CHAMPFLEURY
Septembre 1866.
DE
DE
MA TANTE PEUONNE
Bien heureux se regarda M. Proche le jour où il fut admis dans le restaurant de Ma tante Péronne, un des rares endroits où les gros estomacs et les petites bourses peuvent se satisfaire en toute liberté 1 Combien, depuis vingt ans, M. Proche avait-il tenté de se nourrir sainement sans y parvenir? Car c'est la pierre d'achoppement (|uo la cuisine parisienne pour un céliba-
taire; et on en a vu se laisser gouverner par une cuisinière, subir des exigences de bas étage, assister en victimes au grand quadrille de l'anse du panier, rien que dans l'espérance d'un consommé parfait.
M. Proche avait traversé nombre de tables d'hôte et de pensions bourgeoises sans s'acclimater dans aucune.
Au quartier Notre-Dame de Lorette, il passa pour un pingre, s'étant donné de garde de risquer ses économies dans une partie de baccarat qui succédait immédiatement au dessert.
La fumée des cigarettes qu'entre chaque plat lançaient de jeunes dames l'avait absolument scandalisé à un essai qu'il fit d'une table de la rue Neuve-Coquenard. Et ainsi il passa vingt ans à essayer des pensions du premier et du douzième arrondissement^ fréquentant tour à tour les diverses tables du quartier Copeau et les abandonnant pour les restaurants en chambre des Batignolles, sans que son fonds d'observations s'enrichît
par la fréquentation d'étudiants et de grisettes^ de commis et d'ouvrières, de coulissiers et de gens de bourse, de vaudevillistes et de cabotins, de petits rentiers et rentières, d'ex-commandants et de personnes galantes qu'il rencontra dans ces endroits divers; mais les observations véritablement sensées vinrent de l'estomac récalcitrant de M. Proche, à savoir qu'il se refusait à mettre en jeu la machine s'il était condamné plus longtemps aux faux vins et aux fausses viandes, aux fausses volailles et aux faux poissons dont un chimiste a dévoilé les causes coupables et les désastreux effets.
Ayant une vive antipathie pour le mariage, M. Proche se voyait condamné à mourir de faim au milieu des nombreux restaurants qui répondaient à son modeste avoir; et il devenait atrabilaire, maudissant la société, maudissant l'État qui, par les modestes appointements qu'il en recevait, ne lui permettait pas de fréquenter les cabarets
à la mode, où le plus modeste repas se traduit par un louis.
Ayant confié à divers de ses amis sa délicatesse de tempérament et les amertumes qu'elle entraînait, M. Proche reçut de son chef de bureau, M. Barbassionne, le conseil d'essayer du cabaret de Ma tante Péronne, conseil que le célibataire mit le même jour à exécution.
Au fond d une cour du quartier Gaillon est situé l'endroit en question. Aucun étalage de comestibles ne se fait remarquer à l'extérieur. Les rideaux sont tirés soigneusement, et il faut une initiation pour pénétrer dans cette maison qui tient à la fois du restaurant, de la table d'hôte, de la pension bourgeoise, n'appartient à proprement dire à aucune de ces catégories et pourtant n'est fréquentée que par des habitués.
Une dame Péronne s'installa dans cette maison pendant trente ans, y fonda la confiance et fut entourée dès le principe d'une population de célibataires de grand appétit
qui, pour prouver à Thôtesse leur satisfaction, l'appelaient familièrement ma tante. Cette personne ayant acquis une aisance honorable, céda le fonds à son sommelier, qui se garda bien d'effacer le titre de Ma tante Péronne de la mémoire des habitués. Ce fut dans cette honorable maison qu'un soir s'introduisit M. Proche, dont les instincts de vieux garçon furent chatouillés de voir le service fait par des femmes.
Tout d'abord se présenta la doyenne des filles de service. A la façon dont elle regarda le célibataire et au gros trousseau de clefs qui clochetaient pendant sa marche, M. Proche s'aperçut que cette Elisabeth que chacun réclamait de tout côté devait occuper un poste considérable dans l'établissement.
Il n'y avait pas plus de huit tables au rez-de-chaussée; mais c'étaient gens convenables que ceux qui les occupaient, hommes frisant pour la plupart la cinquantaine, des fils d'argent rehaussant presque
toutes les chevelures, sauf certains crânes polis que le gaz piquait d'une agréable touche de lumière.
Une petite brune dont les angles des lèvres retroussés vers les narines offraient quelque chose de provoquant, s'avança vers M. Proche, alors qu'il eut pris place à la table que lui avait indiquée Elisabeth.
« Nous avons aujourd'hui de l'excellente revalescière, » dit-elle.
M. Proche, qui souriait déjà aux regards de velours de celle que les habitués appelaient Zulma , ouvrit des yeux immenses à l'annonce d'un potage dont il n'avait jamais entendu parler dans ses pérégrinations à travers les restaurants de Paris.
(c Léger et excellent pour la digesiion, » reprit Zulma.
D'un signe de tête M. Proche accepta, heureux de faire connaissance avec un aliment dont les vertus lui étaient signalées par une si jolie bouche.
DE MA TANTE PÉRONiSE. 9
— Au moins, se dit-il la joie dans le cœur, je ne serai pas trompé. Un potage léger et excellent pour la digestion ! Aimable personne que cette brunette qui tout de suite a deviné les côtés faibles de ma constitution !
M. Proche pensa qu'il fallait récompenser par un pourboire d'au moins dix centimes la bienveillance de la petite bonne, ce pourboire semblant au célibataire tomber pour la première fois en de bonnes mains.
Plus doux que le miel de THymète parut à M. Proche le potage à la revalescière : chaque cuillerée qui passait par le gosier laissait des traces onctueuses et agréables. Le célibataire avait de médiocres connaissances en anatomie, et s'il ne pouvait suivre le potage dans ses circuits à travers l'intérieur du corps, il lui semblait voir un filet d'eau qui coule dans une prairie et en alimente le tapis sans cesse verdoyant.
Rien que celte revalescière faisait appa-
raître la vie sous un meilleur jour, et M. Proche comprit alors le surnom familier acquis à jamais au cabaret de Ma tante Péronne.
Les filles de service semblèrent au souschef avenantes, empressées, jolies; toutes avaient des noms charmants qui s'échappaient gaiement de la bouche des habitués : Victoire^ Rosalie, Malhilde, Irène, k cette heure. M* Proche n'eût pas fait un pas pour entrer dans le paradis de Mahomet. Être servi par des femmes avenantes n'est-il pas le rêve des célibataires exposés aux exigences des garçons de restaurant ? Rencontrer, à la place des frisures ridicules, des cravates blanches diplomatiques et des favoris en côtelette des garçons, de coquets rubans sur la tête de filles souriantes dont la vue aidait à la digestion au moins autant que l'exquise revalescière, voilà ce qui était cause que, depuis son arrivée dans cette maison propice, M. Proche avait recouvré une partie de sa gaieté d'autrefois.
Un homme entra, l'œil ardent, le nez plus ardent que l'œil.
« Monsieur Alexandre ! » s'écrièrent d'une seule voix les filles de service en allant à sa rencontre.
L'une prenait son chapeau, l'autre son paletot. Elisabeth s'emparait du cache-nez; en effet, le nez de M. Alexandre avait besoin d'être caché, car il brillait comme une braise, — comme une fraise> ajouterait un poète.
« Vous voilà donc , coureur, » dit d'un ton pincé la doyenne.
— Ne m'en veuillez pas, Elisabeth, j'étais accablé de dîners en ville. »
Elisabeth sourit d'une mine incrédule.
a Et vous espérez, monsieur Alexandre, guérir votre gastralgie avec des dîners en ville, s'il est vrai, toutefois, que ces invitations soient la seule cause de votre absence?
— Ma parole, Elisabeth....
— Ne jurez pas, mauvais sujet.... Vous allez prendre un charbon?»
A ce mot, M. Proche dressa les oreilles. « Un demi- charbon, Elisabeth, si vous le permettez.
— Votre figure est enflammée, monsieur Alexandre; je ne crois pas qu'un charbon soit une trop forte dose.
— Va pour un charbon, dit l'homme qui, s'étant palpé le nez pendant les admonestations d'Elisabeth, y avait reconnu les germes d'un vif foyer intérieur.
— Un fort charbon pour M. Alexandre ! » cria Elisabeth.
Des entrailles de la terre, de la mine ellemême^ peut-être, on entendit résonner le cri : ce Un charbon pour M. Alexandre ! j)
M. Proche en était resté à la revalescière, étonné des singulières pratiques de ce restaurant. Lui aussi se retourna vers la glace^ se demandant si son nez n'avait pas rougi, et quel heureux parti, en tel cas, on pouvait tirer du charbon.
Sur une assiette, Elisabeth présenta une poussière noire que l'homme au nez rouge
introduisit dans un verre d'eau. Ayant suffisamment délayé la poudre, il avala sans sourciller une liqueur que M. Proche eût juré sortir des fabriques d'encre de la Petite Vertu .
M. Alexandre occupait une table voisine : sans indiscrétion le sous-chef put entendre ses confidences à Elisabeth qui, accoudée sur le dos de la chaise, se livrait à une sorte de consultation médicale. Suivant les réponses de M. Alexandre, la doyenne de temps en temps hochait la tête.
c< Avez- vous mangé du homard? » ditelle.
Plein de remords, M. Alexandre baissa la tête.
« Vraiment, vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Alexandre ; je me vois forcée, bien malgré moi, de vous mettre au régime.
— Un petit épinard sec pour M. Alexandre! » cria Elisabeth.
Sous terre, l'écho répéta :
« Épinard sec, Alexandre. »
M. Proche s'étonnait de la mansuétude de rhomme au nez rouge, des récriminations d'Elisabeth. Et quand arriva la portion d'épinards qui eût pu tenir dans un dé à coudre :
c( Je n'avouerai jamais ici, pensa M. Proche^ que j'ai mangé du homard au dehors.»
Il ouvrait de tels yeux qu'Elisabeth, le remarquant, vint à lui.
« Monsieur Alexandre est un grand enfant, dit-elle; sans les soins de ma tante Péronne, il y a longtemps que sa gastralgie lui aurait joué un mauvais tour.
— Bonne, bonne Elisabeth! s'écria M. Alexandre; tout ce qu'elle dit est marqué au coin du dévouement.
— Que désire monsieur? demanda Elisabeth en s'adressant à M. Proche. Ne dites rien, je vois ce qu'il vous faut. Un petit poulet.
— C'est beaucoup, dit M. Proche, craignant que le poulet, malgré sa petitesse, n'entamât fortement sa bourse.
— Laissez-moi faire, reprit Elisabeth.
Vous ne craignez pas les acidités ? »
M. Proche se gratta roreille, inquiet de voir un poulet nager dans les acides.
a S'il ne se forme pas d'acidité dans votre estomac, continua Elisabeth^ je joindrai au poulet quelque cresson.
— Fameux le cresson ! s'écria M. Proche ravi.
— Allons, vous êtes sain, dit Elisabeth , nous n'aurons pas de peine à vous nourrir comme quelques-uns de nos messieurs. »
Le poulet fut apporté par Zulma, sous la forme d'un aileron merveilleusement rôti, et à la vue de cet aileron, la figure de M. Proche s'illumina , car l'intérieur répondait à l'extérieur. L'aileron était tout à fait appétissant.
Quelle différence arec les moitiés de poulets après les os desquels le célibataire s'était acharné si souvent dans les restaurants à prix fixe I Betes étiques , nageant dans une eau roussâtre , la peau collée sur
les OS, ridées comme des parchemins dont elles avaient la saveur. Chez Ma tante Péronne^ M. Proche dégustait une aile de poulet véritablement dodu, et le cresson lui-même avait conservé la fraîcheur de la fontaine auprès de laquelle il fut cueilli.
(c Vous avez bon appétit, je le vois, dit Elisabeth qui rôdait autour de chaque table^, étudiant les impressions des habitués.
— Oh ! oui, s'écria M. Proche, les yeux excités.
— Ma tante Péronne ne demande qu'une chose à nos messieurs, de la raison et du ménagement. Une petite sole frite vous suffira aujourd'hui.
— « C'est un ange, pensa M. Proche, quand il vit au même moment l'agaçante Zulma lui servir une sole frite aussi dorée que l'eût exigé un miUionnaire.
Pendant que M. Proche mangeait, Elisabeth lui demandait 'des nouvelles de M. Barbassionne qui, suivant elle, avait eu tort de se marier.
« M. Barbassionne , disait Elisabeth, a l'habitude de sommeiller après son dîner, ce qui est toujours désagréable pour une jeune femme. Met-il au moins de la farine de moutarde dans ses bas ?
— Il ne me l'ajamais confié.
— C'est moi, reprit Elisabeth, qui avais indiqué ce remède pour rendre quelque activité au sang de M. Barbassionne; et, en effets il était devenu plus vivace. Pourtant, au bout de deux mois , l'ingrat nous abandonnait pour épouser une jeune fille qui certainement ne s'inquiétera pas si son mari a besoin de farine de moutarde !
— Barbassionne a l'air heureux, dit M. Proche; son caractère me semble égal....
— N'importe, reprit Elisabeth , M. Barbassionne nous regrettera comme tous ceux qui ont abandonné ma tante Péronne....
Comment trouvez-vous la sole ?
— Excellente , mademoiselle Elisabeth. »
Ayant terminé son repas par une compote de poires sucrée à point, M. Proche sortit du restaurant tout gaillard , léger de corps, étonné de regarder de près les jolies filles qui passaient sur le boulevard.
L'estomac lesté et garni comme avec de la ouate, le seul regret de M. Proche était de ne pas avoir connu plus tôt le cabaret de Ma tante Péronne. Quand il y retourna les jours suivants, la bonne opinion qu'avait le célibataire de cette cuisine bourgeoise ne fit qu'augmenter, tant les redoublements de soins continuèrent de la part d'Elisabeth et de Zulma, qui payaient d'un aimable sourire le modeste pourboire qu'elles recevaient.
N'était-ce pas la famille sans ses exigences, un nombreux domestique sans ses tromperies, mille délicatesses de cuisine sans altérations qu'à prix d'or un riche peut à peine se procurer dans son intérieur? L'endroit était bien nommé : Ma tante Péronne! Le souvenir de la brave dame planait au-dessus
des fourneaux, et son portrait au pastel, accroché dans la salle du restaurant, était un gage de l'intérêt qu'elle portait à ses chers célibataires, presque ses parents.
Une nuit, M. Proche rêva de ma tante Péronne. Elle avait quitté sa mine austère, son bonnet tuyauté, pour revêtir une apparence plus agréable. Ce fut sous les traits d'une séduisante odalisque qu'apparut, coiffée d'un turban, ma tante Péronne, grasse et savoureuse comme h caille que, ce soir-là, le célibataire avait mangée à dîner.
Songe fécond en délices! L'hôtesse, sous
sa forme de houris, offrait mille séductions; son teint était de lis , sa bouche formait la cerise. D'un tendre regard, l'ombre souriante appelait M. Proche, et l'heureux célibataire s'égarait en sa compagnie dans des bosquets élyséens.
