris, à nos bou^ levards si gais, à ce bruit continuel, à ces figures animées. Nous regrettions notre mansarde et tout ce mouvement, môme celui qu'on se donne pour vivre et qui fait que Ton ne pense à rien. Nous avions à Panticosa dès rêves sinistres, des frayeurs de tous les instants. Ces hommes avec leur contrebande étaient toujours sombres, ils se parlaient tout bas ou par signes. J'essayais d'être gentille et bonne avec eux. Ils n'étaient pas méchants pour moi, mais ma mère crai-

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gnait toujours qu'ils ne me fissent du mal et ^ me priait de ne pas la quitter. Elle prit un ennui mortel et tomba malade.

» Et puis un jour elle découvrit que mon père s'oeeupait d'antres femmes» et la jalousie l'acbeta. Un sofr, mon père rentre d'une de ses courses et il la trouve morte dans mes bras. Il la regrette à peine, ne songe point à me consoler, et trois jours après il me conduit à Bordeaux, où il avait affaire. Il était accompagné de sa servante Pepa et ne prenait pas la peine de me cacher ses relations avec cette fille. J'en fus outrée et menaçai de me sauver pour ne plus subir Tautorité d'une pareille marâtre. Où me serais-je réfugiée? Je n'en savais rien, j'étais en colère et ne raisonnais pas.

n— Puisque tu le prends comme cela, dit mon père, je vais me séparer de toi et t'enfermer dans un couvent. Tu t'y ennuieras, c'est ton affaire, tu l'auras voulu. Aussi bien tu es riche à présent, et il faut devenir une demoiselle. Dépêche-toi d'être savante, je te reprendrai quand tu auras l'âge du mariage.

» Il me conduisit au bateau à vapeur le jour même. J'avais beaucoup pleuré, je craignais d'être laide, je me cachai le visage sous ma mantille et je quittai Bordeaux sans y avoir rien vu.

n Nous allâmes à Pampelune, où il me laissa.

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J'avais alors seize ans. Je n'étais pas fâchée d'entrer au couvent. Puisque je n'avais plus ma pauvre mère, le seul être que j'eusse pu aimer, je ne regrettais certes pas le vilain séjour de Panticosa et la société de la concubine de mon père. Je ne demandais pas mieux que de m'instruire et je ne me croyais pas plus sotte qu'une autre; mais c'était bien tard pour commencer et je n'appris que ce que mes compagnes m'enseignèrent par leur exemple, l'art de se coiffer avec la mantille, de jouer des yeux et de l'éventail, de chuchoter des commérages, de penser à la coquetterie et de deviser sur l'amour avant même de savoir ce que c'est que l'amour. Nos religieuses, ne sachant rien, ne nous apprenaient rien.

» Je raconterai vite pour ne pas vous impatienter. Deux ans se passèrent ainsi. Je deviens jolie, on me regarde dans la rue quand nous allons en promenade ; on me remarque, on parle de moi dans la ville, on me fait tenir des billets doux. Je deviens fière, mais je n'aime personne. Je montre les billets à mes compagnes, j'en ris avec elles, j'en ris toute la journée, et la nuit j'y pense trop. Mes soupirants me paraissent laids ou ridicules. J'en rêve un charmant et je ne me demande pas ce que je ferai, si je le rencontre. Ce désir devient si ardent, que toute réflexion m'est enlevée.

Je suis toute h Tim patience de le voir paraître. J'en ai la fièvre, une fièvre qui colore mes joues et rend mes yeux brûlants.

» Enfin il apparaît! C'est un jeune officier sans for^ tune et sans nom, mais il est beau, il a de la grâce, ses lettres sont passionnées. Il passe les nuits sous ma fenêtre grillée, il est brave et hardi, il réussit à pénétrer dans le jardin du couvent. Il me parle avec passion, il me serre dans ses bras, il m'enivre, il m'éblouit et tout aussitôt m'enlève. Il m'emmène chez une femme que je ne connais pas et qui se charge de me cacher jusqu'à ce que nous puissions quitter secrètement la ville, f

K Je suis perdue, n'est-ce pas ? perdue par ma faute? — Oh I il est bien vrai que je suis sans excuse, qu'aucun effort de raison et de prudence ne m'a préservée, que je suis aussi coupable que si je m'étais livrée ; mais le hasard, un hasard bien triste, se charge de m'épargner la chute irréparable.

» Le jour paraît au moment où nous arrivons à ce gîte que je croyais honnête et sûr. Mon amant doit répondre à l'appel des armes. Il est forcé de me quitter. Il reviendra le soir. Brisée de fatigue et d'émotion, j'étais encore si jeune I je tombe sur un sofa et je m'endors.

i34 MA 84SU& JfiANNS

» Quelques heures se passent. Une voix, — obi une voix terrible aie réveille, la voix de mon père. Il parle tout près de ma chambre avec cette femme qui s'est chargée de me cacher. Elle lui parle comme à un -ami intime, elle est receleuse de contrebande, elle lui racœite qu'à présent elle fait un métier aussi dangereux, mais plus lucratif; elle recèle des filles enlevées : elle lui parle de moi, elle ne sait pas mon nom, elle ignore qui je suis, d'où je viens, mais elle vante ma figure, elle allume sa curiosité, dirai-je sa lubricité?' Ah 1 pourquoi le ménager, c'était un être infâme I II Teut me voir,... elle résiste, il la repousse, il enfonce la porte d'un coup de pied, il me trouve à genoux, <lemi-morte. Il me recoonait, me souffleté» m'accable ^e coups. Il fait venir une voiture, il m y jette et me conduit à Madrid,

» Jusque-là, c'était son droit, direz-vous, peut-être son devoir. Oh 1 vous verrez tout à l'heure I II m'anr nonce qu'il va me mettre dans un couvent bien cloîtré^ d'où je ne sortirai jamais. Je réponds, pour l'apaiser, que j'ai mérité cfela, que je me soumets, que je le supplie de me pardonner, puisque je vais expier. Il éclate en reproches étranges. Il dit que je suis lâche et vile par nature pour avoir aimé un homme de rien, quand je pouvais appartenir à un homme riche

VA SŒVK JBANNB 13S

et puissant. Moi, je ne comprends plus ou je crains de comprendre. Je me bouche les oreilles et je pleure. Je refuse de manger ; il m'enferme dans une chambre^ d'auberge.

D La nuit veiyie, il entre chez moi arec un hommeeffrayant , Tine espèce de Kalmouk à moustache rousse, des yeux de taupe, des boutons de diamants à la chemise et aux manchettes, et il lui parle ainsi :

» — La voîlà, elle n'est pas belle pour le moment^ elle est en colère parce que je l'ai empêchée de seperdre ; mais vous l'avez vue à Pampelune et vous savez ce qu'elle est. Emmenez-la ; moi, j'en ai assez..

» Et, se tournant vers moi :

» — Suivez monsieur, c'est un grand et riche seigneur étranger, qui est chargé de trouver une demoiselle de compagnie pour sa sœur et qui va vous conduire après d'elle. Vous serez bien traitée et vous n'aurez pas Tennui d'aller au couvent. Allons vite, prenez votre mantille ; la voiture est en bas.

» J'avais vu ce Russe rôder autour de moi à Pampelune ; il m'avait écrit grossièrement. Je conipris quej'étais vendue. Je voulus crier; ma voix s'étrangla dans mon go^er, et une lutte terrible s'engagea pour me faire sortir de la chambre. Us parvinrent à m'en faire franchir le seuil; mais je là leur échappai, je^

m'enfuis courant au hasard, voulant appeler au secours, mais complètement muette et comme folle. Je vis devant moi une porte ouverte, je m'élançai, j'entrai dans une chambre où un homme d'un certain âge et d'une figure douce tenait un journal qu'il ne lisait plus, car le bruit sourd de cette lutte avait attiré son attention, et il avait les jeux levés vers moi.

» Je me jetai à ses pieds, et entourant ses genoux de mes deux bras, je réussis à lui dire :

» — Sauvez-moi I

» Alors je ne sais plus ce qui se passa, j'étais évanouie.

» Quand je revins à moi, je me vis sur un fauteuil, un jeune homme me faisait respirer une odeur forte ; rhomme plus âgé, qui me soutenait dans ses bras, lui disait :

» — Elle est moins glacée, elle se ranime.

Cet homme, c'était sir Richard Brudnel, ce médecin était le sien. Quand j'eus recouvré mes sens, ils me quittèrent, laissant une femme de service auprès de moi, me disant de ne rien craindre de personne, et m'engageant à prendre quelque repos.

» J'étais brisée, mais la peur de voir revenir mon père me tint éveillée toute la nuit pendant que la

garde-malade sommeillaiL II ne revint pas. Je ne l'ai jamais revu. Je sais qu'il est mort de la fièvre jaune en Amérique, il n'y a pas longtemps, ne laissant aucune fortune ; tant mieux; je n'en eusse rien voulu !

» Le médecin vint prendre de mes nouvelles plusieurs fois, me disant toujours que j'étais en sûreté et qu'il ne fallait plus trembler. Dans la matinée, sir Richard me fit savoir qu'il désirait me parler, si j'étais visible. Je me levai, je réparai le désordre où j'étais et je le reçus. Il fit sortir la garde-malade et me dit :

» — Mademoiselle, êtes-vous véritablement la fille de M. Ferez?

i) — Hélas I oui.

» — Est-il vrai que vous ayez eu une petite aventure à Pampelune?

)) — Ce n'est que trop vrai l

» Je lui racontai tout, et il vit que je ne mentais pas,

» — Comptiez-vous épouser ce jeune officier?

» — Pouvez- vous en douter, monsieur ?

j) — Alors vous êtes sûre qu'il n'avait pas l'intention de vous tromper ?

j) — Oh I très-sure.

» — Et vous l'aimez?

» — Je l'aime.

» — Écrivez-lui de venir vo^p trouver ici. Dites-lui

138 MA SŒUR JEANNB

que votre père lui pardonne et qu'il veut vous marier tout de suite ; ajoutez que c'est à la condition qu'il vous épousera sans aucune espèce de dot. Telle est la volonté de M. Ferez.

» J'écrivis. M. Brudnel envoya un exprès avec injonction de reaietti'e la lettre à l'officier en personne et de rapporter la réponse. Le messager revint les mains vides. L'officier avait reçu la lettre, disant qu'il répondrait plus tard, qu'il n'avait pas la liberté d'écrire en ce moment.

» Pendant que j'attendais la solution de la démarche tentée par mon bienfaiteur, je ne l'avais pas revu. Nous étions^toujours à l'hôtel dans des appartements séparés. Quand il vint m'annoneer le triste résultat, je pleurai amèrement. Il vit que j'étais encore trop malade pour supporter la vérité, et il essaya de me laisser quelque espérance*

» — Probablement, me dit-il, ce jeune homme n'est pas libre de s'engager sans consulter sa famille. Je m'adresserai à ses parents. Où sont-ils et quelle est leur position?

» Je n'en savais absolument rien, je ne savais môme pas bien comment s'écrivait leur nom. Sir Richard fronça légèrement le sourcil, et son sourire de pitié m'humilia profondément.

VA gaSVB JBAlfNB 139

9 — Allons , me dit-il en voyant mon désespoir, TOUS êtes plus enfant encore que je ne pensais; mais n'en rougissez pas jusqu'à en mourir, votre folie^ prouve que votre père ne se trompait pas en vous jugeant incapable de comprendre ce qu'il appelait vosr intérêts. Tant d'entraînement et d'imprudence n'est pas le fait d'une personne corrompue, et je ne vou& en fais pas un crime. Seulement...

» — Seulement je suis avilie, n'est-ce pas, pour m'ètre livrée ainsi à la loyauté d'un inconnu ?

» — Vous n'ôtes point avilie, mais vous le sérier idte, si vous ne cbangiez pas plus vite encore. You& avez reçu une détestable éducation t

» •— Je n'en ai reçu aucune.

» — Ouï, voilà le malheur, mais îl n'est pas sans^ remède. 'Vonlez«>vouB que je vous mette à même déraisonner, de réfléchir et de comprendre?

» .. Obi oui, oui, je vous en supplie; mais mon père permettra-t-il?... Si voro saviez!...

» — Je safe tout. Apprenez que vous n'avez plus d'autre père que moi. Il vous a cédée à moi.

» -«- Cédée?

» — Oui, vendue^ — très-cher, — et il est parti pour l'Amérique. Je ne voue dirais pas si crûment les choses, si vous aviez reçu de l'éducation ; mais je dois

140 MA SŒUR JEAUN/

VOUS les dire brutalement pour réi veiller votre âme endormie et faire naître en vous la conscience de la dignité humaine. Allons, comprenez : vous m*appartenez, et, si j'étais un libertin, voyez à quelle dégradation votre légèreté vous eût conduite i M. Ferez, quel qu'il soit, n'eût point osé trafiquer de vous si vite et si ouvertement, si votre faute ne lui eût fait penser que vous étiez pressée de vous perdre. A présent relevezvous, ma pauvre enfant, sî, comme je le crois, vous valez mieux que cela. Je suis un honnête homme, et nullement amoureux de vous; j'ai voulu faire une bonne action. Je ne suis pas un saint, j'ai peut-être à expier des péchés de jeunesse. L'expiation m'est facile, je suis riche. Je vous traiterai donc comme ma fille d'adoption, si vous vous en montrez digne. J'ai voulu d'abord vous marier avec celui qui vous a compromise et je comptais vous assurer des moyens d'existence. Si je ne l'ai pas fait savoir à votre séducteur, c'est parce que je voulais réprouver,

)) — Ahl m'écriai -je, c'est un infâme, un misérable !

» — Peut-être oui, peut-être non ; mieux vaut croire que c'est un enfant irréfléchi, sans principes, sans conscience du bien et du mal, obéissant à l'instinct, au premier mouvement... comme vous, ma chèrel

Sdns doute il est sans ressources et ne se soucie pas de connaître la misère avec une femme aussi pauvre que lui. L'épreuve est faite, pourtant elle n est pas décisive. Qui sait s'il ne se met pas en mesure de rapporter lui-même la réponse? Donnons-lui un mois, deux, si vous voulez ; mais, après ce délai, il faudra avoir le courage de renoncer à lui sans faiblesse.

» Nous n'eûmes pas si longtemps à attendre. Deux jours plus tard, M. Brudnel recevait une lettre de cet officier, que je me rappelle mot pour mot :

« Monsieur, j'allais me rendre à Madrid avec l'in- » tention de réparer le tort que j'ai pu faire à made- » moiselle Manuela. Je croyais la trouver avec son » père, j'apprends qu'il est parti et que vous le rem- » placez; ceci est fort suspect à mes yeux, et, pour » toute sorte de raisons qu'il vaut mieux ne pas écrire, » mais que vous comprenez de reste, je me retire de » ma poursuite et renonce au devoir que je comptais » accomplir. »

» — Ceci, me dit M. Brudnel, est la défaite outrageante d'un homme qui veut mettre la honte de mon côté et du vôtre. Allons, ma pauvre enfant, ôtes-vous guérie de cet amour si mal placé ?

n — Oh certes ! répondis-je, mais je ne guérirai jamais de la honte de ma folie !

142 MA SORTIR JEAKNS

• » — Il faut l'oublier, commencer une rie nouvelle, redevenir digne de l'affection d'un honnête homme, je ne puis m'occuper de vous directement ; j'ai une vie trop errante. Sans famille, je m'ennuie un peu partout. D'ailleurs, vous voyez, vous seriez soupçonnée, et je ne tous ai pas sauvée pour vous perdre. Je vais vous conduire en France ou en Angleterre pour vous mettre dans une famille honorable ou dans une bonne institution, et plus tard, si vous vous conduisez bien, je m'occuperai paternellement de vous établir.

» Je tombai à ses genoux pour le remercier et le bénir. II me releva vite, m'embrassa au fl-ont et se retira précipitamment.

» J'avais été si ébranlée que je ne fus point en état de partir tout de suite. J'avais des battements de cœur qui m'étouffaient. EnlSn la semaine suivante, nous étions, M. Brudnel, son jeune médecin et moi, en route pour la France.

Ce voyage me parut délicieux dans la compagnie d'un homme aussi aimable et aussi bon que M. Brudnel. Je sentais que je pouvais avoir en lui une entière confiance, n n'avait guère alors que cinquante-cinq ans, et il était si bien conservé, que je ne lui en donnais pas quarante. Je l'aimai donc sans me souvenir d'en avoir aimé un autre la veille; celui-là, je le mépri-

MA SŒUR JBANNB 143

miB, son flouv^tr m'était à charge. Combien j'aurais "voulu effacer ma iaute pour ôtre digne de la tendresse de mon bienfaiteur I mais je vis bien à la réserve de M. Brudnel qu'il fallait la mieux mériter^ et je m'ob-* servai assez moinBÔme pour qu'il ne se doutât de rien.

» Il me ont en pension à Paris, où il passa l'hiver. «Tétais fort bien traitée et j'eusse pu être heureuse; mais j'étais trop en arrière des élèves de mon âge. Il était question de me mettre aux études des enfants» M. Brudnel, qui venait me voir tous les quinze jours» comprit mon humiliation et combien je serais déplacée avec des fillettes de dix à douze ans. Il s'informa et décida que j'aurais des professeurs dont je pren* drais les leçons dans l'appartement de la directrice.

» Je Os de mon mieux d'abord, mais il était écrit que je ne m'instruirais pas ainsi. Je n'avais pas rhabitude de travailler ; j'étais un oiseau voyageur, j'aurais voulu refaire connaissance avec ce Paris de mon enfance que j'avais tant aimé. Je ne sortais pas, et le quartier où était situé l'établissement était alors un désert de jardins abandonnés et de démolitions. Ma pensée se reportait sans cesse vers M. Brudnel, que j'aurais voulu voir à toute heure et que je voyais si peu, toujours en présence des- maîtresses et contraint plus qu'il ne l'avait été en voyage. Je fus

l44 MA SŒUH JEANNE

prise d'un ennui profond et d*un secret découragement: J'avais été plus libre et plus gaie dans mon couvent d'Espagne. On y dansait le boléro en cachette, on y pariait d'amour, on chantait des romances à voix basse, il y avait peu de régularité dans les habitudes. A Paris, c'était une autre tenue. Je ne sais si les jeunes filles parlaient des plaisirs du monde ; je vivais presque seule ou dans la société des maîtresses, qui n'étaient pas gaies et qui me faisaient l'effet de prudes très-mécontentes de leur sort.

B Mes mattres n'étaient ni beaux ni jeunes, sauf le professeur de musique, ni beau ni laid, mais vif, en-

thousiaste, un peu fou. Il tomba épris de moi et me le laissa voir. Je me sentis très-émue, et la peur s'empara de ma pauvre tête. J'obtins un jour d'être seule avec M. Brudnel et je le suppliai de me faire changer de pension ou de me faire voyager avec lui. Il me gronda un peu, m'interrogea avec bonté, et je lui avouai la vérité.

» Je me sens en danger, lui dis-je, je ne sais quelle fièvre m'attire vers ce musicien. Je me suis juré d'être sage et de devenir forte; je sensquejenele suis pas, que je ne sais pas encore rester calme quand on me parle d'amour.

a — Oui, je vois cela, répondit M, Brudnel, le be-

MA SŒUR JBANNB 145

soin d'aimer vous consume. Vous êtes une nature passionnée; voulez-vous que je vous marie? Je prendrai des informations, et, si cet homme qui vous piait •est honorable. ••

» — Non I m*écriai-je, il ne me plaît pas, je ne Taioae pas, je ne veux pas l'épouser ; j'en aime un autre.

— Qui donc? encore Tofficier?

7) — Non, non I un autre qui ne le saura pas, à qui je ne le dirai pas, mais que j'aimerai toute ma vie !

» — Fort bien, reprit sir Richard, qui, bien plus pénétrant que je ne l'avais jugé, m'avait devinée ; criais cet autre, quelle garantie de fidélité lui apporteriez-vous ? Ne seriez-vous pas émue par un autre encore, par le premier qui vou^ parlera d'amour ? Tenez, vous avez trop de tendresse au service de l'occasion. Je vous conseille de ne jamais promettre à personne de l'aimer, car il n'est pas en votre pouvoir de tenir parole!

» Je méritais ses reproches, mais sa sévérité n'était pas faite pour encourager mes confessions, et il me laissa en me disant que c'était à moi de me délivrermoimôme des poursuites du maître de musique. Si j'y parvenais sans l'aide de personne, il aviserait.

D Je pleurai encore beaucoup, cependant quelque

chose me consolait. 11 me semblait qu'il javait plus de

dépit jaloux que de sévérité vraie dans Tattitudé de M. Brudnel. U m'aimait peut-être f mais, s'il en était ainsi, pourquoi me le cachait-il? Il m*aimait donc sérieusement, il songeait donc à m'épouser, puisqu'il me voulait forte et fidèle !

» Je rapris courage, je refusai les leçons de musique, jerenvoyai les billets doux sans les lire. M. Brudnel fut content de moi; cependant il s'en alla en Angleterre et me laissa à Paris sans paraître faire un grand effort pour se séparer de moi.

» Je me résignai ; mais l'ennui de l'inact ion Joint à de vains efforts pour profiter des leçons, altérèrent ma santé chancelante. Quand, l'hiver suivant, sir Richard revint me voir, il me trouva atteinte d'une anémie si prononcée, qu'il en fut inquiet et résolut de me faire voyager un peu avec lui et son médecin. U m'emmena en Italie, où je me rétablis assez vite. Alors il parla de me mettre encore en pension, soit à Milan, soit à Florence. Je marquai beaucoup de soumission, mais je retombai malade, et j'entendis un jour, pendant que je sommeillais, son médecin lui dire:

I) — Vous ne vous débarrasserei pas aisément de ce joli fardeau. Elle mourra, si on l'abandoime.

» — L'aimez- vous? lui dit M. Brudnel avec une brusquerie surprenante.

» — Je l'aimepais bien, répondit Tautre fort tranquillement, si... mais, dansTétat des choses, je me défendrais de cet amour comme de la peste 1

» — Parce que...

» — Parce que je suis un honnête homme et que je sais vos intentions. Vous voulez qu'on épouse, et je comprends la loyauté de votre adoption. Or je n'épouserai jamais qu'une femme très-craintive, ou trèsfroide, ou très-laide. J'aurais peu le temps, encore moins le goût, de surveiller un trésor/

» Je ne fis semblant de rien; mais cette sévère leçon me frappa vivement. M. Brudnelétait si doux et si bon^ que je n'avais pas senti combien je devais lui être à charge et combien peu je méritais l'amour sérieux que je m'étais quelquefois flattée de lui inspirer. Le mépris de ce médecin qui m'avait toujours traitée comme une enfant stupide, me porta à m'examineret à vouloir sérieusement devenir une personne raisonnable. Je voyais ou croyais voir que sir Richard ne m'aimait pas du tout, puisqu'il semblait proposer à son médecin de m'épouser. Sans doute il souhaitait se débarrasser de moi. Esclave du devoir qu'il s'était tracé, il ferait son possible pour me marier honnêtement, mais jamais il ne me proposerait d'être sa maîtresse. Il fallait donc^ pour rassurer sa conscience, me rendre digne d'être

sa femme. Alors peut-être pourais-je me flatter de lui inspirer de l'amour. Je cachai mon chagrin et je demandai à être mise au couvent n'importe où.

