‹ Ma tante PéronneChapitre 3 sur 4 · ET DE · texte numérisé non relu

ET DE

JENNY BRELL,

On voyait, il y a quelques années, sur le chemin de fer du Nord, un riche wagon armorié, qui arrivait en gare à toute vapeur. Aussitôt traîné par les hommes d'équipe pour changer de voie, ce wagon, d'une forme particulière, repartait attelé de sa machine, ne semblant contenir aucun voyageur; mais à quelque distance de la

gare, une figure mélancolique apparaissait à la portière et tristement contemplait les prairies qui entourent les fortifications.

Étrange personnage que le baron de la Brunière qui, pendant six ans roula sur toutes les lignes des chemins de fer de France, sans jamais sortir de son wagon.

Très-riche , trop riche , la Brunière avait abusé de tous les plaisirs qui s'achètent avec l'argent;. L'argent se vengea en rendant à la place adulations, hypocrisies, infidélités et trahisons.

L'homme, malheureusement, de nature inquiète , voulut sonder jusqu'au fond le gouffre des faux sentiments. Trompé par les uns et surtout par .les unes, le misanthrope entassa ces ingratitudes et en fit un tel amas dans son cœur, qu'un jour des troubles malsains s'en échappèrent qui mirent sa raison en danger.

« Il faut voyager, » dirent les médecins.

Ce fut alors que le baron, pour ne plus

avoir de communications avec les humains, fit construire un wagon à son usage, et ainsi il traversa sans cesse les lignes de chemins de fer, usant les rails à force de les parcourir.

Le wagon n'arrêtait que pour se ravitailler; le mouvement seul faisait oublier ses chagrins à cette âme ulcérée. Au bout de quelques années, le baron trouva un certain assoupissement moral.

C'est au frottement que s'échauffent les passions. La Brunière, pour les éteindre, avait rompu tout commerce avec les hommes^ sauf avec un domestique qui remplissait les diverses fonctions de valet de chambre, de baigneur et de cuisinier.

Le wagon fut construit par un ouvrier habile^ de telle sorte que des appareils à ressort se ployaient et disparaissaient comme par enchantement, fournissant tout ce qui est nécessaire à la toilette et à l'entretien du corps.

Une petite bibliothèque de voyage cou-

vrait un des panneaux du salon. Composée en partie de moralistes, cette bibliothèque n'avait pas médiocrement contribué à rembrunir l'esprit du baron, les philosophes s'appesantissant plus volontiers sur les vices des hommes que sur leurs qualités. Aussi le voyageur mélancolique jetait-il ces livres à peine ouverts, préférant au catalogue des laideurs humaines le spectacle des verdures fuyantes et des horizons lointains.

Sans ces moralistes sévères, la Brunière eût recouvré plus vite la tranquillité. Un domestique fidèle, peu causeur, point coureur (ce qui lui eût été difficile) l'entourait de soins; mais le plus grand charme pour le rêveur, ennemi de la société, venait d'un panorama changeant qui faisait succéder un vallon à une colline, un site sauvage à une contrée fertile.

Souvent le baron passait des journées à étudier la forme des nuages et il se sentait libre comme eux. Les tempêtes de la nature,

les grands orages^ les pluies, les neiges offraient des spectacles toujours imprévus pour l'homme qui, n'ayant aucuns devoirs à rendre vis-à-vis de ses semblables, s'endormait avec le soleil couchant et était réveillé par les splendeurs du soleil levant.

Que de conversations muettes il entretint avec les étoiles et combien il sentit le factice de son ancienne existence, à l'époque où vivant au club^ dans les cercles et les soirées, il était resté si longtemps sans avoir contemplé la nature î

Y avait-il un décor d'opéra comparable aux rayonnements empourprés des soleils couchants, qui le soir remplissaient son âme de félicités, et le matin amenaient un sourire sur ses lèvres pâles ?

La nature est une consolatrice souveraine, qui a des baumes et de précieux onguents pour les cœurs ulcérés.