Cette nuit-là, M. Proche connut les transports de la passion qui revêtait un aspect tendre et rose. M. Proche ressentait par tout le corps d'ineffables langueurs , et son âme se fondit tout entière dans un baiser qu'au coin d'un bosquet de myrtes ma tante Péronne lui ravissait.
Le lendemain, M. Proche donna vingt centimes de pourboire à Zulma, et cette générosité Fétonna tellement qu'il se promit d'y mettre bon ordre à l'avenir, car il n'y avait pas de raison pour que chaque jour n'augmentât la somme de telles prodigalités. Pourtant le célibataire osait à peine lever les yeux sur le pastel qui avait repris sa sévérité habituelle et semblait blâmer M. Proche des hardiesses dç la nuit précédente.
Protégée par les roides tuyaux de son bonnet, ma tante Péronne semblait défier l'amoureux le plus entreprenant de les chiffonner.
Occupé à manger une excellente tarte aux pommes, l'heureux célibataire souriait en regardant le fond de son assiette. Elisabeth remarqua ce ravissement mal contenu et en fit l'observation au célibataire qui rejeta sa joie sur les jouissances que lui faisait éprouver une certaine tarte aux confitures.
Que serait-il arrivé si les habitués avaient pu se douter que M. Proche courait la nuit précédente des bocages enchantés en compagnie de ma tante Péronne ?
Les plus anciens clients de la maison étaient un ancien magistrat, M. Convenant, un rentier, M. de Lachernoise, et un être maladif, M. Quinard, lequel n'entendait pas raillerie et supportait avec impatience les gais propos de deux habitués, l'un, M. Prout^ attaché à la coulisse de la
Bourse, l'autre, M. Mafflu, négociant du quartier.
Ainsi s'étaient formés divers groupes se retrouvant presque chaque jour à la même table, et, suivant que les filles de service disaient : Monsieur tout court, on en pouvait inférer une sorte de respect dû à la magistrature ou à l'Institut, dont quelques membres fréquentaient la maison.
Les êtres gais étaient appelés par leurs noms : Monsieur Prout, monsieur Mafflu, monsieur Malicet. Ossian, Adolphe, Alexandre, Médéric, indiquaient par l'emploi de leurs prénoms, un plus long séjour dans le restaurant.
Ossian prenait de la magnésie avant son repas, Médéric buvait de l'eau de Saint- Galmier; mais ils ne se montraient pas moins galants et empressés auprès d'Elisabeth.
Un instant M. Proche rêva de se faire appeler Casimir, de son petit nom. Sa rencontre nocturne avec ma tante Pé-
ronne lui suffit pour l'instant et il confia à l'avenir le soin de cette distinction affectueuse.
Le doux rêve nocturne ne se représentant plus, M. Proche fut amené à en chercher la signification et renseignement. Comment ma tante Péronne, dont le peintre avait représenté le profil anguleux et la plate poitrine, couverte d'une guimpe semblable aux vêtements de Port-Royal , était-elle devenue dans le songe une femme dont toute la personne ofYrait des rondeurs provoquantes?
N'y avait-il pas là une association transformée idéalement par le rêve entre l'hôtelière et l'excellente caille si grasse du repas qui précéda une nuit si pleine de délices ?
Pourquoi cette personne adorable habitait-elle le paradis de Mahomet? Fallait-il en conclure que M. Proche avait des instincts de sultan?
Le célibataire n'avait pensé de sa vie ni à Tanger, ni à Constantinople, ni à l'Inde, ni îi la Chine.
L'utopie longtemps caressée de M. Proche fut d'arriver au grade de sous-chef au ministère de la justice, et ses aspirations réalisées, le célibataire n'était pas de ces gens aventureux qui rêvent les uns des millions, les autres de hautes dignités^ ceux-ci des femmes à la mode, ceux-là des voyages lointains.
Ayant entretenu depuis sa jeunesse des correspondances avec une vieille cousine de Poitiers, dont Vhéritage lui était assuré, toutes les attentions de M. Proche étaient tournées vers son estomac, dont il craignait de fatiguer les ressorts. Un large parapluie pour le garantir de la pluie^ des souliers à double semelle, un émargement régulier, M. Proche ne soupçonnait pas autre chose de la vie, et voilà pourquoi l'étonna le rêve singulier où il entrevit ma tante Péronne coiffée d'un turban élégant.
A force de creuser son rêve, le célibataire, devenu psychologue sans le savoir, poussa un tel cri que le garçon de bureau
entra, craignant qu'un accident ne fût arrivé au sous -chef. Une lueur étrange venait de luire tout à coup aux yeux de M. Proche, quoiqu'il étudiât en ce moment un rapport sur la mauvaise conduite des jeunes libérés.
Dans un nimbe éblouissant, au fond du cerveau du célibataire, se détachaient quatre gravures presque aussi finement coloriées que celles de la rue Saint-Jacques, à savoir : Sophie la belle Française, Anita la belle Italienne, Dolorès la belle Espagnole, et Zulma la belle sultane favorite.
Zulma! Ce fut un coup de foudre pour M. Proche. Un tendre coup de foudre ! Zulma avait apporté la caille sur une assiette ; le turban correspondait au nom oriental de l'image coloriée, l'image à la jolie fille de service.
Trop longtemps M. Proche avait eu devant sa table au restaurant ces yeux veloutés taillés en amandes, ces longs cils caressants. Par la singularité des rcves qui
produisent autant de diversités qu'un kaléidoscope, Zulma s'était changée en ma tante Péronne.
Ainsi Zulma avait entraîné M. Proche dans des bocages enchanteurs !
Tout en se laissant griser par cette douce illusion, maintenant 1q célibataire osait à peine regarder la jolie servante ; c'était lui qui baissait des yeux pudiques à l'extérieur, coquins à l'intérieur. Déjà M. Proche parlait avec timidité à Elisabeth, quoiqu'elle fût d'un âge respectable; comment se montrer, vis-à-vis de Zulma, de l'école de M. Prout, qui ne pouvait voir passer une fille de service sans lui parler à l'oreille, la faire rougir, lui pincer la taille et autres libertés sans conséquence, M. Prout étant de nature gaie?
Lui, M. Proche était grave et réservé de caractère. Chacun de ses mots il le pesait et en arrondissait les angles avant de le passer au tamis du sérieux. Ses fonctions au ministère de la justice ne le prédisposaient
pas au badinage, et la plus simple galanterie, au cas où il eût osé en adresser à une femme, lui semblait le premier chaînon d'un grave engagement.
D'ailleurs, qu'eût pensé de ces légèretés Elisabeth, qui par son âge était la duègne chargée de veiller sur la conduite des filles de ma tante Pérenne ?
Plus que jamais M. Proche se tint sur la réserve. C'était avec un flegme considérable qu'il donnait ses ordres à Zulma. La passion bouillonnait à l'intérieur; h l'extérieur les lèvres du célibataire se pinçaient comme s'il avait voulu empêcher sa flamme de s'échapper. Par un manège qu'emploient habituellement les amoureux, en même temps M. Proche redoublait d'attention pour Elisabeth.
Celle qu'il aimait, il la traitait froidement; celle qu'il craignait, il la traitait doucement. La pauvre fille à qui le miel eût dû être offert buvait l'absinthe.
Pour ne pas être accusé de chercher à
corrompre Zulma, dès lors M. Proche ne lui donna plus que dix centimes de pourboire. L'aimable fille ne paraissait pas s'affecter de ces froideurs et servait le sous-chef avec un dévouement semblable à celui qu'elle apportait à la table de M. Prout et de ses joyeux compagnons.
Un jour, Elisabeth se penchant familièrement sur la chaise du célibataire, s'enquit de ses goûts, de ses plaisirs, des endroits où il passait ses soirées. M. Proche avoua qu'après son dîner, il allait habituellement respirer l'air des passages et que la vue des boutiques l'intéressait assez pour le conduire sans ennui jusqu'à l'heure du coucher.
Alors, eu égard aux manières polies dont faisait preuve M. Proche depuis trois mois, Elisabeth lui confia que ma tante Péronne voulant rendre agréable à ses habitués le séjour du restaurant, avait ouvert au fond une pièce où chacun était libre, après le repas, de se livrer à des jeux pacifiques.
Pour pénétrer dans cet endroit réservé, il fallait avoir donné des gages de sociabilité, et Elisabeth, se faisant forte de l'aménité de M. Proche, lui ouvrait la porte fermée aux profanes.
Le célibataire accepta avec joie l'introduction dans ce cercle où chacun, après le repas, faisait cercle autour d'un feu pétillant; mentalement il remercia ma tante Péronne de l'avoir soustrait aux intempéries des vents qui, entrant par chaque côté des passages dans lesquels le célibataire faisait habituellement sa promenade de digestion, se livraient de furieux combats d'où il était difficile de se tirer sans rhume.
La pièce était petite, chaude, éclairée à point; les habitués y parlaient à mi-voix et jouaient aux dominos avec mesure. MM. Ducellier, Quinard, Convenant, Mafflu en étaient les hôtes habituels en compagnie de M. de Lachernoise qui, debout, le dos tourné à la cheminée, se livrait à des conversations si intéressantes que plus d'une fois Élisa-
beth^ Irène ou Zulma apparaissaient sur le coin de la porte, suspendues aux lèvres de l'orateur. Et quand après une heure de piquants récits les portes se fermaient, chacun, même l'agressif M. Quinard, se mettait au jeu, l'esprit en belle humeur.
Quelles délicieuses soirées passa M. Proche dans l'arrière- boutique de Ma tante Péronne! Savourant un verre de quinquina dont la maison avait le secret, M. Proche pouvait regarder à son aise et sans inquiétude la jolie Zulma, qui allait, venait, délivrée des agaceries de monsieur Prout.
Combien étaient différentes les manières de M. de Lachernoise vis-à-vis des filles de service ! Des paupières languissantes, quelque flamme encore dans un regard pâle, une touffe provoquante de cheveux sur l'oreille gauche, M. de Lachernoise n'était pas sans quelque râpe dans les habits j mais l'homme avait des restes de gentilhommerie, comme ees vêtements conservaient des traces d'élégance.
Il conquit le respect affectueux des filles de service par une sorte d'impertinence do grand seigneur qui rendait humble M. Proche et lui faisait sentir son origine bourgeoise. Prenant familièrement le menton des servantes et assaisonnant ce geste d'un compliment agréable, M. de Lachernoise pouvait se dire sans rivai dans le cabaret de Ma tante Péronne^ quoiqu'il ne dépensât pas plus de quarante sous à son dîner.
M. Proche se modela du mieux qu'il put sur M. de Lachernoise, sauf les pincements de joues des bonnes, qu'il n'osa jamais tenter; mais, ayant étudié quelques-uns des moyens du favori de la maison, il ne manqua pas dès lors d'atténuer la modestie de son pourboire par un compliment qu'il préparait en revenant du bureau. Même le célibataire ne craignit pas de critiquer son ami, M. Barbassionne^ qui lui avait ménagé un asile dans ce port secourable; Elisabeth Texcitait dans ses rancunes, ayant reçu du célibataire la confidence qu'un
jour la chatte de M. Barbassionne s'était introduite dans son chapeau et en avait gâté la coiffe.
Pas de chats, pas d'enfants^ pas de femme, pas de cuisinières voleuses, pas de bonne grognon. Les douceurs du célibat sans les acrimonies du mariage, que pouvait-on rêver de mieux que le cabaret de Ma tante Péronne?
in
A quelque temps de là, M. Proche reçut la visite de sa cousine, Mlle Médaille, qui n'avait jamais quitté Poitiers. Elle arrivait avec un chapeau bleu à rubans jaunes, confectionné par une marchande de modes sans doute enthousiaste du plumage des perroquets; ce chapeau, merveilleusement assorti à la face cramoisie de Mlle Médaille, offrait un mariage de jaune, de bleu et de rouge d'une harmonie particulière à la province.
Tout autre que M. Proche eût reculé à ridée de promener ce perroquet dans un Paris gouailleur; mais^ outre que les détails de toilette féminine préoccupaient médiocrement le sous-chef, l'héritage de Mlle Médaille, qui n'avait d'autres parents que le célibataire^ faisait passer par-dessus ces détails.
De petite taille, M. Proche sortait avec orgueil en compagnie de Mlle Médaille, qui, grande, forte, unsangvif se jouant en toute liberté sur sa figure et ses mains, portait fièrement le chapeau perroquet auprès duquel toutes les coiffures de femmes paraissaient avoir les pâles couleurs.
Des amis de Poitiers, ayant habité Paris vingt-cinq ans auparavant, tracèrent un programme de plaisirs à la provinciale, et comme elle avait bon pied, bon œil, elle voulut l'exécuter jusqu'au bout, malgré les fatigues que lui fit envisager son cousin.
Il en est des monuments à visiter par les provinciaux comme des médecines dés-
agréables que quelques malades s'acharnent à boire jusqu'à la dernière goutte. Mlle Médaille devait visiter d'abord toutes les églises de Paris, non point par excès de piété, mais pour amasser une forte provision de thèmes de conversation. iVprès les éghses venaient en seconde ligne le Panthéon, la colonne Vendôme, la tour de Saint- Jacques.
M. Proche échappa à ces terribles ascensions grâce à son bureau; mais il fallut accompagner sa cousine dans un restaurant du Palais-Royal, chez un certain Manivaux, qu'un médecin de Poitiers avait recommandé à sa cliente, l'autorisant à se servir de son nom pour être merveilleusement traitée.
Quoi que dît M. Proche, Mlle Médaille ne. voulait pas prendre de repas ailleurs que chez Manivaux, où, suivant le docteur Postel, on était servi comme en famille.
Le garçon de restaurant qui reçut Mlle Médaille, ne put retenir un sourire à la vue du chapeau voyant, quoiqu'il fût accoutumé à plus d'une coiffure de province; mais
celle-là semblait sortie des ateliers d'une marchande de modes qui aurait habité la lisière d'une forêt vierge.
Sans songer à l'effet qu'elle produisait, Mlle Médaille remarqua avec plaisir que dans le restaurant étaient rassemblés près de quatre cents dîneurs, et elle fit celte réflexion, qu'un si grand nombre de gens prouvait la bonté de la cuisine.
Le garçon. ayant demandé à Mlle Médaille quel potage elle désirait, la vieille fille déclara s'en rapporter au goût de M. Manivaux.
a Quel Manivaux? demanda le garçon étonné.
— M. Manivaux, l'ami du docteur Postel.»
A la figure ahurie du garçon, M. Proche s'aperçut qu'il ne comprenait pas ce que lui demandait Mlle Médaille; en effet, le garçon disparut, laissant les convives sans potage.
Ce détail inquiéta médiocrement la vieille fille, occupée à dévisager tous les convives et retrouvant sur la plupart des traits de
chacun d'eux quelques points de ressemblance avec ses connaissances de Poitiers. Suivant elle, la dame du comptoir avait de faux airs de la vicomtesse de Marescaille. Un bourgeois étant entré donnant la main à deux petits enfants^ Mlle Médaille s'étonna devoir le juge de paix de Poitiers^ un vieux garçon, promener des enfants illégitimes, quand ce magistrat jouissait dans la ville d'une réputation de chasteté; plus tard pourtant elle voulut bien accorder un verdict d'innocence au juge de paix de Poitiers qui, pour son malheur, portait des lunettes d'or comme l'honorable père de famille qui venait d'entrer.
