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avoir souffert pour connaître le prix de l'existence. Il &ut aussi avoir un peu voyagé pour apprécier la va^ leur du pays où Ton a été élevé* J'aimais donc ina mère, ma sœur et mon pays comme je ne les avais, jamais aimés, et dans la prévision, d'une séparation définitive avec M. Brudnel, je rêvai de m'établir à Pau. Le départ d'un des médecins Qombreux qui se partar geaient la clientèle, la mort d'un autre» les infirmités d'un troisièmci me faisaient une petite place que je pouvais prendre et que je préférais infiniment à l'infeodatiom à un seul client.
Ma mère voyait peu de monde autrefois, mais le talent de ma sœur tendait a augmenter le cercle do leurs relations; elles jouissaient toutes deux de la haute estime et de la sympathie qu'elles méritaient. Dès^ les premiers jours, je fus appelé chez quelques voisins. Je fus heureux dans mes prescriptions. J'avais appris assez d'anglais avec M* Brudnel pour que des familles anglaises fixées à Pau fussent satisfaites de s'entendre facilement avec moi et empressées de me recommander les unes aux autres. J'exprimai à ma mère le désir et l'intention de ne la plus quitter, et ce fut pour elle une grande joie.
— Tu gagneras peu dans les commencements, me dit-elle > mais nous vivrons très*bien quand même;
nous savons nous arranger, et je vois que tu n'as pas plus de besoins et de fantaisies que nous. Oui, oui, reste, et tu verras que tu seras heureux.
— Quand ce ne serait, dit Jeanne, que du bonheur que tu nous donneras.
— Voilà, lui répondis-je, une parole qui me décide* rait, si j'étais incertain.
Je consommai donc dans ma pensée la rupture de mes relations médicales avec M. Brudnel, avec d'au«> tant plus d'assurance que, si je devais, contre toute probabilité, devenir l'époux de Manuela, je devais en même temps songer à lui créer une existence indépendante des largesses de son protecteur.
Trois mois s'écoulèrent ainsi dans l'attente d'une solution. M. Brudnel, qui était toujours à Montpellier, écrivait souvent à ma mère. La santé de Manuela s'a* méliorait sensiblement. Du reste, pas un mot pour moi de la part de Manuela dans ces lettres, que ma mère refusait de me montrer, et, lorsque je témoignais quelque méfiance :
— Montpellier n'est pas si loin, me disait-elle, tu peux aller Vinformer toi-même.
Savait-elle que c^était là ce que je redoutais le plus?
La conversation de ma sœur était de plus en plus intéressante et comme nécessaire à ma vie. Elle me révélait un être nouveau, sorti des troubles de Tadolescence sans que j'eusse étudié ou compris ses crises de développement. J'avais trouvé chez Manuela, plus âgée et plus expérimentée, ce fond de niaiserie et de frivolité qui caractérise l'ingénue vulgaire. Jeanne était tout autre ; elle jugeait avec une hardiesse franche ce qu'elle n'avait point éprouvé, elle voulait pénétrer et comprendre. Sa jeunesse et la pureté de son existence n'empêchaient pas l'intelligente curiosité d'un esprit d'autant plus actif qu'il s'était plus longtemps replié sur lui-même. Je ne l'avais jamais interrogée sur le point le plus délicat de ses pensées ; un jour, le hasard amena de curieux éclaircissements sur ce point
mystérieux.
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Nous nous promenions dans le parc du château de Pau, un des plus beaux sites de France ; Jeanne, qui me donnait le bras, me montra une jeune femme, une sorte de spectre, aux yeux fixes, assise sur un banc, à côté d'une femme âgée, non moins triste et comme détachée de toutes les choses de ce monde.
— N'est-ce pas, lui demandai-je, mademoiselle C..., une de tes anciennes compagnes de couvent, qui est devenue folle ?
-^ Hélas 1 ouï, répondit-elle^ tu vois dans quel état! Sa mère meurt avec elle ; elle veut seulement vivre jusqu'au dernier souffle de la pauvre Louiae. N'ayons pas l'air de les voir ; elles, s'enfuiraient sans nous répondre.
— Sait-on enfin la cause dé cette démence ?
-*- Oui, on la sait, répondit Jeanne, c'est un chagrin d'amour* On peut le dire ; il n'y a eu pour elle aucune aventure. Elle a fixé ses préférences et sed espérances Bur un jeune homme qui ne l'a même pas su et qui n'avait jamais songé à elle. Le jour où il s'est marié» Louise est tombée danscette mélancolie noire qui peu à peu est devenue une féelle aliénation. Les médecins disent que eette inclination coati'ariéè n'a été que I9 prétexte fortuit qu'une imagination déjà égarée s'es.t donné à elle-même. Pourtant je me souviens d'avoir
JdA SŒUB JSÂNNE 279
comvL Louise enfant très-rai^nnablQ ^t très-gaie. Qu'en penses-tu, toi?
r-f Ne la connaissant pas^ je n'en penije rien,
-^ Mais crois^tu qu'on puisse devenir folle d'un amour non avoué et non partagé?
r^ Tout est po^ible pour les cerveaux faibles; il suffit pour les troubler d une fantaisie malsame.
Involontairement, en parlant ainsi, je fus reporté, dans ma pensée, au temps où Jeanne, enfant, ne se croyant pa^ ma SipBur, prétendait m'empêcber de me marier ; mais je ne lui fis point part de oe retour à un passé oublié probablement par ^lo, comme il Tavait été par moi depuis le jour où j'avali^ vu nos actes de naissance.
; A ma grande sûrprise> Jeanne^ soit qu'elle eût la même réminiscence, soit qu'elle eût tout simplement l'esprit frappé par la douloureuse rencontre de s^n ancienne compagne, me parla pour la première fois de ses idées sur l'amour,
— Peu de choses dans ma vie m'ont fait autant d'impressioii, me dit-elle> que le désespoir insensé de eette pauvre Louise, J'étais un peu son amie, même après le couvent, et elle m'avait confié, sans que j'y attachasse grande importance, sa prédilection pour M. Louvet. C'était un garçon très-insignifiant, tu le
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connais de vue, et c'est déjà un gros petit commerçant assez laid et tout à fait nul. Quand j'ai vu la raison de Louise se perdre et que j'en ai su la cause, j'ai fait des réflexions qui n'étaient peut-être pas de mon
âge. Louise était mon aînée, je n'avais, moi, que
quinze ans. Maman doit s'en souvenir, je lui ai dit alors tout ce qui me passait par la tête.
— Je me souviens très-bien,'répondit ma mère avec tranquillité ; tu regardais l'amour comme une maladie de l'âme, et tu en avais une peur mortelle^ à ce point que tu voulais te faire religieuse pour y échapper. J'ai eu beaucoup de peine à te faire comprendre qu'on ne contractait pas ce mal-là malgré soi et qu'il était très-facile de s'en préserver, comme on se préserve des maladies physiques par un bon régime et desaines habitudes.
— Et tu m'as guérie de ma peur, reprit Jeanne, mais tu ne m'as pas ôté un certain éloignement que je sentirais encore, si le dieu d'amour en personne se présentait devant moi.
— Qu'appelles-tu donc le dieu d'amour en personne? dit en riant ma mère, qui interrogeait Jeanne sur les sujets les plus délicats, sClre qu'elle était de la candeur immaculée de ses réponses.
— L'amour en personne, répondit Jeanne, c'est un
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fantôme très-dangereux. Les anciens en ont fait un dieu. parce qu'ils divinisaient tout ce qui est redoutable, les furies, les passions et tous les fléaux de la vie humaine. Les modernes ne sont pas beaucoup plus sages à regard de Tamour. Tu m'as permis de lire quelques romans, et j'y ai vu l'amour divinisé aussi. Selon les poètes, c'est une puissance irrésistible, et la monotonie de leurs notions a fini par m'irriter singulièrement. Je me suis révoltée à la fin de voir toujours mettre en scène des personnages, hommes ou femmes, si superstitieux ou si complaisants envers eux-mêmes. Ces romans et ces poésies m'ont donc fait grand bien ; ils m'ont appris à raisonner un sentiment dont les jeunes tildes parlent ordinairement avec une sotte rougeur^ comme si d'avance elles se sentaient vaincues par lui, ou avec une sorte d'effronterie comme si elles le connaissaient. Moi, j'ai osé regarder en face ce grantl problème et j'ai dit au dieu malin : « Si tu es un enfant aveugle et cruel, tu ne me gouverneras jamais. Je te défie de me rendre égoïste si je ne veux pas l'être, et je ne le veux pasi »
En ce moment passait une vieille femme qui portait sur son évenlaire des figurines en pâte sucrée pour les enfants. C'était une manière de demander l'aumône, car elle nous tendit la main §ans nous offrir ses
serins, ses pots de fleurs et ses colombes en miniature. Jeanne lui doima une pièce de monnaie, et, avisant sur l'inventaire un amorino en tunique rose avec un flambeau, ellQ demanda gaiement à la marchande si c'était l'Amour ou l'Hyménée.
— C'est les deuXf répondit la vieille en le lui présen« tant. Prenez-le, ma belle demoiselle, il vous portera bonheur.
— Je le prends, merci, dit Jeanne.
Et elle le mit dans sa poche, où elle l'oublia aussitôt, car nous rencontrâmes des personnes amies qui nous abordèrent et nous suivirent une partie du chemin.
Mais le chapitre de l'amour, fortuitement inter** rompu, fut fortuitement repri| à la fin de notre dtner. Jeanne, cherchant une clef dans sa poehe^ y retrouva Vamormo moitié plâtre, moitié sucre, et, le posant sur une orange :
... Ceci, nous dit-elle gaiement, vous représente l'amour tyran du globe terrestre.
-^ Et tu persistes, lui dis-je, à le mépriser profondément?
-* On ne doit pas mépriser, répondit- elle^ ce qui vous a fait peur; mais on le juge, et j'ai envie d'instruire le procès de ce Cupidon pâle et bouffi. <■ — Voyons 1 je suis curieux de ton jugement. .
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-f D'abord, reprit-elle, en examinant la figure, sachons qui tu es. Ton nom! amour ou mariage?
-^ Et si je suis le mariage 7 dis*je en prenant la parole pour Yamorina problématique,
— Si tu es rhyménée, c'est bien dififérent. Je te sup^ pose sage, bon» tendre et dévoué. Je te rends mon estime ; mais tu mens t tu n'es^ pas un dieu bonnète et pur, tu es le sot et méchant Gupidon ; toii flambeau^ qui ressemble à un parapluie, a la prétention d'incendier l'univers. Eh bien, mon petit ami» voici le cas que je fais de toi, je te détrône I
Et elle fit sauter en l'air le pauvre ÛI9 de Vénus, qui retomba, le nez cassé, sur mon assiette,
-^Voflà un jugement par trop soB^maire 1 m*écriai=je. La marchande a dit que ce dieu était à la fois Cupidon et Hyménée, o'esl-à-dire Vamour dans le mariage.
^^ C'est faux, l'amour n'a que iaire dans le mariage, qui est la tendresse et non pas ce que vos romans ap* pellent l'amour, e'est-à-dire le coup de foitàre^ l'insom» nie, la jalousie, le soupçon injuste, la domination insupportable, toutes choses mauvaises, malsaines et iitupâdcs. Tu étais détrôné, monsieur l'Amour, et voilà .que tu mens pour remonter sur ton orange; mais tu ps le nez cassé, et je vais t'arracher les ailes pour que lu né Tasses plus de dupes.
Et Jeanne mutila la statuette avec une sorte de cruauté» en riant aux éclats.
Je ne pus me retenir de lui demander pourquoi elle n'avait pas épousé Yianne , qui pensait absolument comme elle.
— Est-on forcé, répondit-elle, d'épouser tous ceux dont on partage les opiaions? Mais, toi qui parles, tu ne penses donc pas comme moi ?
— Non, je ne fais pas cette distinction subtile entre * Tamour et la tendresse.
— Alors, c'est une affaire de qualifications. Tu crois que l'amour peut être tendre?
— Et dévoué.
— Mais penses-tu que la tendresse puisse être violente et passionnée ?
— - Tu m'embarrasses ; quel casuiste tu fais 1
— Je suis logique. J'ai demandé à Dieu et à ma mère le secret pour être heureuse, car tous les enfants veulent être heureux sans se soucier d'être justes. Dieu et ma mère m'ont répondu : « Élre heureuxy c'est donner du bonheur aux autres. » Je me le suis tenu pour dit; j'ai réfléchi à cette loi que ma mère savait si bien mettre en pratique, et peu à peu, après les inévitables rechutes dans l'égoïsme naturel, je me suis fait ma petite morale tout d'une pièce :
« Donner aux autres toute la somme de bonheur qu'il est en nous de leur procurer. » C'est court et c'est simple, et, depuis que j'ai pris l'habitude d'appliquer ma théorie à toutes mes résolutions, je me suis aperçue d'une chose, c'est quéj'étais très-heureuse et qu'il ne dépendait de personne de m'ôter mon bonheur. Ainsi, que je me décide ou non à me marier^ je défie le monsieur qui m'aimera de me faire un reproche fondé, et je le défie encore de me faire un chagrin que je ne lui pardonnerai pas. '
— Tu arranges le mariage à ta guise. L'expérience de la plupart des ménages te donne un démenti. C'est parce qu'ils sont presque tous malheureux ou troublés qu'il y faut porter autant d'amour que possible.
— Comme compensation? C'est très-mal raisonnél L'amour, tel que tu l'entends, est la principale cause de trouble. C*est le droit à la domination, à la jalousie, par conséquent à l'aigreur, à la colère, à l'iiyustice.