Les nuages pouvaient se charger d'électricité, la nuit envelopper les campagnes de son noir manteau, un ciel bleu d'Orient se

dérouler en voûte splendide, l'horizon enflammé annoncer des vents humides, l'aube matinale amener la rosée sur la verdure, le baron ne se lassait pas de la répétition de ces décors que change un machiniste mystérieux pour la joie de ceux qui savent les goûter.

Le matin, c'étaient de capricieux chants d'oiseaux qui, réveillant le voyageur, semblaient lui souhaiter bonne route. Alors il marchait par la pensée dans les prairies vertes où les grands bœufs baignent leur poitrail. De la cheminée des cabanes s'échappaient de petites fumées joyeuses, et le soir, tout au loin, suivi de son troupeau^ le berger tournait la colline.

Ces spectacles le baron en avait seulement la fleur. A l'abri du froid et de la tempêtC;. il assistait aux perpétuelles métamorphoses de la nature. ,

Quelquefois, sous l'impression des fraîcheurs du matin, le voyageur mélancolique, pensant aux hommes, les voyait sous un

jour meilleur et se demandait s'il n'avait pas pris la vie trop en ennemi. Alors, ouvrant un coffret rempli de lettres, il jetait un amer coup d'œil sur des tendresses factices, plus noires que Tencre qui les avait tracées.

Les lettres de femmes se résumaient par coquetteries, infidélités, argent, et le baron les rejetait avec. dépit quoique ayant rompu avec celles qui avaient meurtri son cœur.

Ce n'est pas que les lettres d'hommes valussent mieux. Amitiés d'enfance, amitiés de jeunesse, amitiés de Tâge mûr avaient été sacrifiées à des ambitions et à des intérêts. C'était avec un raccornissement du cœur que la Brunière refermait chaque fois le coffret.

Un rayon de soleil se jouant dans le wagon faisait à peine oublier au voyageur ces tristes impressions.

Son amour-propre saignait d'avoir été joué par les hommes et les femmes, car combien l'orgueil a-t-il jeté dans la soli-

166 HISTOIRE DU BARON DE LA BRUiNIÈRE

tude des êtres plus blessés du rôle de dupe que de celui de victime?

Pourtant la Brunière était bon. Ses dernières volontés le prouvaient. Mais combien en avait-il eu de dernières volontés? La collection de ses testaments, qui déjà formaient un volumineux dossier, attirait sur ses lèvres un sourire de cruelle raillerie.

A un certain nombre d'hommes et de femmes il avait laissé des legs qu'il biffa successivement le jour où la preuve de leur .égoïsme s'était fait jour.

Brave, dédaigneux de la vie, la Brunière, avant de se battre en duel, souvent pour des motifs futiles, disposa de sa fortune en faveur de ses amis. Et pourtant les noms de ses anciens compagnons, de ses anciennes maîtresses furent remplacés par d autres qui devaient avoir des successeurs.

Ombrageux, susceptible, le baron se blessait d'une misère et ne faisait pas d'efforts pour oublier l'imperfection de la nature humaine.

Il avait lu, médité^ vu, voyagé^ réfléchi. Les leçons successives du hasard ne lui firent pas connaître l'homme réel, dévoué à ses heures, brisé par la société,, se faisant petit pour ne pas être écrasé, courageux aujourd'hui, faible demain, modeste et hautain, naturel et comédien, plein de générosité et d'avarice en même temps, gai et triste, ouvert et sombre, léger et méditatif, fier et courtisan dans la môme heure^ tour à tour grand et bas, égoïste et préoccupé du bien général à la fois.

Le baron^ s'il était descendu au fond de lui-même, eût trouvé ces deux natures qui sans cesse s'agitent en Thomme, combattent, se terrassent, se relèvent, sont rarement d'accord et offrent l'incessante dualité du mal s'insurgeant contre le bien, du bien révolté contre le mal.

La Brunière rêvait des êtres idéals, sans passions, sans vices, et il ne se rendait pas compte du mouvement de la société qui, comme une machine à bluter, secoue sans

cesse le sac du bien et du mal, pour profiter du bien^ mais ne peut empêcher la poussière du mal de s'échapper à travers le tamis.