Ces constatations de ressemblances avec des gens qu'il n'avait jamais vus intéressaient faiblement M. Proche. A cette heure, il pensait au chapon au gros sel que le samedi il avait coutume de manger chez ma tante Péronne et il ne voyait sur la carte ni sur la table do ses voisins aucun mets qui pût lui apporter quelque consolation.
Le garçon étant revenu annonça avec une figure dolente que M. Manivaux serait bien fâché de ne pouvoir accepter les compliments de Mlle Médaille, par la raison qu'il était mort depuis vingt ans. Ce qui chagrina la vieille fille^ qui marchait de désillusions en désillusions depuis son arrivée.
Elle avait eu l'intention formelle de s'installer rue des Prouvaires, dans un hôtel recommandé, où elle devait être reçue par des compatriotes. L'hôtel du Poitou était démoli depuis dix ans et le cocher l'avait fait rouler pendant deux heures à sa recherche avec force jurons. Maintenant, un honorabfe négociant qui, suivant le docteur Postel, devait la traiter comme sa parente, lui servir des plats fins, des vins de choix et des croquettes de riz particulièrement recommandées, le tout moyennant 2 francs par tête, était décédé depuis vingt ans!
Mlle Médaille entrevit Paris sous un jour
sombre et ne s'étonna pas qu'étant montée ce jour-là au Panthéon, elle n'avait pu distinguer aucun point de vue, une sorte de crêpe funèbre étant jeté sur l'horizon de cette ville trop vantée.
Quand, après de nombreux appels, les deux cousins obtinrent quelques rogatons mous comme lavette, flottant dans une eau roussâtre, Mlle Médaille comprit le vide qu'avait laissé feu Manivaux dans l'établissement, et elle se promit de n'y plus mettre les pieds.
Ayant aperçu de la fenêtre donnant sur le jardin l'enseigne d'un certain Grosselin, qui non loin de là offrait aux consommateurs des repas à cinquante sous, elle résolut d'essayer de ce restaurant. Décidée à faire des sacrifices, Mlle Médaille n'hésita pas à grever son budget.
— Quand on vide sa bourse, disait-elle, l'estomac se remplit.
M. Proche ne montrait pas un vif enthousiasme pour le restaurant Grosselin; mais
la provinciale était entêtée. Elle se rappelait avoir entendu parler au secrétaire de la mairie de Poitiers de ces dîners à cinquante sous comme d'un trait d'union entre les restaurants de second ordre et les Frères Provençaux, et elle était bien aise d'en juger par elle-même.
— Les domestiques^ dit-elle à M. Proche^ ne savent à qui répondre dans ces maisons. Chacun les harcèle en même temps ; se peut-il qu'ils retiennent tous les plats demandés ?
Et comme elle avait été frappée du cri mélancolique : il ny en a plus, sorti de la bouche des garçons, Mlle Médaille se dit qu'à l'avenir le domestique lui apporterait ce qu'il voudrait; étant sans cesse en communication avec les fourneaux, il la servirait comme une reine, au cas où on lui promettrait (c la pièce, »
Radieuse de son invention, elle entra résolument dans le restaurant Grosselin et fut reçue par un garçon tellement empressé
qu'il semblait un danseur de profession. Secouer les nappes, changer de couverts, semblait pour lui un divertissement plus encore qu'une besogne ; à chaque geste il répétait : chaud! chaud! comme pour s'exciter encore à la besogne.
Cet homme alerte ayant demandé quel potage il servirait :
« Celui que vous voudrez, dit Mlle Médaille, ravie de son moyen.
— Julienne, riz^ vermicelle, croûte au pot, potage maigre, gras, printanier, reprit le gat*çon avec une extrême volubilité.
— Monsieur, j'accepterai la « soupe » que vous jugerez la meilleure.
— Chaud ! chaud ! » s'écria le garçon en s'envolant.
Presque aussitôt il repartit avec de petits bols contenant de pâles lanières de carottes.
« Voilà un domestique alerte, dit Mlle Médaille ; nous en manquons à Poitiers de cette espèce.
— La vivacité du garçon, hasarda M. Proche, ne rend pas son potage meilleur.
— Vous êtes difficile, mon cousin, dit Mlle Médaille qui, avec confiance, avala une grande cuillerée de ce potage printanier.
— Il manque un peu de sel cependant, ajouta-t-elle.
— Je croirais plutôt^ dit M. Proche, que le beurre fait défaut. »
Ayant demandé un beurra au garçon :
ce Un beurre supplément, chaud ! chaud I » reprit celui-ci en apportant sur une soucoupe une rondelle de l'épaisseur d'une feuille de papier. Sur cette rondelle se détachaient en relief un agneau et une bergère d'une bonne exécution.
« Acceptez la moitié de mon beurre, mon cousin, » dit Mlle Médaille.
Longtemps M. Proche se défendit de rogner la rondelle, déjà exiguë. '
« Allons, prenez la brebis, » dit Mlle Médaille en découpant en deux parts le basrelief de beurre qu'elle introduisit dans le
DE MA TAKTE PÉRUNNi.. 4b
bol de M. Proche et qui s'évanouit aussitôt comme par enchantement. Ce supplément de beurre n'ajouta pas de corps au potage printanier; elle-même, Mlle Médaille reconnut la légitimité des plaintes de son cousin.
Pour se remettre en goût après ce mince potage, Mlle Médaille invita son cousin à boire le « coup du notaire » qui est un doigt Ôe vin pur ; mais le notaire qui eût commencé ses fonctions par une telle rasade eût été incapable de rédiger un acte de la journée. Le vin des caves Grosselin, à la fois plat, acre, sans autre saveur que celui de Talun, nécessita encore la demande d'un vin de supplément que le merveilleux garçon déboucha avec l'adresse d'un singe.
La cuisine était exécrable, mais l'officieux personnage qui représentait la maison apportait tant de zèle dans son service, qu'il fermait la bouche à tous les plaignants. Pourtant Mlle Médaille garda pour elle la pièce qu'elle lui réservait, les frais de ce
faible repas ayant dépassé du double les promesses de V affiche.
« Il est fort difficile de se nourrir dans votre Paris^ » dit Mlle Médaille à M. Proche, qui, intérieurement, n'acceptait pas ces récriminations.
Cependant, comme il ne fallait pas mécontenter une cousine à héritage, le souschef offrit à Mlle Médaille pour le lendemain un repas plus substantiel.
« Non, mon cousin, lui dit celle-ci ; je m'y connais. En cherchant je trouverai un bon endroit où nous ne payerons pas les dorures de l'établissement. »
Suivant Thabitude des provinciaux de la vieille roche, Mlle Médaille donna rendez vous à M. Proche en face du bassin du Palais- Royal; et l'entraînant mystérieusement dans une des galeries obscures qui mène à la place des Fontaines :
« Voilà un restaurant de peu d'apparence, dit-elle; cependant nous devons y bien dîner ou je ne m'y connais pas. »
Cette fois il s'agissait d'un repas à vingthuit sous, a le café compris. » A la porte une pancarte alléchante énumérait les surprises culinaires qui attendaient les clients. M. Proche, résigné, suivit mélancoliquement sa cousine dans cet endroit sombre, humide et bas, dont les dorures ne pouvaient être prises sur l'argent des consommateurs , car le papier déloqueté pendait aux murailles , et une autre que Mlle Médaille eût fermé la porte aussi vivement qu'elle l'avait ouverte, en voyant ce restaurant désert.
Une femme maigre était au comptoir pendant qu'à grands pas se promenait dans les « Salons de la Modestie » (telle était l'enseigne) un homme qui avait la mine d'un cabotin.
Le potage était plus déplorable s'il est possible que ceux de la maison Manivaux et du restaurant Grosselin, et Mlle Médaille ne put s'empêcher de s'écrier :
« L'épouvantable soupe I
— Ma cousine^, dit M. Proche, contentons-nous des mets les plus simples.
— Donnez-nous, ajouta Mlle Médaille, ce que vous avez de plus présentable.
— Nous avons une forte partie de vol-auvent, dit le chef.
— Un vol-au-vent, c'est une idée, s'écria M. Proche alléché.
— Si ce que vous appelez vol-au-vent rappelle ce que nous nommons tourte à Poitiers, dit Mlle Médaille, c'est un plat exquis.
— Un vol-au-vent à la financière est parfait, reprit M. Proche.
— Vol-au-vent finance, peuh! s'écria avec dédain le maître des salons de la Modestie. Nous avons mieux à vous offrir : le volau-vent de juge.
— Les magistrats sont gourmets, dit M. Proche; un vol-au-vent de juge doit être gavoureux...^.
— C'est singulier, disait Mlle Médaille, le Parfait Cuisinier ne mentionne pas cette nature de vol- au> vent. »
Le chef réapparut portant un vol-au-vent considérable.
a Maintenant je comprends, dit Mlle Médaille; la croûte a la forme d'un bonnet de magistrat >
— Il y a suffisamment à manger pour trois personnes, s'écria M. Proche. »
En effet, Mlle Médaille tirait des entrailles du vol-au-vent une certaine cargaison de boulettes, de crêtes de coqs, d'olives et de morilles.
« A la bonne heure, s'écria Mlle Médaille. Voilà un plat avantageux. Si j'avais du papier, je mettrais bien quelque chose dans ma poche pour déjeuner demain. »
Ayant appelé le maître de l'établissement:
« Avez-vous un journal? dit-elle.
— Avec un fameux assassinat. . . . Les scélérats seront condamnés à la peine capitale.
— Madame ne vous demande pas le journal du soir^ dit M. Proche. Elle désirerait simplement un morceau de papier....
— Pour envelopper les excellentes (Jioses
qui sont incluses dans le vol*au-vent de juge, dit le chef Nous connaissons ça.... Madame, ne vous fiez pas aux apparences : au fond du vol-au-vent est une énorme carcasse de dinde qui remplit plus des trois quarts de cette pâtisserie.... Je ferais vite faillite si je bourrais le vol-au-vent de juge des trésors que vous espériez introduire dans un cornet; mais je ne suis pas idiot à ce point Voulez-vous toujours du papier?
— Merci, monsieur! » dit d'un ton sec Mlle Médaille, que ce cynisme révoltait.
Pendant cette discussion, M. Proche débarrassait l'intérieur du vol-au-vent des boulettes de mie de pain saucées et des languettes de veau qui^ découpées, étaient chargées de figurer les crêtes de coqs, morilles et autres agréments habituels.
Tout en dégustant le vol-au-vent :
« Ma cousine, vous pourriez toujours, dit M. Proche^ mettre un morceau de croûte dans votre poche ^
— ^a croûte dans la poche ! « répéta un
écho sardonique qui troubla les deux dîneurs.
Ils se retournèrent. Derrière eux, le patron disait froidement :
a La croûte du vol-au-vent est un composé de drap foulé, de baleines et de velours. »
Mlle Médaille était atterrée.
« Nous appelons vol-au-vent de juge, continua le chef avec impassibilité^ un vol-auvent fait avec un véritable bonnet de magistrat. Par un traité spécial avec les chapeliers de la place du Palais- de- Justice, qui me cèdent leurs vieux fonds de magasin, je suis arrivé, en recouvrant les toques de pâte^ à ces apparences dorées qui sont l'enseigne de la bonne pâtisserie. »
Ce fut une consternation pour Mlle Médaille et M. Proche d'entendre le discours de ce gargotier en délire.
L'homme était-il fou? OnÇouvait le croire à sa pantomime exagérée , à ses gestes excessifs.
Mlle Médaille^ ne se sentant pas en pureté
dans cette maison, se leva pourpre de colère. Elle et son cousin étaient en proie à , une stupeur considérable.
Avoir mangé de la toque d'un magistrat est un de ces événements qu'on n'oublie pas et qui laissent à toujours d'étranges nausées.
Au moment où Mlle Médaille renouait les rubans de sa capote :
ce Pas de desserti s'écria le chef.... Un petit bondon raffiné?
— Non, non, pas dedessert^, dit M. Proche.
— N'oubliez pas le garçon, » eut l'effronterie de demander l'excentrique cuisinier qui, avec ses longues jambes, son crâne fuyant, son toupet roux, représentait, aux yeux de Mlle Médaille, le plus hideux macaque qu'elle eût rencontré de sa vie.
M. Proche, ayant lancé un regard de mépris à l'affreux inventeur du vol-au-vent de juge, sortit du restaurant de la Modestie^ soutenant Mlle Médaille qui^ la figure injectée de, sang , les veines gonflées , ne peu-
sait qu'à rentrer chez elle pour faire couler par de larges infusions de thé les fragments de toque frite qui pesaient sur son estomac.
M. Proche passa une mauvaise nuit, craignant par-dessus tout que Mlle Médaille ne quittât immédiatement Paris. Le souschef avait compté toute sa vie sur l'héritage de sa cousine, et la froide séparation des deux cousins à la suite de Thorrible festin de la Modestie n'était pas de nature à remettre l'estomac de M. Proche qui, pendant son insomnie, absorba près de douze tasses des quatre fleurs.
Pour la première fois, l'employé alla s'inquiéter le matin des nouvelles de Mlle Médaille; une voiture à la porte, il lui offrait le séduisant programme de monter à l'Arc de l'Étoile, et de terminer la journée par une ascension à la colonne Vendôme.
Malgré l'allèchement de ces promesses, la provinciale resta froide et sèche. Suivant elle, M. Proche devait porter le poids du vol-au-vent de juge. Les femmes sont merveilleuses pour inventer des accusations quand elles se sentent en faute. M. Proche, atterré, en perdit la parole et n'osa plus regarder sa cousine en face, tant il craignait la mauvaise humeur accumulée sur les traits de la provinciale.
Ainsi quinze ans de correspondances, de compliments, de flatteries, d'envois de petits cadeaux, étaient perdus par un dîner dont M. Proche n'était guère coupable , lui qui avait sondé tous les mystères de la cuisine parisienne, et, habile nautonier, avait réussi à protéger le vaisseau de son
estomac dans le port bâti par ma tante Péronne.
Ce jour-là, M. Proche ressentit les tortures qu'engendrent les serpents de l'ingratitude. Lui aussi n'avait-il pas pris sa part de ce vol-au-vent qui lui pesait plus que si, tombé au pouvoir d'une horde d'anthropophages, il eût été obligé de manger un morceau de Mlle Médaille elle-même. Son estomac, qu'il entourait de tant de soins, n'était-il pas ravagé ponrun mois au moins? N'allait-il pas être forcé de choisir entre l'eau de la Grande Grille ou la graine de moutarde blanche, car il constatait intérieurement un échauffement général produit depuis huit jours par les nourritures malsaines des restaurants à prix fixe? Qui lui poserait des cataplasmes émollients, qui lui préparerait d'onctueux lavements?