— Mais tu fais là mon procès aussi, à moi I T'en ai-je donné le droit? Sais-tu comment j'entends Tamour? Je ne te l'ai jamais dit, que je sache 1
Je m'étais tourné vers ma mère, lui demandant du regard si Jeanne, informée de ce qu'il m'était enjoin de lui cacher, faisait allusion à mon aventure. Le regard de ma mère me répondit que Jeanne ne sa-
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vait rien et raisonnait pour le plaisir de raisonner.
— Voyons, repriS'je, conviens qu'il y a deux sortes d'amours, celui des âmes grandes, qui est grand et .généreux, tel est celui que tu rftyes, et celui des âmes vulgaires, des caractères faibles, des intelligences sans développement; celui-là, je te l'abandonne. Je ne suis ni assez fort ni assez grand pour refuser mon indulgence ou ma pitié à ceux qui deviennent sa proie ;* mais je comprends le juste orgueil qui te le rend méprisable.
— Tu veux te moquer de moi? répondit Jeanne.
Ya, je te le permets.
— Il na se moque pas, dit ma mère, il comprend que tu ne veux associer ta vie qu'à celle d'un être dont l'amour sera ailBsi grand que la notion que tu en as.
. — Vianne n'était donc pas cet être-là ?
. — Non, répondit Jeanne; M. Vianne est très-grand dans ses principes, mais il a versé du côté opposé à la notion vulgaire. Il supprime tout à fait la tendresse, il ne connaît que le devoir.
— Ha cette prétention, mais il n'est pas si fort que cela; j'ai la conviction qu'il t'aimait féellenient.
— Qu'appelles-tiT aimer réellement? Voyons, dis-le. «— Chérir et respecter. Est-ce cela?
MA SŒUR JEANNB^ 287.
— Oui, ce n'est pas mal. Eh bien, M. Vianne sait respecter et ne pourrait pas chérir.. Tu tenais donc; beaucoup à ce que je devinsse madame Vianne ?
— Cela te fixait près de nous. Qui sait où t'empor-^ tera l'enthousiasme de ta théorie ?
— ^ Jamais loin d^elle ! répondit vivement Jeanne en montrant sa mère. Oh I cela, jamais !
— Oui, très-bien, mais ta mère est capable de te suivre au bout du mondci et, moi qui vais me fixer ici et dont la profession est une chaîne, qu'y devien-^ drai-je sans vous ?
—Tu nous as pourtant quittées pour voyager, nous ne t'étions pas donc si nécessaires !
— J*ai été un sot et un inalheureux de vous quitter;. Je rai si bien senti, que me voilà revenu pour toiyours.
-^Tu iejures? dit Jeanne en me regardant fixement ; jure-le!
— Je le jure, m'écriai-jeî vous m'avez ensorcelé, vous m'avez fait oublier tout ce qui n'est pas vous deux. Aussi me voilà comme toi, ma Jeanne : point de mariage et point d'amour, si ces tyrans passionnés oi^ tendres doivent nous séparer. Tiens, 4onne-moi messer Cupidon; je veux faire serment sur sa tête d'abju* tév à jamais sa tyrannie, et, s'il cherche à m'éloigner d1ci> tiens, voilà comment je le traiterai I
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Et j'écrasai le dieu d'amour sous une carafe où il lut réduit en poudre.
Jeanne se leva ; ma mère et elle se regardaient étrangement.
— Qu'y a-t-il donc? demandai-je.
— Rien, dit ma mère ; Jeanne se rappelle qu'elle a oublié d'écrire une lettre, mais elle a le temps encore. Yicns au salon, toi, j'ai quelque chose à te dire.
Elle appela la servante et lui défendit de recevoir personne.
— Le moment est venu, reprit ma mère quand nous fumes seuls. Tu viens de faire une chose grave que Jeanne n'a pas comprise comme moi : tu viens d'anéantir Manuela.
— Eh bien, oui, j'ai songé à elle en écrasant cet amour des sens qui a failli me perdre. Si Manuela réclame jamais ma parole, je suivrai l'exemple de sir Richard, je lui dirai que ma sœur ne me permet pas de me marier, et je lui jurerai de n'en jamais épouser une autre. En quoi serai-je plus blâmable que lui ?
— Tu ne Tas donc jamais aimée, cette pauvre fille?
— Je l'ai aimée comme l'aime sir Richard; je l'ai désirée, elle s'est jetée dans mes bras; j'ai embrassé
MA SŒUR JBANNB 289
ses mains et son front. Tu sais bien que je t'ai dit la vérité,
— Mais^en supposante genre d'amour, sir Richard a toujours résisté h ses sens, et toi, tu cédais aux tiens.
— Moi,, j'ai vingt-huit ans !
— Fort bien, mais elle fût devenue ta maîtresse, si M. Brudnel n'était arrivé à temps.
—'Je n'en sais rien. Le dévouement aveugle -de cette pauvre fille m'avait donné un moment de vertige enthousiaste, et l'enthousiasme n'est pas sensuel. J'étais dans le rêve de la chasteté quand Richard nous a surpris, et qui sait si j'eusse succombé à l'égoïsme? Pourquoi ne veux-tu pas admettre que j'aurais pu triompher du mien? Je ne m'étais pas abandonné sans combat, et à son insu Manuela, en s'ôffrant sans condition, me forçait très- habilement dans le dernier retranchement de ma conscience. L'arrivée soudaine de M. Brudnel a forcé également mon orgueil à prendre un engagement dont la pensée m'eût fait frémir une heure auparavant et m'a fait frémir aussi une heure après. Ah 1 je le sentais bien déjà, jamais je ne pourrai aimer avec mon cœur une femme partagée de cœur elle-même comme l'est Manuela entre son protecteur et moi. Je ne pourrais la séparer de lui qu'en causant à l'un et à l'autre une mortelle douleur. Je l'ai vu, je
290 KA 8CBUK JBANJni
Fai compris et j'ai méprisé en moi te maaTsis sestîment qui me portait encore à la disputer. Donc, quelle que sott Maocnta, je l'ai mal aimée : affaire de tempérament et (Timaginatîon, autant dire que je ne l'aimerai jamais de manière à la rendre heureuse et à me sentir heureux nKÊ-m6me« Ma mère garda le silence un instant, puis elle reprit : — Si pourtant, à Fheure qu'il est, je te disais qu'elle est guérie et qu'elle t'attend ?
— Serait-il vrai? He me cache rien I
— * Si M. Brudnel te sommait,. auncim.dariu»nettr, de tenir llmprudente paroIe.*«
— Je dirais à M». Bn»iiiel qu'il a plus ifue^moi à r6> parer, lui qui a eonsenli à laiàSdr passer Manuela pour sa lemmé i
• — Mais moi, si je te disais que je te crois lié sérieusement ?
— Toi? je partirais à l'instant même, mais avec la mort dans l'âme. Je sacrifierais le repos et la dignité de ma vie à un instant d'amour-propre irréfléchi; mais, si ton estime est à ce prix.*.
Je fondis en larmes. Ma mère m'entoura de ses kras.
— Respire, me dit-elle, je suis contente de toi. Je n'ai point à exiger une si cruelle expiation.. Manuela,
HA SŒUR JBANNB ^1
sans être guérie, est bois de das^F et reprmd la petite santé qu'elle aTait avant ces granés ors^es. Elle n'est plus sous le coup de la passion, et, quoi qu'elle m ait dit, elto ti^nt à vivre; elle s'effraye de la violence de son entraînement et se la reproche. EUe se prosterne devant M. Brudnel, et M. BrudneL., l'épouse 1
— Ah I m'écriai-je en sautant comme un jeune eheval qu'on met en liberté, il a raison, le dignû homme; je recommence à Taimer de toute mon âme.
i Ma joie était si naïre, que ma mère ne poà se âé~ fiBudre d'en rire.
— Me pardonnes-tu, dit-elle, de ne t'avoir pas dit plus t&t ce résultat que j*ayaîs si bien prévu? H y a quinze jours que je le connais, mais je voulais ôtre sûre qu'il n'^ avait rien de sérieux dans ton amour.
— Si fait, cela a été sérieux 1 J'ai beaucoup lutté, j'ai follement souffert ; mais ce n'était ni profond ni durable, et je ne me faisais pas d'illusions sur mpn compte. Je le sais à présent, je le sentais dès lors, je ne puis donner mon âme qu'à une femme comme ma sœur ou comme toi. Que veux-tu I j'ai été trop gâté à la maison t Mais dis-moi comment M. Brudnel compte agir à mon égard ou comment je dois agir avec lui* Me demande-t-on de reprendre ma parole 2
292 MA SŒUR JEANNB
— On te la rend purement et simplement. Ces explications seraient délicates et pénibles. J'ai exigé qu'il n'y en eût aucune entre les personnes intéressées, ni verbalement ni pax lettres. Tout doit passer par mon intermédiaire, qui n'aura rien de blessant, je l'espère, pour aucun de vous. Je suis donc le fondé de pouvoirs de sir Richard, et je te demande de sa part si tu verras avec satisfaction son mariage avee mademoiselle Ferez.
— Oui, oui, certes I Réponds-lui bien vite; dis -lui que je lui demande mille fois pardon d'avoir troublé son intérieur, et que je ne reverrai jamais mistress Brudnel.
— Il n'exige pas cette promesse. Il me paraît audessus de toute jalousie.
— Il ne l'aime donc pas ? Voyons, décidément l'aimait-il quand j'ai failli la lui enlever ?
— Il l'aimait et il l'aime, non pas d'un amour de jeune homme enthousiaste, encore moins avec une jalousie de vieux libertin. Sir Richard est un homme chaste malgré de grands entraînements dans le passé. Il aimait cette enfant comme si elle eût été sa ûUe, elle lui donnait l'illusion de la paternité. Il la savait malade depuis longtemps, menacée de mort si elle se livrait à la passion. C'est pour cela qu'il Ta toujours
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cloîtrée dans sa maison, ajant expérimenté que l'ennui du couvent la tuerait-^ aussi vite que les émotions de la liberté. Rien ne sera peut-être changé dans leurs relations. Que sait-on, et que nous importe? Le mariage est une réhabilitation qu'il lui offre et qu'elle accepte avec joie. Elle sera madame Brudnel qui ne demandera pas à être produite dans le monde et qui vivra à force de soins, de ménagements et de gâteries dans une retraite agréable et luxueuse. Cette vie de campagne et d'intimité est également nécessaire à sir Richard, dont la santé, tu le sais, est assez fragile. Je trouve qu'il a pris le meilleur parti, car il a une véritable affection pour sa pupille, et, s'il s'y mêle un peu d'amour, sa conduite envers elle et toi, lorsqu'il s'est vu trahi, prouve la supériorité de son caractère.
— Oui, certes, je n'ai pas attendu jusqu'à présent pour l'admirer ; mais, dans tout ce roman dont il t'annonce le dénoûment, je ne vois point apparaître le personnage mystérieux de sa fille. La connais-tu?
— Je te parlerai d'elle plus tard. Quant à présent, ne songeons qu'à nos projets. Tu es bien décidé à ne pas nous quitter?
— A moins que Jeanne ne se marie et que je ne vienne, pour mon malheur, à déplaire à celui qui sera son maître, .
294 HA SŒUR. JEANNK
— Est-ce que par hasard tu serais né jaloux à ce point que le mari de ta sœur te serait d'avance antipathique ?
— Je ne croîs pas 'être né jaloux; mais ]*aî vécu trop jeune d'aspirations trompées. Cette Manuela, dont je rêvais au collège et qui plus tard a été une sî grande déception pour moi, a laissé en moi un levain d'amertume. Je me corrigerai à présent que le charme est rompu, et je te réponds que je ferai tout aii monde pour être le meilleur ami de mon beau-frère.
— C'est bien tu ; mais où prends- tu ton beau- frère après tout ce que vous avez résolu, ta soeur et toi, en mettant l'amour en poudre ?
— Était-ce sérieux de la part de Jeanne? N'aimet-eUe réellement personne ?
— Si elle aimait quelqu\in en dehors de nous, tu le saurais. Personne n'est plus sincère; mais es-tu donc dans une disposition d'esprit à souffrir, si elle faisait un choix? .
— Eh bien, oui; tu vas dire que c'est encore de Fégoïsme, et je le sens si bien, que je te promets de vaincre ce mauvais sentiment, si je dois être mis à répreuve; mais comprends donc le doux rêve de bonheur que nous pourrions réaliser si un étranger ne se plaçait jamais entre nous I
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— Et tn comprendrais Jeanne sacrifiée à &0B deux personnalités, renonçant au bonheur d'être mère ? Je ne le comprends pas, moi, et j'aspire à la marier. Ce sera peut-être bien <]if1Bcile, mais avec le temps, la réflexion et la patience... Écoute ! ell& joue du piano. Quelle tendresse dans toutes ses idées musicales ! Une âme si belle et si aimante serait condamnée à la solitude l Mais ce n'est pas le moment de songer à cela. Qu'il te suffise de savoir que bous n'avons aucun projet quant A présent. Voici rheure où tu vas lire les journaux du soir. Va vite, afin que nous puissions te revoir à neuf heures, comme les autres jours.
— Je ïèb rae aoude guère des journaux* J*aime autant rester, si tu le préfères.
— Il est bon pour toi de prendre Tair après dîner, et nous, nous avons à vaquer à nos petits soins de ménage. Va, tu nous retrouveras ici.
Je n'avais pas envie de sortir, je me sentais devenir de plus en plus casanier; mais j'avais un malade à voir. Je sortis comme les autres soirs ; seulement, je n'allai point au café et je rentrai plus tôt que de coutume*.