Il avait trop lu les moralistes. Un véritable philosophe lui eût mis en main les satiriques^ car c'est l'arsenal où doivent se fournir les natures délicates pour y trouver des armes. Alors le baron eût applaudi aux furieux coups de fouet qu'appellent les vices et il eût été vengé des tortures que lui avaient fait subir hommes et femmes.

Mais la nature était un réconfortant plus doux à cet esprit ulcéré, à cette âme abattue, à ce cœur brisé d'orù ne s'échappaient aucun soupir^ aucune larme.

La Brunière avait résolu de fuir le commerce des hommes. Tous les ans, à une certaine époque, un intendant, chargé de veiller à ses intérêts, devait attendre à la gare de Paris l'arrivée du wagon^ remettre au domestique un état des revenus. Après quoi le baron continuait sa course.

A un certain endroit le chemin de fer du Nord passe sous une petite ville riante. L*art et la nature se sont prêté une mutuelle assistance pour entourer la cité de fleurs et de verdures. Au-dessus d'épaisses allées d'ormes, étages sur les versants, apparaît la pointe d'un élégant clocher. Les prairies, au bas de la ville, offrent une verte gaieté qui ne se retrouve point ailleurs; les animaux qui y paissent ont le poil plus

luisant. Autour de chaumières couvertes de tuiles s'étendent de nombreuses plantations qui témoignent du bien-être des paysans.

Tel est l'aspect du pays du côté qui regarde Paris.

Cet endroit fertile, les richesses de l'agriculture^ la culture des arbres et des fleurs avaient souvent fait songer le baron. Mais quand, en revenant du côté opposé sur la voie qu'il parcourait incessamment, la Brunière remarqua, au-dessus du tunnel où allait s'engager le wagon, un petit pavillon en briques, et à la fenêtre du pavillon le profil d'une jeune fille qui travaillait à une broderie, la ville de X... prit aux yeux du mélancolique voyageur un aspect plus riant encore.

Dès lors la Brunière résolut de ne plus parcourir que la ligne du Nord, pour revoir chaque jour un si joli pays, sans s'avouer que l'image de la jeune fille lui tenait plus au cœur que le paysage.

Les hommes que les femmes ont fait souf-

frir sont encore plus confiants que défiants. En public il n'est guère d'âcretés qu'ils ne prodiguent en parlant des femmes ; la vue d'un mantelet leur rend toutes leurs illusions.

Un pavillon à la fenêtre duquel brodait une jeune fille remuait le cœur de la Brunière, rien que par l'application qu'elle portait à son ouvrage, car le bruit du train, le sifflet de la locomotive, les nuages de fumée qui s'échappaient du tunnel, l'ébranlement causé au pavillon par le passage de la lourde machine, n'étaient-ils pas à de beaux yeux des raisons suffisantes de se lever?

L'aiguille de la jeune fille ne s'arrêtait pas.

Penché à la fenêtre, le baron, quoique le train s'éloignât avec rapidité, pouvait s'assurer du peu de curiosité de la jeune fille et ce n'était pas sans émotion qu'il quittait de la station.

Quel est l'homme qui, après de longs voyages, arrivant dans une ville inconnue.

n'a pas été touché par l'apparitioii d'un frais visage de femme qui regarde dans la rue et semble lui souhaiter la bienvenue? Par un simple échange de regards, déjà le voyageur se sent moins isolé, et si un gai sourire l'accueille, il emporte du pays une charmante impression.

Ces douces sensations, le baron ne les avait pas ressenties jusqu'alors ; pourtant resta profondément gravée dans son souvenir l'image de la jeune fille aux cheveux blonds qui, par l'action du travail, cachaient presque entièrement le profil.

A un second voyage, la Brunière remarqua que la jeune fille semblait de condition modeste. Sa toilette était simple , autant qu'on pouvait apercevoir du wagon une robe gris-perle, tendre comme l'aube du matin; pour tout ornement, un velours noir, capricieusement mêlé aux cheveux.

Par hasard, une autre fois, le train du baron passa de grand matin sous le tunnel. Delà fenêtre du petit pavillon se détachait

sur les rideaux l'ombre de la jeune fille qui veillait, assise à sa table de travail.