Vraiment Mlle Médaille ne songeait pas combien exige de précautions le corps chétif d'un célibataire; avait-elle raison de se plaindre, olle que la nature avait douée de
couleurs de pivoine qui témoignaient de la richesse de son tempérament? Telles étaient les amères réflexions qui germaient dans Tesprit de M. Proche,
Plus il s'inquiétait de ses maux, plus il accusait sa cousine d'injustice ; mais la question d'héritage faisant passer par-dessus ces misères, M. Proche se dit qu'il fallait faire contre fortune bon cœur, et l'idée lui vint d'emmener Mlle Médaille chez Ma tante Péronne, où l'appelait particulièrement une certaine eau des Carmes qui était le meilleur digestif après le repas.
« Ma cousine, dit-il, avant votre départ, je veux, si vous le permettez, vous faire goûter d'une excellente nourriture de famille. »
Alors il vanta l'honnêteté culinaire de la maison Péronne , combien on aurait de soins pour Tagneau qui rentrerait au bercail, surtout quand cet agneau amenait une brebis de compagnie.
Ce tableau était puisé aux sources d'une
si attrayante réalité, que la lèvre inférieure de Mlle Médaille qui, depuis le matin, renfrognée , se tenait à cheval sur la lèvre supérieure, redescendit à sa place habituelle et chassa de sa bouche les plis maussades qui avaient envahi jusqu'à la racine du nez. En ce moment, dans chacune des lignes de la physionomie de Mlle Médaille pouvait s'épeler lisiblement le mot : Héritage.
Celui qui, tout enfant, a quitté son pays natal et revoit plus tard la maison de ses aïeux n'est pas plus ému que M. Proche en reprenant le chemin du cabaret de Ma tante Péronne. Il pensait à Elisabeth, à la jolie Zulma, au portrait au pastel, à tous les habitués qui ne manqueraient pas de lui faire des reproches amicaux sur sa disparition de quelques jours. De temps en temps le sous-chef se souriait à lui-même, échappant enfin à la terrible obsession du vol-auvent de juge.
Les deux cousins arrivèrent à la porte que remployé ouvrit d'abord.
u M. Proche! » s'écria Elisabeth.
Et son trousseau de clefs sautilla gaiement comme les cloches à l'arrivée d'un souverain dans une ville amie.
Mais M. Proche ne répondit pas tout d'abord, étant poliment rentré dans la cour pour donner passage à Mlle Médaille.
Ce ne fut pas une entrée, ce fut un tableau. Tous les dîneurs levèrent la tête curieusement.
M. Proche souhaita successivement le bonjour à chacun des convives qui, ayant à peine répondu d'un petit signe de tête, se replongèrent dans leurs assiettes.
A l'ordinaire, quand un habitué de fondation entrait, chacun se serrait pour faire place au nouvel arrivant. Ce jour-là, personne ne bougea; au contraire, la plupart des dîneurs firent le gros dos , s'élargirent pour ainsi dire, et M. Proche resta au milieu du cabaret, indécis, n'osant prier les convives de lui faire place, car en ce moment il existait un tel cliquetis de fourchettes,
qu'on eût juré que ces affamés n'avaient mangé d'un mois.
« Où pourrions-nous nous placer? » demanda M. Proche à Elisabeth qui, froide et pleine de dignité/ se tenait en face de lui.
D'un signe, Elisabeth montra au souschef une petite table près de la porte.
Jamais M. Proche n'avait remarqué d'autre dîneur à cette table, qui n'était guère plus large qu'une guérite, qu'un étranger qui par hasard entrait dans la maison , et il se demandait comment l'énorme Mlle Médaille tiendrait à cette table de poupée, d'autant plus désagréable qu'elle était exposée à tous les vents.
A force de tassements, Mlle Médaille s'y logea; mais ]M. Proche voyait bien que lui serait obligé de manger sur ses genoux.
Dès son entrée dans le restaurant, Mlle Médaille jeta des regards à la fois curieux et inquiets
Ce petit endroit, sans apparence et sans
garçons, Fétonnait. Empoisonnée depuis huit jours dans des restaurants d'apparence brillante, en en exceptant toutefois l'horrible gargote de la Modestie^ elle se demandait dans quel cabaret de bas étage Tavait emmenée son cousin^ et elle n'était pas éloignée de prendre tous les dîneurs pour des cochers de fiacre affamés.
Mlle Médaille regardait les habitués et les habitués la regardaient. Entre chaque bouchée se coulaient des regards observateurs mis en émoi par le chapeau bleu à rubans jaunes tel qu'on n'en avait jamais entrevu chez Ma tante Péronne. De côté et d'autre, les croisements de regards étaient singuliers; mais M. Proche s'inquiétait surtout de ceux de sa cousine.
Irène apparut sur le seuil de la cuisine ; interpellée par M. Malicet qui lui demandait un salsifis frit^ en ajoutant : « Bien rissolé y ma chère Irène! » M. Proche remarqua le singulier clignement d'yeux de Mlle Médaille.
^ N*était-ce pas une faute que d'avoir introduit chez Ma tante Péronne sa rigoriste cousine, une sorte de protestante de Poitiers. Non pas que Mlle Médaille appartînt à la religion réformée; au contraire, elle faisait partie de l'Association des Bonnes- Œuvres et eût lapidé volontiers un hérétique ; mais il y a dans la rigidité des vieilles filles de province quelque chose de glacial, de sec, qui sent le protestantisme genevois.
Or l'arrivée de la jolie Zulma, de Taimable Irène, de la douce Mathilde, pouvait faire croire à quelques galanteries en dehors du service, et la confirmation en était dans la présence à l'établissement de cette collection de vieux garçons.
« Mademoiselle Elisabeth, je vous prie, » cria M. Proche, appelant la doyenne des filles de service avec un son de voix particulier pour éviter que Zulma ne vînt, comme d'habitude, dresser son couvert.
Elisabeth vint, les yeux baissés, comme seuls savent s'en servir les chats et les
femmes. Sous ses paupières abattues^ étaient tapis non pas un^ mais dix mille de ces regards qui n'oublient guère plus un détail de physionomie qu'un caporal n'oublie un bouton terni sur l'uniforme d'une recrue.
a Qu'avez-vous à nous donner, mademoiselle Elisabeth? » demanda M. Proche.
Grave, sérieuse et sévère^ Elisabeth répondit :
« Des navets I
— Des navets! » s'écria Mlle Médaille.
Un voile passa sur les yeux de M. Proche. « Des navets î » reprit-il anxieux.
Autour de chaque table des habitués on
entendit chuchoter sur différents tons :
ce Des navets! »
Puis un silence glacial se fit dans l'établissement.
u Et en fait de viande? demanda M. Proche.
— Nous n'avons plus de viande, « dit sèchement Elisabeth.
En ce moment, Irène arrivait de la cuisine avec un énorme gigot qu'elle alla poser devant M. de Marescaille, suivant la coutume, qui était de permettre aux habitués de tailler eux-mêmes les morceaux les plus juteux de cette exquise pièce de mouton.
« Et ce gigot? demanda M. Proche.
— Il est retenu tout entier par nos messieurs, » dit Elisabeth.
. M. Proche ne faisait-il pas partie habituellement de ces messieurs, la gloire et Torgueil du restaurant de Ma tante Pe-
ronne !
Tout en réfléchissant à un si singulier accueil, le sous-chef^ qui ne quittait pas des yeux le gigot, constatait que chacun en ayant tailladé une large part, il restait encore aux alentours du manche de savoureuses adhérences, qui n'avaient sans doute pas le fondant onctueux du milieu, mais qui certainement participaient de l'extrême tendresse de ce beau morceau de viande.
« Des navets me semblent bien maigres,
mademoiselle Elisabeth^ dit M. Proche d'un ton suppliant. Auriez-vous l'extrême bonté de nous faire servir deux douzaines d'huîtres.
— Je suis fâchée, reprit Elisabeth, avec le son de voix dont elle eût dit je suis ravie, Pécaillère est malade.
— Suis-je visionnaire, pensa M. Proche, qui avait vu sous l'auvent de la porte d'entrée la grosse écaillère livrée à ses fonctions habituelles.
. — 11 me semble, dit Mlle Médaille, que l'inanition rendait pourpre, qu'on ne peut manger dans cet endroit.
— C'est toujours ainsi à sept heures du soir, dit M. Proche j je ne croyais pas l'heure si avancée. »
La vérité est que la plupart des habitués ayant satisfait leur appétit, regardaient les deux cousins avec une vive curiosité, les uns le cure-dents dans la bouche, les autres la main dans le gousset du gilet j ceux-ci avec des yeux effarés, ceux-là avec des bou-
ches fendues jusqu'aux oreilles^ en signe de gaieté absolue.
Sur le pas qui conduit à la cuisine, Zulma faisait montre d'une pitié railleuse; mais le portrait de Ma tante Péronne avait ce jourlà quelque chose de particulièrement sévère, et les tuyaux du bonnet étaient si menaçants, que M. Proche osait à peine lever les yeux sur le pastel.
La situation de minute en minute se tendait tellement, que le chef de bureau fit un dernier effort près d'Elisabeth.
« Vous avez bien quelques légumes du jour?
— Pas de lentilles , dit-elle haut avec un intervalle entre chaque mot; pas de petits pois^ pas d'asperges, pas de pommes de terre, pas de choux-fleurs; maintenant, choisissez. »
Ce dernier trait fit retomber la tête de M. Proche sur sa poitrine, surtout quand il entendit les rires étouffés des convives.
A cette heure, Mlle Médaille prenait des teintes de brochet vorace.
M. Proche, effrayé, tenta de se retrancher derrière les côtelettes.
(c Nous avions, dit Elisabeth, la côte nature, la côte cresson, la côte pommes; mais, pour le moment, il ne nous reste rien....
— Que la cote de la Bourse, » s'écria le plaisant M. Prout.
Ce mot fit lever de table Mlle Médaille comme si elle avait reçu un coup de fouet.
« Je vous quitte, monsieur ^ » dit-elle en s'adressant à son cousin.
M. Proche se leva, plus encore pour veiller au salut de la succession qu'à celui de Mlle Médaille; mais pendant le trajet du restaurant à l'hôtel, la provinciale ne souffla mot. Étant arrivée à sa porte :
« Monsieur, dit-elle avec une voix de vinaigre, vous comprendrez que je n'ai pas l'habitude de me commettre avec des filles de mauvaises mœurs. »
Et elle ferma la porte de l'hôtel au nez
de son cousin qui, le lendemain, voulant tenter de se justifier, trouva sa cousine partie pour Poitiers, ayant chargé de malédictions une ville où tout lui avait été déconvenues.
Dans quel accablement tomba M. Proche!
Toute sa vie il avait compté sur une succession qui , à cette heure , s'envolait par le fait de Ma tante Péronne.
Le sous-chef, dans l'irritation qui succéda à l'anéantissement^, résolut de se plaindre sévèrement à Elisabeth de la mauvaise réception qu'elle avait faite à une personne que lui, Proche, amenait dans une maison qu'il jugeait hospitalière. Lui, un habitué,
lui présenté par son ami Barbassionne, lui de rapports si faciles, lui qui confiait ses petits secrets à Elisabeth !
Ahl il en avait gros sur le cœur d'amertumes, et il fallait se décharger de ces rancunes I
Pour le principe Elisabeth devait recevoir une sévère leçon.
La tête haute, brandissant son parapluie que d'habitude il portait sous le bras^ M. Proche se dirigea vers le restaurant de Ma tante Péronne,
La bouche frémissante , les sourcils tendus, le menton hostile, le sous-chef ouvrit brusquement la porte.
Elisabeth était au milieu du restaurant.
a Vous êtes seul aujourd'hui, monsieur? » dit-elle.
A la façon dont Elisabeth prononça le mot seul^ M. Proche eut froid au cœur. Il arrivait en accusateur, il devint plus timide qu'un accusé.
En ce moment, le sous-chef envisagea rétendue de sa faute. Le premier^ peut-être, il avait introduit une femme dans l'établissement.
Une femme dans le restaurant de Ma tante Péronne !
D'une voix timide, M. Proche balbutia que Mlle Médaille était sa cousine.
« Votre cousine! s'écria Elisabeth; nous les connaissons ces cousines-là I ^
M. Proche n'était plus assis sur une chaise, mais sur une sellette.
« Quand on a des intrigues, monsieur, reprit froidement Elisabeth, on ne les étale pas en pubhc. »
M. Proche était anéanti. Il aurait voulu crier : « De grâce, Elisabeth, épargnezmoi. »
« Vous auriez dû vous informer, monsieur, en venant ici, qu'on n'y recevait pas de demoiselles. Demandez à M. Barbassionne , qui lui-même, par sa vie désordonnée, est obligé de se réchaufTer les
extrémités avec de la graine de moutarde^ s'il eût osé introduire chez nous une personne de mœurs douteuses.... Ah!
elle avait un joli chapeau, votre bien-aimée! Vous le lui aurez acheté, sans doute^ au Temple »
M. Proche baissait la tête,
« Vous voyez bien, monsieur, continua Elisabeth, que vous ne trouvez pas un mot de justification. Vous avez compromis un établissement honorable qui ne spécule pas sur la bourse de ceux qui veulent honnêtement s'y conduire.... »
Un silence absolu régna dans le restaurant. Personne ne parlait, personne n'osait se regarder.
Assise au comptoir, sous le portrait de Ma tante Féronne, Elisabeth prenait des teintes de procureur impérial.
De grosses gouttes de sueur tombaient du front de Faccusé sur le marbre de la table à laquelle il ne devait plus s'asseoir*
Par un effort suprême, pâle, défait, la tête basse^ M. Proche se décida à sortir.
Et longtemps après cette aventure les habitués frissonnaient encore d'une telle leçon.
Quand le soleil couchant darde ses rayons sur les fenêtres du château de Blanzy, c'est un heureux présage pour le voyageur désespérant d'arriver au bout des longues routes droites qui s'arrêtent seulement au village.
Un château appuyé sur le versant d'une petite montagne, des sentes sinueuses ser pentant capricieusement à travers des massifs de feuillage et conduisant à une grille
de fer curieusement ouvragée, tel est d'abord le premier point qui arrête le regard ; mais bientôt se dessinent les toits de brique mêlés à l'ardoise des maisons du village qui forment groupe autour du châleau et donnent l'idée d'une heureuse population active et vouée à la culture, tant les champs voisins sont entretenus avec soin, les prairies plantureuses, les cours d'eau clairs et riants.
Heureux pays si les propriétaires du cha teau eussent habité ces appartements fermés depuis de longues années !
Un châtelain intelligent est la fortune d'un village, et quoique le paysan, devenu maître à son tour, cultive pour son compte un lopin de terre longtemps rêvé, il est plus d'une contrée où il parle encore avec respect du seigneur.
Depuis plus de quarante ans, le village de Blanzy avait un château et pas de châte lain, et les constructions antérieures, dues à un des plus habiles architectes d'avant la
Révolution, se ressentaient de cet abandon. Un intendant gérait la propriété ; mais on ne voyait dans les cours ni hôtes, ni invités^ ni nombreux domestiques. Les écuries étaient fermées et les chenils muets. De grands volets fermés paralysaient les détails d'une jolie architecture dont la façade a besoin de trouées transparentes. Le grand escalier double qui serpente au devant du principal corps de bâtiment n'était plus avivé par ces fleurs brillantes que semblaient implorer de grands vases étages à chaque marche.