» M. Brudnel se décida pour Venise et m'y conduisit. Je pris sur moi de feindre une résignation enjouée; ma faiblesse et ma pâleur démentaient ma résolution. Sir Richard me conduisit en gondole jusqu'à la porte du monastère, m'observant beaucoup, mais paraissant tout à fait décidé à se séparer de moi.

» Je soutins répreuve sans savoir que c'en é.tait une. Comme je me levais pour sauter sur le quai, il me retint :

» — C'est assez, me dit-il; vous avez montré plus de raison et de courage que je n'en attendais de vous. Je vois que vous pouvez acquérir de la volonté et que votre caractère commence à mériter de l'estime. Restons à Venise, je ne vous quitterai pas encore.

» Je me jetai à ses pieds, je baisais ses mains, j'étais ivre de joie. Il paraissait très-ému, mais, au bout d'un instant de trouble, il me repoussa doucement.

» — Il faut, me dit-il, réprimer ces expansions qui seraient prises en mauvaise part, si nous n'étions pas cachés par le drap noir de cette gondole.

)) — Mais puisque personne ne nous voit, répondisje, ne dois-je pas vous dire ma joie et vous adorer pour tout ce que vous avez fait pour moi?

I) — Non, reprit-il, il ne fautpa^ m'adorer, puisque je ne peux pas vous rendre un sentiment aussi exalté, et il faut vous habituer aux convenances de la pudeur. Je vois bien qu'au fond de tout cela il y a chez vous plus d'innocence qu'on ne croirait; mais, si je mef5ai|trop à vos bonnes intentions et aux miennes, je pourrais oublier la réserve qui m'est imposée, et ce serait votre faute. Apprenez à vous garder des dangers dont vous sémblez vous jouer. Combattez même contre moi, si je perdaisla tête, car je me mépriserais et vous quitterais sans retour.

» Tout cela était bien sévère. Je voulus n'y voir que l'intention de m'élever à lui, je m'efforçai d'aller audevant de son désir. Je mis comme un abat -jour sur mes yeux, comme une cuirasse sur mon cœur. Je devins craintive et réservée comme il me voulait, et je pris tout à fait l'attitude d'une fille soumise et calme.

» Je vis que mon ignorance le faisait sourire et même rire quelquefois. J'essayai encore de m'instruire, d'apprendre l'anglais, l'histoire, la géographie. Nous habitions un grand, beau et vieux palais, où. j'avais, comme partout, mon appartement séparé et même éloigné du sien. Il sortait beaucoup et ne me faisait sortir qu'aveclui, sonmédecin oula femme de chambre qu'il m'avait donnée. C'est la femme qui est encore

près de moi. Je l'avais désirée Espagnole pour ne pas oublier ma langue. Quand sir Richard venait me voir» il tenait à ce qu'elle fût toujours en tiers. Voyant sa résolution bien prise, je ne cherchai jamais à être seul^ avec lui, et il parut m'en savoir gré*

» J'eus des livres, des maîtresses, un piano, un chien «t des oiseaux pour me distraire. Rien ne manquait pour m'instruire et me désennuyer ; mais j'ai la tête dure et point de mémoire. J'appris bien peu et bien mal, et des choses que j'ai retenues il en est plusieurs que je ne comprends guère. J'étais plutôt artiste. J'ai une jolie voix et je suis folle de la danse. Dolorès me fit danser, elle y excelle, mais la science musicale ne me vint pas. Je chante agréablement, je ne suis pas musicienne. M. Brudnel vit que je n'étais pas intelligente. Il ne pouvait pas m'en faire reproche, je n'y pouvais rien malgré la peine que je me donnais. Nos relations ne changèrent pas.

» Je m'exerçais au courage, à la patience. Un jour, j'appris par les domestiques, que Dolorès faisait causer, qu'il avait une intrigue avec une chanteuse célèbre de la Fenice. J'en eus un chagrin violent; je résolus de mourir. Je pris du poison qui ne me tua pas, mais qui me fit tant de mal que je m'en ressens encore. J'avais fait jurer à Dolorès qu'elle ne me trahi-

rait pas, mais le médecin vit bienla cause de mon mal, et Dolorès dut tout avouer. Elle avoua même trop, car M. Brudnel fût informé de ma passion pour lui. Sans doute il l'avait devinée, mais il ne la savait pas si violente.

}) Quand je fus en état de Tentendre :

D — Manuelita, me dit-il en espagnol, car il sait parler très-bien toutes les langues, vous voulez que je vous aime, c'est fait. Je vous aime tendrement. Vous êtes douce, bonne, sincère, docile ; mais mon amour a été jusqu'ici celui d'un père, et vous voudriez me faire oublier mon devoir. Sachez que, dès ma jeunesse, qui a été fort agitée, je me suis pourtant imposé, par fierté et par suite d'une répugnance invincible, la loi de ne jamais payer l'amour. Ce n'est pas à dire que je n'aie pas subi l'attrait de femmes capables ou coutumières de spéculation, mais jamais je ne les ai payées. Elles le savaient d'avance, elles m'ont agréé parce que je leur plaisais. Avec vous, la situation est exceptionnelle; j*ai payé le droit d'être votre père. Si j'étais devemi votre amant, j'aurais commis un parjure et une lâcheté dont je suis incapable, et, je vous l'ai dit, si je subissais avec vous le délire de la passion irréfléchie, je me croirais devenu l'égal de M. Antonio Ferez, qui vous a livrée à moi sans conditions. 11 faut

152 MA SŒUR JEANNK

donc que je sois votre père dans toute la sainteté du mot ou que je sois votre mari. Y avez-vous réfléchi? J'ai le triple de votre âge, je suis menacé d'une maladie de poitrine qui est incurable ; de plus, je ne dois me marier qu'après la mort d'une soeur âgée qui peut cependant me survivre. Des engagements de famille, où mon honneur est en jeu, me rendent impossible d'éluder cette obligation. Réfléchissez encore. Je puis vous promettre le mariage et ne jamais pouvoir tenir ma promesse. Je ne veux pas être, je ne serai pas votre amant. Renoncez donc à un rêve d'enfant, faites un eflfort suprême pour en aimer un autre et pour m^'oublier.

» — Jamais I m*écriai-je, je vous respecte et vous adore, je ne veux être ni votre femme ni votre maîtresse, je vaincrai l'amour qui vousinquiéterait ou vous gênerait. Je serai voire fille soumise aveuglément et heureuse de l'être. Je rougis de mon emportement, et je vous jure de rester tranquille et résignée, quand même vous auriez dix maîtresses sous mes yeux ; même si vous voulez vous marier avec une autre.

» — Jamais, répondit -il ; elle vous chasserait. Je vous jure ici que, si jamais je suis en situation de me marier, ce ne sera avec aucune autre que vous ; mais allez- vous donc sacrifier votre jeunesse à une pareille

éventualité? allez-vous la consumer dans la solitude où je suis forcé de vous laisser vivre? Tenez, il y a prèa de moi un très-honnête jeune homme, instruit et d'une figure passable, M. Breton, mon médecin. Au commencement, il ne faisait aucun cas de vous ; à présent il vous juge mieux et vous apprécie. Si, dans un temps donné, ayant tout à fait renoncé à moi, vous sentiez quelque goût pour lui, il ne faudrait pas me le cacher^ je serais heureux...

» — Non, non, m'écriai-je ; il me déplaît, tous les hommes me déplaisent. Prenez-moi pour votre fille et traitez-moi aussi sévèrement, aussi froidement que vous voudrez; je serai heureuse, je vous bénirai de ne pas trop m'éloigner de vous.

» 11 céda tout en se réservant sa liberté, mais je sus bientôt qu'il n'en usait pas. Il avait laissé partir la cantatrice, pour laquelle il n'avait aucun attachement sérieux. Il vivait très-retiré, préoccupé de sa santé qui n'éiait pas bien bonne à ce moment-là et se livrant chez lui à un travail historique sur Venise. Peu à peu il me permit de dîner avec lui et de passer la soirée, environ deux heures, chez lui, avec le médecin ou quelques amis intimes auxquels il me présenta comme sa fille adoptive. Ils étaient tous d'un certain âge, mariés ou voués comme lui au célibat pour des raisons

154 MA SŒUR JEANNB

que j'ignore. M. Breton ne me dit jamais un seul mot qui pût me faire penser qu'il songeait à moi. Sir Richard ne se préoccupait donc plus de l'idée] de me marier. Insensiblement il me sembla voir qu'il s'attachait à moi et que ma société lui était nécessaire à certaines heures. Il vint dans mon appartement, et Dolorès oublia plusieurs fois de s'y trouver. Il ne s'en aperçut pas ou ne voulut pas s'en apercevoir, et une douce intimité s'établit enfin entre nous. Il ne craignit plus d*être seul avec moi, je l'avais apprivoisé par ma chaste confiance. L'année suivante, il me conduisit en Angleterre, où il reprit la vie du grand monde, et me donna un logement dans un autre quartier que celui"* de son hôtel. Tous les jours, il venait passer deux heures avec moi. Il n'était pas jaloux, et pourtant il me faisait surveiller par John, son valet de chambre, qu'il avait mis à mes ordres.

» Il put s'assurer de l'austérité de ma retraite et de l'innocence de mes occupations. Plusieurs fois il crut devoir me dire encore qu'il y avait peu d'apparence que nous fussions mariés, que sa sœur se portait mieux que lui, qu'il me garantissait ma liberté, et que, si je voulais en user, je n'avais qu'un mot à dire pour qu'il ne vînt plus me voir. Ma dot était toigours prête, car il avait assuré mon sort, quelque chose qui

MA gCECR JEANNB . 155

arrivât Je lui répondis toujours que je ne Youlais ni dot^ ni mari, ni liberté, que je ne m'occupais point de l'avenir, que je serais toujours heureuse, pourvu que je le visse tous les jours, ne fût-ce qu'un instant.

» Mon désintéressement et mon attachement Tattendrissaient.. Il baisait mes mains souvent, mon front quelquefois ; il m'appelait sa bonne fille, son enfant. Jamais, devant Dieu, je le jure, il n'a- été plus loin avec moi. Il avait encore des afiairesde cœur dans son monde, je le savais, je surmontais l'inquiétude et la jalousie, puisque je ne perdais pas ma place dans ses affections.

» Mais permettez-moi de me reposer, pour finir plus vite. Malgré moi, je suis entrée dans plus de détails que je ne voulais vous en dire ; c'est votre physionomie, toujours railleuse, qui m'y a forcée. Faisons une pause et dites ce qu'à présent vous pensez de moi. Vous avez l'air de ne pas me croire sincère ! »

J'étais assez troublé, je n'eusse pu dire pourquoi, j'hésitai à répondre ; enfin je lui dis :

— Si vous êtes sincère, je veux l'être aussi. Je vous étudie froidement (je mentais, mais ne croyais pas mentir). Votre histoire m'étonne beaucoup ; elle est invraisemblable. Elle est pourtant possible, étont donnés l'ftge, la maladie et avant tout la belle âme de

156 • MA SŒUR JEANINE

sir Richard. Si j'ai l'air un peu railleur par moments c'est que je ne comprends pas de telles confidences à un homme que vous ne connaissez pas du tout.

— Comment, s'écria-t-elle , nous vivons sous le même toit, M. Brudnel me parle de vous tous les jours comme de son meilleur ami, et je n'aurais pas besoin de votre estime quand je me dis que nous avons peut-être dix ans, peut-être toute la vie à passer ensemble près de lui! Je vois bien qu'à moins que vous ne le quittiez, il ne se séparera jamais de vous et qu'il fera tout ce qui est humainement possible pour vous garder. Il faut donc que vous soyez mon ennemi ou mon ami, et, comme vous ne saviez rien de moi> il faut bien que je me fasse connaître avec mes malheurs, mes défauts et mes qualités, si j'en ai.

Forcé de répondre, je répondis :

— Jusqu'ici je n'ai pas lieu de vous être hostile. C'est tout le contraire. Ayez la bonté de continuer, je résumerai mes observations, si j'en ai à faire.

Manuela Ferez reprit ainsi :

» — Au printemps de cette année-là, nous allions voyager encore lorsque sir Richard tomba gravement malade d'une fluxion do poitrine. Il m'avait si sérieusement défendu de venir jamais chez lui que ie n'osai

désobéir. Je passais des heures avec Dolorès à la porte de son hâtel, dans la rue, pour que le médecin pût me donner de ses nouvelles à tout instant. Un jour, ce brave jeune homme, pris de compassion, me fit entrer.

1) — Il est très-mal^ me dit-il, et je ne veux pas qu'il meure sans vous avoir bénie. S'il lui revient un moment de connaissance, je suis sûr qu'il vous demandera. Soyez donc près de lui : en ce moment, il est incapable de s'en apercevoir.

» Je pris vite le bonnel de Dolorès, je demandai un tablier, j'entrai avec M. Breton comme une gardemalade amenée par lui. Ces précautions n'étaient pas inutiles. La sœur de M. Brudnel, cette vieille sœur revêche et prude, était dans l'appartement. M. Breton était convaincu qu'elle n'avait que des vues intéressées et que sa présence faisait souffrir le malade. Il lui persuada de se retirer en lui faisant entendre qu'il avait encore de l'espérance. Elle avait choisi à son frère une garde qui n'était dévouée qu'à elle, une vilaine créature toujours prête à s'enivrer. Le médecin l'envoya à l'office et, d'autorité, me mit à sa place.

» Je soignai mon cher Richard avec passion. Je ne dormis pas un instant pendant quinze jours et quinze nuits. J'étais toujours l/i, l'oreille h sa rcsmralion, le

cœur mort ou vivant selon que le sien s'éteignait ou se ranimait. Quand il me vit et me reconnut, il parut heureux, et le premier mot qu'il put dire fut pour me •bénir et me remercier.

)) A peine guéri, il voulut quitter Londres et retourner en Italie. A partir de cette maladie, je devins véritablement nécessaire à mon ami. U ne me parla plus jamais de me marier avec un autre, et il me renouvela souvent une promesse que je n'exigeais pas, celle de m'épouser le jour où il serait libre. Notre intimité n'avait pu rester cachée, et, comme on aime mieux croire aux apparences que de s'assurer de la réalité, ce qui, je Tavoue, est moins facile, je passais pour la maîtresse de M. Brudnel. Je m'y résignai, j'avais tout accepté pour l'amour de lui, mais il ne put souffrir que je fusse calomniée et méprisée pour mon dévouement. U fit entendre que nous étions mariés. On ne le crut pas dans son monde, car sa sœur dut être informée de la vérité, et elle ne se fit pas faute de dire que j'étais une fantaisie sans conséquence ; mais, du moins dans la vie errante que nous menons et vis-à-vis des gens qui nous entourent, je n'ai pas la souffrance d'être regardée avec mépris. Si les hôteliers qui nous reçoivent, les amis que sir P^ichard rencontre, les domestiques qui nous servent

MA SŒUR JBANNB 159

ne sont pas bien persuadés de notre mariage, du moins, en m'entendant nommer madame Brudnel, ils

se disent que je suis une compagne sérieuse et res* pectée de lui;

» A présent vous savez que mon sort est en train de se décider. Richard, dans un temps de malheur ou de chagrin d'amour qui ne m'a pas été raconté, eut besoin autrefois d'une somme considérable qu'il n'avait pas ; il s'était presque ruiné, et son père était on avare inflexible. Sa sœur aînée, mariée richement, lui prêta cette somme à la condition qu'il ne se marierait pas, afin que la fortune du père pût revenir à ses neveux, les fils de cette sœur. Le père a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, et Richard n'a hérité de lui que depuis quelques années. U a voulu alors s'acquitter envers sa sœur et recouvrer sa liberté ; mais il avait contraeté l'engagement à la légère. Les termes du contrat portaient qn'il ne se marierait jamais, sans aucune prévision de la possibilité du remboursement. La sœur a absolument refusé de recevoir l'argent, à moins que Richard ne fît don par testam^at de tous ses Meus à ses neveux. Us ont fiiilii plaidar. Sir Richard ne l'a pas voulu; il a toujours espéré que sa sœur reviendrait à de meilleurs sentiments, à des idées plus raisonnables. La voilà

qui se meurt. Ses enfants hériteront-ils de la prétention qu'elle a si obstinément soutenue? Il fallait donc bien qu'il me quittât pour aller dénouer cette aflfaire. Je Tai supplié, moi, de céder sa succession. Que m'importe ce qu'il me laissera? ne perdrai-je pas tout en le perdant? Est-ce que je me suis jamais inquiétée de la richesse? est-ce que je sais si je lui survivrai fil me semble que, lui mort, je mourrai! Tout ce que je désire, c'est d'être sa compagne légitime, c'est de posséder, de connaître enfin son amour; je dirai plus, c'est de connaître l'amour que j'ignore, puisqu'à vingt-trois ans je peux bien dire ne pas savoir ce que c'est! Ne riez pas, docteur I Je suis pure sans mérite aucun, je l'avoue, puisque ma vertu vient des circonstances et non de ma volonté; mais me voilà vierge de fait dans l'âge où les passions s'éveillent et où le cœur parle sérieusement. Vous souriez encore! Allons, c'est décidé, vous ne voulez m'accorder aucune estime? Du moins vous voilà forcé, je pense, de ne plus me mépriser, et je vous reste parfaitement indifférente.

— Je vous ai dit, repris-je, que j'aurais peut-être quelques observations à vous faire : me les permettezvous ?

— Certainement, je les demande.

— Eh bien, si M. Brudnel est digne en tout point de la passion qu'il vous inspire, je ne suis pas aussi persuadé que vous que vous ayez fait tout votre possible pour lui en inspirer une semblable. Certainement vous êtes aimable et douce ; certainement vous méritez l'approbation pour avoir vaincu en vous des instincts qui faisaient taire la prudence et la fierté» Puisque vous avez pu faire cet eflfort, le plus difficile de tous, pourquoi n'avoir pas fait celui de former votre esprit pour devenir, je ne dis pas l'égale de M. Brudnel, il a une intelligence de premier ordr^, mais sa véritable compagne, une amie assez éclairée pour tout comprendre et pour causer à toute heure avec lui ? Je vous ai peu observée, mais pourtant je vous ai assez vue pour être certain de votre indolence, de votre lâcheté, j'oserai dire, en face de tout travail soutenu. Vous vous dites faible d'esprit et sans mémoire, quelquefois vous allez jusqu'à vous dire inintelligente, et le pis de la chose, c'est que vous ne le dites pas avec honte ou regret, vous en faites une plaisanterie, une vanterie, une sorte de bravade. Cela est de mauvais goût, je vous en avertis. Vous semblez dire aux gens: « Tenez, je suis ignorante et bornée, admirez-moi quand même, je suis si belle ! Aimez-moi, je suis si séduisante ! » Eh bien, selon moi, quand une

162 MA SCBUR JBANNF

femme se fait gloire de son infériorité intellectuelle pour se rabattre sur l'orgueil de sa beauté^ elle fait bon marché d'elle-même, elle se range parmi les animaux domestiques, elle devient un charmant oiseau, bon à mettre en cage. On lui sait gré de s'y tenir tranquille, on lui siffle un air, on lui fait une caresse en passant, on le regarde sautiller avec grâce, mais on passe vite à des amusements plus sérieux, et il me semble, ne vous en déplaise, que telles sont et telles seront toujours vos relations de cœur avec M. Brudnel : vous avez voulu lier son existence à la vôtre, vous avez tout accepté, même de réelles souffrances. Je suis médecin, je vois, je sais que le manque d'expansion a dû coûter à une organisation comme la vôtre, et vous croyez avoir assez fait pour être associée à la vie d'un homme supérieur. Eh bien, non, vous vous êtes trompée, c'est trop pou. Jamais sir Richard ne passera plus de deux heures par jour avec vous, et ce sera même un grand sacrifice qu'il vous fera, car il a de l'expérience et n'ignore pas qu'il existe des femmes avec lesquelles on peut penser tout haut, vivre de tout son être, et ne jamais être forcé de descendre au dessous de soi-même.

Manuela rêva tristement, puis elle dit:

— Vous croyez qu'il a connu de ces femmes-là?

MA SŒUa JEANNE 163

^-i Je le suppose, puisqu'il vous a soutent quittée pour elles.

— Oui, mais il les a toujours quittées pour revenir à moi. Ma douceur et ma beauté, puisque tous ne m'accordez rien de plus, lui ont donc paru préférables à leur grand esprit. Quant à vous, je vois bien que vous vous estimez encore plus haut que M. Brudnel, puisqu'il vous faut pour le moins une muse ! Sans cela pas d'amour, pas même d'amitié.

— De l'amitié, si fait I répondis-je en lui tendant la main avec une gaieté forcée. On accorde quelquefois ce sentiment-là aux inférieurs.

Elle éclata de rire en disant sans amertume :

— Oui, oui, on accorde cela à son chien f Richard m'aime comme j'aime ma perruche rose. Merci. Dieu I quel sauvage, quel brutal, quel original vous faites f Cest bien pire que M. Breton, qui se contentait de m'appeler trésor fragile et joli fardeau. Je vois que je n'aurai jamais de succès avec les médecins!

— Peut-être ; ce sont gens clairvoyants' et positifs, mais vous en serez vite consolée. Un Anglais noble et riche est bien mieux Taffaire d'une jolie femme qui veut vivre dans un hamac de soie, au milieu d'un boudoir capitonné ; restez donc dans votre nid de duvet, bel oiseau des tropiques. Moi, j'ai à travailler, je vous

présente mon respect comme à la future madame Brudnel, et je ne vous remercie point de vos confidences que je n'ai point provoquées. Faudra-t-il dire à votre futur époux qu'il se dépêche de vous initier à certains mystères dont vous déclarez naïvement attendre la révélation avec une louable impatience?

— Comme vous voudrez I répondit-elle d'un ton fâché.

Je crus voir une larme dans ses yeux, et je me hâtai de sortir, fermant involontairement avec un peu de brusquerie la porte derrière, moi.