Notre maison était, comma je Tai dit, moitié ville, moitié campagne. Située dans le haut des faubourgs, au milieu des jardins, dans un site superbe d'où l'on
embrassait tout l'horizon des Pyrénées, elle avait deux issues, Tune sur le chemin de la ville, l'autre sur les champs, où serpentait un sentier assez difficile. Je ne le prenais jamais. Je le pris ce jour-là, craignant d'arriver trop tôt et de gêner ma mère dans ses occupations domestiques.
La nuit était très-sombre ; au moment où j'approchais de la petite porte, j'en vis sortir un homme qui fit deux ou trois pas vers moi, se retourna aussitôt, marcha plus vite en sens contraire et se perdit dans l'obscurité. Je me hâtai et trouvai entr'ouverte la porte ordinairement fermée le soir. Je pénétrai dans notre jardin, j'y trouvai Jeanne qui marchait lentement et comme absorbée dans ses rêveries.
— Qui donc vient de sortir? lui dis-je.
-^ Je ne sais pas, répondit-elle, je n'ai fait attention à rien.
— Tu étais donc bien préoccupée? Un homme a dû passer près de toi. Le jardin n'est pas assez grand pour que tu ne l'aies pas vu I II vient de sortir à l'instant !
— Tu l'as rencontré? Était-ce le jardinier?
— Je l'ai mal vu, il m'évitait; mais il n'avait pas Tallure d'un jardinier. D'ailleurs... je me rappelle, le jardinier qui vient donner une façon de temps en
temps au jardin, et qui n'est justement pas venu aujourd'hui, ne demeure pas du côté qu'a pris ce rôdeur de nuit , et puis il n'aurait pas laissé la porte ouverte.
— S'il a oublié de fermer la porte , allons-y, dit tranquillement Jeanne.
Je la trouvais dans une de ces dispositions songeuses et indifférentes aux choses extérieures où je l'avais vue si souvent les années précédentes. C'était la première fois depuis mon retour. J'en fus affecté et inquiet. Pouvais -je supposer qu'elle eût un secret pour ma mère, ou que ma mère m'eût trompé? Je n'osai reparler de l'incident et j'attendis au lendemain, me promettant d'observer Jeanne.
Le Ifflidemain dcme, a« Keu de desc^eidre à la yrlle, je me promenai dans le faubourg, sans perdre de ^mt notre endos. Il ne vint personne, et j'enlendis presqfoe sans interruption le piano de Jeanne. J'ayais oublié cette aventure, que je devais regarder comme insignifiante, lorsque, huit jours plus tard, comme je travaillais dans ma chambre, il me sembla qu'on marchait furtivement dans la maison. Il était près de minuit, et tout le monde se retirait à onze heures. Je craignais que ma mère ne fCit malade. Elle était quelquefois prise d'etouffements nerveux et s*en cachait pour ne pas nous inquiéter. Je voulus la surprendre pour l'empêcher de s'enfermer sans répondre^ et je descendais sans bruit à sa chambre, lorsque je m'arrêtai en route : un bruit de pas légers et de paroles à mi-voix partait du salon. Je m'y rendis sans
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faire craquer une seule marche de Fescalier. La porte du salon n'était pas formée, et, par la fente qu'elle of frait,je vis Jeanne dans les brasd'un homme que je distinguai mal, mais qui, autant que le permettait la lueur d'une bougie placée de côté, me parut être M. Brudnel. Il me répugnait d'espionner ma sœur, je remontai précipitamment à la chambre de ma mère. Il y avait de la lumière chez elle ; je frappai, je la trouvai en train de s'habiller.
— Tu sais donc, lui dis-je tout ému> qu'il y a quelqu'un en bas?
— Oui, quelqu'un que nous n'attendions pas ce soir et qui sans doute a quelque chose de pressé à nous dite.
— Quelqu'un qui est seul avec Jeanne au salon, tu le savais ?
— Certainement, reprit ma mère sans se troubler. Elle a été prête la première. Allons, calmè-toi, tout cela est fort naturel. On te dira de quoi il s'agit. Remonte -chez toi, tu nous gênerais.
— Vous avez donc des secrets pour moi ?
— Ta le sais bien !
— Je croyais qu'il n'y en avait plus. M. Brudnel... . -.- Eh bien, M. Brudnel?...
— C'est lui qui est ici ?
— Quand ce serait lui Ue ne veux pîtô que tu lo
300 MA SŒUR JEANNB
voies encore, fais ce que je te demande, remonte chez toi et dors, à moins que tu ne sois encore jaloux de Manuela Ferez et que tu ne veuilles t'opposer à son mariage ?
— Tu sais bien que j'ai des idées tout à fait différentes ; mais je trouve bizarre et, permets-moi de te le dire, je trouve révoltant que M. Brudnel vienne ici avec mystère comme un amoureux espagnol... Enfin, je trouve inadmissible et intolérable qu'il embrasse Jeanne comme si elle était sa fille ou sa sœur. Que signifie cette soudaine intimité? Il vient donc souvent? C'est sans doute lui que j'ai aperçu déjà...
— Laisse-nous donc tranquilles avec tes soupçons I dit ma mère en riant, cela n'est pas de mise chez nous. Va-t'en I obéissez à maman, monsieur.
Elle m'embrassa tendrement et descendit, me laissant stupéfait.
Je restai où j*étais, dans la chambre de ma mère, les coudes appuyés sur la fenêtre que j'ouvris brusquement pour ne pas étouffer, la tète dans mes mains, en proie à une agitation inconcevable.
Que se passait-il en moi ? pourquoi cette sorte de rage ? Je haïssais sir Richard de toutes les puissances de mon être. Jamais je n'avais été jaloux de Manuela comme je l'étais de Jeanne.
2f A SŒUR JEANNE 301
— N'est-ce pas tout simple? me disais-je; Jeanne est ma sœur, c'est-à-dire mon honneur même, et, non content de m'avoir repris sa maîtresse, il vient me prendre, jusque dans ma maison, l'idéal de puretéque j'ai le droit et le devoir de défendre I Lui ! un homme chaste ! Ma mère est une véritable enfant sur ce chapitre. Une femmepeutdonc être trop honnête et pécher par excès de vertu! Peut-elle croire que ce vieillard expérimenté embrasse Jeanne paternellement lorsqu'elle avoue elle-même qu'il a eu une jeunesse trop ardente ? Qu'est-ce que tout cela? Pourquoi Jeanne, si réservée, jette-t-elle ses bras au cou d'un étranger, quand elle tend tout au plus la main aux vieux amis de la famille, quand je n'ose, moi, poser mes lèvres que sur son front? Et ce mystère ! pourquoi venir le soir par des chemins dérobés ? Jeanne était seule avec lui au jardin l'autre soir ! Et cette nuit elle était levée la première, elle l'embrassait sans témoins I Elle l'aime donc? Est-ce elle qu'il épouse? Me trompet-on? me laisse-t-on pour consolation la problématique fidélité de la Manuela? Mais tout cela ne peut se décider sans moi, et ma mère exige une patience par trop aveugle I Je ne veux pas que Jeanne, dupe de la froideur de ses sens ou des bizarreries éthérées de son imagination, séduite peut-être par le nom et
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la fortime, devienne, dans la fleur de son ftge, la compagne» la garde-malade d'un vieillard; non, je ne le yeux pas, je ne le souffrirai pas !*. à moins pourtant... âh. nn éclair trouble passait devaint mes yeux, — à moins qa'dUe ne soit sa Me t
Mille souvenirs vagues se pressèrent alors dans mon esprit Elle n'était, disait-elle autrefois, ni la fille de ma mère^ ni celle de mon père. J'ai pourtant vu des actes irrécusables, Cécile-Jeanne^ née du légitime mariage de mes parents... D'ailleurs, pourquoi me cacberaitrooi ce secret de famille? Quel qu'il soit, je l'accepte; mais, s'il n'existe pas, si Jeanne est ma soeur, je ne permettrai pas qu'elle dispose d'elle-même sans me consulter !.. et, quittant la fenêtre, j'allais descendre au salon au risque d'offenser ma mère, lorsqu'on ouvrit la porte au-dessous de moi; je me glissai jusqu'à la rampe de l'escalier, et j'entendis Jeanne dire à demivoix dans le vestibule :
— Oui, oui, mon père, nous irons certainement ; comptez sur nous. Embrassez-la pour moi.
Ma mère et Jeanne reconduisaient sir Richard par le jardin. Je pus remonter à ma cliambre et me jeter sur mon lit. Puisqu'on dissimulait avec moi, je pouvais dissimuler aussi et paraître ignorer le secret qu'on ne daip^nait pas me révéler.
MA SŒUR JBANNB 303^
Mais, ffu fieu de dormir, je pris encore ma tête dans mes mains et retombai dans des perplexités poignantes. Jeanne, née du légitime mariage de mes parents et pourtant fille de sir Richard, ne pouyait être que la fille de ma mère, une feute acceptée par son mari^ ime faute de cette sainte femme, objet d^une vénération sans bornes !
— Non, m*écriai-je en me levant sur mon lit et exk metordant les brasj cela n'est pas, eelane peut pas êtrel
Et pourtant combien de probabilités péniblement ressassées pour «que cela dût être! L'amour immense de ma mère poor Jaaime, son émolkm quasnd je lui allais appris que sir Uicbard était mon client, Tinti- ■lité qui régmait de nouveau entre eux, leur correspondance qu'il m'était interdit de lire, ces rendez-vous mystérieux..- Je ne pus j tenir, je redescendis chez ma mère qui déjà s'était recouchée, mais qui ne dormait pas* Je tombai à genoux devant son lit que j'arlosai de mes birmpes.
— Je suis fou, hii dis-je. Je suis désespéré, pardonne-meî I Dis-moi que Jeanne n'est pas ta fille 1
— Ah 1 me dit-elle en me prenant par les cheveux avec un bon rire tendre, lu l'as donc enfin deviné?
— Merci, merci! lui criai-je en Couvrant ses mains de baisers. Si tu savais quel bien lu me fais f
304 UA. SŒUR JEANNB
— Je craignais justement de te faire de la peine ! D'où vient donc ta joie?
Tu me le demandes !
— Il faut donc deviner? Tu savais quelque chose, et tu n'aimais pas Jeanne comme ta sœur?
— Si, ma mère ! je te jure que si! Je ne savais rien, je ne devinais pas : j'aimais Jeanne aussi saintement
que je t'aime.
— Eh bien, alors— je ne comprends plus I dit naïvement ma mère.
Elle ne pouvait pas admettre que je l'eusse soupçonnée. Je me hâtai de détourner sa clairvoyance. Je lui parlai de mes folles suppositions sur un mariage projeté entre Jeanne et M. Brudnel, et je lui avouai que j'avais surpris le secret du lien qui les unissait.
— Alors, .reprit ma mère, tu sais que nous nous rendons à sa prière. Nous allons assister demain à son mariage avec Manuela. J'ai à vaincre et à taire quelques préventions qui me restent; mais Jeanne, qui ne sait rien et ne doit jamais rien savoir de ton aventure, est toute disposée à aimer la femme de son
père.
— Sa mère à elle est donc morte ?
— Elle est morte peu de jours après l'avoir mise au monde, à Bordeaux.
— N'était-ce pas/..?
— Fanny EUingston.
— Marquise de Mauville ; je me souviens I le tombeau où tu as prié avec Jeanne. Dans ce moment-là, j'ai cru comprendre, et Jeanne a compris certaine^ ment. Pourquoi nous avoir abusés depuis et si longtemps ? J'étais en âge, moi, de garder un secret.
— Je devais, au contraire, détourner de ton esprit tout soupçon de la vérité.
— Pourquoi ?
— Parce que tu aurais aime Jeanne et que son avenir ne m'appartenait pas.
— Je l'eusse aimée, dis-tu? Oui, c'est possible, qui sait? J'étais si jaloux d'elle tout à l'heure !... Mais apprends-moi donc, peux-tu m'apprendre sa véritable situation? M. Brudnel peut-il la reconnaître, l'adopter, se déclarer son père? N*a-t-elle pas «été inscrite sur les registres de l'état civil comme ta fille et celle de mon père? Il n'a aucun droit sur elle, elle reste ma sœur, elle l'est devant la loi 1
— Qu'elle reste donc ta sœur, répondit ma mère. Pour ce qui concerne sir Richard, attendons le résultat de ses réflexions.
— Quelles réflexions ? Il ne peut rien déclarer sans attirer sur toi de graves dangers. Il n'est permis à
306 aCA SfETUR JBÀNNB
personne de substituer un enfant à*an autre, car mes commentaires me conduisent à penser que, ma Traie scBur étant morte en naissant, Jeanne a pris sa place, et que mon pauvre père, qui ne respectait jms beaucoup la loi, a fait dresser un acte de naissance à la place d'un aete de décès. S'il en a été ainsi, je ne veux pas que tu sois recherchée comme compUce d^me pareille irrégularité, et, dans ce cas, j'intercfis à sir Richard de faire acte d'autorité pater&eUe dans ma famille.
— Pauvre sir Richard, dit ma mère, je vois qu'il sera bien difficile de te réconcilier aTec lui I Dans quelque sens qu'il agisse, tu trouves toujours une cause d'hostilité. J'espère pourtant qu'il n'y aura point de lutte ouverte, et jusqu'à nouvel ordre je conférerai avec lui séparément.