Sous la grande avenue de peupliers, qui de la grille conduit à la cour d'honneur, ne se promenaient plus les femmes élégantes, témoins du mariage de la marquise de la Bréjolière.
Une partie de la montagne appartient au marquis , qui l'avait affermée à divers vignerons de Blanzy; maintenant c'était un homme d'affaires, froid, chargé de toucher les fermages, et que rien ne
pouvait émouvoir en cas de mauvaise récolte.
Les jeunes filles écoutaient non sans regrets les récits des anciens qui avaient connu Mme de la Bréjolière blonde, charmante, presque une enfant lors de son mariage, car son absence avait empêché les plus coquettes du village d'aller tâter de Paris, en qualité de femme de chambre de la marquise.
Il en était des garçons comme des filles. Combien auraient pu tenter la fortune, attachés au seigneur, qui étaient restés manœuvres ou garçons de ferme dans le village!
Aussi quelle fut la joie des gens de Blanzy quand l'intendant annonça que bientôt M. et Mme de la Bréjolière allaient habiter le château, non pas Tété seulement, mais toute l'année. Chacun entrevit cette arrivée à sa manière. Le pays ne cesserait plus d'être en fête; les vieux murs du' châ-
teau résonneraient aux sons de la musique; il y aurait de grandes chasses à courre, des spectacles en automne, et plus d'une fille rêva que le marquis lui pinçait les joues.
. Mais quand M. et Mme de la Bréjolière descendirent d'une berline de forme ancienne, la désillusion fut au comble. C'étaient deux vieillards. Les paysans n'avaient pu s'imaginer que des la Bréjolière pussent vieillir, et les anciens du pays qui avaient assisté dans leur jeunesse au mariage des châtelains conservaient, singulier effet des grandeurs, l'illusion d'un marquis et d'une marquise toujours jeunes.
On se dit que les bals, les spectacles et les chasses couraient grand risque d'être supprimés, et l'opinion générale fut que, seul, le curé de Blanzy aurait quelque influence au château. En effet, empressé et rayonnant, il se trouvait à l'arrivée des châtelains, et l'honnête curé eut Thonneur d'offrir sa main à Mme de la Bré-
jolière pour Taider à descendre de voiture.
Le costume de la marquise indiquait une femme détachée des plaisirs du monde, non pas que Mme de la Bréjolière s'habillât avec le jansénisme des vieilles douairières ; mais qui dépasse la soixantaine impunément?
Pourtant les yeux de la marquise avaient conservé un rayon charmant, et comme les paysans s'empressaient autour d'elle en criant : « Vive madame la marquise ! » elle gagna tout d'abord les cœurs par un « Merci, mes enfants» d'un timbre si frais, qu'on eût juré qu'une jeune fille de quinze ans avait répondu pour sa grand'mère.
Le marquis, malgré ses soizanle-douze ans^ se tenait droit appuyé sur sa canne; mais l'âge des deux châtelains n'en dérangea pas moins l'éloquence du curé, qui, trompé par le rapport des gens du village, avait préparé un discours sur la vie que l'arrivée du marquis et de la marquise allait communiquer à tout le pays. Et comme
les deux époux n'étaient plus d'âge à entendre un discours officiel sans être commodément assis, le curé le garda pour une occasion meilleure.
Malgré la désillusion du premier moment, l'entrée à Blanzy de M. et Mme la marquise de la Bréjolière fut accueillie avec joie. Les deux époux avaient vieilli heureusement, cela se lisait sur leur physionomie, et rien n'annonçait les aigreurs de caractère que l'âge amène trop souvent. Les fermiers qui approchèrent du marquis vantèrent son affabilité, et le curé répandit dans tout le canton, dont il était le doyen, le bruit des intentions charitables de la marquise, qui, tout d'abord, s'était enquise des pauvres de la contrée.
Cependant le curé garda pour lui certaines inquiétudes qui résultaient d'une conversation où la marquise manifesta quelques teintes de scepticisme. Mme de la BréjoHère avait annoncé au doyen que son
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âge ne lui permettait guère d'aller aux offices, qu'elle avait une religion intérieure, non de pratique, mais de cœur.
a II est des accommodements avec le ciel, dit-elle ; j'espère qu'il en sera de même avec les saints. »
Le curé ne jugea pas à propos de combattre tout d'abord les idées de la marquise, insistant toutefois sur les bons effets que produirait l'exemple donné par Mme de la Bréjolière.
ce Oui;, dit le marquis, le peuple a besoin d'une religion.
— Deux fois par semaine, monsieur le doyen, reprit Mme de la Bréjolière, j'espère que vous voudrez bien entendre notre confession. . . . à table. Jouez-vous au wisth? »
Le curé s'excusa de son ignorance au jeu.
« Eh bien! vous nous apprendrez nos devoirs religieux et je vous apprendrai le wisth. »
Comment chagriner une femme si aima-
ble ? Au fond le brave doyen se disait que l'église profiterait de l'arrivée des châtelains^ malgré leur scepticisme; et comme il craignait que ses assiduités auprès de tels hérétiques ne fût prise en mauvaise part, le curé répandit le bruit que le marquis avait la goutte, la marquise des rhumatismes et que leur santé ne pouvait s'accommoder des fraîcheurs de l'église de Blanzy.
Intérieurement le doyen se reprochait son mensonge; mais il ne se le permettait que par excès de piété, ne perdant pas de vue ridée d'amener les châtelains à l'église.
« Je ferai une plus sévère retraite , se disait-il, et je prierai Mgr l'évêque de me pardonner ce mensonge, en faveur du résultat. »
Toutefois le curé fit part à Mme de la Bréjolière des bruits qu'il répandait dans le pays.
4< Fi, monsieur le doyen, ûl s'écria la taquine marquise. M'affubler d'un vilain rhumatisme! Vous me vieillîssez outrageuse-
ment Passe pour la goutte du marquis.
On a dit que c'était la croix de Saint-Louis de la galanterie, et M. de la Bréjolière a tout droit de la porter. Mais un rhumatisme, à moi! Savez-vous que si pareil malheur m'arrivait un jour, je ne vous pardonnerais pas, car vous auriez appelé avec l'attention du ciel sur mes péchés un châtiment barbare. »
Le brave doyen se confondait en excuses.
(( Et où avez-vous placé cet atroce rhumatisme?
— A la.... »
L'honnête curé rougit et resta court.
« Non, s'il vous plaît^ pas là, monsieur l'abbé. Vous ne voulez doncplusquejesaute? disait-elle en marchant dans le salon, car la marquise avait conservé toute sa vivacité.
« Passe pour le bras.... Je permets à l'occasion à un rhumatisme de s'y loger pour vous faire plaisir et porter la moitié de votre mensonge. »
Et comme Mme* de la Bréjolière, d'humeur bienveillante, voyait combien ses taquineries troublaient le curé, elle changea de conversation et revint à l'embellissement de l'église.
a Madame la marquise, dit le doyen, grâce à vos libéralités j'ai fait appeler un vitrier de la ville voisine pour remettre les vitres qui manquaient à la rosace.
— Oh ! saint homme, que vous êtes peu conséquent dans vos imaginations ! Ne devez-vous pas, pour m'être agréable, laisser l'air entrer par la rosace? Si vous bouchez les trous, je puis aller à l'église l'hiver et je n'ai plus d'excuses. Allons, il faut, sous un prétexte quelconque, éloigner le vitrier.
— Encore un mensonge, madame la marquise, s'écria le brave doyen.
— Voilà, l'abbé, comment, engagé dans le crime, on s'y enfonce de plus en plus.... Mais je suis bonne et veux vous tirer de ce mauvais pas.... La rosace n'est-elle pas
historiée de quelques peintures ? Vous ferez savoir à ce vitrier qu'une restauration plus importante est nécessaire, et que des vitres blanches produiraient un effet désagréable.... Êtes-voùs satisfait de mon invention? Vous souriez.... Allons, Tabbé, je vous permets de me baiser la main pour mes imaginations. »
Et comme le projet de restauration de la rosace était abandonné, la marquise ajouta à ses donations précédentes une belle robe de moire blanche pour la statue de la Vierge.
A la suite de ces entretiens , le brave doyen revint à son presbytère, la figure épanouie , se disant qu'il n'y avait pas assez de sceptiques sur la terre, car à supposer qu'ils eussent la grâce et la générosité de Mme de la Bréjolière, pas une église de village qui ne fût devenue un palais.
Cependant le curé ne nourrissait pas
moins le désir de faire rentrer au bercail ces brebis égarées. C'étaient tantôt des saints, tantôt des saintes, dont il faisait un touchant portrait à la marquise et au marquis pour les décider à venir célébrer leur canonisation à l'église ; chaque grande fête carillonnée amenait de comiques débats au château.
« Refuser de quêter pour la Sainte Marie ! madame la marquise , s'écria le doyen.
Pour vous punir je ne mangerai pas de truffes. »
Et quoi que fît Mme de la Bréjolière, le curé voyait desservir, non sans un inquiet frémissement de narines, un plat de truffes odorantes dont il se privait par contrition.
« L'abbé a raison, répétait ironiquement le marquis. Il faut une religion au peuple et nous lui donnons un déplorable exemple.
— Cela ne doit pas empêcher l'abbé de goûter à ces excellentes truffes. Allons, gourmand, laissez-vous tenter, disait la mar-
quise faisant signe au domestique de rapporter au doyen la serviette d'où s'échappaient de tentants fumets. »
Fermant les yeux, et d'un geste un peu mou, le curé repoussait le plat : ainsi, deux fois par semaine, se renouvelaient ces querelles et ces tentations.
Cependant la fête de Blanzy étant arrivée, le doyen supplia M. de la Bréjolière de donner le pain béni avec une grosse bourgeoise du pays qui mourait d'envie d'avoir un marquis pour cavalier.
(c L'abbé, je vous en prie, dispensez-moi de cette corvée, dit M. de la Bréjolière. Je ferai tout ce qu'il vous plaira, à l'exception de donner le pain béni.
— Vraiment, monsieur le marquis, vous êtes plus entêté que le diable qui au moins se laissa tremper une fois dans le bénitier.
— Avec quelles grimaces, l'abbé, vous le savez....
— Mais vous répétez sans cesse, mon-
sieur le marquis, qu'il faut une religion au peuple ?
— Je ne suis pas le peuple, l'abbé.
— A l'occasion de la fête du pays, il me semble bien difficile monsieur de la Bréjolière, que vous refusiez, ajouta la marquise.
— Vous voyez^ monsieur le marquis^ dit le doyen heureux d'avoir trouvé un auxiliaire dans les rangs ennemis. Que penseront les gens du village de cette obstination à fuir l'église ?
— ' Eh bien ! je donnerai à dîner aux notables du canton, au maire, au juge de paix, au percepteur.... L'abbé fera la liste et invitera qui il lui plaira.
— A une condition, monsieur le marquis.
— Pourvu, l'abbé, que vous ne me fassiez pas jouer un rôle à l'église.
— Ainsi^ monsieur le marquis acceptera tout ce que je lui proposerai?
— Même de faire la cour à cette grosse
commère que vous vouliez pendre à mon bras.
— Ce serait très-piquant , dit la marquise.
— Il ne s'agit pas de débiter des galanteries à une bourgeoise, reprit le doyen.
— Il faut pourtant que je sache. . . .
— Monsieur le marquis, jurez que vous obéirez à tous mes désirs.
— Je jure, Pabbé.
— De la part d'un impie tel que vous, monsieur le marquis, je demande un serment solennel. Dites : je jure d'obéir à tout ce que prescrira monsieur le curé de Blanzy, aussi vrai que Dieu existe. »
M. de la Bréjolière répéta la formule du doyen.
(c Eh bien, monsieur le marquis, comme j'amasse des péchés sans nombre à mentir pour votre compte, le jour du dîner, vous serez pris d'une violente attaque de goutte.
— Gomment, l'abbé^ vous ne voulez pas que je mange?
— Pardounez-moi, monsieur le marquis.
Étendu dans un fauteuil^ la jambe entourée de bandelettes, vous assisterez au repas et y prendrez part; mais à certains moments, vous pousserez un cri de douleur.
— Ah 1 Tabbé, s'écria la marquise, vous êtes plus rusé que je ne le soupçonnais. >>
Mme de la Bréjolière disait vrai. Tout prêtre n'a-t-il pas de la malice à revendre aux femmes ! »
Le repas se passa gaiement; malgré ses prétendues souffrances, le marquis fit les honneurs de sa table aux invités. De temps en temps le doyen regardait M. de la Bréjolière et lui faisait signe de pousser un cri, ainsi qu'il en était convenu. Les gens du pays toutefois s'étonnaient que malgré son grand âge et ses vives douleurs, le marquis pût conserver un tel empire sur lui.
Pour Mme de la Bréjolière, elle enchantait tous ses hùtes. Plus d'une jeune femme envia Taimable marquise, qui conservait
une gaieté inaltérable^ sur laquelle avaient passé sans l'éteindre soixante-six ans.
(c Vous avez dû vous marier bien jeune^ madame la marquise? disaient les hôtes émerveillés.
— J'avais seize ans et M. de la Bréjolière dix-neuf. Dans huit jours, dit la marquise, avec un léger sourire, il y aura cinquante ans que nous sommes mariés.
— Vraiment ! s'écria M. de la Bréjolière. Je ne m'en serais pas douté. Ces cinquante ans ont passé comme un éclair.
— Cinquante ans! reprenait le doyen, c'est admirable. »
Tout à coup, comme par une inspiration soudaine, il s'écria :
(c II faut fêter la cinquantaine! »
Un cri joyeux s'échappa de toutes les bouches.
« Quelle fête pour le village! » disait le maire.
Madame de la Bréjolière souriait en regardant le marquis.
« On en parlerait à dix lieues à la ronde^ dit le percepteur.
— Mgr l'évêque lui-même , répéta le doyen , viendrait officier, j'en suis certain. »
M. de la Bréjolière poussa un cri.
« C'est impossible avec cette maudite goutte, dit-il.
— Les accès sont de si courte durée, ajouta malicieusement la marquise.
— Par ces temps humides! reprit M. de la Bréjolière.
— Vous voyez que je ne crains pas pour mon rhumatisme^ s'écriait la marquise.
— Monsieur le marquis , dit le maire , laissez-moi espérer que vous passerez encore une fois devant mon écharpe. »
Mme de la Bréjolière frappait dans ses mains comme une enfant joyeuse.
a Allons, Charles, dit-elle avec une expression de tendresse qui résonna jusqu'au fond du cœur de tous les assistants, accordezmoi cette grâce.... Je me ferai belle,... «
Le doyen rayonnait intérieurement. Dès l'arrivée des châtelains dans le pays^ il avait rêvé une solennité , et le refus du marquis d'assister aux offices n'avaient fait qu'aviver ce désir.
Cette fois le curé semblait près de triompher. Les notables du village se joignaient à lui, la marquise plaidait sa cause.
On était à la fin du repas ; le vin, les liqueurs, les gais propos avaient mis chacun en belle humeur, à laquelle M. de la Bréjolière ne pouvait se soustraire.