J'étais fort agité, je n'y voulus pas faire attention, j'avais la prétention de travailler. Cela me fut impossible. Je me persuadai avoir besoin de dormir, je ne dormis pas. Au moins je me calmai et fis en dépit de moi-même mon examen de conscience. Pourquoi donc, en retrouvant avec surprise Manuela dans Héléna, avais-je senti redoubler mon dédain, ma méfiance, mon besoin de pédante critique à l'égard de cette inofferisive personne ? Étais-je naturellement pédagogue? Nullement; j'étais porté à l'examen, et Texamen amène l'indulgence, la méfiance de soi, la tolérance pour les autres. D'ailleurs cette malheureuse fille d'Antonio Ferez, que j'avais crue souillée et perdue, que je retrouvais réhabilitée au point d'être à la

HA SŒUR JEANNB 165

veille d'épouser M. Brudnel, ne devais-je pas la féliciter en moi-même et voir en elle un exemple de la perfectibilité humaine, tout au moins dq sa ductilité sous les soufflés bienfaisants de Tlionneur et de la charité?... Un homme de bien avait pu faire refleurir la conscience dans un être tout instinctif, sorti d'un milieu impur, et j'étais en colère, je ne voulais pas croire à sa conversion, je raillais son besoin d'aimer, je rabaissais son intelligence, j'étais surtout offensé de l'effort qu'elle faisait pour conquérir mon estime! Pourquoi tout cela? pourquoi ma dureté, mes soupçons, mon injustice peut-être? Pourquoi une répulsion qui ressemblait à l'antipathie? Pourquoi une colère sourde comme si, en disposant d'elle-même, elle m'eût arraché un bien qui m'appartenait? Est-ce donc que je pouvais être jaloux d'elle? est-ce donc que je l'aimais encore ?

Eh bien, oui, il fallait bien ouvrir les yeux sur moimême. Je l'avais aimée, je l'aimais toujours. Elle était mon idéal longtemps caressé, ma proie secrètement disputée, mon tourment fièrement maudit, l'espoir et la souffrance de ma jeunesse, le fléau de ma vie, recueil de mon honneur, si je n'échappais point au charme que, sans me conliattre et sans le savoir, elle avait jeté sur moi.

166 MA. 8ŒUS JBANNB

L'insomnie grandit les tentations et les dangers. A mesure que je comptais les heures de la nuit, je seiiH tais augmenter mes agitations, et je pris la résolutioa de ne plus revdr la fiancée de sir Richard.

Je m'endormis enfin et m'éveillai pms calme. La lettre de Jeanne était restée ouverte sur ma table; je voulus la relire pour retrouver, dans ce chaste et doux sentiment de l'amitié inaltérable, la conscience de ma lucidité. Une plirase m'avait frappé, je tenais à la bien comprendre. « Je te défie, me disait ma sœur, d'aimer quelqu'un mieux que nous; ta future compagne ne t'apportera que l'avenir, tandis que nous, c'est le passé, c'est la joie et la douleur mises en commun,, c'est toute la vie qu'on a vécue. »

— C'est vrai, profondément vrai, me dis-je, et, ai Manuela m'a ému si vivement hier, c'est qu'elle aussi est mon passé; mais ce n'est pas celui dont parle ma sœur, ce n'est pas la sainte tendresse, la sollicitude, l'expansion de tous les jours, la confiance calme et sacrée : c'est l'insomnie, la curiosité, le dépit, le dégoût. J'ai passé par ces tourments-là, et je voudrais recom-

mencer pour arriver à quoi ? L'avenir de cette fille appartient à M. Brudnel, et ce qu'elle a mis dans ma vie «coulée n'est certes pas digne de regret. Elle m'a inoculé la maladie du doute, elle m'a rendu amer et sceptique en fait d'amour, à l'âge heureux des illusions. Si elle était libre aujourd'hui, je ne pourrais l'aimer qu'avec les plus douloureuses restrictions. Hélas ! sans le savoir, Jeanne a raison ; je ne croirai plus, -et, quel qu'il soit, le passé d'une femme sera pour moi €omme un obstacle à la foi ou à la sécurité.

En pensant à Tangélique droiture de ma mère et de tna sœur, je ne vis plus en Manuela qu'un fantôme sans consistance, et ma nuit de fièvre me parut le résultat d'une simple irritation nerveuse. J'allai faire de l'histoire naturelle dans les îles du lac. Ce beau pays, tout lumière, avec ses fonds violets où les eaux sillonnaient de reflets d'argent la base des montagnes, cette profondeur limpide, miroir ardent qui doublait la puissance du soleil, ces rivages frais, ces longs murmures mystérieux des petites vagues, tout portait au rassérènement.

La nuit venue, devant garder le fragile trésor de mon patron, je rentrai, et je commençais à lire quand la suivante espagnole frappa à ma porte. Je crus que t'était encore Manuela. Je m'étais enfermé. J'allai ou-

vrir après avoir demandé d'un ton sec qui était là.

— Madame est très-souffrante, me dit la camériste, elle ne demande pas que monsieur le docteur se dérange. Elle m'a même défendu de l'avertir; mais j'ai une responsabilité, je ne peux pas la laisser devenir malade sans avertir le médecin qui a la môme responsabilité que moi.

•* Qu'a donc madame? demandai-je on passant mon habit.

— Elle n'a pas dormi de la nuit dernière.

— Bah I c'est comme moi, la chaleur, les moustiques...

— Je ne dis pas, monsieur, mais elle' n'a pas mangé

de la journée.

— Alors c'est plus sérieux, ce n'est plus comme moi I

— Monsieur le docteur a eu bon appétit?

— Appétit dévorant I

— Dieu en soit loué ! reprit la Dolorès du ton dont elle eût dit : « Quelle brute vous faites I »

Je me méfiais de cette Dolorès. Elle n'avait pas l'air franc. C'était une grande fiUe sèche qui pouvait avoir été belle avant la petite vérole. Son âge était problématique, entre celui de la soubrette et celui de la duègne. Elle pouvait au besoin être considérée un peu comme gouvernante. Elle se disait noble, à la tête de

170 MA SCSUR JBAKNB

nombreux malheurs de famille. Il est de fait qu'elle^ avait reçu une certaine éducation ; elle parlait le français, l'italien et l'aïkglais assez purement, maisavee une affectation qui lui donnait l'accent faux et ûatteur- Je la regardais comme l'espion de air Richard et d& toute sa maison, soit pour complaire à sa maitresset soit pour remplir par ses commérages les longuesheures qu'elles passaient ensemble*

Je la suivis, c'était mon devoir, je ne pouvais m'y soustraire^ quelque légère que fût l'indisposition de celle que, dans ma pensée, je contimiais à appeler l'odalisque. D'ailleurs je me sentais très-fort et sûr de moi dans ce moment-là. Je trouvai Manuela sur la terrasse de son -appartement, prenant le frais tranquille*ment et dégustant une glace au citron. Elle avait une toilette étrange, un véritable costume espagnol rose vif avec des dentelles noires, le col dégagé, les bras nus sous des mitaines de guipure noire, la jupe demilongue, toute chargée de volants, les cheveux relevés^ semés de roses, l'éventail à la main. On eût dit qu'elle allait partir pour le bal ou pour la coursedes taureaux»

— La maladie n^est pas grave» dis-je en entrant à Dolorès qui m'introduisit.

Manuela fit im cri :

— Que voulez- vous, monsieur? dit-elle en se levanL

Sa surprise et son mécontentement n'étaient pas joués. Elle.ne m'attendait pas. Dolorès avait agi à sa tête. Ce fut elle qui prit la parole pour dire qu'elle ne Toulaît pas me laisser coucher sans que j'eusse tâté.le pouls de sa maîtresse. Et, comme elle recommençait à parler de sa responsabilité et de la mienne, Manuela, voyant mon air froid, se calma tout à coup, me tendit son bras et me dit en souriant :

— Débarrassez-vous de cette corvée, docteur, car <5'en est une, vous n'avez pas besoin de me le dire ; mais soyez tranquille, je me porte bien. Vous n'aurez pas à vous occuper de moi.

* — Je m'en occuperai, s'il y a lieu, répondis-je, — et, pour commencer, je constate que vous avez la fièvre.

— Dolorès ne vous dit pas, reprit Manuela, que je viens de danser avec elle une jota aragonaise des mieux enlevées ; mais mon costume vous le dit.

— Et vous, reprit Dolorès, vous ne dites pas qu'au beau milieu de la danse, vous vous êtes évanouie.

— Je ne me suis pas évanouie. J'ai eu moment de . vertigje, je n'ai pas perdu connaissance, et cette glace

que tu m'as donnée m'a remise tout de suite.

— Mais vous avez la fièvre, le docteur le voit bien ; vous n'avez ni dormi cette nuit, ni mangé aujemrd'hui. Ya\is êtes pâle...

— Je le suis toujours. Voyons, laissez-moi tranquille. — Bonsoir, docteur, allez travailler. Je veux danser encore.

— Défendez-le-lui, docteur 1 s'écria Dolorès avec un accent pathétique. Vous ne savez pas comme avec moi elle est enfant gâtée ; elle ne m'écoute pas.

Je tâtai encore le pouls; il se calmait rapidement, et môme il devenait faible.

— Comment, dit Manuela, vous aussi vous allez faire le tyran avec moi?

— Non, dan^z, si bon vous semble, mais pas avant d'avoir pris un potage. Promettez-le-moi.

— J'obéis tout de suite, d'autant plus que je n'ai pas eu d'appétit aujourd'hui et qu'il n'y a pas d'autre cause à mon élourdissement. Va, Dolorès, apporte-le, ce potage.

— J'y cours, mais restez là, docteur; si elle s'évanouissait encore !

— Éles-vous sujette à ces syncopes? dis-je à Manuela quand nous fûmes seuls.

— Oui, dit-elle ; mais tout à l'heure ce n'en était pas une.

— Je V0U3 crois d'une bonne santé, puisque je n'ai encore jamais été appelé auprès de vous.

— Je suis d'une bonne santé, reprit-elle d'un ton

bref, et, s'il en était autrement, Richard ne le saurait pas ; par conséquent, vous ne le sauriez pas non plus. Je ne comprends pas que Dolorès, qui m'a vue si souvent en défaillance, vous ait appelé pour si peu. Je crus devoir la questionner avec insistance. Elle me répondit :

— Eh bien, oui, la vie que je mène m'est contraire, et, si elle ne finit bientôt, elle me tuera. Songez doncl passer des mois entiers sans sortir du ujême jardin I voir tous les jours les mômes fleurs, faire le tour des mômes allées; quel ennui, quand Richard n'est pas là I

— Vous montez à cheval avec lui assez souvent.

— Cela me fait plutôt du mal. J'ai peur à cheval et môme à âne.

— Vous ôtes poltronne à ce point?

— Je le suis devenue ; enfant , j'étais intrépide ; mais , depuis la peur que. j'ai eue de mon père , ces scènes que je vous ai racontées... et puis les gâteries de Richard! quand on est trop heureux, on devient lâche.

— Pourtant vous bravez quelque chose de plus méchant parfois qu'un cheval ou un âne, vous bravez la maladie, puisque vous ôtes souvent indisposée et ne voulez pas qu'on vous soigne.

— gi fait, si fait, docteur, Dolorès suffit. Quand

M. Brudnel est ici, elle ne s'inquiète pas comme aujourd'hui. Elle le sait bien, je ne veux pas qu'il apprenne que j'étouffe dans ma cage.

' — Il faudra pourtant qu'il le sache ; mon devoir est

de le lui dire.

— Je ne veux pas, moi 1

— Qu'importe ?

— Ahl nous sommes dans ces termes-là! Eh bien, qu'importe en effet? Nous allons nous marier, ma captivité va finir,

— Vous en êtes sûre ?

^Eh bien, et vous?

— Moi, je n'en suis pas sûr. M. Brudnel vous chérit comme une enfant, mais il n'a pas l'air de vous regarder comme une personne.

— Oui 1 je sais bien ! mais c'est sa faute, c'est lui qui m'a séquestrée comme cela et qui m'a empêchée de rien comprendre à la vie pratique. Après tout, qu'est-ce que cela fait? Si je suis sérieusement malade, j'aime mieux ne pas le savoir. Voilà le potage demandé. Donne, donne, Dolorès, je serai très- bien après.

Je la regardai avaler lestement ce potage. Elle mangeait avec beaucoup de grâce , d'adresse et de propreté, sans appétit véritable, je Tavais souvent

UA SŒUR JEANNB 175

remarqué. Je me prorais de lui indiquer un régime, et je pris congé. A peine étais-je au seuil de l'appartement, que le bruit strident des castagnettes me ût retourner la tôte. Elle était debout dans une pose superbe, le coude droit élevé à la hauteur du visage, le bras arrondi avec autant de moelleux que de nerf, et la main droite rapprochée de la gauche dont le bras formait un angle gracieux et fier à la hauteur de l'épaule. Les castagnettes roulaient comme la foudre dans ses petits doigts agiles ; le cou et ]a face, tournés à droite, avaient une expression de noblesse extraor» dinaire, tandis que les yeux, à la fois ardents et sévères, semblaient dire : « A genoux devant moi! »

Je m'arrêtai involontairement; je n'eusse jamais cru que cette petite femme menue, si gauche entimazone, eût tant de tournure, de souplesse et de majesté en dansant. Chaque pays a sa grâce, l'Anglaise est centauresse, l'E pagnole Manuela était le type idéal de l'oiseau qui s'envole.

• Elle vit que j'étais surpris par la fascination ; elle n'était pas coquette, mais elle savait l'être quand elle voulait se faire agréer.

— Regardez-nousdanser, me dit-elle en faisant signe è Dolorès. Vous n'avez jamais vu ces danses-là, c'est curieux, ça ne ressemble pas aux vôtres.

Pourquoi restai -je ? Je n'en sais rien, ce fut une faute.

Dolorès avait tiré un cordon de sonnette. Le petit nègre entra aussitôt, et, sans rien dire, prit une guitare posée sur un fauteuil et se mit à jouer la jota. Dolorès passa rapidement dans ses doigts les cordons de soie d'une paire de castagnettes d'ivoire. Celles de Manuela étaient en ébène et faisaient moins de bruit. ' I Le négrillon jouait avec feu. Le son aigre de l'instrument ainsi manié et le vacarme enragé des casta- i gnettes portaient sur les nerfs. En un instant, les deux femmes devinrent commes folles. Manuela voltigeait comme une colombe ou se tordfifft comme une<;ouleuvre ; la Dolorès, plus nerveuse encore, s'était transfigurée. Ses formes anguleuses, sa taille trop longue, ses yeux passablement éraillés, tout en elle semblait se fondre dans un moule nouveau. Elle avait des jarrets d'acier et bondissait comme une panthère. Ridicule d'abord, elle devenait belle; ses petits yeux noirs lançaient des étincelles rouges, son énergie faisait ressortir le regard voluptueux et les allures langoureuses de sa compagne. C'était vraiment une belle danse, un couple séduisant, un rliytbme à rendre fou.

La danse finie, le négrillon disparut comme si la muraille l'eût escamoté. Dolorès jeta un châlesur ses

épaules, Manuela s'enveloppa des éclairs rapides de son éventail et me dit en riant : *

— Eh bien, docteur, est-ce que vous ne croyez pas que ce soit là un bon remède contre le spleen de la prison ?

J'étais embarrassé, troublé. Je demandai si M. Brudnel, qui était un peu médecin aussi, approuvait cet exercice.

— Il ne s'y oppose pas, répondit Manuela.

— Et il prend plaisir à voir vos belles poses ?

— Non ! nous ne dansons pas devant lui. Il est trop Anglais, ça le scandalise un peu.

Je pensai que sir Richard jugeait ce spectacle trop émouvant pour un homme qui repoussait l'enivrement sensuel, et je me reprochai de l'avoir bravé. Manuela voyait certainement ma confusion. Je me mis à louer la Dolorès avec exagération, disant que cette danse était très-belle, mais qu'il y fallait une vigueur dont la duègne seule était capable.

— C'est-à-dire, reprit Manuela, que Dolorès la danse mieux que moi ?

— Beaucoup mieux, je suis forcé de l'avouer.

— Ce n'est pas étonnant, et je le sais bien, dit Manuela sans aucun dépit, c'est elle la maîtresse, je ne suis que l'élève ; elle a la danse classique, la vraie.

178 MA SŒUR JBANNB

— Il faut dire aussi, observa Dolorës, que vous ne vous livrez pas quand un homme vous regarde ; vous dansez dix fois mieux quand nous sommes seules.

Je vis qu'on avait envie de recommencer, je m*es- Tjuivai et Je ne travaillai guère mieux que la veille. J'étais forcé de convenir avec moi-même de l'obsession que je subissais. Je résolus de la traiter cdmme une maladie dont je devais observer les symptômes. Tout m*en faisait un devoir des plus sérieux. Manuela n'aimait au monde que sir Richard. Sir Richard, de quelque manière qu'il aimât sa fille adoptive (je ne pensais plus que ce fût avec passion), Tavait confiée à mon honneur. Il eût fallu pouvoir m'éloigner d'elle sur-le-champ, je ne le pouvais pas, j'avais juré de veiller de prèssur elle. Il fallait donc accepter la souffrance de ma situation, vivre de dépit rentré, de jalousie surmontée, d'entraînements vaincus. Tout cela ne pouvait pas durer plus d'une huitaine de jours. Il faudrait, pensai-je, être bien faible et bien lâche pour ne pas savoir souffrir huit jours. Et qu'importe que je souffre, pourvu que je ne me trahisse pas ?

Je n'étais pas pas inquiet de ce côté-là, Fcffgueil est une bonne armure à défaut de vertu. Je ne pouvais me trahir qu'en me rendant odieux et ridicule. Je

renofiçai dès lors au sot dépit qui me rendait bizarre. Il ne fallait pas être bizarre^ la bizarrerie est xxM coquetterie masculine. Je résolus d'être amical, dévoué, désintéressé sans effort apparent. Dès le lende* main matin, je fis demander à Dolorès des nouvelles de sa maîtresse. Elle vint elle-même m'en donner.

— Elle ne dort pas, me dit-elle, et elle n'a pas dormi. Elle est malade, je vous assure, monsieur le docteur, peut-être gravement. Je ne sais pas, moi, mais je me tourmente quand le maître n'est pas là. Me blàmez-vous d'être inquiète ?

— Pourquoi vous blâmerais-je?

— Ak 1 cTest que vous stez parfoiâ^ Tair »i étrange !

— Moi?

— Vraiment màf ne vous fâchez pas. On dirait par moments que vous haïssez ma pauvre maîtresse l

— Ce serait fort étrange en eSet; hak une persoime que je connais" si peu et qui est aimée de M. Brudnel ?

— C'est peut-être pour cela, dit la duègne avec un méchant sourire.

— Hein ? fis-je en fronçant le sourcil et en la regardant bien en face.

Elle fut déconcertée.

^ Excusez une étrangère, reprit-elle d'un ton miel:

. 180 MA SŒUR JBANNB

leux ; je peux dire des mots dont je ne sons pas la conséquence.

— Vous pariez au contraire très-bien le français, mademoiselle.

— Vous êtes trop indulgent, monsieur le docteur ; mais vous disiez ne pas connaître ma maîtresse. C'était possible il y a deux jours. A présent vous la connaissez très-bien, elle vous a raconté toute son histoire, elle me l'a dit. Je l'en ai blâmée, elle n'avait pas besoin de vous dire tout cela; mais enfin vous le savez et vous comprenez aussi bien que moi pourquoi elle est malade.

— Je ne sais pas du tout si elle est malade. Je crois qu'elle ne mange pas assez et qu'elle danse trop. C'est à vous d'obtenir un peu d'équilibre entre la recette et la dépense.

— Elle danse trop, la pauvre âme I et à quoi voulezvous qu'elle emploie les forces de son beau corps ?

avec quoi voulez-vous qu'elle étourdisse son cœur, affamé d'amour?

— Voilà de belles phrases, seûora ; mais je ne puis avoir d'opinion sans examen, et, comme madame Brudnel s'y refuse, je crois devoir attendre le retour de son mari.

— Son mari 1 Vous savez bien qu'il n'est ni mari

ni amant ! Vous êtes médecin, vous, et vous ne devez pas refuser une consultation.

— On ne me la demande pas.

— Si fait. Ce matin, elle ne s'y refuse plus.

— En ce cas, dites à madame que j'attends ses ordres.

Dolorès vit que je me méfiais d'elle, elle sortit et revint au bout d'un instant avec ce billet de Manuela : « Prière au docteur de venir me voir. »

Je serrai le billet pour le montrer au besoin à sir Richard. Je ne sais ce que je craignais de la part de la duègne.

Je trouvai Manuela plus p&le que de coutume, enveloppée de son peignoir de cachemire blanc, les cheveux à peine noués ; elle était vraiment séduisante avec son air abattu et ses yeux chargés de langueur.

Je me hvrai résolument aux périls de l'auscultation. Le médecin sauva le jeune homme, je fus attentif et lucide, je constatai un commencement apparent d'hypertrophie du cœur. Je défendis la danse, je prescrivis un régime, je me retirai en disant que ce n'était rien, et qu'il fallait cependant m'obéir.

Une heure après, je vis revenir chez moi la Dolorès.

182 MA SCBUR JEANKB

— Voyons, monsieur le docteur, dit-elle, est-ce bien vrai que ce n'est rien ?

— Il faut dire toujours au malade que ce n'est rien; mais, puisque j'ai défendu la danse, c'est qu'il y a quelque chose. Je vous rends responsable de ma prescription.

— Oh! soyez tranquille^ docteur, j'y veillerai. D'ailleurs, elle est soumise au fond, elle ne dansera plus; mais que fera-t-elle donc pour.se distraire et remuer un peu ? Si nous pouvions sortir en voiture?

— M. Brudnel a dû vous donner des ordres à cet égard ?

— C'est à vous qu'il a donné toutes les instructions*

— Mes instructions se bornent à la prière d'être toujours aux ordres de madame en ce qui concerne ma profession, et à la défense de sortir avec elle.

— Vous n'êtes pas chargé de l'empêcher de sortir sans vous?

— Je n'aurais pas accepté le métier de geôlier.

— En ce cas... Mais non, elle ne voudra pas lui désobéir.

— Qu'elle lui écrive I U n'est pas si loin. Je vais lui écrire de mon côté le résultat de mon examen. La permission arrivera dans deux jours; mais je vous

HA S<EUR JBANnU 163

avoue qu'il Toadraît mieux attendre quelques jours de plus et ne pas inquiéter M. Bnidnel. Le mal n'est pas si pronoftcé qu'il j ait péril en la demeure.

— Oui, parce que vous croyez que M. Brudnel..»

— E&lnen?

— Je B» peux rien dire.

— Alors ne dites râen.

Elle sorfiticomme dépitée, et rentra aussitôt.

— Je 'veux tout dire, s'écria-t-eile. Il faut que vous sauviez ma dière maîtresse; il fsutc[ue vous engaj^iez M. Brudnel à dire la vérité.

— Quelle vérité î

— CTest qu'il me l'épousera pas; il ne Tépousera jamais.

— n ne Ta donc pas réellement promis?