— Comme tu voudras ! mais dis-lui de ma part que je lui défends de t'exposer au soupçon ou à une affaire très-fâcheuse. Il ne peut jamais reconnaître Jeanne, je lui interdis de l'essayer. Je connais et j'invoque la loi ; Jeanne nous appartient. Je serai son frère et son protecteur envers et contre tous. Je m'oppose à ce qu'elle assiste au mariage de Manuela, parce que je ne veux pas que Manuela soit laconfidente tfim secret si grave. Elle n'yccmiprendraitrien eten
MA SŒUTl JEANNB 307
parlerait arec Dolorès, qiri en parlerait à tout le monde. Lés femmes font bon marché de Fautorité légale^ et toi-même tu ne me parais pas avoir jamais compris les graves conséquences de ton sublime dévouement pour la marquise de Mauville.
— Allons ! dît ma mère, il faut donc te tranquilliser pour empêcher d'inutiles et pénibles conflits avec M. Brudnel ; c'esttrop tôt, c'est beaucoup plus tôt que^ que je ne le voulais : j'aurais préféré te laisser croire encore qu'il y avait entre Jeanne et toi des obstacles insurmontables; mais tu m'arrach es la vérité Je ne veux pas que tu puisses supposer que ton père a commise mon instigation une faute aussi grave que celle do tromper la municipalité. Tu as vu l'acte de naissance bien authentique de ta sœur Jeanne, morte en naissant : je ne t'ai pas montré son acte de décès, voilà tout, mais il existe, et aucun officier civil n'a été trompé. Jeanne, la fille de mon amie Fanny Ellingston, a été portée aux enfants trouvés, d'où on l'a retirée aussitôt pour la mettre en nourrice. Telle était la volonté de sa mère, qui ne voulait pas la laisser exposée au juste ressentiment de son mari. Les circonstances étaient telles, qu'il ne pouvait pas douter de sa faute, et c'était un homme terrible, capable de tout; mais, pour te faire comprendre les nécessités que j'ai
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subies et aeeqitées, fl faut qae je te raconte l'histoire de ma paa^re amie ^edle de Richard BnidneL
— Je sais le commencement, répliquai-je. Ta en as souTent parlé devant mm avec mon père. Fanny EUingsUm était orpheline sans fortone, parente de la marquise de MaaTille, qui la faisait éLewer avec ses filles et toi ; le jenne marquis de Mauville aima Fanny et répousa contre le gré de sa mère, qui eût voulu pour lui un mariage plus avantageux. Ce mariage eut lieu à Mauville, dans les environs de Marmande, et peu après tu quittas ce pays pour épouser mon père, à Bordeaux.
—Jusque-là^ reprit ma mère, tu es bien renseigné; mais jo dois te dire une des raisons qui me portèrent à me marier.
— Ma situation à. Mauville était devenue pénible. Fanny n'aimait pas son mari. Elle avait eu le tort de l'épouser par dépit. Elle avait connu et aimé sir Richard Brudnel durant quelques semaines qu'il avait passées au château de Mauville. Sir Richard était alors un jeune homme brillant et séduisant, trop gâté par son succès dans le monde pour n'ùlre pas un peu frivole. Il avait donné, en repartant pour l'Angleterre, des espérances qui ne se réalisèrent pas pour miss EUingston. Il ne revint pas. Le marquis la pressait de se décider en sa faveur. Elle se décida.
» Je ne l'approuvai point ; je prévoyais de grands malheurs. Le marquis était jaloux jusqu'à la fureur; elle était l'imprudence même. Elle avait toujours aimé Richard, elle l'aimait encore, ellô lui écrivait des lettres alors innocentes, par conséquent inutiles et dangereuses. Elle voulut me prendre pour intermé-
310 MA SŒUR JBANNB
diaire et confidente, je m'y refusai. Elle me trouva trop rigide et se plaignit de n'avoir pas mon affection comme j'avais la sienne. Je sentis qu'elle se perdait ef qu'elle pouvait me perdre avec elle en me rendant complice de relations suspectes. J'avoue aussi que j'étais offensée des vivacités deFanny. Elle m'avait dit, dans un moment de colère, que j'étais jalouse d'elle parce que j'étais, comme toutes les femmes de la maison, môme sa belle-mère, éprise de sir Richard. Il y avait peut-être du vrai dans cette idée; mais, pour ce qui me concerne, c'était absolument faux. J'étais raisonnable malgré mon jeune âge, et, de toutes les femmes de la maison, j'étais la seule à laquelle sir Richard n'eût pas osé chercher à plaire. Au moment où Fanny me blessa ainsi, ton père m'aimait et je m'étais attachée à lui. Nous nous rendîmes à Bordeaux avec mon père et nous y fûmes mariés. Là, nous eûmes la douleur de perdre cet excellent père. Il nous laissait \m petit héritage que mon mari crut augmenter par le commerce. Nous prîmes donc auprès de Bordeaux un modeste établissement. C'est là que tu es né et que j'ai eu trois ans de bonheur sans mélange.
» Après ces années paisibles arrivèrent de grands chagrins. Je voyais approcher avec joie le moment où
Ma. smvR JBAKNc: 311
j'espéraîsF atoir une fille^ lorsque je reçus de Faimj la lettre suivante :
(( J'ai élé làea coupable envers toi. Les malheurs » et les fautes que tu m'avais prédits se atmi réalisés. » Mon nma^ais destin s'accompllL: Je vais être mère, et Tabeenca de mon mari à l'époque de ma faute » rend impossible la tentative de le tromper. — Viens » à moi, accours, voxm Adèle I Jusqu'ici J'ai pu cacher » ma situation; mais, dans quinze ou vingt jours, si 9> R... itô vient pas et si tu m'abandonnes, je suis pern due. Je f ai offensée,... raison de plus pour une » âme aMnme la tienne I
M P. 'S, -— Je me promàiie touft ka soirs au bout j» du parc, sous les cèdres», b
» Je roulais partir tout de suite pour Mauville ; par le bateau à vapeur^ la voyage nf était ni long ni pénible. Bielsa s'y opposa.
» — Ta présence, me dit-il, ne ferait que conQraaer les soupçons, s'il y en a, et il doit y en avoir. Le marquis est trop soupçonneux, la douairière est trop malveillante, les belles-sœurs sont trop jalouses pour qu'il n'y en ait pas. 11 faut que les choses inévitables se passent hors du château. J'emmènerai la jeune marquise, je l'enlèverai, s'il le faut ; je la conduirai et je la cacherai ici près. Laisse-moi faire ; s'il y a
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quelque chose de possible, je le ferai, mais seul, non avec toi.
» Il partit après m'avoir donné ses instructions détaillées et précises.
» Il avait un grand cœur, ton père le contrebandier, nous avons eu bien raison de l'aimer. Résolu, actif, prudent et audacieux, il mena son entreprise à bonnes fins. Il ne se présenta pas au château, on eût facilement reconnu le Moreno ; c'était son ancien sobriquet de berger. Il guetta Fanny, la joignit le soir dans le parc et lui persuada aisément de fuir avec lui. Le marquis était absent pour trois jours. Fanny s'était vivement quereUée avec sa belle-mère le soir môme.
)) — Prenez ce prétexte, lui dit ton père. Courez chez vous, écrivez et laissez-y une lettre où vous direz que la haine de la marquise vous chasse et qu'elle ne vous reverra pas vivante. Rien de plus, rien de moins. On croira à un suicide, on vous cherchera autour de Mauville ; vous aurez le temps d'aller à Bordeaux sans qu'on soit sur vos traces.
» — Et après ? dit Fanny.
» — Après, on verra. Surtout n'emportez rien, ni effets ni argent. On ne fait pas de préparatifs quand on veut se tuer.
)) Au bout d'un quart d'heure, madame de Màu-
MA SŒUR JEANNB 31^
ville, ayant suivi les conseils de Bielsa, s'éloignait avec lui, couverte d'un vêtement de dessus qu'il avait pris dans notre boutique et qui lui donnait l'aspect d'une paysanne. Il y avait joint des chaussures épaisses afin que l'on ne pût reconnaître la trace de ses petits pieds. Il eut soin d'ailleurs d'effacer les pre* mières empreintes et les siennes propres sur le sable du parc. Il gagnèrent à pied le rivage peu éloigné de la Garonne, où ils prirent le bateau. Ils se firent descendre à Podensac, à peu de distance de Bordeaux.. Je les y attendais et je les conduisis chez la Ramonde, une brave sage-femme, sœur aînée de mon mari. C'é* tait une personne sûre, dévouée et habile, obligée d'ailleurs par état au secret le plus absolu. Mon mari avait calculé toutes les chances -qui favorisaient son projet.
» Fanny n'était pas trop fatiguée, elle mit Jeanne au monde deux jours après. Forte et couragçuse, pleine d'esppir et d'illusions, elle se croyait sauvée. Sa fille, belle et bien constituée, fût portée à l'hospice, inscrite, comme née de parents inconnus, sous le nom de Jeanne, mais reprise aussitôt et emportée par une bonne nourrice que la Ramonde nous indiqua dans son voisinage.
» Huit jours après, Fanny était assez rétablie pour
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tenir dteï nûm, où elle passa pour nae de nés pa> •eat«8* G'efit atofs qpilil faUttl la feice es^liquer sur ses ^<^j0ÉB uUédiettrs. BlLa ne vcmkît pas petoarAar chez. :gQ& aoariy elle: eomplait ^aé sir Ri^hard^ dès. (ju'il la saurail enélat de vtoyagaft viendrait la chercher pour la eonàgkim en. Amérique. Il çcMwaissait sa position,, â ^it allé dierohei; l'argent nécessaire au voyage^ €àr il était gôaé à ee mom^il-là ; mais sana nul doute il se le procurerait et. serait en mesure^ d'enlever Faxmj comme il le lui avait promis»
. » -*- Mais dû vous trou;veira-'t-il? M demanda Bietea.
ft — N^as. allons lui écrire.
)) — Ah 1 je lia sais pas, il e^ allé en Angleterre; il •devait être de retour et caché aux environs de Mauville lorsque, ne le voyant pas reparaître au jour convenu, j'ai écrit à votre femme de venir à mon secours.
» — Il y a de cela dix jours -, il s'est donc trouvé retardé, peut-être est-il encore en Angleterre, peutêtre est-il en route. Où lui écriviez- vous?
» — Oh ! partout, il me donnait chaque fois une nouvelle adresse. Depuis quelque temps, il ne tient pas en place; je sais qu'il va cherchant de tous côtés
les moyens d'effectuer notre fuite et notre séjour en Amérique.
» Je fis observer doucement à Fanny qull ne fallait peut-être pas compter absolument sur leîs promesses de sir Richard, il y avait déjà manqué une fois...
» —Tais-toi, s'écria-t-elle ; dans ce temps-ïà, il ne m'aimait pas tomme il m*a aimée depuis, et d'ailleurs Il ne m'avait pûsfaît de promesses positivés. A présent je compte sur Itri, j'y compte absolument. Écrivonslui, f écrirai dfcclettres sTl le faut, à toutes les adresses qu'il m'a données; d'ailleurs, celle de sa sœurLady C.»
» — S'il a tenu parole, dit Jean Bielsa, îl doit être à présent du côté de Mauville. Pouvez- vous nous dire Tendroît où il avait coutume de se tenir caché pour vous voir en secret?
» — n se tîachait déguisé chez un braconnier qui demeurait à trois Henres de chez nous.
» Et elle nous donna des indications assez nettes cette fois.
» — N'écrivez pas, lui (fit ton père, f irai ; mais au*para vaut réfléchissez î
» — A quoi? dit Fanny étonnée.
» — Oh I il faut réfléchir, lui dis-je. Ta faute est un fait aecompK, caché, sauvé; tu as une fille à aimer, elle vivra loin de toi, mais je veillerai sur elle; je t'en
réponds, elle sera heureuse et bien élevée. Le temps et la bonne conduite effacent les soupçons ; un moment, que tu peux hâter par ta volonté, viendra où tu pourras la rapprocher de toi sans qu'on sache qui elle est. Pour cela, il faut retourner chez ton mari, dire que tu as voulu mourir, mais que tu n'en as pas eu le coupable courage, et que tu es venue me trouver, moi ton ancienne amie... L'effroi qu'aura causé ta disparition forcera ta belle-mère à des ménagements, et, quant à ton mari, malgré ses violences, il t'aime encore^ et avec de la patience et de la soumission tu peux gagner beaucoup sur lui. La vie est toujours possible à qui fait son devoir. Il faut rompre avec M. Brudnel, croismoi, il le faut absolument, il faut même lui cacher l'existence dé l'enfant...
» — Non! noni s'écria Fanny, je veux au contraire qu'il en soit informé. J'ai prévu que je pourrais mourir en couches, et je lui avais écrit une lettre... Depuis, j'en ai écrit une autre de chez la Ramonde pour lui dire la naissance de Jeanne.
)) — C*est une effroyable imprudence; donne-moi ces lettres !
» — Il y en a d'autres, il y a toutes celles que Richard m'a écrites. C'est la seule chose que j'aie emportée de Mauville.
» — Donne -moi tout cela; il faut le brûler.
» — Non, il ne faut rien brûler, dit Bielsa. Il ne faut pas rompre le seul lien qui existe entre la petite Jeanne et son père ; c'est son droit, à cette enfant, et un jour peut venir où elle nous reprocherait de l'en avoir privée. Ce n'est qu'un droit moral, j'en conviens, mais ces droits-là valent quelquefois les droits écrits. Donnez-moi toutes ces lettres, madame la marquise, je vous réponds sur mon honneur de les bien garder.