« Soit, dit-il.
— Enfin! s'écria la marquise avec un sourire qui laissait voir les plus belles dents du monde.
— Dans huit jours la cérémonie^ » dit le doyen qui prit date^ craignant que cette bonne aubaine ne lui échappât.
Le curé de Blanzy avait manqué sa vocation : il eût été un meilleur organisateur de fêtes. Dès le dimanche suivant, il commença la publicité , annonçant en chaire rheureux événement dont les fidèles seraient témoins sous peu. Le lendemain il se mit en campagne sur un petit cheval qui Taidait à faire le trajet de trois communes voisines dont il était le desservant. Ce jour-là le bidet sentit que quelque chose d'extraor-
dinaire agitait le cavalier qui le gouvernait, car les émotions intérieures amenaient certains bondissements du curé si calme d'habitude.
Les prés, les bois, Tair, les oiseaux furent témoins de l'enfantement du discours que préparait le brave doyen, qui n'ayant pas souvent motif à péroraisons semblables, faisait force gestes pour appeler Tinspiration.
Transporté d'aise, le curé, pour la première fois, talonna son bidet, qui n'allait pas assez vite pour annoncer la nouvelle aux prêtres des cures voisines. Un peu de vanité terrestre se mêle aux pratiques religieuses les plus réelles. On ne ramène pas fréquemment dans le sein de l'Église des sceptiques d'une telle condition, et le combat avait été si long qu'à cette heure, le doyen se regardait comme un heureux conquérant.
M. le curé d'Aubray, si fier de la Vierge- Noire qui attire de nombreux pèlerins dans sa paroisse, pourrait-il lutter avec le doyen
de Blanzy? Car la conquête des la Bréjolière avait été plus difficile que la conquête de la Yierge-Noire en terre sainte. -
A deux lieues de là, réside le curé de Saint-Martin-du-Mont, dont la bouche était farcie de transsepts, de travées, depuis qu'un archéologue en tournée lui en avait expliqué la signification; mais qu'était-ce que ces mots barbares en face de la victoire remportée sur deux incrédules?
Qu'étaient-ce que les reUques de l'église de Laurent-le-Pont à côté de la célébration d'une cinquantaine?
Vierge-Noire, absides, reliques étaient choses traditionnelles que les desservants des environs avaient reçues des mains de leurs prédécesseurs et qu'ils laisseraient à leurs successeurs. Il n'avait fallu aucune habileté pour les conquérir; mais que de ruses, de mines et de contre-mines depuis l'arrivée des châtelains avant de les faire souscrire à de pieuses intentions?
Un moment le bidet s'arrêta court, ne
comprenant rien aux tressautements du curé qui, de la selle, se communiquaient à son échine: C'était le doyen, qui, se frottant les mains, intérieurement s'écriait : « Je suis un bien habile homme ! »
Il savait qu'il exciterait la jalousie des curés du voisinage en leur annonçant la grande nouvelle ; mais comme le doyen avait carte blanche pour la fête, il était parti de Blanzy pour inviter ses confrères au festin qui suivrait la cérémonie, se disant que nulle rancune de curé de village ne tient contre un bon dîner.
Toutefois un souvenir vint altérer la joie du doyen. N'avait-il pas annoncé dans Teffervescence de son enthousiasme que Mgr l'évêque viendrait bénir la cinquantaine? Imprudence dont le curé se repentit aussitôt. Toute glorieuse que fût la présence d'un si haut dignitaire dans une église de campagne, les rayonnements de Son Éminence ne devaient-ils pas éteindre la gloire du doyen? L'évêque seul attirerait
les regards; deux mots sortis de sa bouche le poseraient en orateur sublime. Que deviendrait alors le modeste doyen? Rejeté au second plan, il ne serait que l'humble sujet de Sa Grandeur.
Encore une fois le curé s'accommoda avec sa conscience. Aucun des desservants des cures voisines n'ayant eu connaissance du projet primitif, le doyen raya Tévêque du programme, et pour que la renommée de sa gloire s'étendît au delà du canton, le curé de Blanzy résolut d'écrire l'événement à son supérieur assez tard pour qu'il n'eût pas le temps de se préparer à cette cérémonie.
Toutes ces combinaisons machiavéliques le petit cheval les portait et en subissait le contre-coup ; mais après une visite au curé de Laurent-le-Pont pendant laquelle le doyen put parler longtemps du sujet qui l'occupait, il retrouva quelque calme, et pendant le reste du voyage le bidet s'aperçut que la quiétude d'esprit avait fait
place aux excitations précédentes de son cavalier.
Quant aux autorités de Blanzy, le curé était certain des bonnes dispositions du pouvoir civil. Le maire comprenait l'utilité de cette fête pour le pays. Par la célébration de la cinquantaine, M. et Mme de la Bréjolière semblaient rivés au château. Un tel événement, à leur âge, les rattachait au village, et le maire s'entendit si bien avec le curé que le souvenir de cette fête est encore aujourd'hui vivace dans toutes les chaumières.
Le matin du grand jour, les tambours des pompiers allèrent battre une aubade sous les fenêtres du marquis.
Dès la veille, les bois des environs avaient été mis au pillage; à Taube, le soleil se leva sur des maisons recouvertes de feuillages. Partout ce n'était que verdures. Le curé avait fait joncher toutes les rues de fleurs, et un tapis odorant s'étendait entre une
allée déjeunes arbres nouvellement plantés depuis l'église jusqu'au château.
Tous se prêtaient d'autant mieux à ces décorations champêtres que Mme de la Bréjolière avait conquis le cœur de ceux qui l'approchaient. Les rudes natures de village, quoiqu'elles portent la marque de la grossièreté de vie à laquelle elles sont condamnées, ne sont point indifférentes à de certaines délicatesses : elles en subissent le charme sans se l'expliquer. N'était-ce pas une chose merveilleuse que ces yeux et cette voix si jeune de la marquise^ toujours désireuse de plaire?
Aussi le doyen trouva le plus grand zèle parmi ses paroissiens qui citaient l'affection matrimoniale si longue du marquis et de la marquise.
A propos de cette cérémonie, combien de femmes donnèrent à suivre à leurs maris l'exemple de M. de la Bréjolière, combien de maris reprochèrent à leurs femmes de ne
pas être dotées des qualités conjugales de la marquise ?
Ces petites discussions n'empêchaient pas les gens de Blanzy de tresser des couronnes et d'élever un arc de triomphe de verdure sous lesquels devaient passer ces modèles de bonheur conjugal.
Enfin, à dix heures du matin, la cloche de l'église sonna à toute volée, les grilles du château furent ouvertes, et le conseil municipal, escorté des pompiers, alla chercher le marquis et la marquise pour les conduire à la mairie.
Mme de la Bréjolière était rayonnante : ses cheveux gris se mariaient à une ancienne dentelle merveilleuse et toute sa toilette semblait brodée par des fées. A ses côtés se tenait le marquis qui, ayant pris son parti, marchait la tête haute, la jambe ferme sans traces de goutte.
Des décharges de mousqueterie accueillirent l'arrivée des châtelains. Tous les habitants du village et ceux des hameaux voisins
encombraient la plate-forme au (levant de la grille où une foule de galopins s'entassait derrière les tambours, pendant que courant comme déjeunes chiens autour de leurs maîtres, les marmots allaient du village au château, du château au village, tenant d'une main de gros morceaux de pain et de l'autre des tranches de saucissons dont on avait fait ample distribution.
Sur les côtés, les jeunes paysannes se penchaient et se poussaient, ne pouvant rassasier leurs yeux des merveilleuses dentelles de la marquise.
Lentement le cortège arriva à la maison de ville oii se tenaient le maire, les adjoints décorés de leurs écharpes, et derrière eux un piquet de gendarmes, le sabre au poing, et sous le chapeau à cornes de sévères têtes de bouledogues chargés de veiller sur la tranquillité du troupeau.
Les deux époux gravirent le perron émaillé de fleurs, et entrèrent dans une salle basse décorée du buste officiel, après quoi le
maire, ayant prononcé quelques mots sur la touchante union qui lui permettait de complimenter deux époux encore jeunes au bout de cinquante ans de mariage, ce fut avec respect qu'il demanda à Mme de laBréjolière la permission de l'embrasser.
Tambours en tête, pompiers faisant la haie, maire et adjoints, le cortège se remit en marche à la suite des deux époux qui passèrent sous un arc de triomphe où étaient inscrits en caractères formés de marguerites et de coquelicots : Vive Madame la marquise! sur une face, et sur l'autre : Vive Monsieur le marquis!
On arriva à Féglise où sous le portail se tenaient revêtus de leurs écharpes des grands jours, le doyen de Blanzy, entouré des curés de Saint-Martin-du-Mont, d'Aubray et de Laurent-le-Pont. Sur le passage des deux époux, les enfants lançaient des gerbes de fleurs.
La messe commença, chacun admirant
la piété du marquis et de la marquise agenouillés aux pieds de l'autel; de son côté le doyen se disait combien M. de la Bréjolière rehausserait la petite église, s'il daignait prendre place dans l'avenir au banc des marguilliers.
Pour la marquise, quand par hasard ses yeux se rencontraient avec ceux de l'offîciant, elle avait un rayonnement ironique qui eût étonné tout autre que le curé de Blanzy; mais il le remarquait à peine, étant arrivé au terme de ses désirs.
La cérémonie se réalisait plus belle qu'il ne l'avait rêvée.
A cette heure le doyen se préoccupait du sermon qui roulait en lui. Il fallait se montrer à la hauteur des circonstances, faire jaillir des trésors d'éloquence.
Le curé monta en chaire , ayant en face de lui les deux époux, assis sur des fauteuils, écartés de l'assistance.
S'étant recueilli, le doyen fit les prières d'usage, et aborda le thème du mariage en
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donnant à ses administrés le marquis et la marquise comme les types de la plus parfaite union.
Un instant Philémon et Baucis se présentèrent à la pensée du prédicateur; mais il chassa vivement ce souvenir, car n'eût-ce pas été une injure que de comparer les deux nobles époux à ce couple vertueux et caduque, qu'on a coutume de représenter le chef branlant, le dos voûté, le corps appuyé sur des bâtons de houx?
Mieux inspiré, le doyen parla de l'éternelle jeunesse de la marquise, qui avait trouvé dans Taccomplissement de ses devoirs une eau de Jouvence, et, quoiqu'il ne fût pas souverainement éloquent, l'honnête curé de Blanzy puisa, dans la réelle affection qu'il portait aux châtelains, une jolie image à propos des yeux et de la voix de la marquise qui sans cesse se rajeunissaient aux sources de la tendresse conjugale.
Une paraphrase faisait pourtant défaut
au doyen, les enfants. Quel thème fécond en variations attendrissantes pour un prédicateur ! Mais le marquis n'avait pas d'enfants, et le curé de Blanzy dut renoncer, non sans regrets, à un cortège d'enfants et de petits-enfants, qu'il eût été si commode d'évoquer pour la circonstance.
Pour terminer, le curé trouva une hyperbole qui eût fait sa fortune à la cour :
« Nous célébrons aujourd'hui la cinquantaine, s'écria- t-il; j'espère, mes sœurs et mes frères, que Dieu nous permettera de célébrer la centaine. »
Sur cette conclusion, l'église retentit du chant des enfants, qui, entonnèrent un cantique composé par le maître d'école en l'honneur des deux époux.
De nouvelles décharges de mousqueterie éclatèrent à la sortie de l'église, et le marquis et la marquise furent reconduits en grande pompe au château, où cet heureux jour fut couronné par un festin, un admirable feu d'artifice et des danses sur la pelouse.
Le lendemain, le doyen vint savoir des nouvelles de Mme de la Bréjolière, qui le remercia de son zèle et avec une légère pointe d'ironie , le complimenta sur son discours.
« Je n'osais trop vous regarder du haut de la chaire, madame la marquise; quelquefois vous coupiez court à mon éloquence par un sourire singulier.
— Et vous seriez curieux d'en connaître la cause ?
— Oh! curieux! s'écria le doyen.
— Oui , M. le curé de Blanzy n'est pas sans quelque curiosité; mais comme je l'aime^ qu'il s'est montré un ami dévoué, je ne veux pas avoir de secrets pour lui. Vous aviez réuni hier des prêtres, des maires, des conseillers municipaux, des gendarmes, des pompiers, vous aviez mis trois villages en mouvement pour vous donner le plaisir de célébrer une cinquantaine....
— Cette cérémonie, dit le doyen, n'estelle pas le meilleur exemple à donner à la jeunesse ?
— Malheureusement, dit Mme de la Bréjolière, nous avons un peu triché à propos de cette cinquantaine.... »
Le curé roulait de gros yeux , et Mme de la Bréjolière avec un franc rire :
« Ne dites à personne que le marquis et moi avons été quarante-neuf ans séparés. »
GLAUBIGER-POLKA
GLAUBIGER-POLKA.
Cette composition musicale, dont on a pu entendre l'été dernier une sorte d'arran^ gement au concert des Champs-Elysées, dut paraître d'autant plus incompréhensible au public que l'affiche l'annonçait sous le titre de Polka des sonnettes. En Allemagne, la conception dont il s'agit ne fut que trop comprise, et les aventures de l'étrange chef d'orchestre Gulh en seront une preuve suffisante, si je réussis à faire passer dans ce récit l'intérêt que doit porter à une victime de l'art tout esprit sensible.
Guth divertit longtemps les Viennois par
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de jolies pièces musicales qui coulaient aussi facilement de sa plume que l'eau d'une fontaine; et quoique la musique à laquelle il attacha son nom fût d'essence frivole et rentrât dans le cycle que le réformateur Richard Wagner a condamné sous le titre de musique de table, les connaisseurs n'en admiraient pas moins le grand art avec lequel Guth traitait les introductions de valses et de mazurkas. Un reflet d'Haydn illuminait ces prologues mélancoliques ; par là le chef d'orchestre montrait qu'il n'était pas apte seulement aux airs de danse. Rien que les belles phrases de ses introductions traitées à la manière des symphonies, indiquaient de grandes aspirations et si elles ne s'attachaient pas aux flancs d'un drame puissant, c'est qu'aujourd'hui les conceptions élevées sont d'un placement médiocre.
Le monde élégant de Vienne raffolait des compositions « si dansantes » de Guth. Une nature vulgaire se fût contentée de ces triom-
GLAUBIGER-POLKA. 119
phes; Guth avait déplus hautes visées. Depuis quelques années déjà de vastes aspirations musicales avaient lui à ses yeux, pour s'effacer devant le mauvais vouloir des directeurs de théâtre.
Renvoyé à ses mazurkas et à ses galops, Guth fut pris d'aigrissements, de doutes, d'afTaissements contre lesquels il essaya de réagir, mais qui toutefois teintèrent ses compositions de bizarreries particulières.
Tous les samedis, Guth avait l'usage d'offrir au public une pièce musicale nouvelle; ce jour-là la foule se pressait au jardin, affamée de goûter ces primeurs mélodiques.
Quelle singulière idée poussa le chef d'orchestre à rompre tout à coup le rhythme d'une valse pleine de tendresse par l'introduction des premières phrases de la Marche funèbre de Beethoven ?