— Pas gft réellement que Manuela se Hmagine. En tout cas, il a promis malgré lui, tlans des moments de teiidresBe et de pitié. Au fond, il n'est pas amoureux de Manuela, il ne l'a jamais été. Il a bien été quelquefois ému auprès d'elle dans les commencements ; elle 4tait m jolie et elle l'aimait tant ! Mais ces Anglais ! «ela vous a une tête de fer. Il s'était juré, en la sauvant de son père, de ne pas l'aîmer trop; il s'est tenu parole. Il est arrivé pourtant une chose qu'il n'avait pas prévue, c'est qu'elle lui serait si fidèle et si dé-

vouée^ qu'il s'habituerait à ses soins, à son charmant caractère, et qu'il ne pourrait plus se passer de son amitié; mais son amour, il le craint, il le fuit et il voudrait pouvoir l'éteindre en soufflant dessus. Le mariage lui ferait une obligation d'y répondre. Eh bien, pour une fille qui a attendu si longtemps, un homme de l'âge de M. Brudnel, habitué d'ailleurs à la regarder comme sa fille... Non, il croira commettre un inceste ; et puis une autre raison encore : s'il fait accepter à sa sœur le remboursement que vous savez, il sera peut-être gêné, et avec une femme qu'il a habituée à être sullane, c'est-à-dire à n'être que dépense et nonvaleur dans un ménage... Vous voyez, voilà bien des raisons. D'ailleurs, qu'il épouse ou n'épouse pas, jamais il ne consentira à ce que Manuela soit libre d'aller et venir comme les autres femmes. Il n'a pas confiance en elle ; il croit qu'elle ne doit sa vertu qu'à l'isolement où il la tient. Il croit qu'elle a la tête faible, le cœur facile, les sens...

— Et peut-être ne se trompe-t-il pas? »

— Il ne se trompe pas, si elle doit être la femme d'un vieillard. Autrement, il se trompe. Manuela est plus forte et plus digne qu'il ne pense l

— C'est possible; mais tout cela ne me regarde pas. M. Brudnel ne m'ayant pas fait de confidences, je n'ai

pas le droit de conseil et vous eussiez pu m'épargner des révélations que la délicatesse m'oblige à lui communiquer, s'il me questionne,

— Dites-lui tout ! s'écria la Dolorès, Si je l'avais osé, il y a longtemps que je lui aurais parlé comme je vous parle, car, je le vois bien, il faut que le sort de Manuela soit changé ou qu'elle meure.

Là-dessus, Dolorès fit une sortie dramatique et je restai fort embarrassé de mon rôle. Il était des plus délicats et compliqué d'un intérêt personnel que je ne pouvais plus me dissimuler. La Dolorès, avec un cynisme caché sous son emphase naturelle, avait mis le doigt sur la plaie du futur ménage. La fiancée avait trop attendu pour ne point arriver à explosion, le fiancé avait trop dompté les dangers de Tinlimité pour retrouver la passion nécessaire à une union aussi disproportionnée.

Le soir, on me rappela dans les appartements. Je trouvai Manuela plus malade que le matin, et^le lendemain, elle le fut encore davantage. Les symptômes, sans être alarmants, étaient plus caractérisés. Je dus la revoir dans la journée et le soir encore. Je pris le parti d'écrire à M. BrudneL

Il venait d'écrire de son côté à Manuela sous mon couvert :

(( Ma sœur est morte, acceptant la restitution pure et simple de la somme qu'elle m'avait prêtée. Pour satisfaire au plus tôt ses héritiers, je dois partir pour Bordeaux aussitôt après les funérailles, c'est-à-dire demain soir. J'espère être auprès de vous dans huit ou dix jours. Patience, ma chère fille; votre ami Richard vous bénit. »

Cette lettre laconique me fut aussitôt communiquée par Manuela.

HA SCffUR JVANITB 187

^ Ou* est-€e que vous en pensez? me dh-ellé.

— Je pense qu'elle n'est pas compromeffante, et je n'y Yoîs rien qui confirme les engagements pris envers vous»

— Il n'y a jamafe eu d'engagements formels, et sir Rkhard n'écrit jamais autrement.

— Qu'appelez-vous des engagements formels?

— Une promesse écrite» Je n'en ai jamais demandé.

— Et c'est le tort que vous avez eu, dit la Dolorès. Le vent emporte les paroles.

— Tu veux me faire douter de lui. Voyons, docteur, vous qui le connaissez si bien et qui l'aimez tant !

— Je ne peux pas avoir d'opinion, ne sachant pas si ses paroles ont été aussi explicites que vous vous en êtes flattée.

— Mon Dieu, je ne sais pas non plus, moi!... Il m'a dît qu'il ne se marierait jamais avec une autre. Ob I cela, j'en suis bien sûre, il Ta juré.

— Il tiendra parole, mais ce n*est pas une promesse de vous épouser.

— J'en conviens. Pourtant il a consenti à me laisser porter son nom et passer pour sa femme.

— Il y a consenti parce qu'il n'a pu faire autrement, observa la Dolorès. Rappelez- vous comment la chose s'est passée. C'est moi qui ai commencé à vous appe-

188 MA SŒUR JEANNB

1er madame et à dire aux domestiques que vous étiez mariée avec lui. Ma naissance et mes principes ne me permettaient pas de servir une personne indigne de respect. Vous étiez pure, je le sais, mais personne n'eût voulu le croire. M. Brudnel était absent dans ce moment-là. Quand il revint, le pli était pris. Il me gronda de ne vous avoir pas plutôt fait passer pour sa fille. Il était trop tard pour changer ce qui était. 11 a subi le rôle que je lui avais donné, mais je ne pense pas que cela l'engage à le ratifier par un mariage.

— Enfin ! s'écria Manuela en s'ad ressaut à moi, elle veut me désespérer, vous voyez ! Et elle me rend plus malade, elle qui prétend m'aimer plus que tout au monde !

— Serez-vous, lui dis-je, réellement désespérée, si vous restez avec sir Richard dans les conditions privilégiées où vous êtes depuis cinq ou six ans? Que vous manque-t-il ? Rien, pas môtoe la considération, puisqu'il vous a laissée usurper le titre d'épouse. Vous vous ennuyez, vous souffrez d'être trop enfermée ; il s'agit d'obtenir qu'il vous fasse sortir plus souvent et qu'il vous conduise en voiture au lieu de vous accompagner à cheval. Cela ne me paraît pas bien difficile, et, dès qu'il vous saura souffrante, il s'empressera de vous satisfaire.

If A SŒUR JEANNB 189

— Certainement, reprit la Dolorès, c'est un homme très-bon, et il a beaucoup de tendresse pour elle; mais appelez-vous donc ces promenades-là le plaisir et le bienfait de la liberté? Peut-on vivre éternellement tête à tête avec un homme qui n'a plus les besoins et les goûts de la jeunesse? Jamais de conversations, jamais de visites, jamais de théâtre ni de bal. Voyons, monsieur le docteur, si vous aviez une femme, la tiendriez-vous à l'attache comme cela ?

— Si j'avais une maîtresse, peut-être ; une femme légitime, j'exigerais qu'elle ne s'occupât que de son ménage et de ses enfants. C'est vous dire que je ne prendrai jamais pour femme une personne qui aura besoin, pour se bien porter, de conversations, de visites, de théâtre et de bal.

— Eh bien, reprit Dolorès, vous seriez dans le vrai, parce que vous auriez un ménage et des enfants ; votre femme aurait de quoi s'occuper, et elle vous aurait, d'ailleurs ! Un homme jeune et beau, on n'est pas triste, on n'est pas malade quand on a une pareille compagnie, tandis que...

— > Assez! dit Manuela, qui était devenue rouge comme le feu et dont la voix tremblait. Tais-toi, Dolorès, tu ne dis que des sottises et des impertinences 1

190 MA SOEUR JEAiTnB

— Tout cela est étranger à mes visites de médecin, observai-je. Parlons de votre santé.

•» Ma santé ? s'écmA-Ale ; non, je ne veux pa» m'en occuper ! Je veux me laisser mourir, j'ai assez^ de la vie»

Et, comme j'allais la gronder :

— Laissez ! reprit-elle avec véhémence» Je v(m trop clair à présent. Richard s'imagine peut-^tre que j'en veux à son rang et à sa fortune... Et vous ! je parie que vous le croyez aussi. Âh! malheureuse que je suis t Je Taimais pour lui-môme, pour sa beauté morale, pour son grand esprit, pour sa bonté qui est immense, pour ses bienfaits dont j'ai trop abusée mai& surtout pour l'amour vrai et profond que je croyais pouvoir lui inspirer. Vous m'ouvrez les yeux, cruels que vous êtes I II ne me juge pas encore digne de lui, il veut continuer répreuve, indéfiniment, jusqu'à ce que j'en meure I Eh bien, que cela soit; je mourrai pure, et il me regrettera, tandis que, si je le tourmente, il me prendra en dégoût et en mépris. Taistoi, Dolorès, je te défends de jamais me parler de lui. Laissez-moi, docteur, je ne veux pas m'occuper de ma santé; je veux rester esclave, prisonnière, objet de luxe dans mon hamac de soie et mon boudoir capi-^ tonné, comme vous disiez! Est-ce que je mérite autroi

chose, moi qui n'ai ni intelligence, ni patience, ni instruction, moi avec qui un homme de mérite ne peut pas causer, moi enfin qui ai brisé ma yie le jour où j'ai aimé sans savoir où conduit l'amour? Est-ce qu'on peut me pardonner cela<? Je me suis laissé enlever, pousser dans les plus ignobles dangers ; je ne comprenais pas, j'étais stupide. Je croyais marcher à l'autel, et j'étais jetée dans un mauvais lieu f Qu'importe que j'en sois sortie comme j'y étais entrée? on n'est pas excusable de. ne pas savoir. Les demoiselles de qualité savent tout apparement; moi, j'étais déshonorée avant de rien connaître I El pour cela il faut qu'en dépit d'une longue expiation, je sois punie jusqu'à la mort!

Ses sanglots l'étouffèrent; Dolorès la prit dans ses bras, et, avec une force masculine, la porta sur son lit; puis elle sortit pour chercher un calmant; je restai seul avec Manuela.

Il me serait impossible de retrouver dans ma mémoire ce que je pus lui dire pour la consoler et lui rendre le courage. J'étais trop ému pour m'en rendre compte. Je crois que je lui donnai raison contre M. Brudnel, et que je l'engageai à rompre un lien qui ne pouvait qu'être fatal à l'un et à l'autre. J'acceptais malgré moi les idées suggérées par la Dolorès, je ne

voulais pas supposer que Richard fût résolu à réaliser les espérances qu'il avait données. Je ne me faisais pas scrupule de dénouer l'engagement invoqué, de montrer un avenir plus simple et plus vrai, de la détacher en un mot d'un joug léger en apparence, mais implacable en réalité.

M'entendait-elle ? me comprenait-elle? Je n'en sais rien. Elle pleiy ait, les mains dans les miennes, les yeux baissés, voilés par ses longues paupières, la joue brûlante, le cœur oppressé.

Je lui fis prendre la potion, et, la voyant mieux, je voulus m'en aller.

— Ne la quittez pas, dit Dolorès, vous voyez que je

la fâche et l'irrite malgré moi ; votre présence et vos

paroles lui font du bien. Restez encore un peu, vous le devez.

J'eus la lâcheté de rester, même après que la malade, abattue parla potion, se fut endormie. Je pris un livre que je paraissais lire, Dolorès sortit sur la pointe du pied.

• Le but de cette fille était visible, elle voulait umr nos destinées; mais comment l'entendait-elle? Désirait-elle me faire trahir la confiance de sir Richard et me donner les droits de l'amour, tout en lui réservant les charges du mariage ? Avait-elle deviné mes agitations?

MA SŒUR JBANNB 193

Croyait-elle réellement que Richard n'épouserait pas . et serait enchanté de me marier avec sa fille adoptive? Était-elle une bonne femme romanesque ou ime intrigante corrompue ?

Mais, elle, Manuela, était-elle vraiment Tôtre sincère et désintéressé dont l'avenir pouvait me toucher? N'était-elle point la complice bien stylée de sa duègne? Ne prétendait- elle pas être ou la femme riche et honorée de M. Brudnel, ou tout au moins sa fille adoptive magnifiquement choyée, avec un amant discret installé dans la maison?

Je laissai tomber le livre sur mes genoux, et mes yeux s'attachèrent invinciblement sur cette jeune dormeuse qui semblait devenue indifférente à toutes les* choses de ce monde. Le profond sommeil n'était pas simulé. L'opium faisait son œuvre : elle avait la pose naïve d'un enfant vaincu par la fatigue. Aucune pudeur affectée ; le peignoir collé aux flancs, l'épaule découverte, le bras étendu, elle était l'image de la chasteté inconsciente et ne m'inspirait en ce moment aucune ardeur pénible à vaincre. J'examinais surtout les lignes de son visage, qui ne m'étaient pas encore familières, son front étroit comme celui d'une statue grecque, indiquant plus de spontanéité que de raisonnement, sa joue sans éclat, mais pure et veloutée, ses

194 MA SCEUR JEANNE

«sourcils inmnobiles, ses paupières rougies par des^ larmes non simulées, sa'poitrine vraiment virginale, ses mains souples, indices de douceur, ses doigts lisses, exprfjsion d'un esprit sans calcul et sans égoïsme. Non, ce n'était là ni une intrigante ni une ambitieuse; tout en elle était sincère, et, si le désir ardent de l'amour avait co»sumé les premières fleurs de sa beauté, c'était à l'insu ou tout ou moins en dépit d'elle-même*

Je l'examinais avec l'intérêt du physiologiste. Le cœur calmé ne soulevait plus de ses battements l'étoffe légère de son peignoir. Était-il atteint d'une lésion inquiétante ? Non, les nerfs seuls étaient assez sérieusement malades, et l'équilibre menaçait de se détruire. Il fallait de l'amour à cette âme tendre, du bonheur à cette organisation refoulée; mais alors sir Richard, qui avait pu apprécier ses qualités et admirer son dévouement, devait l'aimer avec passion et la garder avec jalousie. 11 eût dû prévoir... Pourquoi la laissaitil seule, confiée à la garde d un homme de mon âge? Il me croyait donc bien calme ou bien fort?

Au bout d'une heure, Manuela s'éveilla. Nous étions toujours seuls ; je voulus rappeler Dolorès; Dolorès était sortie. Manuela me regarda avec un étonne ment vague. Elle resta quelques instants sans se rap-

SCA 8<EX7R JEANWa 195

peler pourquoi j 'étais là et sans vouloir me le demander» Je vis qu'elle faisait des efforts pour se souvenir sans^ être aidée. C'était au reste l'heure de la sieste. L'appartement, vaste, sombre et frais, portait à l'indolence^ L'odeur des roses du jardin pénétrait en dépit des fenêtres fermées, avec le chant aigu de la cigale.

— Voyons 1 dit Manuela quand la torpeur fut dissipée, je me sens très-bien. Est-ce que Dolorès^ est là?

— Elle est sortie.

— Ah oui I je lui avais donné des commissions ; mais je n'ai pas besoin d'elle. Je veux me lever, docteur. Je suis tout habillée, donnez-moi seulement la main. Je suis encore un peu ivre, car je sens bien que vous m'avez donné de l'opium.

Je la conduisis à son fauteuil, v^ — Restez près de moi, dit-elle ; je vous suis à charge aujourd'hui pour la dernière fois.

— Qu'est-ce que vous voulez dire ? Encore la menacede vous laisser mourir?

— Non, c'est fini, j'étais folle. Me voilà bien apaisée, bien raisonnable. Ne croyez pas tout ce que dit DolorèSv Je n'ai besoin ni de bals, ni de spectacles, ni de conversations. Je comprends que je ne peux pas épouser sir Richard, et j'y renonce.

196 MA SŒUR JEANHB

— Avec facilité, je trouve ! Il y a une heure, c'était un désespoir...

— J'étais Iftche, mais je ne le suis pas toujours. Comprenez mieux ma situation morale. Je ne suis pas éprise de sir Richard, comme vous vous l'imaginez. Je l'aime, oh 1 oui, je l'aime, comme mon père s'il veut n'êtrO que mon père, comme mon mari s'il veut que je sois sa femme, c'est-à-dire que la tendresse qu'il me demandera, je la lui donnerai sans regretter trop celle qu'il ne me demandera pas.

— Vous êtes sûre de ne pas la regretter?

— Je suis sûre d'arriver à cela avec un peu de temps; je ne suis pas forte, mais je suis douce, je me soumets toujours. A présent, j'en ai l'habitude, et cela me coûte de moins en moins.

— Et vous pensez n'être plus malade quand vous aurez pris votre parti ? ,

— Je Pespère ; et qu'importe d'ailleurs que je sois un peu plus ou moins souffrante? On s'habitue au devoir. Le mien est de complaire à Richard, de le rendre heureux comme il l'entendra.

— Même d'être sa maîtresse, s'il le désire?

— Non, il ne le désirera* pas. S'il avait un moment d'égoïsme, il ne serait plus lui-même.

— Pourtant, s'il l'exigeait?

MA SŒUR JEAKNB 197

— Alors, je ne sais plus; mais, le jour où il voudrait m'avilir après m'avoir tant respectée, je mourrais de honte et de chagrin.

— Vous n'avez pas toujours pensé comme cela!

— J'en conviens; mais, à présent que j'ai compris tant de choses dont je ne me doutais pas...

— A présent, vous rougiriez, vous pleureriez peutêtre, mais vous céderiez?

— Mon Dieu, pourquoi ces questions-là? Qu'est-ce que cela vous fait?

— Rien absolument, c'est le médecin qui vous interroge pour savoir si vous risquez une maladie grave par manque ou par excès de courage.

— Eh bien,... tenez, docteur, je vous demanderais conseil.

— Vous êtes bien bonne, répondis-je avec un rire amer. •

Elle me regarda avec Tétonnement le plus ingénu. Je sentis mon tort et changeai vite de ton.

— Si je vous donnais un conseil, repris-je, vous ne le suivriez pas.

Elle insista, l'impatience me reprit et me domina.

— Il est étrange, lui dis-je, qu'une femme demande conseil en pareil cas. Il me semblait que le sentiment de sa dignité devait suffire; mais vous vous êtes fait

196 »A SOSUR JEANVa

un devoir et ane vertu de vous mettre toujours hors de cause, sans même songer à faire la plus légitime et la plus nécessaire des réserves. On serait fort embar* rassé de donner conseil à une personne qui s'abandonne ainsi, quand la passion allume son imagination malade.

La pauvre fille ne chercha point à se défendre. Au contraire, elle me donna trop rais<Hi.

' — II fôt certain, dit-elle, que je n'ai pas le mérite de ma vertu, puisque je l'eusse complètement sacrifiée s'il Teût exigé, et à présent encore... je ne me sens aucune énergie contre lui. Je n'ai de protection que son point d'honneur. Que voulez- vous! ce n'est pas* tant l'imagination, comme- vous dites,, c'est la reconnaissance, c'est un sentiment filial...

— Oh ! ne profanez pas ee mot-là, m*écriai-je ; un sentiment filial n'est pas un sentiment bestial. *

La jalousie me dévorait. Ma véhémence l'effraya. Elle me regardait avec une stupéfaction qui me troubla au point que je n'entendis pas rentrer Dolorès. Il est vrai qu'elle rentra sans le plus léger frôlement, et qu'elle se tint près de la porte sans bouger. L'étonnement de Manuela achevait de m'irriter. Son innocence me faisait l'effet d'une immoralité incurable; mais pourquoi la voulais-je morale, moi dont les désirs na^

m A SKBUR ^BANlfB' 1991

pouvaient être que eoupables ? C'est apparemmeiit que je n'espérais plus le» vaincre, et que ^aurais voulu trouver ea elle la force qui m'abandonnait

— Tenes, lui dia-jiB avee dépit, il vous manque Tin-r stinct du respect de soi-même. M. Brudnel n'abusera pas de cette inâirmité, maïs qu^ nfespère pas vous marier avec un homme qui aura la notion de ce qui vous manque l Que vous importe après tout ? Vous* rencontrerez facilement un nécessiteux sans délicatesse, qui se trouvera heureux de toucher une belledot et de posséder une jolie femme» Vous ne vousapercevrez pas de sa lâcheté, et vous serez peut-être trèB-heureuse aussi^E j a desliastinées logiques avee elles-mêmes, des dénoùments naturellement amenés^ par la force des choses. Les bons conseils et Tindigna* tion des âmea honnêtes n'y peuvent rien changer.

Là-dessus, je sortis, sentant que je me trahissais, et me trouvai face à face avec la Dolorès. Je crus qu'elle allait me retenir, et je m'apprêtais à la repousser de» mon chemin ; mais elle me fit place, attachant sur moi un regard de pénétration railleuse qui n'excluait pas un sourire de satisfaction.

— Je suis perdu, pensais-je en rentrant chez moi, à moins que je n'aie réussi à offenser mortellement Toda» lisque, auquel cas sa haine me préservera de ma folie»

200 MA 8CBUR JRANNE

Je crus avoir atteint ce but, car pendant trois jours non-seulement je ne la vis pas, mais Dolorès ne parut pas chez moi. Je fis demander des nouvelles de madame. Le négrillon vint me dire que madame me remerciait et qu'elle allait très-bien. Je ne le croyais guère, car je voyais le jardin silencieux et fermé. Plus de rires, plus de castagnettes sous la tendine. On eût dit que les chiens et les perruches étaient devenus muels. Ou Ton me boudait ou Ton souffrait davantage. Je n'étais pas sans remords. J'avais bien mal soigné ma malade,* lui versant d'une main de l'opium, de l'autre lui déchirant le cœur. J'avais déchiré le mien davantage. Chose" étrange, quand j'étais auprès d'elle, tout m'exaspérait; seul, je me la rappelais bonne et charmante, j'oubliais son irritante situation.

Je cherchais un prétexte pour la revoir, quand je reçus une lettre de M. Brudnel. Je vis, dès les premiers mots, que la mienne ne lui était point parvenue. Cette lettre était datée de Pau :

« Mon cher docteur, me disait-il, me voici en route pour Bordeaux, où je dois conférer avec mon banquier pour un gros remboursement aux héritiers de ma sœur. C'est une affaire simple et facile, car depuis longtemps la somme est placée entre les mains de ce banquier en prévision de ce qui arrive. Mon revenu

sera diminué de beaucoup, mais je rentre dans la liberté de l'avenir, et le présent est encore assez beau; grâce à ma vie retirée et au peu de folies que j'ai faites depuis quelques années, je n'ai plus de dettes. Bien ne changera donc dans mon existence, vous resterez près de moi, si vous m'aimez comme je vous aime, et ma chère Hélène, dont l'avenir est assuré, ne souffrira d'aucune privation.

» Vous voyez que ma lettre est datée de votre ville, où j'ai dû m'arrêter pour prendre un peu de repos.- Je ne veux pas la quitter sans aller me rappeler au souvenir de votre respectable et excellente mère. Elle aura sans doute quelque peine à me reconnaître; mais, puisqu'elle n'a point oublié mon nom, j'espère bien qu'elle me permettra d'aller lui parler de vous et de lui dire combien vous méritez l'attachement que je vous porte. »

La lettre avait été fermée et rouverte. Il y avait en post-scriptum :

a J'ai vu votre mère, elle n'a point vieilli et m'a reconnu avant que je me sois nommé. Nous avons parlé et pleuré ensemble. Oui, mon cher enfant, nous avons pleuré des morts que vous n'avez point connus et qui nous seront éternellement chers. — Et puis... j'ai vu votre sœur..., un ange, — une muse divine I — Par-

£02 MA B<BU& JEATNKa

donnez-moi, je pars ; je tous écrirai de Bordeaux. A la hâte je yoqs serre les mains. »

J'avais à peine fini de lire que Bolorès vint me demander s'il n'y avait pas une lettre peur madame dans celle que je venais de recevoir.