La Brunière n'avait jamais vu de femmes travailler. Elles lui étaient apparues au bal, décolletées, soit dans une loge d'Opéra, ou conduisant une voiture au bois. A l'étranger, quelques-unes ne dédaignaient pas de s'asseoir autour du tapis vert. Aussi était-ce une révélation pour l'homme au wagon que ce travail à l'aiguille.

Il avait été attiré jadis par des beautés provoquantes, parées de toutes les ressources de la toilette. On pense combien il fut séduit par l'attitude d'une jeune fille qui demandait aux heures de la nuit de venir en aide aux heures du jour.

Dès lors le baron raccourcit encore la ligne de ses voyages. Une fois par jour le conducteur du train eut ordre de passer devant le tunnel. La Brunière ne pouvait rassasier ses yeux du doux profil dont chaque voyage lui révélait de nouvelles délicatesses.

Le baron aimait-il? Il n'osait se l'avouer ;

mais quelque chose de rafraîchissant circulait dans ses veines. Il s'endormait maintenant avec une ombre de sourire; la nuit, la chaste image de la jeune fille se dessinait dans ses rêves. En moins d'un mois, toutes les anciennes souffrances morales se dissipèrent.

La Bruni ère gaiement faisait sa toilette, passait plus de temps dans les mains du valet de chambre, souriait de sa proprejoie. L'hypocondrie fuyait, chassée par des aspirations au bonheur, et le baron, constatant la fuite de sa terrible ennemie, était plus heureux que le convalescent qui, après une longue maladie , fait quelques pas sous un rayon de soleil.

La nature semblait se prêter à ces joies du cœur. Elle revêtait ses habits de fête pour la guérison de la Brunière. Le ciel était plus bleu, la verdure plus verte, le vent plus frais, le soleil plus brillant; c'était avec l'attention d'une douce confidente que la lune semblait écouter le soir les pensées

du baron, accoudé à la fenêtre du wagon.

Tout prenait une couleur riante. Les oiseaux le matin réveillaient la Brunière avec des cris doux et joyeux qui lui caressaient le cœur. Sautillant gaiement sur les lignes du télégraphe, ces petits chanteurs invitaient le baron à sortir de son apathie.

Ainsi le misanthrope échappait aux rêves troublants^ où tout lui avait paru mesquin^ misérable, sordide, et il renaissait à la vie, calme, souriant, affectueux.

Le mal qu'il pensait des femmes était détruit par la vue d'une jeune fille !

Pour rompre avec son passé et n'avoir plus de tentation d'y jeter un regard désolé, la Brunière brûla les lettres qui contenaient de cruelles preuves de trahison, et comme il respira en jetant au vent l'amas de cendres grises sous lesquelles avait été enterré son cœur si longtemps !

Dès le premier jour, cette rupture avec le passé fut payée par un bonheur inattendu.

La jeune fille leva les yeux au moment où le wagon passait. Son regard rencontra celui du baron!

Le pâle visage de la Brunière se couvrit de rougeur; tout son sang se porta du cœur au cerveau, et il remercia la Providence de ce moment de bonheur.

Elle l'avait vu, non par hasard !

Les amoureux se plaisent à sentir le doigt de la destinée s'appuyer sur eux, les conduire, régler leur vie ; même les esprits positifs sont portés à ces idéalités.

Heureuse journée que passa le baron, non sans un certain regret de ne pouvoir faire rétrograder la locomotive, pour encore une fois recueillir un regard de la jeune fille I

Dès lors germa quelque fatigue de voyages qui duraient depuis six ans. Le baron sentit la monotonie d'une vie qui n'était pas sans rapport avec celle des condamnés qu'emmènent les voitures cellulaires. Sans doute le wagon était merveilleusement disposé; mais en un clin d'œil la Brunière avait fait le tour

de la voiture, et la présence du valet de chambre était une mince ressource pour un homme rappelé à la sociabilité.

Peu à peu le baron, se sentant attiré vers les hommes, s'accusa d'une trop vive sensibilité.

Des amis l'avaient trahi. Combien de thèmes ces trahisons n'avaient-elles pas fournis aux moralistes? Des femmes l'avaient trompé. Il en était ainsi depuis le commencement du monde.