La danse des morts ne répond guère à notre époque, et si le vieil Holbein fait penser encore quelques esprits philosophiques.
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ce ne sont certainement pas les dames et les messieurs qui fréquentent les jardins publics.
Un silence de plomb accueillit cette tentative, et Guth continua à faire entrer dans son programme le bizarre morceau qu'il eût pu intituler : valse funèbre.
A ce sujet, M. Biscboff, critique assermenté de la Wiener Musikalische Zeitung (Gazette musicale de Vienne) reprocha durement au chef d'orchestre les moyens saugrenus qu'il employait pour surprendre désagréablement les oreilles du public, et Guth sembla s'incliner devant les arrêts d'un critique si compétent qu'un dilettante qui eût avoué qu'il n'avait pas lu le dernier numéro de M. Biscboff, eût été regardé comme un épais philistin.
L'austère critique, M* Biscboff, ne savait pas une traître note de musique et eût été fort embarrassé de lire un air d*Armide arrangé pour deux flûtes; mais il jugeait les maîtres avec une telle autorité
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qu'on ne pouvait croire aux railleries des artistes qui répandaient le bruit que^ seul, le petit domestique de M. Bischoff savait la musique et qu'il avait pour mission d'indiquer à son maître dans quel mouvement était écrit tel morceau , si un bémol ou un dièze se prélassait à la clef.
Guth parut faire amende honorable et s'incliner devant l'autorité de l'illustre critique, en faisant succéder à la sinistre valse diverses compositions, dignes de son meilleur temps.
Pourtant le calme n'était pas rentré dans cet esprit, quoiqu'il essayât d'oublier ses rêves de grandes compositions. C'était un supplice quotidien pour cette intelligence que de diriger un orchestre de danse et d'être obligé d'écrire de sautillants motifs pour les longues oreilles dont Mozart père recommandait tant à son fils de se préoccuper.
Guth n'avait aucun souci des w longues oreilles. » On verra oij le conduisirent cette indépendance et ce mépris du public.
122 GLAUBIGER-POLKA.
Directeur d'un orchestre de jardin, Parliste avait l'utopie de croire qu'un public qui vient pour fumer^ boire du kirch et des sodas tandis que les femmes caquettent entre elles, peut s'intéresser à des délicatesses liarmoniques.
De toute éternité les bourgeois de Vienne avaient l'habitude de s'en aller sur un galop bruyant, et si des accompagnements de grelots et de fouet de postillon étaient joints à un motif quelconque, c'en était assez pour clore gaiement la soirée.
Guth, blessé de voir chacun lui tourner le dos avant qu'il n'eût déposé son bâton dé chef d'orchestre, s'imagina de retenir ses auditeurs par une Marche processionnelle qui, en toute autre circonstance, eût fait la réputation d'un maître.
Qu'on se rappelle les estampes en bois d'Albert Durer oii sont représentés des chevaliers et de nobles dames se rendant à une cérémonie avec la pompe grave de l'Allemagne au seizième siècle, voilà
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ce que Guth entreprit de réaliser par des sons.
Tout le moyen âge était renfermé dans cette belle composition.
Gravité, barbarie^ armures brillantes^ doux visages de femmes, grosses moustaches d'hommes de guerre^ jusqu'aux drapeaux eux-mêmes se voyaient sous la mélodie comme dans un tableau.
Rarement les trompettes furent employées par un compositeur avec autant de coquetterie.
L'oiseau libre voltigeant dans Tair n'est pas plus alerte que les trompettes, dont les notes claires et vibrantes avaient fait sourire le pauvre Guth.
Sur une mélodie pleine d'apparat, de celles nécessaires à des courtisans entourant un empereur, ces sonores caprices lancés par le cuivre faisaient penser aux soutaches élégantes d*un uniforme de hussard.
Dans les détails ingénieux apparaît quelquefois l'esprit d'un maître. Guth , par sa
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Marche processionnelle , se prouva à luimême qu'il avait la puissance du grand et de l'héroïque.
Assis devant un mauvais piano dont les maigres sons l'enivraient comme s'il eût dirigé son orchestre, Guth entendait résonner en lui les timbres puissants de tous les instruments et il ne se posséda pas de joie quand l'inspiration amena au bout de sa plume ces spirituelles gamineries de trompettes.
Il faut être artiste soi-même pour savoir combien peu l'argent et les applaudissements récompensent des fatigues et des veilles consacrées à une œuvre véritable. A de certains moments (mais qu'ils sont rares!) l'homme sent se détacher de lui quelque chose d'immatériel^ qui s'inscrit sur le papier sous forme de mélodie^ de poésie ou de dessin. En ce moment l'artiste est payé de ses efforts, par cela seul qu'il a donné quelque chose de lui-même. Cest bien , quoi qu'on en puisse dire. L'homme en est
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certain. Les combinaisons scientifiques ne peuvent amener de ces trouvailles. Le cœur a parlé, c'est un cri du cœur.
Guth, heureux^ se hâta de terminer la Marche processionnelle, voulant faire jouir le public de sa découverte» Selon lui, c'était un cadeau qu'il faisait à ses auditeurs, et il n'y mettait ni amour-propre ni vanité.
Mais pour avoir donné la plus pathétique de ses œuvres à des gens qui avaient l'habitude, au sortir du concert, de s'entasser dans des édredons en fredonnant quelque mélodie courante, rAufzugs-Marsch fut mal accueillie et surtout traitée sévèrement dans la Gazette musicale viennoise , par M. Bischoif qui l'avait à peine écoutée. Il appuya particulièrement sur des quintes hardies que lui avait signalées son petit domestique et déplora « le coupable emploi » d'un talent gracieux d'ordinaire.
En lisant cette critique, Guth fut pris d'un amer sentiment d'irascibilité contre l'humanité.
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A quoi bon tant d'efforts? se disait le pauvre artiste qui, cloîtré dans sa partition et n'ayant d'aspirations que pour de nouvelles sonorités , avait rêvé un instant la gloire.
A cette heure il était traité d'écolier par un petit juif, employé à vernir les escarpins deM. Bischoff!
A quoi bon ? songeait Guth, qui comprenait maintenant combien ses recherches musicales l'isolaient de ses amis^ en faisaient un homme qui, regardant à peine dans les rues, se condamnait à des jeûnes pour conserver sa liberté de cerveau et était dominé de telle sorte par l'art , qu'il sortit un jour d'hiver sans cravate.
A quoi bon la retraite intellectuelle , l'isolement au milieu de la foule , la privation des joies de la famille pour ne pas être compris ?
Nécessairement le public partagea l'avis de M. Bischoff. Sa cravate blanche, ses lunettes d'or et ses escarpins parfaitement
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vernis indiquaient un homme sérieux. Il correspondait avec Van Fétis en Brabant; à eux deux, ces aristarques constataient une forte décadence musicale depuis la mort de Bach.
Après Baaaaaach (car M. Bischoff allongeait le mot pour montrer la place considérable qu'il occupait dans son esprit) toute tentative moderne était au moins inutile.
Chaque année le savant M. Bischoff publiait une brochure intitulée : De rabaissement du sens musical et retranché derrière Bach, il constatait de graves progressions dans cet abaissement, qu'il déplorait sans trouver de remède. Aussi les gens du monde parlaient-ils avec le plus grand respect de la brochure de M. Bischoff, sans la hre toutefois ; mais chacun s inclinait devant le grand critique dont personne n'eût osé contester le profond sentiment esthétique.
Guth crut naïvement au jugement de M. Bischoff. Le musicien s'imaginait qu'un liomme qui écrit a des motifs graves pour
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écrire et que sa critique, en même temps qu'elle reflète l'opinion de la foule, part de sens raffinés^ inconnus au vulgaire. Pauvre Guth qui jugeait des autres par lui-même, ayant été réveillé quelquefois par une voix qui lui criait impérieusement : Jette sur le papier tes tourmentes de la nuit !
La Marche processionnelle n'ayant pas obtenu l'assentiment du public, l'éditeur refusa d'en graver la partition.
Un soir qu'il rentrait, Guth aperçut avec terreur un ordre à payer de deux cents florins qu'il avait tout à fait oublié pendant la composition de sa symphonie. Il n'avait pas de quoi acquitter cette dette pressante. La colère succéda au découragement et dans un de ces accès fébriles auxquels sont sujettes les natures nerveuses , se présenta l'image de M. Bischoff, le principal auteur de l'insuccès de la Marche processionnelle.
Qu'il est beau l'artiste lorsqu'il combat contre lui-même et tente d'échapper aux
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mesquineries de la vie bourgeoise! Gulh allait à son piano^ essayant de lutter contre le souvenir d'une dette misérable; de ses doigts s'échappaient de pures mélodies qui apportaient quelque terme à ses tourments. Il s'interrompit pour écrire : Rêveries poétiques dues à un beau soir d'été. Et les phrases musicales couraient entre les portées écrites par une main fiévreuse qui^ tantôt s'interrompait pour plaquer de longs accords mystérieux ou pour cribler sa partition de notes et de rappels qui correspondaient à des résonnances intérieures. La physionomie de Guth s'imprégnait pour ainsi dire de mélodies; dans chacun de ses traits il eût été facile de suivre l'enchaînement de sensations diverses.
Tout d'un coup sa figure se crispa et d'un coup de poing violent sur le piano ^ Guth sembla dire : à quoi bon? Ce furent alors des cris étranges : Crae, craa^ gronass, qu'il essayait de traduire avec le piano^ et une joie sarcastique entraîna par la chambre
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le compositeur poussant des onomatopées singulières , qui ressemblaient à celles du croassement des crapauds.
A cette heure, Guth riait d'une façon singulière, dominé par une fantaisie qui aboutit à quelques jours de là. Les affiches du concert public annoncèrent la première audition des Rêveries poétiques dues à un beau soir d'été.
Tout d'abord, la première partie satisfit le public viennois. Rarement Guth avait déployé des qualités mélodiques plus aimables. Sans tomber dans les utopies de l'imitation musicale de la nature, l'artiste réussissait à faire passer dans l'esprit de ses auditeurs les fraîches sensations d'une nuit d'été ; le calme, le silence étaient obtenus par des sonorités voilées et discrètes. Une note de cor, amenée avec un art extrême, faisait songer à une étoile filante. Des mariages de bassons , de clarinettes et de flûtes résultaient des accords mystérieux, profonds comme la nuit.
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Pourquoi tout d'un coup le motif principal de la Marche processionnelle s associat-il à celte rêverie? Pourquoi des cris de crae, craa , gronass, poussés par tous les musiciens, rappelaient-ils le souvenir de crapauds dont on croyait entendre le verruqueux clapotement dans des eaux glutineuses?
Ce fut un grand scandale à Vienne, car les musiciens de l'orchestre dévoilèrent le secret de Guth. Dans la pensée du compositeur, ses aspirations musicales longtemps tendues pour l'exécution de la Marche processionnelle avaient été tout à fait troublées par d'horribles animaux, M. Bischoff et les critiques ses collègues, qui empêchèrent la réalisation de ces aspirations. Sous la physionomie de crapauds visqueux, Guth avait peint cette race d'ignorants qui troublent les plaisirs du public; par leur faute, aux Rêveries poétiques d'un beau soir d'été succédaient d'affreux croassements. C'était la faute de M. Bischoff, non celle de Guth qui
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ne demandait qu'à vivre dans les régions idéales de la mélodie; les bourgeois ne devaient s'en prendre qu'à leur critique habituel.
Cette interprétation ne triompha pas de l'opinion publique. Il fut même question d'un procès en diffamation, le critique et ses amis affirmant avoir entendu le nom de M. Bischoff sortir de la bouche des musiciens.
Comparer M. Bischoff à un batracien repoussant semblait aux Viennois un de ces crimes tels qu'on en compte peu par siècle!
A l'intérieur, les affaires ne prenaient pas meilleure tournure pour le pauvre chef d'orchestre. Le propriétaire du jardin public voyant un homme sans défense, le menaçait de rompre son engagement. Les créanciers se montraient de plus en plus rigoureux, et Guth, abandonné de tous, était à la veille d'être chassé de son domicile.
Quand la tourmente fut un peu calmée, qu'il eut été reconnu que les musiciens
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avaient crié : crae , craa , gronass , et non Bischoff, le propriétaire du jardin fit venir Guth, et l'engagea à reprendre ses anciens thèmes si charmants de mazourkas et de galops.
w Tout sera oublié, lui dit -il, si vous composez pour notre public quelque chose de gai. »
Cet entrepreneur connaissait son public ; pour le satisfaire , il fallait , disait-il , lui servir des mélodies amusantes, farces même au besoin. Suivant lui , Guth avait reçu de la nature d'admirables facultés pour chatouiller le public à l'aide du burlesque. Guth prouva à l'entrepreneur qu'il avait justement en tête un thème fort comique; l'autre s'en alla en sautillant, malgré son gros ventre, et Guth se mit en mesure de composer la gaieté dont était affamé l'entrepreneur.
Cette gaieté, l'artiste en était plein en effet depuis quelques mois ; mais quelle gaieté que celle produite par des veilles, des nuits
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sans sommeil et des privations de toute sorte !
Guth avait creusé son esprit avec plus de peine que le laboureur trace un sillon dans des terrains pierreux. Il sema à pleines mains, à plein cœur; ses semailles ne produisirent rien sur une terre que la peine devait fertiliser. Les prêteurs avaient avancé au chef d'orchestre des sommes usuraires^ et la récolte ne germait pas. Ce fut alors un sinistre cortège de Juifs, de loups-cerviers, de gens âpres, qui, d'un ton sec, redemandaient leur argent.
Guth tremblait et se regardait comme un criminel devant ce troupeau d*usuriers. Il s'enfermait, n'ouvrant pas; mais quels carillons à sa porte ! Les premiers jours , le compositeur fut tenté de briser ce timbre agaçant, dont chaque son lui criait : Paye! paye I
Il finit par trouver une acre jouissance à ces tintements qui n'arrêtaient guère du matin à midi. La terrible sonnette l'entre-
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tenait dans ses ressentiments contre le public, et à travers les frénétiques secousses d'un cordoi^qui, trente fois , eût dû casser dans les mains des créanciers , le souvenir de la Marche processionnelle se retraçait plus vivement encore à T esprit du compositeur.
La sonnette n'était que le prélude d'un événement inévitable. Ne pas ouvrir à des créanciers est un des moyens certains de les pousser à l'extrême. Guth entrevoyait la saisie de son modeste mobilier, et cela avec amertume. Il avait dépensé sa jeunesse au service de l'art. La société qui ne reconnaît pas Fart, empêchait l'homme de se développer et d'agrandir ses facultés dans le loisir, l'étude et la réflexion. Guth en prit son parti, et c'est pourquoi , la conscience en paix vis-à-vis de lui-même , il promit à l'entrepreneur un gai morceau pour renouveler Tafiiche.
Ce morceau fut en effet joué à Vienne le 22 juillet 1861; mais, ainsi qu'il arrive
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quelquefois , le trop de bouffonnerie comme le trop d'idéal blesse le public. Le titre luimême de Glaubiger-Polka (polka des créanciers) avait médiocrement disposé le monde élégant, qui n'aime pas qu'on éveille le souvenir de chiffres et de dettes.