<— Les lettres qui ne sonit adressées passent donc par vos mains ? lui dis-je. Je n'ai rien pour madame ; mais monsieur me parle d'elle. Priez-la de me rece* voir.

«*» Elle vous attend, doc^ur. Suivez-moi ; elle s'impatiente i

Je portai la lettre. Manuela me parut très-changée, >etje lui témoignai quelque inquiétude.

— Ce n'est rien, dit-elle. Vous m'avez défendu la danse, et je ne m'en trouve pas mieux ; mais yoyons donc la lettre? Puis-je la lire ?

Elle la lut et la relut. Dolorès lisait tranquillement par-dessus son épaule, et, tout de suite après, elle exprima son opinion.

— Pas un mot de mariage, dit-elle en s'adressant aussi bien à moi qu'à sa maîtresse. Vous voyez bien qu'il n'y songe plus, si tant est qu'il y ait jamais songé.

n me répugnait de fouiller avec cette personne dans les secrètes pensées de mon ami. Je gardai le silence

MA SŒUR JBANNE 203

malgré les regards suppliants de Manuels, qui eût voulu savoir mon opinion.

Elle se décida à répondre à Dolorès que Richard parlait de sa liberté reconquise et de son présent assuré.

— C'est au docteur qu'il en parle, reprit Dolorès; fl n*7 9 pas un mot qui s'adresse à vous.

— Si fait. Je suis toujours sa chère Hélène...

— Qu'il a mise sur son testament, et qu'il contî- Buera à garder dans une belle cage à grilles d'or.

— Voyons, parlez donc ! me dit Manuela.

— Vous avez, lui dis-je en montrant Dolorès, un conseil pénétrant et disert. Je veux rester en dehors des conmientaires.

— Va-t'en ! dit-eUe à sa duègne ; tu ne plais pas au docteur. Il parlera quand tu n j seras plus.

Dolorès, souple, et comme incapable de rancune, sourit et sortit après avoir dit un mot tout bas à To* reille de Manuela.

Manuela, avec une candeur sans pareille, répéta le mot dès que nous fûmes seuls.

-^ Le post'Bcry>tum? dit-elle en se remettant à lire la fin delà lettre de sir Richard. Eh bien, il a vu votre mère.,., il la connaît, il a des secrets avec elle... Ça ne me regarde pas.«« Et puis votre soeur*,., une muse.

un ange... Elle est donc bien jolie, votre sœur?

— Ne parlons point de ma sœur, je vous prie.

— Pourquoi donc pas? Une muse divine! c'est-àdiro qu'elle a de grands talents que je n'ai pas ; mais il Fa vue un instant, et il est parti. Je ne peux pas être jalouse de votre sœur.

— Je vous défends de parler de jalousie à propos de ma sœur. Il y a des mots impossibles à associer avec de certaines idées.

— Ah! grand Dieu! s'écria Manuela en se levant toute droite, comme vous me méprisez ! Pas digne de prononcer le nom d'une honnête fille !

— Si fait, répondis-je en lui prenant la main et en la faisant rasseoir; vous êtes une honnête fille aussi, mais vous avez l'esprit troublé, et la triste compagne à qui vous avez donné votre confiance achève de vous égarer. Elle fait naître en vous des idées absurdes. Ne comprenez-vous pas que supposer M. Brudnel épris de ma sœur, c'est faire une mortelle injure à lui et à moi?

— Pourquoi ? Elle est une sainte et un ange. S'il l'aimait, celle-là, il n'hésiterait pas à la demander en mariage 1 *

— Il ne ferait pas cette chose insensée, repris-je, car il serait refusé avec empressement.

MA SCEUR JEANNE 205

— On le trouverait trop vieux ?

— Ma sœur ne trouverait rien, elle ne veut pas se marier; mais, sa mère et moi, nous la préserverions des ridicules prétentions d'un vieillard.

— Un vieillard! c'est bon pour moi, je comprends.

— Vous me rendez très-malheureux, seôora. Vous me forcez à vous blesser sans cesse quand je ne demande qu'à me taire.

— Ne vous taisez pas, mais laissez-moi vous parler de votre sœur. Soyez tranquille, je n'oublierai pas le respect que je lui dois. Comment s'appelle-t-elle ?

— Jeanne.

— Et son âge?

— Vingt et un ans.

— Pourquoi ne veut-elle pas se marier?

— Parce qu'elle veut se consacrer à son art.

— Quoi donc? La musique peut-être?

— Oui.

— Et on peut se passer d'amour quand on est musicienne ?

— Apparemment, puisqu'elle s'en passe.

— Elle est jolie véritablement ?

— Elle est remarquablement belle.

•— On ne la demande pas en mariage?

$09 MA «ŒUR JSANWS

— On la demande beaucoup ; elle a Tef oséles tneilleucs partis.

-«- Comme cda est singulier ! La musique! on peut aimer la musique plus que l'amourl je n'aurais pas cru cela, je ne compi*enâs pas... SSie est dévote peut-être ? elle veut-être religieuse ?

— Pas du tout.

— > Vous n'avez pas d'autre sœur?

— Non.

—Et vous la laissa libre de vieilUr sans fi^ille ?

— Nous devons respecter sa volonté, parce qu'en ^Ue tout est respectable.

— Et elle ne serait plus respectable, si elle aimait un homme excellent et charmant, un homme de mévrite comme Richard ? vous l'en empêcheriez?

•rr Oui ; car ce serait une déviation du sens naturel, le caprice d'un esprit malade.

— Mais pourquoi? pourquoi ? il feut me dire pour- -quoi I

«-*- Parce que le but du mariage pour une femme jeune, c'est la maternité.

— Ahl celai... dit Manuela en portant la main à son cœur comme si elle eût éprouvé un déchirement... Oui, oui, je ne peux pas parler de celai je n'ai jamais osé y songer. Une fois j V ai pensé passionnément, je

MA SCBtTR JEANNV 20T

toulais adopter, élever quelque petit malheureux^ eela m'aurait mieux valu que des singes et des perro*^ quets. Richard n'a pas voulu. Il a cru que je ne saurais pas, ou qu'on dirait que cet enfant était le nôtre. Ah I je le vois bien, rattachement que j*ai eu pour lui ne m'a pas réhabilitée. Il ne m'a rendue bonne à rien, utile à personne...

— Ne vous en prenez point à lui. Il a voulu vous marier, c'est vous qui vous êtes acharnée à le retenir près de vous. Votre douceur apparente a caché uneprofonde obstination, je dirais un calcul habile, si jedoutais de votre désintéressement.

— Ah I vous en doutez peut-être î Tenez, je ne veux plus supporter cette existence-là. J'ai la situation^ d'une fille entretenue. Je vous l'ai dit dès le premier jour, j'en souffre affreusement, il faut en finir 1

— Que voulez-vous faire ?

-^ J'accepterai le premier mari que sir Richard m^ présentera; certainement il ne me livrera pas à un malhonnête homme.

— Ce ne sera certes pas son intention ; mais il sera trompé.

—Un honnête homme ne peut pas vouloir de moi?!*

— Avec une dot? certainement non I

— Mais sans dot ?

— Sans dot, Thonnête homme qui vous prendrait ne serait pas un homme raisonnable, à moins qu'il ne fût très-riche.

— Parce que je ne sais rien faire, parce que je suis une sultane; c'est pour cela! Je comprends; eh bien, alors je renonce au mariage; mais je veux m'en aller d'ici, je m'en irai. J'en ai eu cent fois la tentation, à présent, j'en ai la volonté.

— Oùirez-vous?

— Quelque part où je pourrai travailler et ne rien devoir à personne.

— Travailler à quoi ?

— • C'est vrai, je ne sais rien faire; pourtant, je parle espagnol et français.

— Moins correctement que la Dolorès, qui s'estime heureuse d'être femme de chambre.

— Ma mère gagnait son pain à enluminer des images. On vit de rien à Paris, quand on aime Paris, parce que le plaisir d'y être tient lieu dfi tout. Oui, oui, j'y retournerai, et je redeviendrai ouvrière. Je serai trèsheureuse comme cela I

— Peut-être, pourvu que vous ayez quelque avance, cela ira très-bien jusqu'à ce que vous rencontriez l'amour qui vous relèvera peut-être, mais qui peut-être aussi vous jettera dans le ruisseau! Tenez, tous vos

projets sont puérils et déraisonnables. Vous avez trop vécu dans le luxe pour vous en passer. Votre santé d'ailleurs est trop compromise pour qu'une vie de privations vous soit supportable. Vous voulez un conseil, ne décidez rien, ayez le courage d'envisager le présent et l'avenir, et consultez franchement sir Richard. Ne lui cachez ni votre maladie, ni vos ennuis, ni vos regrets. C'est à lui seul que vous devez votre confiance, puisque lui seul peut vous accepter pour sa femme ou rendre son adoption moins accablante pour votre esprit, moins nuisible à votre santé. Il ne parle pas de son prochain retour; mais demain ou aprèsdemain il vous écrira certainement, et vous confirmera la promesse tle revenir bientôt.

Je croyais dire la vérité. M. Brudnel n'écrivit pas. Pendant quinze jours, il ne nous donna pas signe de vie.

Depuis que le monde est monde, un homme à qui une jeune et jolie femme confie ses peines de cœur est un homme tenté ou vaincu. D'abord, je blâmai M. Brudnel de son silence, et puis je m'en inquiétai, et puis j*eu5 Tégoïsme de m'en réjouir. Il me sembla qu'une rupture avec son Hélène était imminente, et qu'il n'avait racheté la liberté de se marier que pour légitimer quelque ancienne passion dont Manuela n'avait jamais reçu la confidence. Je fis une sorte d'enquête sévère où je confrontai ses réponses avec celles de Dolorès. Je constatai qu'il n'avait jamais promis le mariage, et je m'assurai tout à fait qu'il n'avait jamais parlé d'amour.

Restait la. promesse qu'il avait réellement faite de ne pas épouser une autre personne. Cela pouvait-il être regardé comme un engagement irrévocable? S'en

MA SKEVK XBANKB 21 F

souvenait-il? Sa conscience lui ferait-elle un devoir de sacrifier sa vie au caprice d'une enfant qui n'avait au<^ cun droit sur Im ?

Un moment vint, durant cette terrible quizaine, oti je me trouvai com^plétement désarmée Manuela était toujours plus souffrante et je commençais à craindra ]'invasion d'un mal sérieux. Elle ne voulait pas s'en occuper et je la grondais toujours assez brutalement^ mais avec une animation qui éclairait de plus en plu» la clairvoyante Bolorès. Sans doute, quand je n'étais pas là, elle commentait toutes mes paroles et forçait sa maîtresse à les intepréter comme des aveux invo» lontaires.

Un soir que nous étions seul» dans son boudoir, je remarquai qu'à tous mes reproches Manuela souriait et me regardait avec des yeux humides, comme si je lui eusse dit les choses les plus tendres. J'eus peur^ je me hâtai de redevenir amer dans l'ironie; je croia que je fus même grossier. Je ne sais quelles parolesr me vinrent aux lèvres. Tout à coup je sentis dana l'ombre qui nous avait envahis ses deux bras flexiblesautour de mon cou.

•^Tume hais donc bieni me dit- elle en penchant sa joue contre mon visage.

—Malheureuse! tais-toi, m*écriai-je, oujecroirai.*.

— Crois ce que ta voudras, reprit-elle précipitamment et d'une voix ardente ; écoute, c'est assez souffrir, c'est assez lutter. Ce n'est pas Richard que j'aime; je l'ai aimé, je te l'ai dit. Il fallait bien que ce fût vrai, car je ne saurais rien inventer, je n'ai pas assez d'esprit pour cela ; mais je ne me souviens déjà plus de cet amour. Il est comme s'il n'avait jamais existé ; j'en ris à présent en moi-môme. Et pourquoi le prendrais-je au séneux? Il ne m'a fait commettre aucune faute, cet amour d'enfant qui m'a laissée pure et que je ne saurais jamais me reprocher, puisqu'il m'a préservée de moi-même et relevée à mes propres yeux I Me voilà, je suis bonne et douce, jolie encore, peut-être destinée à redevenir ce que j'étais à quinze ans, si un peu de bonheur entre dans ma vie. Je n'ai aimé passionnément personne et je a'ai appartenu à personne. J'ai un trésor de tendresse et de passion en réserve pour quim'aimerasincèrement. Veux-tu m'aimer? réponds! Tu m'aimes, je le sais, je le vois, je le sens. Tes colères, tes duretés, tes sarcasmes, c'est une flamme sortie de toi et qui m'a embrasée malgré toi, malgré le sort, malgré moi-même. Il faut s'aimer ou mourir. Ne te défends plus; sois aussi brave que moi qui me livre et m'avoue vaincue.

Je me défendais énergiquement.

— Taisez- VOUS, mon Dieu, taisez-vous, lui disais-je. Attendez pour me parler ainsi que sir Richard soit là, et, s'il est vrai qu'il ne songe pas, qu'il n'ait jamais songé...

Elle mit ses i oains sur ma bouche.

— Il faut me dire que vous m'aimez ou ne rien dire du tout, reprit-elle avec une décision extraordinaire. Nous n'avons pas besoin de la permission de Richard, il est trop honnête homme et trop bon pour ne pas m'approuver. Il vous connaît, il n'estime personne plus que vous ; mais comment voulez-vous que je lui ouvre mon cœur, si vous ne me livrez pas le vôtriB ? Voyons^ un mot divin, je t'aime I voilà tout ce que je te demande. Ta bouche est-elle impure, la mienne estelle souillée, que nous ne puissions le dire ensemble? Que crains-tu de moi? parle I

— Je crains tout, m'écriai-je, je crains surtout...

— Ah I oui, je sais I les bienfaits de Richard, la dot qu'il me destine! Un honnôie homme n'acceptera jamais cela, tu Tas dit dans un moment où tu doutais de moi ; mais tu sais bien, tu vois bien à présent que je n'ai jamais été à lui ni à personne. Il a le droit de me traiter comme si j'étais une fille naturelle, et il faut bien que j'accepte ses bienfaits, puisque je ne sais rien faire pour assurer mon existence.

1^14 MA SŒUR JEANHB

— Et mon honneur? lui dis-je avec des lèvres tremblantes et la sueur au front. Qui donc, excepté moi, croira Que tu as partagé sa vie et porté son nom sans être sa maîtresse? Qui croira que j'ai refusé la dot, le payement de ma honte? Non, non, ma mère et ma sœur rougiraient de moi* Je ne vous aime pas, je ne veux pas vous aimer ; je ne veux pas être déshonoré t

Je tombai accablé, les coudes sur la tabte. Je ne voulais plus voir le visage de Manuela, ce visage deventi radieux^ irrésistible sous l'influence de la passion» Un combat effroyable se livrait en moi^ Je me voyais avili par mes. désirs, et je ne pouvais pas m'en aller, fuir cette villa maudite, sauver ma conscience et ma dignité. Un charme diabolique me paralysait; ma pa^ rôle luttait encore, mon énergie intérieure était brisée.

Il se fit un moment de silence, puis elle se leva et posa ses mains sur mes épaules.

—Oui, dit-elle, j'ai compris, tuas raison, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'épouser. Je suis perdue, je ne puis prendre le rang d^une femme honnête; il y a des destinées comme cela... J'aurais dû comprendre la vie, et je n'ai songé à rien. J'ai vécu au jour le jour comme ma perruche, sans savoir où me conduisait mon esclavage volontaire. J'ai consenti à être l'odalisque qui ne peut être rendue à la dignité de femme légitime;

MA 8(EUR J^ANITB 215

Tant pis pour moil Eh bien, refuse d'être mon mari. Ce n'est pas une raison pour ne pas m'aimer, puisque tu sais^ toi, que je suis pure, puisque tu vois que je t'aime à en mourir. Je ne te demande que l'amour. Tout le reste n'est rien à mes yeux. Écoute, je te dirai plus. Je sais que tu m'aimeras mal, avec des soupçons toujours renaissants, avec le secret mépris de ma faiblesse , avec des jalousies insensées , des paroles eruelles, peut^re des moments de haine et de fureur. J'ai déjà vu ce qui se passe en toi, et je m'attends à tout. Eh bien, je suis résignée à tout. Aime-moi comme ta pourras, je m'estimerai encore heureuse ; ma vie aura un but, j'aurai vécu pour quelqu'un. Ne vois-tu pas que j'ai horreur de n'exister que pour moi-même ?

J'avais levé la tête, je la regardais. Jamais la sincérité n'avait parlé avec une conviction si enthousiaste et si profonde. Je tombai à ses pieds et je la contemplai en ^lence. Sa beauté était comme divinisée par l'héroïsme de l'amour vrai. Avec sa pâleur mate, que le reflet de la lune rendait bleuâtre, ses grands yeux noirs creusés par la souffrance et son sourire extatique, elle me fit songer à ces martyres que la peinture espagnole a su placer entre les tortures de la vie et les délices du ciel. •

— Je suis à toi, lui dis-je, tu as vaincu, je t'appartiens. Quel sera l'avenir, je l'ignore; oublions-le, ne soyons qu'au présent, il est la vérité. Nous nous aimons, et, je veux enfin te le dire, je t'ai aimée toute ma vie! Oui, je t'aimais à seize ans sans t'avoir jamais vue, nos parents nous destinaient l'un à l'autre, et je t'adorais au collège. Je te voyais dans tous mes rêves, j'étreignais ton fantôme sur mon cœur. J'ai été à Panticosa à travers les glaciers et les précipices pour te voir. Je ne t'ai pas vue, mais je t'ai aperçue à Bordeaux, partant pour l'Espagne avec ton père. Et puis plus tard j'ai couru à Pampelune pour te retrouver. J*ai appris des choses qui m'ont brisé le coeur. J'ai voulu t'oublier. Je t'ai retrouvée aux Pyrénées, et un instant j'ai cru te reconnaître; mais ton nom d'em* prunt et ton accent parisien m'en ont empoché. Depuis que je vis près de toi, je me défends, je me combats, et à présent, au moment où je veux te fuir et te détester, tu me brises! Eh bien, me voilà brisé, je t'adore, je deviens fou, tu l'as voulu.

— Oui, je l'ai voulu, répondit-elle en me pressant sur son cœur, et je n'aurai jamais le droit de te le reprocher, car tu t'es défendu comme un lion contre moi. Cette victoire-là n'est pourtant pas le fait de mon habileté^ j'ai été sincère, voilà tout. Tu vois bien que

Tamour peut se passer d'esprit. Voyons I dis-moi que tu m'aimes ; dis-le moi cent fois, mille fois. Je veux savourer ce mot-là, qui est toute ma vie. Tiens, disle ! je sens que quand je ne l'entendrai plus, je mourrai.,

Je le lui répétai mille fois en couvrant ses mains et ses cheveux de baisers ardents et chastes, car le premier élan de Tamour vrai est quelque chose de paternel. L'homme sent alors le besoin de diviniser et d'adorer la faiblesse qui se réfugie dans son sein. Jusque-là, j'avais été à la fois enfiévré et honteux de la soif d'amour si ingénument avouée par ma jeune malade. Je m'étais senti brûlé en même temps qu'humilié à l'idée de ces flammes que le premier venu pouvait éteindre... Ravie et calme entre mes bras, Manuela réhabilitait ma défaite : elle ne se livrait pas au démon, elle me faisait monter avec elle à la région des anges.

Pauvre fille inconsciente comme la colombe, mais comme elle ardente et douce ! Je l'avais méconnue en la supposant capable d'un calcul. Elle se livrait tout entière sans vouloir regarder derrière elle, et c'était bien son âme qu'elle donnait sans être entraînée par les sens. Les sens! il semblait qu'elle n'eût jamais compris leur langage, jamais écouté leurs suggestions. Entourée de mes bras, serrée contre ma poitrine, elle

n'avait ni fièvre, ni tressaillement, ni rougeur. Elle répétait : « Tu m'aimes ! » avec une candeur inouïe, et, au moment où ma propre fièvre me dominait^ frappé de son regard immatériel et de son sourire enfantin, je retombais agenouillé comme un dévot devant sa madone.

Nous fûmes tout à coup . surpris d'un mouvement inusité dans la maison. Je courus vers la fenêtre,

— Qu'as-tu? me dit Manuela; que erains-lu?

— Il me semblait avoir entendu le bruit d'une voiture. Si M. Brudnel revenait?

— Il ne pourrait pas revenir sans que nous fussions avertis. Dolorès veille.

— Ah ! cette Dolorès I tu la chasseras, n'est-ce pas? Elle m'est odieuse ; c'est ton mauvais génie !

— Je la chasserai, si tu le veux, mais tu n'es pas juste envers elle. C'est à elle que je dois le bonheur d'avoir compris que ta haine était de l'amour. Je ne voulais pas la croire; elle m'a conseillé de te parler franchement. Je l'ai osé au risque d'être méprisée, et voilà que le ciel est descendu sur moi 1 Ah ! béni soit le courage que Dolorès m'a inspiré !

— Mais cette fille ne t'avait pas conseillé de te livrer sans conditions? Elle espère que j'accepterai les dons de Richard, et qu'elle restera près de toi.

— Qu'elle espère et calcule ce qu'elle voudra, qu'est ce que cela nous fait ? Si elle m'a donné de mauvais conseils, trouves-tu que je les aie suivis?

— Ah 1 pardonne-moi, m'écriai-je en retombant à ses pieds. Ta -loyauté est au-dessus de tout, je le vois bien, et je suis lâche quand j'en doute 1

— Tu crois donc en moi? dit-elle en mettant ses petites mains dans les miennes. Enfin! MonBieu, soyez béni I Oh ! que je suis heureuse 1

— Je vous en fais mon compliment, senora ! dit une voix sèche et glaciale qui partait du fond de l'appartement et qui se rapprochait en parlant. Nous vîmes se dessiner, dans le rayon de lune qui se projetait entre nous et la porte, la pâle silhouette de sir Richard Brudnel.

Je fîs un mouvement pour dégager mes mains de celles de Manuela ; elle les roidit de toute sa force.

— Non I s'écria-t-elle, reste ainsi pour qu'il voie bien comme nous nous aimons! Est-ce que je voudrais le tromper?

Mais, comme sir Richard, tournant le dos brusquement, se disposait à sortir, elle me lâcha, courut à lui et le retint.

— Mon ami, mon père, lui dit-elle, pardonnezmoi d'avoir donné mon cœur sans vous consulter ;

mais bénissez mon amour, qui est toujours digne de votre protection.

— Toujours digne,... reprit Budnel d'une voix altérée, signifie que votre honneur a tenu à peu de chose, au hasard de mon intervention. Ce n'est pas la première fois que le hasard seul vous protège, Manuela. Mettez-vous donc sous la protection de ce dieulà, la mienne ne suffirait pas.

C'était la première fois que j'entendais sir Richard dira une parole dure.