» Fanny donna le paquet de lettres qu'elle tenait caché sur elle à mon mari, qui le mit aussitôt dans la poche de devant de son vêtement. Ce fut une inspiration du ciel, car on montait l'escalier de notre petit appartement. Bielsa crut qu'on l'appelait à la boutique et alla ouvrir la porte pour regarder sur le palier. Il n'eut que le temps de se retourner vers nous avec un geste énergique, et nous l'entendîmes s'écrier d'une voix claire et joyeuse :
» — Ah ! on ne peut pas venir plus à propos, monsieur le marquis! Jallais vous écrire, et justement nous parlions de vous... Entrez, entrez, vous êtes, ma foi, le bienvenu 1
» Et il s'effaça pour laisser passer le marquis de
Mauville, qui parut sur ta porte, pâle et les dents séria.
318 MA SŒUR JCANNB
rées. Jeanne se renversa sur son fauteuil et ferma le? yeux pour ne pas rencontrer les siens.
» — Non, dit le marquis, je n'arrive pointa propos, vous le voyez bien l
» — Pardonnez-moi, reprit ton père avec sa jovialité hardie. Le saisissement... c'est que... juste nous disions : (( Si le marquis arrivait, il serait bien content » et madame la marquise aussi, n
» Et, sans laisser à personne le temps de reprendre là parole :
» — Voue avez eu tant d'inquiétude I n'est-ce pas? Vous avez cru à un grand malheur I Dieu merci, ce n'a été qu'un chagrin, un coup de tête. Madame dit que votre mère ne l'aime pas. Cela se peut, cela s'est vu, mais ce n'est pas une raison pour se tuer. Elle a pensé à Dieu et elle est revenue à elle-même. Elle s'est sauvée, elle est venue trouver ma femme, et voilà huit jours que nous la tourmentons pour qu'elle retourne chez elle, nous Teussions accompagnée, ou pour qu'elle nous permette de vous écrire, elle ne le voulait pas. Damel elle avait la tète montée.
)) — Vous deviez écrire quand même, dit le marquis, que Bielsa interrompit vivement.
» — Oui, nous l'aurions dû; mais elle nous menaçait de se sauver de chez nous et d'aller se cacher
MA SCEUR JEANNE 31^
ailleurs. Ma femme a pensé qu'il valait mieux obtenir la chose par persuasion, et voilà qu'elle cédait quand vous êtes entré.
» — Est-il vrai, madame, dit le marquis à sa femme, que vous coasentiez à revenir chez vous?
» — Oui, monsieur, répondit Fanny, que j'avais ranimée et qm sen€t qu'en niant elle nous perdait «vee elle.
» Puis, se levant, elle ajouta :
» — Je suis prête à vous suivre.
» — Vous êtes en état de partir tout de suite? repritil d'un air de doute.
» — Pourquoi ne le serait-elle pas ? reprit mon mari. Madame la marquise a eu du chagrin, elle pleurait tous les jours, mais, grâce à Dieu et aux bona soins de ma femme, elle n'a point été malade. Ah l vous regardez notre pauvre logis ? Ce n'est pas bien beau, mais c'est propre, et bientôt ce sera plus meublé ; nous n'avions qu'un enfant, nous allons en avoir deux.
» Bielsa parlait ainsi en suivant de ses yeux pénétrants les regards de M. de Mauville, qui s'étaient fixés Bur le berceau destiné à mon second enfant. Il reporta •on attention sur moi et vit de reste que mon mari ne mentait pas, car, si Fanny avait réussi à cacher sa sU
tuation, il m'e&t été impossible de cacher la mienne. Il parut calmé et prit un air de fausse bonhomie pour dire qu'il n'était pas nécessaire de séparer si brus* quement la marquise de ses amis dévoués.
» — Et puis, dit-il en s'adressant à Bielsa, je voudrais vous parler.
» Us sortirent ensemble, et le marquis, froissant un papier entre ses mains, le donna à Bielsa en lui disant d'un ton impérieux :
» —Où est l'enfant?
» Bielsa vit que c'était une lettre de sir Richard que le marquis avait surprise. Il ne fallait pas espérer de le tromper sur tous les points.
» — L'enfant est mort en naissant, répondit-il.
» — Quelle déclaration a-t-on faite?
» — Parents inconnus.
» — Qui a enlevé la marquise ? Qui l'a amenée ici?
» — Moi.
» — Pour la réunir à son amant ?
» — Oh I non certes ; mais pour sauver son honneur et le vôtre.
» — Morenoy dit le marquis en tirant un portefeuille de sa poche, tu m'as toujours bien servi, et je t*aimais. Tu viens de me rendre un plus grand service. Je puis compter sur ton silence et^sur celui de ta femme.
MA SŒUR JEANNB 321
» Bielsa repoussa le portefeuille avec uu geste si énergique, que cet objet tomba par terre, et que le marquis fut forcé de le ramasser lui-même, ton père ne voulant pas môme y toucher.
» — J'aime bien, dit-il, l'argent que je gagne avec mon travail, mais non pas celui qui est une marque de mépris. Si vous ne comptez pas sur ma discrétion, c'est que vous ne m'avez jamais estimé. En ce cas, vous auriez tort de me payer, on ne peut pas compter sur les gens qui acceptent ces conditions-là. D'ailleurs, je n'ai pas de conditions à accepter; c'est à moi d'en faire. Je me tairai donc, à la condition que vous pardonnerez à votre femme et que vous la traiterez avec douceur.
» — A cette heure, dit le marquis avec un sourire singulier qui n'échappa point à Bielsa, je peux oublier le passé, pourvu que madame accepte le présent.
» Ils rentrèrent. En leur absence, Fanny, en proie au désespoir, s'était beaucoup exaltée. Je n'avais pu la calmer qu'en lui disant qu'elle pourrait s'enfuir plus tard et en prenant mieux ses mesures.
» — Madame, lui dit le marquis en rentrant, tout est éclairci et accepté. Il vous est pénible de demeurer auprès de ma mère, nous ferons un autre établissement ; d'ailleurs, Mauville ne vous rappellerait que des
322 MA SŒUR JÏANNB
souvenirs pénibles. Un de nos amis vient (Py périr de mort violente. Sir Richard Brudnel, votre compatriote, en voulant franchir un fossé du parc, s'est tué avec son propre fusil.
» Et, se penchant vers elle, 3 sgouta àTOÎx basse» mais ton père Tentendit :
» — Et ainsi périra l'eirfairt de sir Richard, gTîl vient jamais rôder autour de moi. Maintenant, je pardonne, que tout soit oublié.
» n aTaft ajouté ces paroles, frappé cemnre^noiîs <te l'expression du visage de Fanny. Bîle n'avaît pas tressailli, mais ses yeux étaient devenus fixes, sa figure livide. Il lui tendit la main, elle ne souleva pas la sienne et resta immobile, glacée; elle était morte.
» Nous voulûmes en douter; tous nos soins furent inutiles. Le marquis épouvanté était dev^au comme
fou.
» — Fermez-lui les yeux, s'écriart-il, ces yeux terribles qui ne veulent pas quitter les miei^l
» Il sortit et ne reparut que quinze jours plus larfl à Mauville, aliéné, furieux, quand il n'était pas abattu et sombre. Il est mort deux sns après en se précipitant du haut d'une des tourelles de son. ch&teaiu.
» Quant à nous, terrifiés et désespérés, nous apper lames en vain un médecin de nos. ami& Siem ne fUti
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raj>peler Faimy à la vie ; elle était morte foudroyée, tuée par une parole de ce mari outragé, qui croyait pardomiôr en lui domiant la mort.
» Quelques jours plus tard, je mettais au monde un enfant mourant auquel on donna lenicm de Jeanne et qui ne vécut que quelques heures. Brisée de douleur et de fatigue, j'avais pris ma maison en horrwr, et j'en voulais changer lorsque ton père fut forcé de m'avouer un nouveau désastre. Nous étions réduits à quitter notre commerce, qui avait absorbé nos ressources sans nous oif rir la moindre compensation t Après avoir payé, les frais du modeste tombeau que nous fîmes élever àPanny et dont personne ne s'occupa, il nous restait à peine de quoi aller chercher du travail dans un pays où l'on pût vivre à bon marché. Ton père avait déjà, cobçu un projet qu'il ne me confia point II n'était ni abattu ni découragé. Il jurait de nous sauver tous trois du désastre, car Jeanne comptait comme notre fille, et nous étions résolus à l'emmener avec sa nourrice n'importe où nous irions. Nous pensiojis que sir Richard était mort et qu'elle était désormais orpheline.
» Nous partîmes donc tous aussitôt que je fus en état de voyager, et nous avons passé deux ans à Saint- Jean-de-Luz, où je fis l'état de couturière et où toa
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père commença à mon insu les opérations que tu saî9 et dont je ne connaissais pas le fond.
» Nous sûmes conjurer la misère, mais nous étions encore bien pauvres quand il nous amena ici, où Jeanne passa aisément pour notre fille, puisque nous n'y étions connus de personne. Nous ne savions pas ce qu'était devenu le marquis. J'avais toujours peur de lui pour cette pauvre enfant. Je ne fus rassurée qu'en apprenant sa mort par une ifiarchande ambulante que j'avais vue plusieurs fois à Mauville. Je m'informai alors de M. Brudnel. Elle ne put m'en rien dire, elle ne se souvenait pas de l'avoir jamais vu. Je lui demandai si, deux ans auparavant, il n'y avait pas eu une personne tuée par accident dans le parc de Mauville. Elle ne l'avait pas ouï dire.
» Je pensai que le marquis s'était vanté d'un crime qu'il n'avait pas commis, et que sir Richard avait bel et bien abandonné Fanny. Je priai cependant ton père de s'enquérir de la vérité. Nous avions gardé l'indication du lieu où il avait dû se cacher aux environs de Mauville. Bielsa s y rendit et parvint à donner confiance au braconnier, dont il tint les détails suivants :
» Il avait effectivement donné asile à plusieurs reprises au beau monsieur anglais^ et môme il l'avait accompagné souvent la nuit jusqu'au bas du parc de
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Mauville avec le valet de chambre de rAngiaiSy car ces rendez-TOUS étaient très-dangereux. Le braconnier ne savait pas si son hôte avait une intrigue avec la jeune marquise ou avec une de ses belles-sœurs. L'Anglais fût assez longtemps sans reparaître. Un soir du mois de juin 1825, environ quinze jours avant la fuite de Fanny, — c'était bien l'époque où elle l'avait attendu, — il revint mystérieusement, et le braconnier aida John, le valet de chambre, à tout disposer pour un enlèvement. Ils se rendirent la nuit même à la lisière du parc. C'était encore loin des cèdres. L'Anglais voulut s'y rendre seul; mais à peine avait-il franchi la clôture qu'un coup de fusil le renversa. John s'élança, le braconnier le suivit. A leur approche, le meurtrier s'enfuit. L'Anglais était étendu par terre et paraissait mort. Ses deux compagnons l'emportèrent et le mirent dans la voiture préparée pour l'enlèvement. Ils gagnèrent ainsi le rivage de la Garonne. Là, le valet de chambre fit descendre le braconnier, lui donna une bourse éfor, et la voiture disparut dans l'obscurité. Jamais, depuis ce moment, il n'avait entendu parler du beau monsieur anglais et jamais il n'avait osé demander de ses nouvelles.
» Nous renonçâmes dès lors à l'espérance, autant
vaudrait dire à la crainte de voir Jeanne réclamée
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par son père. Nous chérissions cette enfant eomoie nous eussions chéri celle que javais perdue. Bielsa rappelait, tu f «n souviens, la fille de :9oii cœur. Pi^ la suite, divers hasarcte nous ont fait :savoir que Id. Brudnel avaii reparu à Londres après une longue et cruelle maladie, et qu'ensuite il était parti pour da grands vojrages* Cest toi qui m'as fait connaître son retour par la singulière coïncidence de votre rencontre aux Pyrénées et de votre subite sympathie rér ciproque.
Ma mère ayant terminé là wn récit, Je lui deman*dai de m'ezpliquer comment sir Richard avait re^ trouvé sa fiUe et comment il l'aimait tant, après avoir «i longtemps oublié v.olontaireiaent «on cpd^tânoe. Js voyais dao^.iMBtte soudsûne tendresse plus de caprice que de véritable sentiment paternel*. Comment m faieait-il, d'aïUeur», que mon nom ne Tce^^t pas ir^pé lorsque nous avions fait connaissance au Bergoa^ ? €'eût été une bonne oeca»on de s'informer au moinp de ce qui concernait la mort de madame de Mauville^ et il eût dû aller sur-le-champ questionner la personne qui lui avait été si attachée»
— Il y a à cela une raison bien simple répondit jna finère : c'est que M. Brudnel, qui avait connu Adèle M0&s^uif âUe du iragis«eur de Mauvâlle, n'avait ja-
ma &MQBUB JSAN19S 827
meàB coBna madame Bielsa, Si, lorequ^il retourna au ehâteaa apràs mon départ, on put lui dm que ij^avais époi^ Moreno le berger, il n*y avait pas dé laiBonfi pouf qull en demandât davantage, et même, (voyant que mon souvenir était pénible pour Fanny, il évita de la questionner sur mon compte. Il était loin de penser quet, dans un cas désespéré, c'est à moi qu'elle 6'adresseraîL
j» TcMiuom ne lui a donc rien rappelé, rien appris, et, quand je t'ai chargé de lui parier de moi, ce que tu m beaucoup tardé à faire, je ne sais pourquoi, j'ignojraifi s'il avait conservé de ses terribles amours un souavenir ten^ ou amer.