Les sonnettes jouaient un rôle impitoyable dans cette violente farce , et si quelque phrase mélodique se dessinait et annonçait une heureuse conclusion , aussitôt un carillon insupportable venait couper court aux jouissances des mélomanes.
On espéra d'abord que cette sonnette aiguë servirait seulement d'accompagnement au premier motif de la polka; mais le vacarme continua, et Guth souriait d'une singulière façon, serrant convulsivement son bâton de chef d'orchestre dans la main.
Pâle, froid et dédaigneux, l'artiste planait sur cette assemblée, aussi agacée par la sonnette que par l'aigre bruit d'une scie entamant une pierre.
Au milieu du jardin, M. Bischoff levait
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sa canne, se plaignait du scandale, gesticulait, grinçait des dents.
Les dames respiraient des flacons d'odeur^ prêtes à tomber dans des crises nerveuses.
La terrible sonnette s'arrêta.
Un motif aimable montra que le compositeur avait enfin compris qu'il est des limites aux facéties désagréables; mais alors on entendit à l'orchestre comme un bruit de mobilier qu'on déménage , des armoires dont les battants s'ouvrent, des cris menaçants, des jurons, des plaintes, des vaisselles brisées.
« Il est foui » disaient les gens en se bouchant les oreilles.
Dans un coin, l'entrepreneur, interpellé sévèrement par M. Bischoff, montrait le poing à Guth, sans oser interrompre ce maniaque qui pouvait être dangereux. Guth souriait toujours, jusqu'à ce qu'un dernier tintement prolongé de sonnettes mit en fuite tous les habitués du concert.
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Dames et messieurs, employés au gaz, receveurs du contrôle, gardes, gens de police avaient abandonné le jardin public, craignant tous qu'une de ces terribles sonnettes ne fût attachée au pan de leurs habits.
Le dernier qui résista fut M. BischofP, qui, en partant, menaça l'entrepreneur d'adresser une pétition tendant à obtenir de l'empereur d'Autriche le renvoi de Guth de ses États.
ce Mes amis, dit Guth à ses musiciens, je vous remercie. Vous avez joué à merveille ce gai morceau.»
Et il souriait singulièrement! Mais en donnant la main aux artistes qui l'entouraient^ ceux-ci remarquèrent des yeux rougis, et au fond des larmes que Guth ne semblait pouvoir contenir plus longtemps.
Il s'échappa seul sous les arbres et s'enfonça dans les ombres des boulevards, sanglotant sur son avenir brisé. Guth marchait sans savoir où le conduisaient ses pas.
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De sombres projets se heurtaient dans son cerveau.
La rivière longeait le boulevard, large, profonde et tentante!
Peu à peu Guth, familiarisé avec l'idée d'en finir avec la vie, se rapprochait du quai.
Un son de guitare l'arrêta tout à coup. A quelques pas , une voix claire et jeune chantait en s'accompagnant. Guth tressaillit, La voix répétait le motif principal des Rêveries poétiques d'un beau soir d'été.
Guth s'approcha de la chanteuse. C'était une jolie enfant de dix-sept ans que le chef d'orchestre avait surprise, collée aux grilles du jardin public, les soirs où était jouée la Marche processionnelle.
Pauvre petite guitariste qui s'échappait des brasseries afin d'écouter ces mélodies qui répondaient à son cœur.
<c Elisl! » s'écria le compositeur.
Elisl s'arrêta tremblante, rougissant d'avoir été surprise par Guth.
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Longtemps ils se promenèrent sous les arbres, parlant à peine; mais Guth était heureux.
A quoi bon? s'était demandé si amèrement Guth maintes fois. Et à cette heure, Guth ne se disait plus à quoi bon?
La petite ville de L... était pleine d'émotion le 6 août de Tannée 185. Jour du jugement d'une fermière des environs, accusée d'avoir voulu faire assassiner son amant pour rentrer en possession de sa correspondance.
Les acteurs du drame étaient vulgaires; cependant il n'était bruit dans les salons de la ville que de lettres passionnées écrites par une femme de campagne à un homme qui s'était fait une arme de cette correspondance et en avait donné communication au parquet.
Les procès d'adultère et de séparation de
corps sont le meilleur livre où puisse être étudié le cœur humain.
On le voit battre, on en compte les pulsations.
Ce sont des billets spirituels comme ceux de Mme de Sévigné^ tendres comme les lettres de Mlle Lespinasse, enflammés comme celles de sainte Thérèse, quelques lettres sans orthographe, presque toutes pleines de sentiment.
Un recueil de fragments choisis dans les procès célèbres formerait le traité le plus sincère de Correspondance amoureuse qui ait jamais été livré au public.
Aussi ne manquai-je pas à l'audience du tribunal correctionnel de L... le jour des débats.
Une foule considérable s'était emparée de la salle, composée plus spécialement des habitants du village où avait eu lieu le drame; toutefois les dames de la ville avaient obtenu du président un certain nombre de places réservées.
L'accusée en tra^ escortée de deux gendarmes, et le silence se fit tout d'abord, quoique la curiosité fût désappointée. Un mouchoir sur la figure, la fermière semblait plus accablée de sa situation que désireuse de se montrer au public. Vêtue d'habits noirs, la pauvre femme paraissait affaissée sous la douleur : le désespoir se faisait jour dans chacun de ses mouvements.
J'ai une médiocre sympathie pour les dames idéales un peu voleuses, beaucoup empoisonneuses, qui écrivent des Mémoires remplis d'aspirations poétiques, et je n'irai certainement pas faire résonner les cordes d'un luth harmonieux sous les fenêtres de leur prison. Pourtant quoique le mariage ne me paraisse pas mériter les gros volumes d'attaques dont les bas-bleus ont abusé, je fus pris de pitié pour la coupable.
Le crime dont elle était accusée ne portait pas sur l'adultère , mais sur un guetapens où, d'accord avec son garçon de ferme,
la fermière avait voulu faire tomber son amant.
Sur le même banc, à ses côtés, était assis le paysan, son complice, une figure sans intérêt.
La lecture de l'acte d'accusation fit bientôt connaître les relations qui existaient entre la paysanne et un jeune garçon, dont la profession était de faire danser aux fêtes la jeunesse des environs. La liaison fut courte, les lettres de la fermière nombreuses.
Un jour, comprenant sans doute la faute de s'être donnée à un être vulgaire, la fermière pria son amant de lui rendre ses lettres. L'amant fit d'abord la sourde oreille, et enfin, pressé, promit d'échanger la correspondance contre cinq cents francs.
Homme pratique que ce ménétrier !
Cinq cents francs sont rares aux villages, les paysans enfouissant plutôt l'argent eu semailles qu'au fond d'une armoire. Le ménage était aisé ; mais le mari faisait fructifier sa terrCj et, d'un autre côté;, la fermière
n'avait pas les clefs de la caisse. La femme supplia, se jeta aux genoux de son amant, qui tint bon.
L'homme ne voulait pas avoir perdu son temps !
L'affaire parut en rester là jusqu'au jour où la fermière offrit à son amant le tiers de la somme^ qu'il refusa. De même pour la moitié. Le ménétrier tenait à ses cinq cents francs!
Un homme qui vend à sa maîtresse les lettres qu'il tient d'elle ne saurait être classé dans le petit troupeau des honnêtes gens. La fermière redoutait les indiscrétions du ménétrier, si répandu dans le canton par sa profession. Toute liaison avait cessé, premier motif de vengeance. De vagues menaces étaient allées au cœur de la pauvre femme, qui craignait autant les propos de l'homme que le colportage de sa correspondance. Le mari pouvait être instruit de la faute de sa femme ; des preuves existaient, un complice qui ne reculait devant aucun
moyen. Ce sont là de cruels châtiments qui sans excuser une faute la pallient.
Éperdue, se sentant sous la domination d'un homme méprisable, la fermière lui fit savoir que, tel jour, à telle heure, dans un certain endroit , la somme demandée serait comptée en échange des lettres.
L'amant accepta le rendez-vous et s'y rendit au jour et à l'heure convenus. Il avait à traverser, avant d'arriver, un chemin creux entre deux monticules couronnés de buissons épais. C'était à la nuit tombante. L'homme sifflait. Tout à coup il entend un menaçant : halte-là! Il s'arrête, lève les yeux et , effrayé , aperçoit entre les buissons le canon d'un fusil menaçant.
Au même instant, un paysan descend vivement dans le chemin creux et , armé du fusil, tient en joue le ménétrier qui, malgré son effroi, reconnaît le garçon de labour de la ferme.
c< Les lettres , s'écrie celui-ci , ou tu es mort! »
Un lutte s'engage entre les deux hommes. Le ménétrier, après quelques coups, est jeté à terre, fouillé par toutes les poches. Peine inutile I
Défiant comme tous les paysans, le musicien était allé au rendez-vous pour s'assurer de la couleur de l'argent; mais, de crainte de quelque machination, la correspondance était en un endroit sûr.
Le garçon de labour^ dont la mission consistait à s'emparer des lettres, lâche le séducteur après ravoir bourré de quelques coups de poing; mais à partir de cette aventure, le ménétrier, n'ayant plus de ménagement à garder, raconta dans le village le guet-apens auquel il avait échappé et les causes du guet-apens.
La justice ayant eu vent de l'affaire, une instruction s'ensuivit, qui- amena la fermière sur le banc de la police correctionnelle du tribunal de L.... C'est ce qui ex-
pliquait Tempressement des paysans du canton et des dames de la ville, curieuses de voir de près la criminelle.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation, la fermière ne poussa qu'un long et sourd sanglot qu'elle étouffait en mordant son mouchoir. Au-dessous d'elle son avocat, à grandes oreilles qui s'aplatissaient sur le velours de la toque, écoutait avec indifférence l'acte d'accusation.
L'interrogatoire força la fermière de montrer son visage, auquel les yeux rougis par les larmes n'enlevaient pas une distinction naturelle; mais quand laudiencier appela le principal témoin, un murmure particulier annonça que la curiosité de l'assemblée allait enfin être satisfaite.
Ce don Juan de village^ qui en voulait autant à la bourse qu'au cœur de ses amoureuses, était un garçon de vingt ans, content de sa personne, et ne paraissant pas se douter du triste rôle qu'il jouait en cette affaire. Une touffe de cheveux portait sur sa
tempe droite, à la manière des farauds de campagne, et, quand il parlait de la fermière, c'était avec le sourire du renard qui regarde de loin un piège.
11 parla sans gêne de ses amours, dit que, voulant venir à Paris, il avait besoin d'argent, et expliqua comment la fermière devait subvenir à ses frais d'installation dans la capitale.
Je ne sais si cet homme vint plus tard à Paris ; mais il avait toutes les qualités nécessaires pour réussir dans la classe des gens sans aveu, qui se faisaient remarquer jadis par une cravate jaune.
11 parla librement, avec une sorte de sincérité cynique, et je fus étonné que le président ne lui adressât pas quelques sévères paroles sur sa honteuse spéculation.
La victime était l'accusée, le témoin le coupable.
Coupable de ne pas avoir rendu les lettres à la fermière qui les lui redemandait;
Coupable d'en avoir fait marché;
Coupable d'avoir donné de la publicité au déshonneur d'une femme ;
Coupable d'avoir porté le trouble dans un ménage.
La fermière s'était confiée à un brave valet de ferme et lui avait mis entre les mains une mauvaise arme abandonnée, hors d'état de servir.
Il fut même démontré que le fusil n'avait pas de batterie. Et le crime pour lequel étaient accusés la fermière et le garçon de labour était énoncé : — Attaque à main armée sur un chemin public !
Singulier procès ! Je n'ai pas l'intention de reviser le Code; mais quand j'entendis l'avocat, j'aurais voulu plaider l'affaire. Cet homme aux larges et plates oreilles semblait n'avoir rien retenu des débats. Il ôta sa toque, et son crâne apparut aussi nu que son éloquence. Il fit une longue péroraison sur sa robe, comme s'il avait voulu l'innocenter ; et, en effet;, elle était complice de vulgarités qui, pendant une
demi-heure, s'échappèrent d'une bouche sans accents.
Quel enseignement fût résulté d'un tel procès si l'avocat^ changeant les rôles et devenant accusateur au lieu d'accusé, eût pris à parti le dénonciateur, l'homme qui avait perdu de réputation une femme coupable seulement d'un moment d'oubli I
Les premières lettres de la fermière étaient pleines de passion. Peu à peu le repentir s'y glissait. Une tentative de suicide, provoquée par la honte et le remords^ n'avait manqué que par l'assistance imprévue du garçon de ferme, qui par là fut initié au drame. L'avocat n'en sut rien tirer. Cet être aux oreilles plates me faisait pitié.
Le bruit courait parmi le public que le mari était dans la cour du tribunal, attendant la décision avec anxiété. La vulgaire robe noire omit ce détail.
Chacun dans l'audience avait été ému de
la contenance de l'accusée, de ses remords,
le la honte qui coulait avec ses larmes. L'a-
vocat aux plates oreilles fut le seul à ne pas s'en inquiéter.
Quelle facile éloquence que de montrer la femme séparée de ses enfants > abandonnée de son mari^ pour un moment d'oubli de ses devoirs !
Et quel enseignement fût résulté d'un tel procès, si l'avocat, s'adressant au séducteur, se fût écrié : « Vous avez perdu une pauvre femme. Misérable, c'est à vous de monter sur le banc des accusés I »
Pendant que le tribunal délibérait en cbambre du conseil, je suivis les paysans qui se formaient en groupes dans la cour et discutaient l'affaire.
A son tour descendit le principal acteur du drame, le ménétrier.
Sans doute cet homme sans pudeur allait être chassé, conspué comme il le méritait. Aucun village des environs ne voudrait le recevoir. L'homme était désormais voué au mépris. Chacun devait faire des vœux pour l'acquittement de la fermière; et la malheu-
reuse repoussée du foyer domestique, méritait la pitié générale.
Plein d'assurance, le ménétrier vint se mêler aux groupes et reçut les félicitations des paysans.
On parlait avec chaleur de la conclusion de lafTaire ; tous opinaient pour la condamnation de la pauvre femme, tandis que, souriant, le musicien était complimenté sur son adresse.
0 paysans, qu'on vous a faussement dépeints !
Le ménétrier leur semblait supérieur parce qu'il avait triomphé de la femme, et qu'à leur sens la force doit toujours rester à l'homme. Ils ne se disaient pas que le musicien était un malhonnête homme. Ils Tadmiraient pour sa subtilité de n'avoir pas porté les lettres au rendez-vous.
Pour complicité dans une attaque à main armée sur la voie publique, la fermière fut condamnée à six mois de prison.
Tristement je sortais avec la foule lorsque
15d un drame judiciaire.
la condamnée apparut dans la cour, reconduite à la maison d'arrêt entre deux gendarmes.
Un homme se précipita tout à coup sur son passage, et la tint serrée dans ses bras.
C'était le mari, les yeux pleins de larmes.
« Pauvre Thérèse, s'écria-t-il, ne m'oublie pas ! Je sais bien que tu n'es pas coupable ! »