— Nous sommes perdus, pensai-je, il l'aimait. Manuela fit la même réflexion, car elle baissa la

tête et resta interdite.

J'étais résolu, quoi qu'il arrivât, à ne pas la laisser outrager. Je me contenais pourtant. Je voulais- tout Bavoir, j'avais repris l'empire de moi-même, j'attendais une explosion ; mais déjà sir Richard avait recouvré également son sang-froid. Il m'adressa la parole comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé.

— Je vous demande pardon, me dit-il avec politesse, de m'être oublié jusqu'à gronder cette enfant devant TOUS. Nous aurons à parler d'elle ensemble; pour le moment, je me retire, je suis fatigué. Je croyais vous faire plaisir en accourant vers vous ;- la froideur de votre accueil me prouve que, pour vous du moins,

docteur, je suis de trep. Je ne m'en fâche pas. Je sais qu'eu de certaines circonstances les meilleurs amis sont importuns. Ohl mon Dieu! je ne me fâche de rien. Je blâme la précipitation, l'absence de confiance, voilà tout ; mais, après le blâme, vient toujours le pardon, et c'est sur quoi vous pouvez compter l'un et l'autre.

Ayant ainsi parlé avec une nuance d'ironie, il voulut encore nous quitter sans nous entendre.

Manuela se mit devant la porte.

— Vous ne vous en irez pas comme cela, lui ditelle. Grondez-moi, je le mérite certainement, puisque vous voilà fâché ; j'accepte tous les reproches, mais je veux me justifier, tout au moins m'expliquer. Vous êtes fatigué, cher ami, vous allez vous reposer ici, on vous apportera votre thé, nous resterons à vous servir, et, après, nous causerons, nous vous dirons tout !

— Mais je sais tout, reprit M. Brudnel avec ime bonhomie railleuse en se jetant sur un fauteuil. J'ai tout entendu : Dolorès m'a supplié de vous écouter afin de juger de la situation. Si je me suis mêlé à votre entretien, c'est parce que je voulais vous épargner une faute sérieuse, celle de vous lier irrévocablement l'un à l'autre sans vous souvenir de votre meilleur ami. Sonaez, ma chère enfant ; nous voici très*

222 MA SŒUR JBANNE

calmes, je pense, on peut demander de la lumière.

Je restai muet pendant que Manuela faisait servir le thé et parlait à sir Richard de son voyage avec une entière liberté d'esprit. La Dolorès allait et venait rapidement, scrutant avec une muette angoisse les paroles et les contenances. Il était évident qu'elle nous avait trahis, voulant frapper un grand coup, détacher Manuela de sa chaîne et forcer Richard à nous marier.

Quand elle fut sortie, M. Brudnel, qui n'avait pas encore levé les yeux sur nous, alla fermer les portes et nous regarda en riant. Ce rire me parut forcé et me déchira le cœur.

— Eh bien, mes enfants, dit-il, nous voilà seuls et réconciliés d'avance. Vous voulez une explication, je vais vous donner l'exemple de la franchise... Oui! de la franchise la plus entière.

Il s'assit, et parla ainsi :

— Je sais, docteur, que Manuela, — il faut devant vous lui donner son vrai nom, — vous a raconté trèsfidèlement toute son histoire. Je n'ai absolument rien h rectifier ; je dois seulement éclaircir un point resté douteux dans son esprit, dans le vôtre par conséquent. Elle a cru que par moments, dans le cours de notre longue et très -innocente intimité, j'avais subi en dépit de moi-même l'empire de sa beauté. Elle s'est abso-

MA SŒUR JEAKNE 223

lument trompée ; je n'ai jamais été, je le disà ma honte, je ne suis pas amoureux d'elle. Je ne lui aï jamais promis qu'une chose, c'est de ne pas me marier avec une autre ; je croyais ne me marier jamais. Vous cachez mal certain sourire, mon cher docteur, vous pensez que j'exagère un peu mon invraisemblable et stupide indifférence. Vous me faites bien l'honneur de croire que j'aurais su résister, même à la plus violente tentation, plutôt que de profanerla sainteté de mon adoption ; mais vous croyez que dans tous les cas mon rôle est maintenant d'échapper au ridicule, et que j'affecte une philosophie qai me coûte un peu. Je vais vous prouver que je suis ua véritable Anglais, flegmatique au besoin dans certaines crises. Sachez donc que je revenais ici avec la ferme résolution d'épouser ma fille adoptive, si elle me faisait l'honneur d'oublier mon âge pour agréer mon nom et ma fortune. Et j'avais pris de sang-froid cette résolution suprême pour des raisons auxquelles Manuela était absolument étrangères. Ces raison» étranges, mais bien graves, je puis, je dois, je veux vous les dire. Un hasard imprévu, inespéré, m'a fait retrouver ma fille, ma vraie fille, perdue, cachée pour moi dès sa naissance. J'ai fait le doux projet de me réunir à elle, de vivre auprès d'elle, n'importe où, mais pour toujours. Cette découverte a

224 MA SŒUR JEANNS

mis en moi un espoir, un orgueil, une joie immenses ; mais cette fille adorée, que je ne peux avouer de longtemps peut-être, je ne puis l'avoir près de moi sans que la calomnie, le soupçon tout au moins ne vienne souiller sa réputation, La même injustice a atteint malgré moi la pauvre Manuela. Eh bien, il fallait empêcher un de ces malhfeurs et réparer l'autre. En épousant Manuela très-ostensiblement, j'assurais la considération qui lui est due ; j'offrais pour amie à ma filla une compagne légitime. Ma maison était purifiée à tous les yeux par ce mariage, et le bonheur pouvait nous réunir tous. J'arrive donc ici, après avoir fait des prodiges d'aclivilé, croyant y apporter la meilleure des solutions; mais l'amour va encore plus vite que la raison, et je vous surprends au milieu d une solution toute différente. J'en ai été désappointé un instant, à cause de ma fille ; mais le mal est très-réparable. Je ferai un autre mariage, un mariage très-sérieux, et^ quant au vôtre, mes enfants, je suppose qu'après ce que je viens de dire, le docteur n'y verra plus d'obstacles et n'acceptera pas en égoïste le sacrifice romanesque qui lui était imprudemment offert. J'ai dit, Qu'avez- vous à répondre?

■— Rien I répondit Manuela en lui baisant la main. Vous êtes un ange de bonté, et, comme toujours, mon

MA 9ŒUR JBANNB 225

âme se prosterne devant la vôtre. Vous vouliez ma faire l'honneur, sachant si bien le peu que je vaux, de m'élever jusqu'à vous. Je m'en étais follement flattée jusqu'au moment où l'amour véritable et complet a remplacé ea moi l'amour filial. Alors, j'ai compris qu'il y avait eu de l'ambition dans mon dévouement pour vous, non pas de l'ambition cupide, vous savez bien que je ne connais pas ce sentiment-là, mais l'amourpropre de fixer un homme tel que vous... Oui, certainement, il y a eu de cela en moi à mon insu. La sévérité du docteur avec moi m'a éclairée. Il m'a fait comprendre que, si vous m'épousiez jamais, ce serait par point d'honneur et nullement par inclination. Je me suis jugée et blâmée, et à présent je le remercie. Je m'applaudis de n'être plus un obstacle dans votre vie. Je reste fière de vos bontés au lieu d'en être humiliée, et pour ce qui me concerne..., eh bien...

— Eh bien, reprit sir Richard, voilà de quoi il faut me parler, quelque délicat que soit le sujet. Nous sommes tous trois des personnes chastes et bien intentionnées. Il n'est rien que nous ne puissions nous dire, n'ayant pas de reproches sérieux à nous faire les uns aux autres. Je sais, Manuela, que vous aimez sans calcul çt que vous l'avouez sans conditions. J'ai entendu t j'ai écouté 1 C'est grand de votre part; mais je

226 HA &Œt7R /SANNB

necrois pas aroîr démérité dans mon rôle de père vis-àvis de vous, et je vous suppKe de ne pa» vous estimer sî peu que de vous livrer à la destinée sans aucune garantie. Ne dites plus rien, mon enfant. Je sais que, quand votre coeur est surexcité, il trouver l'éloquence que vous n'avez jamais voulu étudier dans les livres. Vous sentiez apparemment que vous n'en aviez pas besoin. Vous êtes... ce que vous êtes? une admirable nature d'enfant, héroïque parce que vous ne regardez jamais le danger. Enfin, vous êtes vous-même, différente de tous les autres types, capable de rouler dans les abîmes sans avoir eu la pensée du mal. Il ne faut pas que cela soit, c'est à Laurent Bielsa de le comprendre, et, jusqu'ici, je n'ai pu lui arracher un monosyllabe.

Je me décidai enfin à rompre le silence, bien que je ne fusse pas éclairé à mon gré partout ce qui venait ^e se passer. Je priai M. Brudnel de me laisser lui parler seul à seul, et Manuela fit le mouvement de se retirer.

— Non ! s'écria M. Brudnel, dont les joues se colorèrent vivement et dont les yeux prirent un soudain éclat. Je ne veux pas de confidences que l'un de nous trois ne pourrait pas entendre. Oa je suis un honnête homme en qui l'on a une confiance absolue, ou nous

MA SCEUR jrEANKIF 227

jouons îd xnie infâme comédie I Parlez, Laurent, parlez devant elle, je le veux, je l'exige f J'ai le droit de conseil, j'ai le devoir de bien consetUer; mais vous ne dépendez que de vous-mêmes. Faudra-t-il répéter... ah f j'en rougis ! que je n'ai aucun autre droit sur l'un ée vous?

Je saisis ses mains tremblantes et les pressai contre ma poitrine.

— Ne me prenez pas pas pour un lâche, m'écriai-je, je vous estime et vous vénère. Jamais je n'aurais accepté le sacrifice de Manuela, ou, si, égaré par la passion, j'eusse oublié mon devoir, j'aurais promptement réparé ma faute. J'ai foi en elle, j'ai foi en vous. Si je vous semble hésitant et troublé, c'est que j'ai une autre crainte, une crainte poignante ; faut-il donc que je vous la dise, ne pouvez-vous la deviner? Vous parliez d'héroïsme, c'est vous qui êtes capable d'héroïsme et qui ^vez joindre aux actions stoiques toute la puissance du savoir-vivre. Tenez t si j'ai été abusé par tout ee que l'on m'a forcé d'entendre, si mon bonheur vous coûte un regret ; si, aveugle et^ourd que j'étais, j'ai payé d'ingratitude votre loyale amitié, je ne veux pas rester une heure de plus ici. Je renonce à Manuela, je ne la reverrai jamais.

— C'est bien, mon ami, répondit M. Brudnel, je

228 MA SŒUR JEANNB

VOUS retrouve et vous reconnais ; mais, rassurez-vous, je ne suis point un héros, je suis un homme raison-

nable, je suis content de vous avoir prouvé que Manuela mérite votre attachement sérieux, puisque je n'eusse point hésité à lui donner mon nom. Il eût été malheureux pour moi de ne pas savoir qu'elle vous aime. Sa reconnaissance filiale l'eût peut-être entraînée à se sacrifier. Voilà pourquoi, dans des circonstances si graves pour notre avenir à tous trois, je ne me suis pas fait scrupule de vous surprendre. Tout est donc pour le mieux. Nous nous connaissons maintenant, et rien ne troublera plus notre amitié. Permettez-moi maintenant de me retirer, je suis réellement fatigué de mes rapides voyages, et je lutte contre le sommeil. Demain, nous parlerons de la santé de Manuela*. Je ne la crois ébranlée que par des causes morales qui n'existent déjà plus...

— Et la vôtre 1 lui dis-je, frappé de^l'altération de ses traits soudainement détendus.

— Oh I ne parlons plus de cela, répondit-il en retrouvant sa vivacité enjouée, j'ai un but dans la vie à présenti J'ai ma fille, je veux vivre et je vivrai I

Je le suivis à son appartement^ mais il refusa mes soins et me congédia avec des paroles affectueuses et douces.

Je retournai dire à Manuela en peu de mots que la parole donnée était sacrée pour moi, mais que, jusqu'à notre mariage, je ne voulais plus la revoir qu'en présence de M. Brudnel.

.— Tout ce que tu veux est bien, me répondit-elle; va en paix et que Dieu te bénisse pour le bonheur que tu me donnes I

J'étais tellement brisé de tant d'émotions, que je dormis profondément. Il y avait si longtemps" que je ne dormais plus ! Depuis quinze nuits, je me débattais dans des problèmes insolubles. La solution était venue, brusque, impérieuse, sans appel et comme fatale. Quelle qu'elle fût, c'était la fin de mes angoisses, je me l'imaginais du moins.

Hélas ! mes souffrauces réelles, mon supplice incomparable à tout autre, allaient commenceiv.

Le lendemain, je me sentis comme accablé; je ne pus écrire à ma mère, je Tbsai d'autant moins que c'était, je m'en rendais bien compte, le premier soin que j'eusse dû prendre. Je me mis à mon bureau, la lettre de Jeanne tomba sous ma main« Par un mouvement instinctif, je la repoussai au fond du tiroir, comme Dont les Italiens superstitieux quand ils voilent la madone.

Je trouvai sir Richard très-calme et comme absorbé dans des réflexions auxquelles j'étais étranger. Durant le déjeuner, il me questionna sur les choses insignifiantes qui avaient pu se passer en son absence ; j'ignore s'il entendit mes réponses. Il y avait pour moi je ne sais quoi d'effrayant dans cette placidité glaciale.

Dès que nous fûmes seuls :

— Mon ami, dit-il, nous allons maintenant parler

MA SCEUR JEANNB 231

des choses positives. Le chapitre du sentiment a été épuisé hier soir. J'ai peu de jours à passer M. Le temps de me reposer, et je repars. Vous est-il possible de me fixer l'époque à laquelle je dois revenir consacrer votre bonheur ?

— Vous voulez partir encore ?

— Il le faut absolument, et cette fois j'ai la douce certitude qu'on ne s'ennuiera pas ici en mon absence.

— Ici, en votre absence, on n'aura aucun bonheur, si c'est aux dépens du vôtre.

Il se leva avec une sorte de colère.

— Encore? s*écria-t-il ; vous persistez à croire...? Est-ce de la jalousie ? De quel droit me soupçonnezvous de feindre un regret que je n'éprouve pas ? Ne me suis-je pas expliqué hier assez nettement? Ma parole n'est-elle plus rien à vos yeux? Ah ! c'est fatal, il y a une femme en cause, et, si nous n'y prenons garde, nous allons nous haïr. Je partirai dès demain.

— Cest moi qui dois partir, dis-je avec fermeté. Plus vous mettez de passion dans votre légitime orgueil, plus je sens que je suis coupable et qu'au fond du cœur vous me méprisez. Vous m'aviez confié Hélène, vous disiez votre Hélène ! Je ne devais pas la regarder, je ne devais pas recevoir ses confidences, je ne devais pas être ému, enfin je ne devais pas m'épren-

dre d'elle I Sachez bien que je me condamne absolument et queje veux m'en punir, dussé-je laisser ma vie dans cet effort suprême I Je vous quitte, recevez mes adieux et pardonnez à Manuela. Elle n'est pas coupable, elle vous aimait, c'est moi qui lui ai fait répudier cet amour comme une honte ; oui, c'est moi, avec cette perversité d'égoïsme que le désir aveugle suggère aux meilleures consciences ; c'est moi qui l'ai fait rougir de sa situation, et qui, en affectant de la dédaigner, lui ai laissé voir la jalousie, par conséquent la passion qui me dévorait. Et puis cette Dolorès, qui la gouverne et que je hais, nous a poussés malgré nous dans l'abîme. Elle a réussi à nous persuader que vous seriez très-heureux de vous dégager, et le dépit, oui, très-probablement le dépit, a jeté Manuela dans mes bras : mais vous savez tout : puisque vous nous observiez, vous savez que nous n'avons échangé que des paroles..*

— Et des baisers I reprit sir Richard en riant, beaucoup de baisers I

— Oui, des baisers que vous pouvez bien oublier, puisque vous avez oublié ce qui s'est passé à Pampelune. Vous seul connaissez assez Manuela, ses grandeurs et ses défaillances, son irréflexion, sa sp on ta néité, les dangers de son isolement, pour être d'une

ICA SŒUR JSANNR 233

indulgence absolue. Vous lui pardonnerez, vous disje, et elle vous aimera encore, elle m'oubliera I...

— Si vous n'aviez la poitrine pleine de sanglots^ répondit sir Eichard d'une voix attendrie, je croirais que vous vous repentez des engagements que vous avez pris envers elle ; mais je vois bien qu'elle vous est chère et que vous voulez répondre à mon prétendu héroïsme par un héroïsme réel. Allons, tranquillisezvous, mon enfant. Dolorès est une personne plus précieuse que nuisible. Au milieu de son espionnage, elle a une qualité qui doit lui mériter le pardon: c'est son attachement vrai, son dévouement sans bornes à sa jeune maîtresse. Ce dévouement lui donne aubesoinle courage de la franchise, car elle ne m'a pas caché qu'elleavait travaillé contre mon mariage, préférant voir Manuela unie à un jeune homme épris d'elle qu'à un vieillard qui ne Tétait pas. Je lui ai donc accordé toute confiance pour cette déclaration, et je sais par elle les moindres détails de vos amours. Je sais que vous avez résisté comme je n'aurais probablement pas su résister à votre âge. C'est donc grâce à elle que je vous donne une absolution complète et que je vous défends de me reparler de vos remords. Ils me rendraient ridicule, et je ne crois pas avoir mérité de l'être.

• Il fallait bien accepter l3S dénégations de sir Richard

234 MA SŒUR JEAUKS

OU l'offenser craellement. Je lui déclarai que je n'avais plus qu'à attendre ses ordres relativement à mon mariage, mais que pourtant je désirais ne pas passer

outre sans avoir obtenu le consentement de ma mère.

— Ah ! ah I dit M. Brudnel, qui ne put cacher un mouvement de satisfaction, oui, voilà un obstacle! Votre mère n'a pas été consultée. Eh bien, il faut savoir... Une mère comme la vôtre ne doit pas seulement consentir, il faut qu'elle approuve. Partez doncf f mais non, attendez-moi; nous partirons ensemble ou bien... Non, attendez; je vous dirai ce soir ce qu'il faut faire.

Il semblait me faire signe de le laisser seul.

— Écoutez-moi encore un instant, lui dis-je. Puisque vous me parlez de ma mère,., il y a une chose à laquelle, pas plus que moi, elle ne consentira jamais.

— Elle ne voudra pas que je fasse une dot à votre fiancée ; voilà ce que vous voulez dire?

— Précisément, et même une disposition d'autre sorte, un don caché, ignoré du public.

— Oui, j'entends, il faut que la pauvre Manuela soit punie d'avoir eu confiance en moi. Eh bien, soit I Pousserez- vous le scrupule, jusqu'à refuser de rester avec elle auprès de moi?

MA SŒUR JEANNB 235

— Eh bien, oui, hélas I je pousserai jusque-là là crainte du qu*en dira-t-on.

— Non, je ne vous crois pas si bourgeoisement méticuleux. Vous êtes jaloux, Laurent, dites la vérité, vous êtes jaloux de moi !

— Pas en ce moment, non. Je vous estime et vous aime trop;... mais je le serais demain, je le sens. Elle vous a aimé, elle me Ta dit du moins, et son désir de vous plaire a été la principale cause de sa réhabilitation. Rien de plus simple et rien de mieux; mais Tamour est ombrageux, injuste, irréfléchi...

— Oui, je sais ; il faudra donc nous séparer... Que tout cela est triste et mal arrangé I J'aurais dû revenir un jour plus tôt. Je ne vous reproche rien, Laurent, mais votre amour brisera bien des choses dans votre vie et dans la mienne I

Je ne le savais que trop, et je restai accablé sous cet arrêt de Tamitié. Sir Richard m'avait quitté. Je sortis en proie à un chagrin profond, et, çn marchant, je résumai dans mon esprit toutes les ivresses et tous les déboires de ma situation. A deux pas de Manuela, je m'étais interdit de la voir seule, et je m'en réjouissais. Je n'eusse pu lui cacher ma tristesse et mon épouvante ; mais, quand je vis approcher l'heure où M. Brudnel avait l'habitude de se présenter chez

elle, je revins précipitamment, en proie aux furies. Rentré dans la villa, je ne savais plus que faire, quelle contenance prendre, quel prétexte donner à mes scrupules et à ma jalousie. Comme j'errais dans le vestibule, Dolorès vint à moi, et, me montrant la petite porte ouverte sur le jardin :

— Elle est là, me dit-elle, elle vous attend.

— Elle est avec M. Brudnel?

— Non, il a fait dire qu'il ne viendrait pas aujourd'hui.

— Alors, personne ne m'attend, répondis-je. Et je montai à mon appartement. De là, je voyais Manuela dans un de ces endroits découverts qui m'avaient souvent permis de l'apercevoir, rieuse et bruyante, avec sa soubrette et ses animaux familiers. Les animaux, dédaignés maintenant, l'appelaient en vain. Assise sur un banc, les yeux fixés sur ma croisée, elle sourit en m'y voyant paraître et resta là sans faire un mouvement, sans m'adresser le moindre signe d'impatience ou de reproche, mais pâle comme im lis et triste comme une tombe. Je ne pus résister à^l'inquiétude. Je lui demandai par signes si elle souffrait du cœur. Elle me répondit de même qu'elle n'en savait rien. J'insistai d'un air d'autorité. Dolorès, qui survint, me dit en pantomime que sa maîtresse était fort malade.

Au même instant, une sonnette retentit dans la maison, et une minute après John entra chez moi. Ce John, à la flgure impassible, à la tenue irréprochable, me parut moins scrupuleusement poudré qu'à Tordinaire, et je crus trouver dans son accent, toujours respectueusement caîme, quelque chose de plus glacial que de coutume. Il était Tami autant que le serviteur de sir Richard ; je m'imaginai qu'il savait tout et qu'il était mécontent de moi. Je lui demandai avec inquiétude si son maître était souffrant.

— Son Honneur demande à vous voir, dit-il sans répondre à ma question. Et il ajouta : Tout de suite d'un ton qui n'avait certes rien d'impératif, mais qui m'irrita secrètement. Tout m'était piqûre ou blessure ; je croyais me sentir déchu à tous les yeux.

Je trouvai sir Richard lisant près de la fenêtre une lettre qu'il replia aussitôt; je me crus en proie à une hallucination : c'était l'écriture de Jeanne! Je me dis que je rêvais tout éveillé, et j'attendis ses ordres. #

— Eh bien, qu'est-ce donc? me dit-il en souriant et en regardant à la fenêtre; pourquoi n'allez- vous pas Voir votre malade, docteur négligent? On vous a fait signe qu'elle souffrait, portez-lui mes compliments. ' J^ai beaucoup de lettres à écrire, je ne puis vous accompagner.

— Je n'irai pourtant chez elle qu'avec vous, répondis-je. »

— Pourquoi?

— Parce que l'agitation où je suis me ferait parler trop ou pas assez. Je veux rester maître de moi-même ; chaque mot dit hors de votre présence me semblerait aggraver ma faute.