» J^ dois tfapp rendre maintenant pourquoi, au milieu des affreux événements dont il fiit victime, il ignora les véritable circonstances de la mort de Fanuy si l'existence de son enfant. Emporté mourant par son fidèle valet de chambre, il fut recueilli et soigné secrètement dans une maison de campagne aux envi* rons àd Bordeaux; ainsi au moment où la pauvre iPanny expirait dans mes bras, il était fort près d'elle, i)ien près d'expirer aussi.
s JLa blessure n'était pourtant pas très-gravie par iSUe-même, bien qu'il eût au l'é^mule entièrement tra* iversée par une balle; maki l'agitation «le la fuite «t
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re^jaspération morale lui occasionnèrent de tels accès de fièvre nerveuse, qu'on désespéra souvent de sa vie. Il tomba ensuite dans une prostration complète, dont il ne sortait que pour demander à John des nouvelles de Fanny. John le trompa pour l'apaiser, et, dès qu'il le vit en état de quitter sa retraite, il lui fit accroire que madame de Mauville l'attendait à Londres. Il le fit donc embarquer au plus vite. John voulait à tout prix éloigner Richard du funeste milieu où la vengeance du marquis pouvait toujours l'atteindre.
i> Arrivé à Londres, Richard courut chez sa sœur pour avoir des nouvelles de Fanny; mais, au lieu d'une lettre d'elle, il trouva une lettre de faire part de sa mort. En outre lady G..., qui était en relations avec la marquise douairière de Mauville, avait reçu, deux mois auparavant, une lettre de cette dame, où elle an^ nonçait, sur un ton de consternation glacée, que sa belle-fille, en état de grossesse, ayant été fort imprudemment et contre son gré faire des emplettes à Bor* deaux, y était morte avec l'enfant dont elle était enceinte. La douairière n'élevait aucun doute sur la légitimité de cet enfant. Il est probable qu'elle tenait à éviter toute nouvelle cause de rencontre fâcheuse entre son fils et sir Richard. Celui-ci fut complètement trompé par cette version qu'il ne pouvait vérifier, et
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qui arait toutes les vraisemblances pour elle. Comme la douairière ajoutait enpost-scriptumque son ûls était comme fou de douleur, Richard vit là un appel à sa générosité et prit la résolution de ne point se venger» Il se persuada même que le marquis avait cru tirer sur un voleur introduit dans son parc, qu'il n'avait jamais douté de la fidélité de Fanny, et que cette malheureuse femme était morte par accident avant d'être mère.
» Écrasé de douleur, il entreprit alors les grands voyages qui l'ont distrait et soutenu durant de longues années. Il m'a confié la vérité sur ses véritables sentiments dans le passé. Il avait aimé Fanny avec plus d'emportement que de tendresse; mais, du jour où elle lui avait donné l'espoir d'être père, il s'était consacré entièrement à elle. Il avait aliéné entre les mains de sa sœur la liberté de son avehir afin d'obtenir d'elle les moyens d'enlever Fanny et de lui assurer en Amérique ime existence aisée avec son enfant, qu'il se flattait d'élever. Depuis la catastrophe, sa vie avait été un long remords, et il n'avait aimé aucune femme. Il n'avait vu en Manuela vendue par son père
que l'occasion d'une bonne œuvre expiatoire, et plus tard, comme je te l'ai dit, comme il le répète souvent, l'illusion de la paternité.
» U me reste à te dire comment sir Richard a re-
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€onnu Jeanne pour sa fille avant de rien savoir.. Aussitôt que tu lui eus rappelé mon nom, il résolut de me voir afin de recueillir quelques détails sur les derniers moments de Fanny. Il ne prisait pas que j'y eusse assisté : mais je pouvais savoir quelque circonstance qu'on l'avait forcé d'ignorer. Il n'eût osé questionner aucune autre personne, dans" la crainte d'éveiller des soupçons sur la mémoire de eette<
malheureuse femme^r » Donc, aussitôt qu'il eut rendu les derniers devoir»
À sa sœur, il partit pour Bordeaux, mais non sans faire un détour pour venir me voir. Le hasard voulut que Jeanne fût seule à la maison. Il fut à frappé de sa ressemblance avec Fanny, qu'un moment il crut la voir elle-même et balbutia des paroles éperdues. Jeanne Taurait pris pour un fou, si elle n'eût été trèsémue ellennême. Il y a longtemps que Jeanne avait surpris ou deviné le secret de sa naissance. Romanesque, elle a toujours attendu son père comme une sorte de génie bienfaisant, et toute figure nouvelle d'un certain âge l'a toujours plus ou moins troublée. J'arrivai à temps pour dissiper leur mutuel embarras. Je reconnus sir Richard tout de suite et fis mgne à Jeanne de se retirer. » Alors, mesaisissant les mains, air Richards'éciia
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» «^ Jtfanny t cette jeune fille !... Expliquez^moi cette ressemblance! Parlez^moi de Fanny EUingstonl pauvre chère Fanny!
» Je ne voulus rien avouer avant d'avoir pénétré ses sentiments et connu les causes de son apparent oubli. Quand je fus bien sûre de lui, je lui révélai la vérité et lui remis ses lettres à Fanny avec celles qu'elle lui avait écrites de chez laRamonde. Je lui montrai l'acte de naissance de sa fille et l'acte de décès delà mienne; mais il n'avait pas besoin de ces preuves pour ne pas douter de ma parole.
» Tu vois bien que tu n'as rien à craindre de l'autorité de sir Richard sur Jeanne. Il ne peut ni la reconnaître ni l'adopter sans faire deviner le mystère de sa naissance. Elle est et sera toujours à nous.
— Hélas I pas tant que tu crois, répondis-je tristement. La voilà engouée de ce père romantique et fatal, et comme en somme elle est libre, elle peut le suivre et l'appeler « mon père » en pays étranger. Je crois qu'elle le préférera bien vite à nous.
— Pas à moi I reprit ma mère; depuis que Jeanne sait sa propre histoire, sa tendresse pour moi s'est ^ encore accrue; nous ne nous séparerons jamais.
— Mais je te l'ai dit, et j'avais un pressentiment de la vérité, tu la suivras où elle voudra que tu la
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suives, et je resterai seul. Je ne pourrai aller avec TOUS, moi. H. Brudnel ne pourra me souffrir auprès de Manuela.
Ma mère essaya de me tranquilliser, mais elle était fatiguée et n'avait plus que quelques heures à dormir^ la nuit était très avancée. Je. la quittai en lui disant que je l'aimais encore plus que je ne l'avais aimée^ mais j'emportais au fond du cœur une tristesse ia^ quiète qu'elle ne put dissiper.
xvu
Le lendemain, elle partit pour Montpellier avec Jeanne, après m'avoir expliqué en peu de mots que Manuela ni personne au monde ne saurait rien de l'histoire de Jeanne. Ma mère avait' simplement promis d'assister au mariage comme le public et sans avoir à se faire connaître, non plus que Jeanne, de Manuela. M. Brudnel tenait simplement à ce que sa fille vit à son aise la figure de sa femme, afin de consentir ou de se refuser à la voir intimement parla suite, selon le degré de sympathie qu'elle lui inspirerait. Jeanne était décidée d'avance à chérir Manuela. La précaution était donc assez inutile. Je crus comprendre que sir Richard craignaifdans l'avenir quelque doute sur un mariage qui en avait déjà tant suscité. Il ne voulait pas que personne pût dire à sa fille :
— Êtes-vous bien sûre qu'ils soient mariés ?
L'absence de ma famille ne devait être que de quelques jours. J'essayai de m'en distraire par le travail et la promenade^ mais j'étais envahi et comme brisé par une tristesse profonde. Si Vianne m'eût vu en ce moment, il m'eût peut-être accusé de regretter Manuela, et j'aurais pu cependant lui jurer que je ne pensais point à elle. Je ne songeais qu'à Jeanne et ne m'expliquais pas pourquoi cette pensée m'était si douloureuse. Puisqu'elle devait rester dans les conditions où elle avait vécu, rien ne s'opposait à ce qua nous vécussions toujours ensemble. Mon titre de frère était sacré à ses yeux, puisqu'elle m'avait témoigné une tendresse plus vive depuis qu'elle^ savait n'être pas ma sœur. Cette situation assurait donc le repos et les douces joies de l'avenir. Quant à la crainte de la voir enlevée par son père, ce n'était encore pour moi qu'une appréhension sans fondement et ne motivait pas le chagrin et l'espèce de jalousie que j'en éprouvais.
Je ne voulais pas descendre au fond de ma pensée. <îuand il s'était agi de Manuela, je m'étais confessé moi-même sans ménagement; mais Jeanne n'était pas Manuela. Un être si pur et si grand, si longtemps enveloppé de mon respect et de ma religion, ne pouvait pas faire naître en moi des agitations du même
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genre, et effefctivement mes angoisses ne partaient
que d'un cœur profondément pénétré.
— Cène peut être que de Tamitié fraternelle, me di-
< sais-je; mais ici il y a une nuance de plus, c'est que
le monde seul est entre nous et que nous nous sentons libres dans notre affection. S'il nous est interdit de nous appartenir, et nous nous estimons trop l'un l'autre pour nous en plaindre, je sais maintenant que Jeanne m'a toujours aimé comme je l'aime depuis mon retour ici; pourra-t-elle se contenter toujours d'un sentiment si contenu et si stérile? Ma mère veut qu'elle se marie, il est difficile d'admettre que Jeanne Be le voudra jamais. Moi-même, je dois vouloir qu'elle connaisse les joies suprêmes de la famille; alors, nécessairement son mari et ses enfants seront tout pour elle.
Et je me surprenais, non pas en proie aux tortures d'une jalousie sensuelle, mais déchiré de cœur au point que des ruisseaux de larmes me brûlaient les joues;
La vérité, dont je me rends compte à présent, est que j'aimais Jeanne de toutes les forces de mon être, mais que mon amour«était comme imprégné et sanc^ tifié par l'habitude de l'aimer comme ma sœur.
Ma mère avait ^xé le jour où elles reviendraient. Ce
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jour s'écoula, et je les attendis en Tain. Je rentrai fort triste, me disant que M. Bmdnel les ayait retenues, que Jeanne arait Tonla se lier avec Mannela pour ré* jouir le cœur de son père et qu'elle resterait quelques jours de plus auprès d'eux; mais alors le secret de la naissance de Jeanne, dont j'étais si jaloux à cause de l'honneur de ma mère, serait donc conOé, autant dire ébruité ?
Le courrier du lendemain m'apporta une lettre de • ma mère que je lus avec une avidité mêlée de stupeur.
c( Nous retardons notre départ jusqu'à demain, mais je ne veux pas que tu passes une journée dans l'inquiétude, et je profite d'une heure de répit pour te faire part de l'étrange événement qui vient de s'ac* complir dans la vie déjà si agitée de R. B.
» Nous sommes arrivées à Montpellier en bonne santé, ta sœur très-ingénument enchantée d'assister au mariage, moi un peu soucieuse d'un si grand sacrifice à des convenances ou à des scrupules que je trouvais fondés, mais non pas aussi impérieux qu'il semblait à R. B. Je le lui avais dit, il n'était plus temps de le lui dire. Il vint nous voir un instant le soir à l'hôtel où nous étions descendues et nous dit que tout était prêt pour le lendemain. Ce serait un mariage et Bon une noce; car, aussitôt après la cérémonie, les
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époux monteraient en chaise de poste pour se rendre à ce chalet que R. B* a loué dans notre voisinage. Seulement, il voulait donner un peu d'apparat au mariage ; il avait invité les personnes avec lesquelles il était en relations, et la mariée aurait une toilette exquise, un très-bel équipage pour se rendre au temple protestant.
» A cinq heures du matin, nous fûmes réveillées par R. B., qui nous fit prier de nous habiller au plus vite.
» — Venez chez moi, nous dit-il. Laissez vos effets ici. Je vous parlerai chez moi, ma voiture voxis attend.
» Et il nous quitta précipitamment.
» Il habite une belle maison qu'il a louée à un kilomètre de la ville. Nous y fûmes rendues un instant après lui, qui était venu et s'en était retourné à cheval.
» Il nous fit monter dans sa chambre et nous dit:
» — Personne ne vous connaît ici, vous pouvez y passer pour des amies ou des parentes, peu importe; vous serez censées venir, à ma prière, soigner Manuela, très-gravement malade.
» Jeanne s'élança pour courir vers elle,R. B. l'arrêta en lui disant :
» — Ne la cherchez pas, c'est inutile, elle n'est plus ici, elle n'y reviendra jamais, elle ne mérite plus
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<le pardon, elle s'est enfuie cette nuit aTeirDolorès, el Toici la lettre qu'elle m'a laissée.
» Il parlait avec un calme absolu. Sa figure n'était pas altérée ; il nous montra la lettre de Manuela, que je transcris fidèlement.
« Non, non, je n'abuserai pas plus longtemps de » votre paternelle bonté; vous ne pouvez avoir d'a- » mour pour moi, et je serais méprisable si j'abusais » plus longtemps de votre générosité sublime. Je pars » avec celui qui me donne l'amour avec le mariage, et » je crois faire mon devoir envers vous. Je crois vous » prouver ma reconnaissance sans bornes, mon res-* m pect et ma tendresse filiale inaltérables^ »
» — Elle est partie si mystérieusement, reprit R.B., que personne ne s'en est aperçu, et ne pourrait dire par où elle a passé avec sa camériste ; le hasard a voulu que John, chargé d'éveiller celle-ci, ait seul découvert leur absence, au point du jour. Sans rien dire à personne, il m'a apporté la lettre qui était sur le bureau de Manuelai Nous avons refermé son appartement, nous avons défendu qu'on en approchât, ma^ .dame est censée très-malade ; j'ai mandé M. Vianne, qui va sans doute venir pendant que vous m'aiderez à écrire à toutes les personnes averties ou invitées que ma fiancée a été prise d'une subite et sérieuse indisposition
MA SOSUa JBAKNB. 33d
et que mon mariage est retardé de quelques jours. Dans quelques jours, je serai probablement la fable de la ville. Peu m'importe, faisons en sorte que, d'ici là, je n*en sois que la légende. Restez aujourd'hui et demain chez moi, vous n'y verrez personne, John seul nous servira. Mes ajutres domestiques croiront que la malade est dans sa chambre, le genre de vie qu'elle menait rend l'erreur possible; après-demain nous partirons tous avant le jour^ et nous serons censés emmener Manuela au bord delà mer par prescription du docteur Vianne.