— Eh bien, mon enfant, reprit-il avec bonté, puisque la passion est si violente et votre fierté si scrupuleuse, allons ensemble voir la malade, et soyons gais pour qu'elle se rassura. J'écrirai plus tard.

Il passa un habit, prit mon bras et entra gaiement au jardin. Il alla baiser la main de Manuela; puis» prenant à part la Dolorès, il s'éloigna pour ne pas gêner, disait-il, la consultation médicale. Je trouvai ma malade assez compromise, bien qu'elle ne se rendît compte de rien. Elle avait la fièvroi et elle le niait ; son regard extatique, rivé sur le mien, semblait ^me dire : «De quoi donc t'occupes-tu? Parle-moi d'amour, qu'importe que j'en meure ? »

Je n'osais provoquer ce genre d'émotion. Il me semblait qu'il lui était nuisible et pouvait devenir funeste.

— Il faut vous calmer, lui dis-je, il le faut abso-; lument.

MA SŒUR JfiANNB 239

— Mais je suis guérie, me dit-elle avec tui sourire languissant qui m'effraya. Je ne sens plus aucun mal, il n'y a plus de place en moi que pour le bonheur* Quel médecin es-tu, si tu ne vois pas que je n'existe plus que pour aimer? Pourquoi es-tu triste ? Est-ce que tu crois que Richard nous en veut? Tu ne le connais pas, il est si bon et si sage ! Il a dû te parler ce matin de nos projets. Pourquoi ne m'en dis-tu rien?

— Nos projets sont hors de discussion, répondis-je, il les accepte avec la magnanimité d'un grand cœur; mais ne craignez- vous pas qu'il n'en souffre un peu? Et la délicatesse ne nous commande-t-elle pas de nous contenir et de savoir attendre? Je dois aller chercher le consentement de ma mère ; jusqu'à mon retour, me promettez-vous de ne songer qu'à vous rétablir?

— Je ferai tout ce que vous me prescrirez; mais vous croyez donc que M. Brudnel me regrette? Pourquoi? Nous ne le quitterons pas, n'est-il pas vrai? Rien ne sera changé à la vie qu'il s'était arrangée- Nous le soignerons, nous le dorloterons, il aura deux enfants qui s'entendront pour le rendre heureux. Et puis sa fille I vous savez bien qu'il a parlé d'une ûUe, et je suis sûre, moi, qu'il ne songe* qu'à elle. Il l'amènera, nous la chérirons aussi. Je me ferai sa com-

pagne, sa servante, si elle veut; si elle lui ressemble, ce sera un ange de plus avec nous. Voyons, est-ce que tout cela est triste ou inquiétant?

Je vis que Manuela vivait dans son rêve habituel de confiance et d'espoir et je n'osai la détromper; mais elle sentit l'embarras de mes réponses, et, comme M. Brudnel revenait vers nous, elle se leva et passe son bras sous le sien avec cette grâce caressante qui ressemblait tellement à l'amour, qu'on pouvait s'y méprendre. Je savais bien qu'elle avait cette grâce-là, même en donnant un ordre à la Dolorès ou en caressant son chat. J'en avais été mille fois frappé; je m'étais dit alors qu'elle devait être irrésistible dans l'amour ou dans la coquetterie, d'autant plus qu'elle y portait une inconscience absolue de la mesure et de la nuance. A force d'être femme, elle ne l'était plus assez. La manière dont elle penchait son front, comme pour solliciter de M. Brudnel le baiser paternel qu'il ne lui avait pas donné en arrivant, fit passer en moi le frisson de la colère. Elle s'en aperçut, et resta indécise, tout à coup maladroite et confuse, soumise à mon caprice plus qu'il n'était convenable de le laisser paraître en une rencontre si délicate. Mon humeur en augmenta, et je voulus m'éloigner à mon tour pour les laisser ensemble, comme si ma jalousie eût

éprouvé le besoin de se donner plus de prétexte qu'elle n'en avait déjà.

M. Brudnel, qui devinait bieii mon angoisse, me retint et me fit asseoir entre Manuela et lui. Il fut admirable d'intelligence et de générosité/

— Voyons, docteur, me dit-il, je ne veux pas m'en aller sans savoir ce que le médecin conclut de son examen. Comment trouvez -vous votre malade? Mieux qu'hier, ou moins bien ?

— Pas mieux, répondis-je. Il faudrait le repos ou la distraction, je ne sais ; mais il y a excès d'agitation morale.

— Peut-être faut-il changer d'air?

— Peut-être.

— Qu'en pensez- vous, ma fille?

— Je serai bien partout, comme me voilà, réponditelle, avec vous deux.

— Non, dit sir Richard, vous serez encore mieux tête à tête avec votre mari ; mais il n'est pas question de nous quitter maintenant, il faut d'abord vous guérir, et je crains que ce pays ne vous convienne pas. J'avais fait le projet de transporter prochainement pos pénates en France, au pied des Pyrénées, tout près du pays du docteur, dans un site charmant où j'ai avisé un grand chalet au moins aussi confortable

que cette villa. Il est donc dès à présent à ma disposition, je n'ai qu'à écrire pour hâter certains préparatifs. Nous pouvons y être installés dans huit jours. Qu'en dites-vous ?

— Oh! oui, oui, voyager, changer! s'écria naïvement Manuela, redevenue enfant avec ce père habitué à la gâter.

— Et vous, docteur? me dit M. Brudnel.

Je n'avais qu'à approuver, puisque ce voyage me rapprochait de ma famille, que j'avais l'intention d'aller consulter.

*- Eh bien, reprit-il, nous partirons dans deux jours, si Manoela n'est plus souffrante.

— Alors, nous nous marierons en France? quel bonheur! s'écria Manuela en nous regardant tous deux comme si elle devait nous épouser tous deux.

Du moins ma jalousie vit une monstruosité dans le regard candide de la pauvre fille.

— Il faudra que tout cela finisse bientôt, pensai-je; je ne pourrais pas supporter ce supplice.

Sir Richard le devinait bien. Il appela à son aide toutes les ressources de son esprit aimable et ingénieux pour distraire Manuela et me rendre la confiance. Quant à elle, il réussit vite. Il l'amusa, il la rendit à ses instincts enfantins, il la fit rire. Il la con-

MA. SŒUR J&AKNB 1^43

naissait mieux que moi^ il savait quelles cordes il fallait faire vibrer pour lui rendre la vitalité qui lui était propre. Lui aussi, il avait sa puissante coquetterie, et je vis bien qu'il l'avait toujours portée jusque dans son rôle de père. De là le charme de sa société pour Manuela, charme que probablement je ne pour* rais jamais remplacer.

Je réussis à cacher Tamertume de mes réflexionSi et sir Richard se flatta de vaincre mes résistances ina» vouées par sa grâce et son abandon. Au bout d'une heure, il voulut nous laisser ensemble, mais je ma levai, décidé à le suivre. Je craignais de laisser voir à Manuela mes tourments intérieurs.

— Il faut absolument que je fasse au moins une partie de mon courrier, dit M. Brudnel; mais nous pouvons bien dîner tous les trois, n'est-ce pas, doc* teur?

— Dîner? mais elle a la fièvre.

— En êtes-vous sûr? dit Manuela en me tendant son bras.

Elle avait la main fraîche ; sous la bénigne influence de sir Richard, la fièvre s'était soudainement dissipée.

Encore un coup de poignard pour moi. Ma passion tuait Manuela^ la douce amitié de Richard lui rendait la viCà

Le dîner fut presque gai, et on essaya après. d'une promenade en voiture. Nous suivîmes doucement la plage du lac, qui n'était qu'à deux kilomètres de la villa. Les approches de l'automne se faisaient sentir. L'air était doux, le lac admirable aux reflets du couchant. Le balancement moelleux et silencieux de la voiture sur le sable fin permettait de causer, et M. Brudnel causait de tout avec son charme accoutumé. Manuela s'y livrait sans réserve. Elle était en confiance, comme elle disait, pour la première fois avec lui devant moi. Jusque-là, dans nos dîners du dimanche, je l'avais trouvée craintive et timide jusqu'à la niaiserie ; elle se livrait maintenant, elle questionnait hardiment, elle raisonnait à sa manière, elle disait : « Je comprends cela, » ou bien : « Je ne le comprendrai jamais; » ou encore elle faisait ses objections tantôt risibles de simplicité, tantôt fines et subtiles à la manière des enfants. Je compris seulement alors l'amusement que sa candeur et sa gentillesse pouvaient procurer à Tesprit élevé et sérieux de sir Richard. Pourquoi n'élait-il jamais devenu amoureux d'elle? Et s'ill'avait été, comme je m'obstinais malgré moi à n'en pas douter, pourquoi n'avait-il pas voulu l'épouser plus tôt? Fallait-il prendre au sérieux ce singulier contrat entre sa sœur et lui? Et n'y avait-il

MA SŒUR JBANNB 245

pas une raison plus matérielle encore qui avait fait redouter à sir Richard d'être une déception pénible après avoir été une séduction charmante ?

J'adoptai intérieurement cette conclusion, qui était la plus vraisemblable et qui m'expliquait pourquoi M. Brudnel avait sans doute voulu amener Mauuela, par son genre de vie, à se contenter pour l'avenir d'une amitié paisible. Il l'avait quittée plongée dans l'indolence et rivée à l'existence facile et vide d'émotions qu'il lui avait faite. En son absence, j'avais apporté le trouble, la passion, la souffrance dans cette âme qu'il avait si habilement engourdie. Il devait me maudire, et j'étais forcé d'admirer le triomphe de sa force sur ma faiblesse.

Quand Manuela eut babillé avec animation, elle s'assoupit. Le soleil se couchait. La voiture nous ramenait à la villa. Manuela laissa tomber sa tête sur l'épaule de sir Richard, qui était dans le fond auprès d'elle.

— Moucher, me dit-il avec un naturel exquis, je vois que cette enfant va dormir comme dorment les enfants, et je ne pourrais la soutenir sans fatigue. Prenez ma place; ces choses-là sont de votre âge.

Il souleva doucement la tête de la dormeuse et me lit asseoir près d'elle; mais, au bout d'un instant, elle

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fi'éveilla et se remit à parler avec TÎvacîté, tout en se serrant contre moi avec ardeur. Je vis bien qu'elle reprenait la fièvre; Mon simple contact devait-il donc la tuer?

Le-lendemaîn, j'espérai m'ôtre trompé, car elle fut beaucoup mieux dans la journée et tellement bien, le soir, que le départ fut décidé pour le jour suivant* EUe avait veillé sans fatigue à tous ses emballages, elle était ivre de joie de partir avec son ccmour de mari et son amour de père. Elle pensait qu'elle ne serait jamais séparée de Tun ni de l'autre, et j'avais réussi à ne pas troubler son illusion. Je la vis si bien, que je la crus guérie ^ arrivant en France,

Nous avions pris la mer à Gènes et nous débarquâmes à Marseille. A peine fûmes-nous installés à rhôtely que M. Brudnel sortit pour aller à la poste. On préparait le dîner. Nous étions, Manuela et moi, dans un grand salon éclairé de maigres bougies* C'était la première fois que nous nous retrouvions seuls depuis le terrible tête-à-tête que sir Richard avait interrompu. Manuela vint à moi, les bras ouverts*

— Comme tu es craintif avec moi! me dit-elle; tu ne m'as pas donné un baiser, tu ne m'as pas dit un mot d'amour durant le vojage. Tiens,, tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimeras jamais autant que lui I

— Lui ? dis-je avec une soudaine colère que je ne pus renfermer. De qui parlez- vous ? De l'officier de Pampelone, du professeur de musique, ou de M. Brudnel ?

Je m'arrêtai eflfrayé de ma violence ; elle était dovenue pâle, mais elle souriait encore.

— Comme tu es jaloux I reprit- elle ; M. Brudnel ne m'a jamais reproché mon pauvre passé avec cette amertume.

— Alors, c'est lui décidément le préféré? Il faudra pourtant choisir entre lui et moi, Manuela I

— Choisir? Il faudra quitter cet ange qui m'a permis de t'aimer? Ah ! quelle injustice et quelle cruauté !

Je fis de vains efforts pour me contenir. Chacune des paroles de Manuela m'exaspérait. Cette nature spontanée manquait toujours de tact et d'à-propos. Elle crut que le moment était venu de nous expliquer sur notre avenir et qu'il fallait ne pas le laisser échapper. Elle provoqua une discussion que nous n'étions ni Tun ni l'autre en état de soutenir sagement. Elle me força de lui dire que je voulais quitter M. Brudnel pour toujours.

— Soit! répondit-elle, tu le veux, je te suivrai, et ma volonté sera la tienne, puisque je t'appartiens !

Elle se jeta à mon cou, mais je la sentis faiblir dans mes bras et glisser. Elle fût tombée à terre, si je ne Teusse retenue et portée sur un fauteuil. Elle était froide, immobile ; un instant, je la crus morte.

Je sonnai précipitamment. Dolorès vint m'aider à

MA SŒUR JEANNB 249

la faire revenir. Manuele^s'était évanouie en souriant; elle se ranima en souriant encore. Dolorès me regardait d'un air de reproclie, elle sentait que je l'avais encore grondée.

Manuela se trouva vite remise, mais son pouls était redevenu fébrile, sa figure était altérée. Un instant de tête-à-tête avec moi avait suffi pour détruire le bien-être recouvré pendant plusieurs jours. Elle nous supplia de ne rien dire à M. Brudnel, tant elle craignait son inquiétude. Elle fit un grand effort pour qu'il ne s'aperçût de rien, fit semblant de mabger et fut forcée de s'en aller avant la fin du dîner, disant qu'elle était vaincue par le sommeil.

Je n'en croyais rien, j'étais inquiet. M. Brudnel l'était aussi.

— Je vous supplie, lui dis-je, de ne pas quitter cette ville sans appeler les premiers médecins en consultation. La responsabilité qui pèse sur moi seul est trop lourde.

— Eh bien, ditril en se levant, je vais chez mon ami C... le prier de venir demain; allez chez les autres.

Je sortis et m'acquittai vite de mes commissions. Je rentrais triste et absorbé lorsque quelqu'un me toucha l'épaule. C'était mon ami Vianne. Je lui sautai au cou. Il arrivait à Marseille, appelé par quelque

affaire. Il se décida vite pour Thôtel que j'occupais, et monta dans ma chambre.

— Ah I ah I me dit-il en me voyant aux lumières, ton attitude dans la rue ne m'avait pas trompé ; tu es changé, tu as souffert. As- lu fait une maladie? as-tu éprouvé xm chagrin? Il faut tout me dire, à moi! Ta mère et ta sœur ne doivent pas te revoir avec cette figure -là; elles en seraient effrayées.

— Oui, je te dirai tout; mais parle-moi d'elles d'abord. Tu ne m'as pas écrit depuis longtemps. Les as-tu viles récemment? Écris-tu toujours à ma sœur? Espères-tu la décider au mariage? Si tu savais comme j'ai besoin de son bonheur et du tien pour supporter ma sotte et mauvaise destinée I

— Ta sœur, ta sœur..., répondit Vianne en me regardant fixement et en appuyant sur les mots d'ime manière étrange, ta sœur Jeanne. . .

— Eh bien, qu'y a-t-il? m'écriai-je. Qu'est-il arrivé à ma sœur? Parle donc, tu m'épouvantes!

— Mais rien^ rien de fâcheux pour elle, Dieu merci! Je croyais que tu savais... Tu ne sais done pas...? Allons, je vois que tu ne sais rien. Eh bien, ta sœur ne m'aimera jamais. Elle m'avait permis de lui écrire, elle n'a pas reçu ma première lettre. Ta mère me l'a renvoyée sans l'ouvrir, en me priant d'aller lui

MA SŒUR JEANKE 251

parler. Je me suis rendu à ses ordres, et elle m'a dit des choses qu'elle se réserve de te dire elle-même.

— Mais quoi ? Jeanne a-t-elle disposé de son avenir?

— Jeanne est un ange, et je suis ton meilleur ami. Voilà l'explication dont il faut te contenter jusqu'à nouvel ordre. Elle se porte bien, elle est plus belle que jamais. Ta mère aussi est belle et bonne, et vraie ; sois digne de toutes deux! Je crains que tu n'aies fait quelque folie. Tu te dis malheureux, voyons, parle vite. Il est très-important que tu ne me caches rien, Yeux-tu me le promettre?

— Je jure de te dire tout.

Je lui racontai dans les moindres détails tout ce qui s'était passé entre Manuela, M. Brudnel et moi. Il m'écouta très-attentivement, et, quand j'arrivai à cette conclusion que la vie de Manuela me semblait menacée par mon amour :

— Assez, me dit-il; je m'attendais à cela. Je t'ai suivi en ami et en médecin : or, le médecin te déclare que tu dois rompre à jamais avec Manuela parce que l'effusion la tuera ; l'ami te prescrit la même chose, parce que la position est impossible. Tu ne peux supporter la rivalité avec M. Brudnel. Quelque innocente que son intimité avec Manuela puisse paraître aux gens désintéressés, pour un amant comme pour un mari^

il n'y a pas d'intimité absolument innocente entre personnes qui ont eu le désir involontaire ou consenti de s'appartenir. M. Brudnel le sait bien, et le pardon lui coûtera beaucoup ; mais il y arrivera, parce qu'il aime depuis longtemps, l'habitude y est, et la vieillesse vit d'habitudes. Lui seul, tu l'as fort bien observé, peut tout pardonner, et il est plus engagé que toi qui acceptais l'avenir dans une heure de vertige, tandis qu'il a accepté le passé durant des années d'abnégation. Tu as été la dupe de tes sens, mon cher Laurent, et encore plus de tes théories sur la réhabilitation des âmes dévoyées. Te souviens-tu de nos discussions ? Te voilà arrivé à l'expérimentation fatale de nos problèmes philosophiques. Peut-on laver une âme comme on lave un vêtement? Moi, je disais non, je le dis encore. Quelque sincère que soit le repentir du passé, il* y a l'organisation qui proteste et dont le premier élan reste invincible. Cette Espagnole t'a aimé sans réflexion et sans raisonnement, comme à seize ans elle avait aimé le freluquet qui l'a enlevée à Pampelune. Depuis ce jour-là, six ans s'étaient écoulés dans la retraite et l'abstinence av(3c la volonté très-bien entendue d'arriver pure au mariage, et la voilà qui abandonne ce projet si lentement mûri et qui te le sacrifie uniquement parce que tu as vingt-cinq ans et que tu

es beau garçon. Tu admires ce sublime sacrifice avec la vanité inséparable de la jeunesse et de l'inexpérience ; tu le trouves si méritoire, que tu donnes ton honneur, l'axe souverain de toute la vie, en échange d'un moment d'exaltation nerveuse ; mais à présent il faut en rabattre, car, au bout de trois jours, tu t'aperçois qu'on ne t'a rien sacrifié du tout, que la santé, le calme, la tendresse et la joie sont dans les mains magnétiques de sir Richard. Tu n'apportes que les transports de ta vitalité à une malade qui les appelle, mais qui ne peut les partager sans en mourir. Sais-tu ce qu'il te reste à faire? T'en aller à l'instant, rejoindre ta mère et lui tout dire. Tu ne peux pas craindre que ta mère te donne un conseil égoïste et lâche. C'est une âme supérieure; elle tranchera le nœud gordien, et, quoi qu'elle prescrive, il faudra t'y soumettre. Je crois qu'elle te défendra de rien confier à ta sœur, ton sentiment pour la Manuela n'est pas assez pur pour qu'elle le comprenne, et, comme j'espère que tu en reviendras, tu aurais fait à Jeanne un chagrin inutile. Ta donc, n'attends pas la permission de Manuela, tu ne l'obtiendrais qu'en réitérant des promesses que tu ne pourras pas tenir. Ne consulte pas non plus M. Brudnel, dont le rôle en tout ceci reste assez mystérieux ; ta mère avant tout et en dernier

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ressort. Ya, le courrier passe ici à minuit; tu as tout le temps de t'y rendre.

^ Ton a^is est bon, répon^s^je; mais je ne t'ai pas dit qu'une consultation doit avoir lieu demain, et que je ni puis me dispenser d'y rendre compte des symptômes obsenrés par moi et des résultats de ma médication.

~ C'est juste. Eh bien, dormons, soyons lucides pour demaiti, et demain,* au sortir de la consultation, je t'embarque pour ta ville natale.

Ma chambre avait deux lits. Yianne se jeta sur le plus proche et s'endormit à l'instant même. J'admirais son esprit net, à la fois calme et décidé. En écousa respiration égale, je me demandais s'il avait jamais connu l'amour^^et si le refus de Jeanne était un chagrin sérieux pour lui.

M. Brudnel ne crut pas devoir cacher aux médecins consultants que Manuela était à la veille de se marier et qu'elle avait un sentiment très- vif pour son flancé. Deux médecins déclarèrent qu'il fallait hâter le mariage; les quatre autres prononcèrent que ce serait son arrêt de mort. Il fallait Téloigner de son fiancé, la distraire, le lui faire oublier à tout prix.

. — Si elle est inconsolable, dit M. C..., elle mourra

MA 6(EUR J&ANKS ibo

en six mois ; si elle épouse, elle en aura au plus pour dix jours* «« A présent, Oie dit M. Bmdnel quand nous fûmes I 8eiils> tout est changé : nous aifons deux chances pour V la perdre, une seule pour la sauver; j'imagine, mon I ami) que vous n'hésitez pas.

I — Je pars à Tinstant môme, répondis*je.

I «—Vous f énoncez à elle, reprit-il avec vivacité:

pùW toujours^ môme quand elle guéfirait?

^ Dans ce cas, je ne le puis ni ne le dois. Je lui ai. donné ma parole; elle seule peut me la rendre.

— Vous p^seriet ainsi, môme quand votre mère vous conseillerait autrement?

— Ma mère ne peut me conseiller de manquer à une parole, même imprudemment donnée.

— Une promesse qui causerait la mort de la personne aimée n'est-elle pas non avenue le jour où vous en connaissez les fatales conséquences?

^ Nous ne raisonnons ici que sur une hypothèse. Vous avez supposé le cas de guérison complète*

•* Très-bien ; mais il y a encore un cas à prévoir, celui où Manuela guérie réclamerait de vous sa liberté.

— Je n'aurais qu'à me soumettre^ répondis-je. Et je pris congé de lui. Il me semblait tout à fait dé-

256 MA SŒUR JBANNB

masqué. Il aimait toujours Manuela, il. l'aimait peut* être plus que jamais. Il allait la disputer obstinément à la mort et à moi. Il prenait sa revanche; sans doute il y avait compté. Son désintéressement n'était proba*

blement que de la patience.

J'étais presque irrésolu quand Vianne vint me prendre pour me conduire à la diligence.

— Qui sait, lui disais-je, si le chagrin de mondépart, rétonnement de n'avoir pas reçu mes adieux, ne vont pas être pour Manuela une crise mortelle ? Elle va penser que je la trahis et Tabandonne.

— M. Brudnel est là pour la rassurer sur ton compte.

— M. Brudnel travaille pour lui I

— Tu t'en aperçois ? C'est fort heureux. Eh bien, il aura gain de cause ; lui seul peut tout pardonner, ne sortons pas de là. Viens-tu ?

— Que sais-je? Puisque, dans tous les cas, il y a à risquer l'existence de cette pauvre enfant, pourquoi laisserais-je à un autre la tâche du dévouement et la chance du triomphe? Si je l'enlevais...

— Tu vas venir, ou je ne te revois de ma vie, reprit Vianne en m'entrainant. Je n'ai pas le goût des lâchetés. Si c'est là l'amour, arrière ce sentiment égoïste et brutal I je ne veux jamais le connaître»

Il me mit en diligence : il était forcé de rester deux

jours à Marseille ; il me promit de s'informer de la santé de Manuela et de m'en donner des nouvelles. Je l'avais présenté a M. Brudnel, qui lui avait fait bon accueil et Tavait engagé à revenir.

Ma mère m'attendait, bien que je ne lui eusse pas annoncé ma si prompte arrivée. Elle avait correspondu avec M. Brudnel, et je la trouvai informée grosso modo de mes secrets de cœui*.

—Puisque tu n'as pas. eu le courage de m'écrire tout cela, me dit-elle, c'est qu'il y a quelque chose de sérieux entre cette Espagnole et toi. Voilà ce que je craignais, et ta figure altérée me dit assez que j'avais raison de me tourmenter. Sais-tu au moins qui elle est?

— C'est la fille d'Antonio Ferez, elle m'a tout dit, mèmesafaute. Comment es-tu au courant... ? M.Brudnel t'a donc, à mon insu, écrit des volumes ? Où a-t-il pris le droit de confesser Manuela qui ne te connaît pas, et moi qui aurais voulu avoir le mérite de mes propres aveux !

— N^oilà bien des questions à la fois, mon enfant. Je te répondrai à loisir, et tu verras que sir Richard est digne de toute ta tendresse, de tout ton respect. Je te demande deux ou trois jours pour causer avec toi et conclure.

258 UA 8CBUR JBANMB

^ Ta veux attendre une npuveUe lettre de H. Bruânel ?

— Peut-être.

•— J*igaorais qu'il fît ohei aoiui la pluie et le beau temps.

-^ Tu les as foits ehei lui bien davantage. Voyons ! ne te mords pas les lèvres, tun*as pas de sang& perdre, tu es si pâle, mon pauvre enfant 1 Je veux tout savoir, car on n'a pu me donner dans une lettre tous les détails nécessaires, et je ne puis encore me pro*noncer. Aie confiance, nous causerons à fcmd demain. J'entends ta sœur qui rentre de la promenade ; elle va être bien surprise. Je n'ai pas besoin de te dire qu'elle ne sait rien de tes aventures et qu'il n'en faut pas laisser échapper un seul mot devant elle.

Jeanne entrait, son saisissement ftit tel en me voyant, qu'elle devint pâle ; mais tout aussitôt elle reprit ses fraîches couleurs et se jeta dans mes bras avec effusion. Je ne Tavais jamais vue si belle, si bien portante, si heureuse de me voir. Quel contraste avec la p&le éX fiévreuse Manuela I La vie coulait à pleins bords dans cette organisation privilégiée, mais c'était un flot tranquille et mesuré, parce qu'il était puissant et sans intermittence. Quelle sérénité d'intelligence dans ces yeux bleus, limpides comme un beau ciel I Quelle

MA. SŒUE JBANNE 25d

franchise dans ce sourire pur qui éclairait tout le visage I

— Mon Dieu/ lui dis-je, comme tu es embellie et bien portante l La musique est un bon régime, je le vois.

— Il n'y a pas que la musique, répondit^^elle en embrassant sa mère, il y a avant tout cette personnelà I On dépérit quand on la quitte^ car je vois que tu es maigre, toi ; tu as besoin de revenir au bercail. Nous allons te bien soigner. Je veux mettre moi-môme la main au dîner, mère> tu le permettras l Je ne gâ« teraipas mes doigts de pianiste, je te le promets» et jquand je les gâterais un peu !

^— Tu t'occuperais de la cuisine, toi ? tu es donc bien changée ?

— Non, je suis née princesse, tu le sais bien, mais maman se fatigue à force de m'épargner. Il n'y a pas de princesse qui tienne. Il y a vingt ans et plus qu'elle me sert^ il faut que cela finisse, et je prétends désormais la servir à mon tour... Tu vas m'aider ?

— A la cuisine ! Je n'y entends rien.

— A la cuisine, s'il le faut. Tu as pâli sur les livres, je le vois bien ; je vais te faire remuer et travailler comme un portefaix, je t'en avertis.

— J^ ne demande pas mieux. Que faut-il faire ?

Commande, je ne serai pas fâché de faire un peu le portefaix. Il y a si longtemps que je vis comme un prince ! Faut-il aller fendre du bois ?

— Pas encore, repose-toi aujourd'hui de ton voyage. Comment as-tu laissé ton digne patron ?

— M. Brudnel? C'est vrai que tu le connais beaucoup à présent?

— Mais oui ; il est venu nous voir deux fois, en allant à Bordeaux et en revenant ; cette fois-là, il est resté trois jours avec nous.

— En vérité ? Maman ne me disait pas cela ! Et tu Tas pris en belle amitié, mon digne patron?

— En grande amitié, il t'aime tant et il est si bon I Je t'avertis qu'on l'adore ici. Parle-nous donc de lui et de... la senora.

— Quelle senora? dis-je en regardant ma mère avec stupéfaction. Jeanne ne peut pas savoir...

— M. Brudnel, répondit ma mère avec calme, nous a parlé de son intérieur. En trois jours, quand on est sympathique les uns aux autres, on se dit bien des choses. Il nous a confié qu'il avait chez lui une ûUe adoptive qui n'était point sa femme comme on le supposait, mais qu'il comptait épouser pour témoigner de son estime pour elle. Il m'a raconté à moi l'histoire de cette jeune personne, cela m'intéressait parce

que j'avais connu un peu son père, sous de mauvais rapports, je dois l'avouer; mais ce n'est pas une raison pour que la senora Manuela ne soit pas une personne recommandable.

— Je suis sûre, moi, qu'elle est charmante, reprit Jeanne avec ingénuité, M. Brudnel ne peut faire qu'un bon choix. Tu la connais, Laurent, parle-nous d'elle.

— Cela napeut vous intéresser que médiocrement, répondis-je, parlons plutôt de toi. Parle-moi musique ; as-tu fait de grands progrès ?

Et, comme- je voyais^ qu'elle allait insister sur le compte de Manuela :

— Allons, repris-je, joue-moi quelque chose, j'ai soif de musique ; il y a si longtemps que j'en suis privé I

— Eh bien, s'il faut te l'avouer, répondit-elle, il y a huit jours que je n'ai ouvert mon piano, pas depuis que j'ai joué pour M. Brudnel.

— Est-co qu'il t'a dégoûtée de la musique ?

—Bien au contraire ! mais enfin en musique comme

en tout il y a des phases de recueillement...

—D'ailleurs il faut qu'elle s'occupe du dîner, dit ma mère, elle l'a promis, et pour aujourd'hui je consens à ne me mêler d« rien, afin de rester près de toi. Va,

96^ MA 9ŒUB JSANNB

ma Jeanne, il n'y a pas de temps à perdre, si tu veii^i; servir à ton frère les mets qu'il aime.

Jeanne sortit joyeusement.

•— Comme elle est transformée t dis-je à ma mère. Cette gaieté, cette animation, je ne la reconnais plus t qu'a-t-elle fait de ses habitudes de rêverie, de ses accès de mélancolie?

— Tout cela s'est modifié peu à peu ; sa santé e&t devenue florissante*

— Mais non, tout cela s'est fait très- vite 1 Ne seraitt ce pas depuis le pajssage de sir Richard ?

-* Que veux-tu dire? répondit ma mère en me regardant fixement.

-^ Ah I tiens, je n*en sais rien. M, Brudnel, dans une de ses lettres» m'a para si frappé de la beauté et du talent de ma sœur, que c'est à se demander s'i) n'en est pas tombé épris à première vue.

^Quelle folie!

— Pourquoi pas? Le vieillard a le cceur jeune, Vi^ magination vive. Au moment où il s'est vu supplanté par moi, il a dit très-spontanément qu'il avait déjà en vue un autre mariage, un mariage très-sérieux^ Il ignorait s'il serait agréé, mais il ne désespérait pas.

Ma mère m'écoutait en riant.

MA SGSUR JEANVà t&È

— Si tu me disais^ reprit-elle, qull scmgeftit peutr être à moi, je te dirais que tu es fou ; mais, quand tù penses qu'il songeait à Jeanne, tu es traiment stu*

•jMde.

^ — C'est possible. Pourtant sir Richard a de grandes séductions, et à Théure qu'il est je me trouve en rivalité avec lui, forcé de le regarder comme un rival très-redoutable. Les femmes sont si étranges I

— Jeanne n'est point étrange; elle est intelligente et noble. Je te prie de ne pas continuer cette plaisanterie qui la blesserait et qui m'afflige.

— Pardonne -la- moi ; mais alors dis-moi si Jeanne aime quelqu'un.

— Qui te le fait supposer?

— J'ai vu Médard Vianne. Il renonce à elle et refuse de me dire pourquoi. Il dit que c'est à toi de me l'apprendre , et j'attends je ne sais quelle révélation.'

— Tu l'attendras I S'il y avait au fond du cœur de ma sainte fille un secret quelconque, je ne te le dirais pas avant de savoir si ton cœur, à toi, est resté assez pur pour recevoir une si délicate confidence.

»— Tu n'as plus confiance en moi, et tu doutes ? Je croyais trouver ici le baume sur la plaie, et j'y trouve un redoublement de tristesse, d'incertitude et de confusion pour moi. »

^ Mon pauvre enfant I dit ma mère en pressant ma tôte contre son sein; quand je songe que, sans cette fantaisie pour une inconnue, tu aurais pu être si heureux! mais peut-être que tout cela n'est pas si^ grave que nous le pensons. Prenons patience et cachons nos anxiétés à ma Jeanne.

-^ Tu Tas toujours aimée mieux que moi, lui dis-* je ; conviens-en, je n'en suis pas jaloux* Les sentiments purs et sacrés ignorent l'égoïsme.

Le dtner fut simple comme nos habitudes, mais plein des petites douceurs de Tintimité. On me servit les mets que j'avais aimés dans mon enfance. Jeanne était gaie et tendre, notre mère adorable. Jeanne me servit du vin de notre cru, que je préférais à tout autre ; elle prétendait m'enivrer. Je ne demandais pas mieux, mais l'ivresse ne gagna que mon cœur. Il y a dans le foyer de la famille ime influence vraiment souveraine. Un moment, j'oubliai mes tristes pérégrinations et m'imaginai que j'avais encore douze ans. Après le dîner, Jeanne céda à ma prière et se mit au piano. Elle fut admirable et me plongea dans des rêves délicieux. Il me semblait, en rentrant dans ma petite chambre de garçon, que j'étais guéri.

Le lendemain, ma mère reçut ma confession entière; elle l'écouta encore mieux que Vianne, car

elle m'interrompit par mille questions si méticuleuses, qu'elle arriva à voir en moi comme dans un miroir. Pourtant elle ne se prononça pas encore, elle refusa même fermement de faire aucune réflexion et ne me cacha pas qu'elle attendait une lettre de sir Richard pour bien connaître la situation.

Le temps de Tattente se passa en visites que je dus rendre, et en promenades, où ma mère et Jeanne me prièrent de les accompagner. Jeanne autrefois absorbée par son travail, prit plaisir à sortir avec moi et à s'intéresser à toutes choses. Nous causions, et j'étais frappé de ses notions étendues. Depuis le collège, je n'avais guère causé à fond avec elle; je puis dire que je ne la connaissais vraiment pas. Elle avait toujours vécu dans un monde intérieur où' elle s'enfermait avec mystère; elle en sortait maintenant, et c'était comme un beau lever de soleil sur la mer tranquille. Elle aimait à poétiser ses appréciations, mais elle riait elle-même de cette tendance et demandait grâce pour des rêveries dont on était séduit en récoutant, tant elle disait bien ce qu'elle voulait dire. Cette âme muette, qui avait si longtemps trouvé son

unique expressiaik dans la musique, semblait avoir pris le courage de se manifester par la parole. Je lui cachais ma surprise et mon éblouissement dans la erainte de lui donner de Torgueil» mais j'en avais pour eU(^. Je me sentais devenir fier d'elle autant que rétait notre mère. J^admirais surtout la beauté de ses idées et l'application qu'elle en faisait à ses sentiments. Klle n'était pas follement optimiste, on ne sentait pas l'enfant en elle. Elle ne voyait pas tout en beau, mais ce qui était noir» elle l'éclairait du rayon de son indulgence et de sa pitié. C'était comme un parti pris, et pris souverainement, d'étendre l'amour à tous les êtres et de se dévouer pour ainsi dire universellement. Elle disait avoir bien peu lu. Est-ce dans l'extase musicale qu'elle avait trouvé la révélation de ces trésors de mansuétude, de ces puissances de sagesse et d'équité ?

J'arrivai à une admiration pleine de charme et d'attendrissement; j'en pariais avec ma mère, et je commençais à comprendre qu'une femme comme Jeanne n'eût encore trouvé personne à aimer; même mon cher Yianne me semblait maintenant au-dessous d'elle, et je n'eusse pas osé plaider sa cause*

— C'est que tu n'as jamais deviné Jeanne, répondait ma mère; moi, je la press^Sttais, je lisais en elle.

Elle a été lente à trouver son chemin, elle redoute le médiocre, en rien elle ne s'accommoderait d'un pisaller. Cette musique qui l'a enfin passionnée, elle l'a abordée en tremblant. A la fois ambitieuse et modeste, elle craignait de n'y pas saisir son idéal. Timide, elle a bien longtemps douté d'elle-même. Il a fallu que l'admiration des autres la rassurât, et je dois dire que celle de sir Richard a été nécessaire pour lui donner tout à fait conscience d'elle-même. Elle a vu qu'il était un juge compétent; elle a, depuis ce jour, fermé son piano, comme pour savourer sa victoire. Et ne va pas t'imaginer que Jeanne pense à se produire en public. Elle écrit ses compositions, qui ne verront peut-être jamais le jour, car on n^édite avec* succès que les noms célèbres, et Jeanne ne voudrait pas devenir célèbre ostensiblement. Elle ne consentira jamais à payer de sa personne. Elle ne désire pas la richesse, notre humble aisance lui suffit; je crois même que la pauvreté lui serait peu sensible. Tout le problème à résoudre pour elle, c'est de trouver l'expression des pensées musicales qui l'oppressent. Si elle a encore des jours de rêverie et de silence, c'est que la muse se débat en elle. Quand elle a trouvé sous ses doigts le vrai sens de son rêve enthousiaste, elle renatt, elle s'épanouit, elle est heureuse. Il m'a

MA SŒUR JBANNB 269

fallu un certain temps, à moi ignorante, pour me rendre compte de tout cela. J'y suis arrivée. J'ai couvé l'œuf d'or sans trop savoir ce qu'il contenait. Quand le phénix en est sorti, j'ai été tranquille et victorieuse aussi.

Ma mère s'était toujours exprimée facilement; mais, depuis que Jeanne parlait, ma mère parlait encore mieux qu'autrefois. Je remarquais un progrès notable chez cette femme de cinquante ans qui avait acquis tout ce qu'elle avait voulu faire acquérir à sa fille. J'étais frappé de cette mutuelle influence qui avait «grandi leur horizon.

— Pourquoi es-tu étonné de cela? reprenait ma mère. Cela ne s'est pas fait d'un coup de baguette de fée. Il y a vingt* ans que nous tâchons de grandir ensemble, ta sœur et moi. Tu ne t*en apercevais pas ; tu étais trop jeune pour nous juger. Tu ne pouvais pas constater que chaque jour nous étions un peu plus avancées que la veille, et puis tu t'es mis à courir vite dans les études forcées, et alors, naturellement occupé de toi seul, tu n'as pas fait grande attention à nous.

— C'est possible, et d'ailleurs, n'ayant encore aucune expérience, je manquais de point de comparaison. A présent je m'éveille de ma lourde personnalité,

270' UA SCEUR JBAKNB

et je m'aperçoU; que je ne suis qu'un enfant en pr6« sence de deux èlres Bupérieurs, peut-ôtre un enfant peu digne d'avoir une telle mère et une telle sœur t

«-* Tu as toujours été un enfant digne de la plus vive tendresse et de la plus haute estime, reprit ma mère; seulement, tu as peut-être été un peu jeune dans ces derniers temps. Nous verrons, nous verrons, je ne juge point encore.

Je reçus une lettre de Yianne ; Manuela était assez ealme. Mon départ n'avait point amené de crise. M. Brudnel lui ayant dit que j'étais naturellement impatient d'aller chercher le consentement de ma^mère. Elle était partie aveé lui pour Montpellier, où ils comptaient s'arrêter quelques jours avant de gagner leur nouvelle résidence. « M. Brudnel, disait Yianne, jn*a chargé de retenir leurs appartements à Montpellier, et je les reverrai. Je pourrai te parier d'eux en •connaissance de cause, n Ma mère reçut aimi de sir Richard une lettre qu'elle ne me montra pas; elle me dit seulement que la malade avait bien supporté le voyage jusqu'à Montpellier, et qu'on s'arrêterait Là quelques jours avant de se rapprocher de nous tout à jfoit. Sir Richard disait avoir réussi à tranquilliser Manuela sur mon compte, « sachant bien que j'étais incapable de manquer à ma parole. »

MA 6ŒUR JBANKB 27)

A ce laconique compte rendu, ma mère ajouta un commentaire non moins concis*

— * Ainsi, me dit-elle, sir Richard pense qu'en cas de guérison Manuela doit devenir ta femme.

J'étais irrité contre eir Richard. Je répondis qu'il he faisait que se rendre à ma propre décision, et que je ne comprenais pas que ma mère eût besoin de l'assen^ liment d'un étranger pOur m^accQrder le droit de faire mon devoir. '

-»-- Tu me blâmes? dit ma mère ayec un beau sourire âer et doux que je lui eonnaisaais et qui la plaçait au-dessus de tous les soupçons. .Tu verras que tu me donneras raison plus.tard ; quant à présent, je n'ai rien dit, et c'est toi qui me fais parler. Je t'ai fait connaître Vopinion de M. Brudnel, je n'ai pas donné la mienne*

— Mais c'est la tienne, la tienne seule que je de^ laaaiide I

•^ Eh bien, la voici. Tout dépend de la conduite que tiendra M. Brudnel. J'ai la oertitude qu'eUe sera souverainement désintéressée et qu'il subordonnera 4outes ses résolutions i Tétat de santé de Manuela. Tu .as compromis Texistenee de cette personne, c'est à lui déjuger si ta présence doit la perdre ou la sauver. Sache attei\4re. Je suis résiliée» quant à moi, à accepter les conséquences de ton entraînement, me

fussent-elles pénibles, plutôt que de me trouver en désaccord avec ta conscience.

J'aàmirai la droiture et le courage de ma mère, car il m'était facile de voir combien elle désapprouvait mon choix. J'avais manifesté le désir d'aller voir M. Brudnel à Tinsu do Manuela. Elle ne s'y opposa point.

Je ne le fis pourtant pas; je remis même de jour en jour à écrire à sir Richard; puis j'arrivai à me dire qu'il m'avertirait, s'il jugeait devoir conférer avec moi. J'éprouvais une extrême répugnance à lui faire des avances quelconques. Mes nerfs étaient pourtant calâmes, ma bonne et douce vie de . famille me rendait à moi-même; le fantôme de Manuela s'effaçait comme un rêve. Il me semblait que, si elle consentait sans révolte à mon éloignement, c'est qu'après tout elle préférait les doux soins de M. Brudnel à mes violences. Enfin, chaque heure écoulée loin d'elle me semblait détendre le lien, et je ne pensais pas sans effroi au moment éventuel où, rappelé près d'elle, je serais forcé d'accepter la recrudescence d'affection et de reconnaissance que sir Richard avait dû lui inspirer. J'aimais infiniment mieux prévoir que ces tendres soins prodigués par lui seul la guérir^ent vite, et qu'elle se laisserait persuader de me rendre ma

parole. Mon orgueil ne se révoltait plus à l'idée d'être supplanté par un homme plus habile que moi. Je reconnaissais m'être conduit comme un enfant ; je méritais la leçon que j'avais provoquée.

C'est dans ce sens que j'écrivis à mon ami Vianne, en lui reprochant de ne m'avoir pas donné de nouvelles depuis son premier billet. Je reçus de lui cette réponse :

(c Puisque te voilà revenu du pays des chimères, puisque tu donnes cent fois raison, et môme plus tôt que je ne l'espérais, à tout ce que je t'avais dit de la fragilité de ton amour pour Vodalisqu€,}e puis te parler d'elle en toute tranquillité. Je la vois tous les jours et je t'assure qu'elle guérira. Tu sais que je ne partageais pas du tout l'opinion de nos grands docteurs de Marseille sur la gravité de son mal. Les affections nerveuses ont le fâcheux privilège de simuler si exactement d'autres affections organiques, que les plus habiles praticiens y sont encore trompés. Le cas pathologique de mademoiselle Ferez est pour moi assez intéressant, et, comme je suis le seul qui ait bien auguré de sa guérison possible , M. Brudnel m'a prié de lui donner des soins. J'ai osé faire le contraire des prescriptions tracées, j'ai permis le mouvement et même dans une juste mesure les émotions, si sévère-

ment proscrites. On a été au théâtre, et on ne s'en est pas mal trouvé. Enfin, on guérira probablement, je dirais certainement^ si on pouvait compter sur'un avenir quelconque dans les choses humaines. Ne t'alarme donc plus, « ton amour ne lui a pas donné la mort » I C'était une belle phrase, et je la regrette pour toi. Tu n'auras plus occasion de la placer dans le récit de ta romantique destinée.

» Mais cette guérison, que tu redoutes autant que tu la souhaites» ne compromettra pas ton avenir, je Tespère. L'odalisque n'a pas été si amoureuse de toi qu'il t'a semblé, ou bien elle a cédé à un caprice de l'imagination, comme tu cédais à la fougue de la jeunesse. Je crois qu'elle aime réellement M. Brudnel plus que tout au monde, ce qui me prouve qu'elle a plus de cœur que de sens. M. Brudnel Tépousera-t-il? Je ne sais. Il le promet maintenant, il s'en fait un de- Toir; mais je commence à douter qu'il ait de l'amour pour elle. Il a passé l'âge des entraînements. Quel que soit le dénoûment, cela ne regarde plus qu'eux, et nous n'avons pas à nous en préoccuper.

» Présente à ta mère et à ta sœur mes plus profonds et affectueux respects. »

Après cette lettre, je me sentis heureux et libre comme je ne l'avais jamais été ; il semble qu'il faille

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