» Jeanne était inquiète de la présence d'esprit de sir Richard. Quant à moi, je devinais que, s'il était at«> triste et stupéfait, il était était allégé d'un grand poids et comme rendu à sa propre dignité*
» Nous écrivîmes tous les billets, qu'il signa et que le facteur vint prendre. Il avait envoyé tous ses domestiqueSy etxcepté John, à la mairie, au temple, partout où il était nécessaire, sans rien oublier, ni omettre* Nous attendions M. Vianne afin de nous concerter avec lui pour sauver les apparences ; mais nous ne le vîmes pas. On vint nous dire qu'il était parti dans la nuit pour assister un malade dans un* cas d'urgence, qu'il y aurait peut-être une opération à faire et qu'il ne pourrait sans doute pas revenir le soir.
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» Alors, R. B. nous dit avec un sourire singulier :
» — Qu'en pensez-vous ?
> — Rien, répondit Jeanne. C'est un fâcheux hasard, voilà tout.
D R. B. me prit à part.
» — C'est M. Vianne, me dit-il en riant tout à fait, qui enlève Manuela I
» Je lui répondis que c'était impossible.
» — Au contraire, me dit-il, c'est la seule chose possible.
» — Mais pourquoi ? Ne voyait-elle donc que lui ?
» — Elle voyait d'autres personnes; elle sortait souvent ; deux fois par semaine, elle recevait des visites. Je lui ai présenté les quelques Anglais que j'ai rencontrés ici. Tous nous regardaient comme mari et femme; quelques jeunes gens riches en ont plaisanté probablement et ont pu se dire que Manuela trouverait facilement mieux que moi, sauf le mariage. Plusieurs, j'en suis certain, l'ont vue avec des yeux ardents et ont pu songer à me l'enlever; mais un seul a dû éprouver pour elle la passion soudaine et irrésis* tible qui avait féru votre fils : c'est le docteur Vianne. Décidément la faculté était destinée à éterniser mon célibat. Grâces en soient rendues à elle et à Dieu I
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» — Mais pourquoi M. Vianne, si froid, si positif, si posé?...
» — Justement ! Il a tant raillé la passion devant elle, qu'il a rallumé l'invincible passion qu'éprouvent la plupart des femmes de vaincre celui qui résiste. lia beaucoup blâmé Laurent d'avoir ingénument joué ce rôle d'amorceur et d'avoir succombé. Il a joué encore plus candidement le même rôle et il a succombé plus complètement. Cela est dans la nature ; on peut rire de ce que la nature a de comiquement fatal, mais il n'y a point à s'en fâcher. Croyez-moi, mon amie, tout ici est pour le mieux. Votre fils eût épousé Manuela par point d'honneur. Il eût été victime d'une velléité l Vianne agit plus résolument; il enlève à la veille du mariage, il obéit à une passion véritable d'autant plus violente qu'il a plus refoulé et raillé la passion en luimême. C'est un très-honnête homme ; il n'y a pas de raison pour que Manuela ne soit pas heureuse, n'y songeons plus.A présent, je vous appartiens pour toujours. Écrivez à mon cher Laurent que je l'ai toujours tendrement aimé et qu'il n'y aura, Dieu merci ! plus jamais de femmes entre nous. J'irai où vous voudrez, mon chalet auprès dé votre ville m'attend. Rien ne s'oppose à ce que nous partions ensemble.
» Voilà, mon enfant tout ce qui s'est passé et où
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nous en sommes. Nous disparaissons d'ici aprèsdemain matin et nous déposons sir Richard à sa nouvelle résidence^ pdur t'embrasser une heure après ; mais pourquoi ne viendrais-tu pas nous attendre à ce chalet où il doit passer Tété? Nous te verrions une heure plus tôt et nous rentrerions ensemble à la maison* >
Je n'hésitai pas, et^ le lendemain soir^ j'étais à pied isur la route du chalet^ le cœur très-soulagé de la <a*ainte de perdre la présence de Jeanne. Je sentais revenir tout entière mon ancienne amitié pour M. Brudnel désormais libre et pur de tout reproche. Notre situation respective pou vait être unpeudélicateencore;. mais il s'y mêlait je ne saisquel besoin de rire discrè-' tement ensemble de l'airivée du. troisième latron^ et une pointe de gaieté nous venait très à propos pour effacer les chagrins ou les dépits du passé«
Quant à Vianne, je ne croyais pas mi mot des sup* positions paradoxales de M. Brudnel. Je pensais que Manuela était partie pour échapper à ce mariage sans amour qui était tour à tour son ambition et son épouvante.
— Qui sait, me disais-je, si elle n^a pas menti pour dégager généreusement M. Brudnel de sa parole ? Ne 80 faisant plus d'illusion sur la possibilité de le pas-
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«itmiier, elle a en du courage, du désintéressement et ^e la fierté. Étrange nature, capable de 8'âtre fait engager comme danseuse à quelque théâtre, tout aussi
bien que d'aller s'enfermer dans un couvent ; il m'a
semblé que la prière et ]a danse remplissaient ses journées avec la Dolorès. En somme, cette fidélité à l'instinct spontané, au mépris de la raison et des intérêts positifs, n'est point tant à dédaigner. Les inspirations sauvages ont leur grandeur.
Le chalet de M. Brudnel était charmant avec ses lumières roses dans la nuit bleue. La campagne était parfumée comme pour un jour de fête. Je n'eus pas le temps d'aller à lui quand il descendit de voiture. Il se jeta dans mes bras, m'appela son cher enfant, et il était non-seulement heureux, il était gai. Jeanne fut aussi charmante pour moi que de coutume. Elle ignorait que l'on m'eût confié son secret ; M. Brudnel aeul savait que je l'avais surpris et que ma mère avait été forcée de me le révéler.
M. Brudnel était attendu au chalet ; on nous y servit un souper très-bon, et tout le monde mangea avec appétit. Le nom de Manuela ne vint sur les lèvres de personne, et il y eut comme un bonheur enjoué dans toutes nos paroles. Après le repas, sir Richard prit une lumière pour voir comment était disposé son
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* nouvel établissement. Nous le suivîmes, et, comme je trouvais une chambre particulièrement jolie :
— Ce sera la vôtre I dit-il vivement, car j'espère bien que vous allez redevenir mon médecin et mon compagnon.
— Mais non, lui dis-je^ vous êtes guéri I
— Guéri à la condition de ne pas vivre seul I Et, me parlant bas, il ajouta :
— D'ailleurs, c'est très-nécessaire. Votre mère vous
dira pourquoi.
J'étais impatient de le savoir. Dès que nous fûmes chez nous, je questionnai ma mère.
— Il est en effet au moins très-utile pour nous, me dit-elle, que jusqu'à nouvel ordre tu ailles demeurer chez ton patron. Autrement on ne saurait pas, ou on ne croirait pas qu'il était ton meilleur ami avant d'être le nôtre, et il ne pourrait venir nous voir tous les jours sans qu'on prétendît bientôt qu'il épouse ou protège ta sœur.
Je trouvais très-dur d'être éloigné de Jeanne une partie de la journée ; mais je me soumis. J'eus une délicieuse installation au chalet Je fus forcé de reprendre mes magnifiques honoraires, et mon patron fut plus aimable, plus affectueux qu'il ne l'avait jamais été. Je me repris à l'aimer comme autrefois. Et pourtant je souffrais du changement de mes douces habitudes de famille. Nous allions chez moi tous les jours pendant quelques heures ; mais je n'étais plus jamais seul avec Jeanne et son affection pour moi était tellement partagée, que je commençai vite à trouver ma part trop petite. Je n'en fis rien paraître. Elle adorait son père, elle m'eût peut-être haï d'en être jaloux.
J'essayai de me distraire. Je m'éloignais de temps en temps sous prétexte d'excursions de naturaliste ; je n'accompagnais pas toujours M. Brudnel chez nous.
Mes efforts ne servirent qu'à me rendre plus triste et plus porté à Tamertume.
L'été s'écoula ainsi, et je me sentis, non pas malade, mais inquiet et nerveux. Le sommeil et l'appétit disparaissaient insensiblement. Un soir que M. Brudnel était allé rendre à ma mère sa visite quotidienne et que, sous prétexte de travail, j'avais réfusé de le suivre, il me prit un grand dépit contre moi-môme, et je voulus vaincre mon découragement. Je partis à pied et arrivai vite à la petite porte de notre jardin ; mais là je me sentis tout à coup si faible, que j'eus h peine le temps d'entrer et de me jeter sur le gazon pour ne pas m'évanooir. Décidément je dépérissftui. Je restais là baigné d'une «u«ar froide^ loroque J'»* tendis M. Brudnel passer devant les buisâCH^ficâvac ma mère et «'asseoir sur le banc à deux pas de moL Je n'avais pas repris la force de me Jev^r. Je :ne voulais pas effrayer ma mère, je restai immobile.
-— Il faut en finir, disait M. Bradael, l'épreuve est plus que suffisante. Il l'aime à en être déjà malade, il l'aimerait jusqu'à mourir, si la situation se prolongeait. Il est jaloux de moi^ le pauvre cher enfant, et c'est tout simple; il faut les marier 1
-^ ¥ous savez mes scrupules, répondit ma mère. La grande fortune que tous a:vez assoréô hJmûm**.
Nous sommeB des gens de rien, mon >fiki et moi. #e n'ai pas ces «erapoleB vi^à-vis de tous qui me con*^ naissez; maîsliaiirenl les aura, j'en sd^ 0ùre».«
— Ëh bien, ma lobère amie, vous Itii répondrez qu'tt est un fils de famille, et que Jeanne est une enfant trouvée, cela se compense. La seule question sérieuse était de savoir s^il raimait réellement, sif après l'avoir ehérie commue «a -sœur, il pourrait 'Fadorer comme sa femme. Jeanne a beau nous dire qu'elle veut plus de tendresse que de passion, elle est tout flamme et tout amour sans le eavcâr. Il a été le rêve de «a vie entière, et, depuis qu^e&e me Ta dit, je n'ai plus songé qu-à les unir. Aussi quel chagrin pour moi quand je 3'ai vu épris d^une autre 1 Heureusement, ce n'ét^ qu'une rafale, et lesoleîl s'est levé plus radieux qu'auparavant. J'ai voulu parrftre un rival haïssable, car j'ai bien vu qu'il m'a un moment détesté quand j'ai lutté pour lui reprendre le cœur mobile de Mamiela. Épouser cette pauvre fille était le seul moyen de la lui feireà jamais oublier. J'ai réussi, et, grâce à "M. Vianne, la cure est encore plus complète. Quant aux empâchements légaux, il n'y su a pas : vous n'êtes plus retenue que par la crainte de faire deviner le secret de la pauvre Fanny en déclarant que Jeanne n'est pas née de votre mariage. Ma présence ici peut aussi faille pressentir
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la yérité. Ces tristes événements sont presque oubliés; pourtant il faut peu de chose pour réveiller les anciens commentaires, et Jeanne est si jalouse de la réputation de sa mère, qu'elle mourrait plutôt que de laisser percer la vérité. Et moi aussi, je suis jaloux de cette chère mémoire, mais je ne peux pas y sacrifier ma fille, je ne le dois pas. Ayons donc du courage ; je m'éloignerai d'ici pendant un an, deux ans, s'il le faut, ann qu'on m'oublie et n'établisse pas de coïncidences. Vous déclisirerez dès demain à toutes vos connaissances que Jeanne a été prise par vous aux enfants trouvés pour vous consoler de la mort de votre fille, et vous ferez publier les bans. Je le veux, ma chère madame, ma digne amie, je le veux absolument! Laurent ne sera plus jaloux de moi quand je serai son père. Un jour viendra où nous pourrons ne plus nous quitter. Il m'iadmera alors comme je l'aime.
Je m'étais levé et approché d'eux sans bruit; je tombai aux genoux de cet excellent homme trop souvent méconnu par moi, et je fondis en larmes.
— 'Attends! me dit-il en m'embrassaut avec ten* dresse. Le piano de Jeanne s'est arrêté, elle va venir ici. Je crois que tu as quelquefois douté de son affection exclusive, il faut que nous la fassions parler Ubrement. Où t'étais-tu donc caché pour nous entendre?
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J'expliquai que je ne me cachais pas et que j'étais tombé de fatigue en arrivant sur le gazon du talus.
— Eh bien, relournes-y, reprit-il, et ne bouge pas. ) J'obéis, Jeanne arriva ; ils la firent asseoir près
d'eux.
— Ah çàl lui dit sir Richard, nous sommes donc triste aujourd'hui? Il y avait comme de la plainte et du découragement dans l'improvisation que nous entendions d'ici. Est-ce parce qu'il n'est pas venu ?
— Eh bien, oui, répondit-elle, c'est pour celai Maman s'est crue obligée de lui persuader que j'étais sa sœur pour qu'il n'eût jamais Tidée de m'aimer: elle a trop bien réussi. Il ne peut plus m'aimer autrement.
— Il est pourtant très-jaloux de moi I dit M. Brudnel. i — Belle raison I Est-ce que les frères et sœurs n'ont
pas aussi leurs jalousies ?
— Mais il est malade du chagrin de n'être plus ici à toute heure.
I — Ou il aime quelque autre personne qu'il va voir
aux heures où il pourrait être ici I
— Ah I Jeanne, s'écria ma mère, te voilà donc jalouse aussi ?
— Pourquoi ne le serais-je pas?
— Et tes belles théories sur l'amour désintéressé... sur Tégoïsme qu'il faut vaincre,... sur la
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joie de Bacrifler son bonheur à eelui des autres'?.... ^— Oui, dit Jeanne en se leyant, j'en suis toujours capable ; qu'il aime quelqu'un et qu'il le dise, qu'il me le eonfie, je le «enrirai de tout mon pouvoir, je m'oublierai, et le dévouement me sera une force invincible.
— Et tu «eras heureuse de ton sacrifice? Non-seulement plus tard, quand tu rauras accompli^ mais tout de suite envoyant Laurent aux pieds d'une autrert
— Oui, dit Jeanne avec effort.
— Bien vrai? Songe quf c'est très-sérieux ce que ta vas répondre.
Jeanne s'était levée.
«- Où vas-tu ? lui dit ma mère en la retenant.
— Laisse-moi, répondit-elle d'une voix étouffée, il faut que je pleure. C'est lâche, je le sais, mais aî-je dit que je n'aurais pas des moments de faiblesse et de souffrance? Si la vertu ne nous coûtait rien, elle n« serait rien I
— Mais si elle coûtait la vie ? dit M. Brudnel en la retenant aussi.
— Si elle coûtait la vie, dit Jeanne, on serait trop heureux I
«-* Ah I ma Jeanne, c'est du désespoir^ celai
-* Bb bien, peut-être, s'écria-t-elle éclatant en san-
MA ffCBOa SEAVtfB' 3§1^
glotB. N*lmporte ! dites-moi la vérité, je yeux la saToîr M présent! Ditesr-moi qui il aime...
—Toi, toi seule au monde, m*écriai-je en la serrant ^ans mes bras, où elle s'évanouit suffoquée par le bonheur.
Je n'étais pas beaucoup plus fort qu'elle. Nos bien* aimés parents durent nous soutenir tous deux. Ils nous flrent asseoir à leur place et s'éloignèrent. Ils^ étaient aussi heureux que nous.
Je me souviendrai toujours de cette premièrer effu* sion de nos Ames comme d'un rêve dans quelque île, enchantée, en dehors des limites du monde possible. Nous n'appartenions plus à la réalité, cette réalité qui avait été si longtemps comme un mur entre nous. Il est peu d'enfants élevés ensemble qui ne se soient trop connus pour s'idéaliser mutuellement. Ce n'est pas seulement une moralité dès longtemps établie qui les préserve de s'aimer trop, c'est aussi l'habitude de se voir sans illusion. Il se trouva, quant à moi, que- Xeanne était un être si parfait et si pur, que je ne pouvais lui en comparer aucun autre dans mes souvenirs. Quant à elle, qui n'avait jamais été dupe de notre pa* rente, elle s'était attachée à moi invinciblement et n'avait jamais pu admettre que je ne dusse pas être à. un moment donné le compagnon de sa vie entière.
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Tout cela était bien simple, mais il nous fallut des heures pour nous le dire, et il nous semblait encore ne nous être rien dit de ce que nous avions à nous dire.
M. Brudnel voulait nous quitter avant les fiançailles. Je résolus de savoir par moi-môme si les craintes relatives à la mémoire de Fannj Ellingston étaient fondées. Il me semblait que ni ma mère ni lui ne se rendaient bien compte de la rapidité avec laquelle plus de vingt ans écoulés emportent chez les indifférents l'impression des événements particuliers. La personne qu'il pouvait le mieux consulter à cet égard était son banquier de Bordeaux, qui avait été celui de la famille de Mauville, et que précisément il n'avait pas osé interroger dans la crainte de se trahir. Je me rendis chez lui de sa part pour y prendre quelques fonds, et je réussis à lui plaire assez pour qu'il me retint à dîner. Voici les renseignements que me fournirent sa conversation et celle des autres personnes que je pus tftter plus tard, avec toutes les précautions voulues.
Le marquis de Mauville, mort fou, était, de l'avis général, un malheureux caractère sans consistance et que personne ne pouvait prendre au sérieux. On allait, comm^il arrive toujours, jusqu'à l'injustice, on n'admettait pas qu'il eût jamais eu de griefs sérieux contre sa femme, qui, malgré sa faute, restait blanche
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comme neige. On la disait victime de la haine de sa belle-mère et de la jalousie insensée de son mari. On assurait qu'elle n'avait jamais eu de relations avec sir Richard Brudnel, absent du pays à l'époque où le marquis avait tué dans son parc un braconnier qu'il prenait pour un rival. On ajoutait des détails que je ne pus vérifier. On accusait une des belles- sœurs de Fanny d'avoir eu dans le château une intrigue sérieuse qui avait égaré les soupçons du marquis sur sa malheureuse femme. Enfin, l'opinion était unanime en faveur de celle-ci, et ses relations avec mes parents à l'époque de sa mort avaient passé inaperçues dans une grande ville où nous avions tenu si peu de place. Il eût fallu une enquête pour retrouver les circonstances dont nous redoutions le rapprochement, et cette enquête, personne au monde n'avait de motifs pour la faire ou la derûander. Presque toute la famille de Mauville avait disparu. Là terre avait été vendue, et aucune personne de ce nom n'habitait plus le pays. De Bordeaux, je me rendis à Marmande, où mon nom était complètement inconnu, et je trouvai la même version encore plus arrêtée avec des détails, vrais ou non, encore plus défavorables au marquis, à sa mère et à ses sœurs. Quelques personnes se souvenaient de mademoiselle Moessart, digne et douce
jeune fille, que le marquis avait chassée, disait-on, sans motifs, dans un accès de colère. On n'avait plus entendu parler d'elle.
Je pus donc détruire les craintes de Jeanne et celles de M. Brudnel. Les bans furent publiés avec la joie dô n'avoir plus à se séparer. On s'étonna beaucoup dans le pays; mais notre position était si nette et si facile à prouver, Pau est une ville si exclusivement absorbée par l'exploitation des étrangers, ma mère et ma sœur étaient d'ailleurs tellement irréprochables et respectées, que l'étonnement n'eut rien de malveillant ni d'obstiné. M. Brudnel passa bien pour notre bienfaiteur, mais on n'attribua son attachement pour nous qu'aux soins que je lui avais rendus, et ce fait me mit vite en plus grande réputation que si j'eusse opéré des cures admirables. J'ai été depuis lors le plus heureux des époux, des fils et des pères, en même temps que le plus occupé des médecins. Nous avons pu acheter une maison plus vaste et plus rapprochée de la ville que le dialet de M. Brudnel et nous y réunira notre meilleur ami, dont j'«spère pro^ longer assez la vie pour qu'il bénisse ses petits enfants ; mais je ne dois pas clore ce récit sans transcrire une lettre de Vianne, que je reçus à Pau quelques* jours après mon mariage.
« A présent, mon ami, lu sais de reste pourquoi j'ai cessé avec soumission et respect de prétendre à la main de celle que tu regardais comme ta sœur. Elle a dû te dire que, me voyant très-afifecté de son hésitation et connaissant la solidité de mon caractère, elle avait daigné me confier le secret de sa naissance et celui de son attachement pour toi; Présente-lui Thommage d'un éconduit qui sera toujours pour elle et pour toi l'ami le plus dévoué.
)) Quant à moi^ j'ai disposé de ma destinée. Après avoir disparu de Montpellier pendant quatre mois, j'y suis revenu marié avec uner bonne, jolie et aimable personne que tu connais. Je l'ai enlevée la vaille de son mariage avec cet excellent et chevaleresque Anglais, qui m'en veut peut^tre et qui a grand tort, car je crois lui avoir rendu le plus grand service qu'un homme puisse rendre à un homme, oeiui de le préserver d'une folie aussi funeste que généreuse. Je me suis trouvé avec eux dan» les mêmes relations que toi,. avec cette différence que je ne m'étais pas follement attaché à l'un et à l'autre et que je n'ai bâti pour mon compte aucune ^pèce de roman. J'ai constaté les fait& sans m'en laisser imposer par les apparences : d'une part, un homme rassasié d'émotions violentes, arrivé au besoin du repos, préoccupé avant tout d'un sentitr
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ment paternel qui est la seule passion saine à cet âge, et sacrifiant aux scrupules prévus de Jeanne son repos et sa liberté, entrant enfin avec un sourire triste e désillusionné dans les épines d'un mariage déraisonnable ; d'autre part, une fille ennuyée, malade, bonne aussi, bonne avant tout, mais lasse d'aimer en vain et de courir après des fantômes, se dévouant sans logique à un vieillard qui ne la désirait pas et qui, ayant une autre famille, n'avait pas besoin d'une jeune femme pour le soigner. Manuela ignore trop le monde et la vie pour qu'elle puisse se passer d'un con seil sain et sévère. Elle m'a donc consulté sans me rien cacher des niaiseries et des légèretés de sa vie, que du reste je savais déjà. Elle ne s'est pas présentée à mes yeux comme aux tiens, sous l'aspect d'une énigme piquante à débrouiller. Je l'ai prise comme elle est pour lui dire sans humeur et sans tremblement nerveux des vérités moins dures, mais plus positives que celles que tu lui as dites. Je tenais beaucoup à la guérison de sa prétendue lésion au cœur, ayant acquis la certitude de mon diagnostic. Je lui ai offert, non pas mon culte idolâtrique, c'eût été mentir, ni mes caresses enivrantes, ce n'est point une spécialité, mais tout simplement le mariage. Elle a eu peur, elle s'est méfiée jusqu'au dernier moment, et tout à coup, de-
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vant se marier a huit heures, elle est arrivée chez moi à deux heures du matin. Je lui ai su gré de son courage, et, une heure après, nous courions sur la route d'Italie, laissant le fiancé surpris sans doute, mais délivré.
» Je ne Tai pas trompée, je l'ai épousée, et je la ramène ouvertement, au grand scandale de mes concitoyens, qui ne lui présenteront pas leurs femmes ; mais je les attends tranquillement chacun au lendemain d'une bonne maladie que j'aurai su conjurer et guérir. Je ne suis pas en peine du bon accueil qui sera fait alors à ma petite femme, si douce, si timide et si gracieuse. Je ne suis certes pas un berger d'Arcadie^ un Lara encore moins, et, si je ne porte pas de préjugés dans le choix d'une cotnpagne, je n'y porte pas non plus d'illusions. C'est parce que Manuela est un être sans aucun lien avec le monde social et sans aucune appréciation des choses humaines que je l'ai préférée à toute autre. Celle-là m'appartient absolu* ment, ne voit que par mes yeux, n'entend que par mes oreilles, ne comprend que par ma bouche. Elle est ma chose^ et je le lui dis sans l'offenser/ car je lui prouve par mes soins et mon amitié qu'elle est une chose très-belle et très -précieuse. Enfin, je l'ai guérie, elle n'a plus que quinze ans, et l'espérance d'un poupon qui sera son idéal et son tout me garantit la sa-
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gesse d'une personne qui ^esl longtemps contentée des roquets et des perroquets de son barem* Je lui ai retranché cette ressource contre le vague d^V âme; mais je lui ai laissé sa terrible Dolorès, que je ne crains pas, ayant, je m'en flatte, beaucoup plus de dâirvoyanee et d'esprit qu'elle. Tout ce que je te dis là est pour nous seuls; je te le dis pour que tu ne te croies pas obligé de plaindre ma foUe, De mon côté, je suis loin d!e douter de tcm bonheur. Il te fallait le haut de Tempyrée, comme il me faut, à moi, la satisfaction de plain-pied. Je ne nie pas le bonheur dans des conditions élevées, et un moment j'y ai aspiré moi-^même ; mais je suis arrivé aune saine et philosophique ap* préciation de ce que Ton appelle le bonheur dans nos langues incomplètes et privées de nuances. Ce mot Bonheur désigne un absolu qui n'existe pas. SatisfactionXe paraîtrait et me paraît aussi trop brutal pour le remplacer, j'admets les joies de l'esprit. Je dis donc que le bonheur, chose essentiellement relative, a cela d'excellent qu'il se prête à tous les genres d'aspirations. Autrement il serait le partage de trop peu d'élus. Sur ce, que Dieu te conserve en santé, et sache bien que je^suis comme auparavant ton fidèle Médard Yianne. » Post'Scripium^ — Ma femme me demande s'il est convenable <le t'envoyer ses compliments. Je l'autorise
à dire ses amitiés. Dans dix ans dTici, rappelle-toi la date, nous irons vous serrer les mains, et les choses réputées pénibles ou délicates seront comme si elles n'avaient jamais été. »
Celte lettre, que je crus devoir faire lire à sir Richard, le rassura sur le sort de Mannela, à laquelle, bien que joyeux d'avoir recouvré sa liberté, il s'intéressait toujours. Il y a quelques années, songeant à mettre ses affaires en ordre, il nous demanda avec une charmante bonhomie la permission de lui restituer, par une disposition testamentaire, la dot qu'il lui avait toujours destinée et que de son vivant Vianne eût refusée. D'accord avec Jeanne, il fut convenu que ce legs serait maintenu.
Certes Vianne avait raison de regarder ce que nous appelons le bonheur comme une chose relative à l'idée qu'on s'en fait ; mais il nous semble, à Jeanne et à moi, qu'il existe une félicité qui échappe au contrôle des définitions, et qui consiste dans l'aspiration constante aux plus hautes jouissances de l'esprit et du cœur* '<