La Brunière fit son inventaire moral.

Était-il de nature si supérieure que d'échapper au sort qui avait atteint les plus grands hommes de tous les temps?

Les moralistes recommandent le pardon des injures, l'indifférence tout au moins. Le baron haïssait ses ennemis et sans cesse appelait sur leur tête les châtiments du ciel.

Quelles qualités particulières avait apportées la Brunière dans le courant commun? A qui avait-il été utile? On lui avait fait du mal; avait-il fait le bien? Avait-il appliqué

son intelligence à quelque utile création? Avait-il sauvé quelqu'un du danger ou de la ruine?

Le rôle du baron, il fut obligé de se l'avouer^ s'était borné à des plaisirs mondains, et ses amis ingrats, loin de lui nuire, lui avaient fait comprendre la vanité de telles jouissances, en le forçant à méditer dans la retraite.

En ce moment la Brunière eût sauté au cou de ses ennemis qui faisaient qu'en se sondant, il ne se jugeait pas meilleur que les autres hommes.

Mais, s'il pardonnait à des ingrats, quelles actions de grâces la Brunière rendait à la jeune fille qui la première avait donné naissance à de tels retours ?

Le lendemain le baron revint sur la voie avec des élans de joie tels qu'il en avait rarement ressentis. A una demi-portée de fusil du pavillon, le mécanicien eut ordre de ralentir sa marche et de faire entendre le sifflet indicateur de l'arrivée du train.

Le bruit particulier produit par ce wagon solitaire lit lever les yeux de la jeune fille, que la Brunière salua avec courtoisie. Si une douce rougeur se répandit sur des joues ingénues, le cœur du baron battait à tout rompre.

Sans une sotte crainte qui le retenait, le voyageur fût descendu à la station de la petite ville; mais il fallait rompre avec un serment , et la Brunière avait puisé de telles consolations pendant six ans de solitude^ que maintenant il lui restait quelques appréhensions sur l'avenir. Pourtant, semblable aux matelots qui ont fait un long cours sans débarquer, le baron entrevoyait la terre ferme comme un lieu de délices.

Un troisième voyage devait décider du parti que prendrait le voyageur. La Brunière encore une fois voulait étudier la figure de la jeune fille. Toute son attention concentrée dans le regard, de loin il étudiait déjà le pavillon de briques, qui servait de cadre à la jeune ouvrière, et long-

temps avant d'arriver les gais entrelacements de briques roses lui faisaient battre le cœur.

Déjà apparaissaient aux yeux de la Brunière les rideaux de la fenêtre, dont un coin habituellement relevé encadrait le profil de la jeune fille. Le baron se faisait une fête des beaux cheveux en grappes qui pendaient sur la tapisserie, des longs cils découpés sur la transparence des joues, de Tinnocente rougeur qui l'accueillait d'habitude.

Les rideaux étaient soigneusement tirés.

Pour la première fois, la jeune fille ne se trouvait pas à la fenêtre !

Quelle nuit anxieuse passa la Brunière ! Ce ne fut qu'une angoisse, quoique par instants la réflexion apaisât ses tourments. La jeune fille n'avait pas fait vœu de solitude ; le plus simple événement suffisait pour l'appeler au dehors.

Mais les doutes et les chagrins naissent comme à plaisir dans Tesprit de ceux qui aiment, et il semble qu'une fée jalouse

prenne à tâche d'entourer les roses de l'amour de sombres soucis.

Pour la première fois depuis six ans la Brunière descendit à la station de X....

Ses jambes fléchissaient sous un corps d'une extrême faiblesse ; le baron ne s'inquiéta pas de ces phénomènes semblables à ceux d'un prisonnier mis en liberté après une longue détention.

Son émotion était si vive, et en même temps son impatience si grande d'avoir des nouvelles de celle qu'il aimait, qu'il franchit d'un trait la montagne tortueuse de la petite ville, laissant en arrière son valet de chambre qui, n'étant pas soutenu par la passion^ se traînait plutôt qu'il ne marchait.

Non loin du pavillon est située Tauberge de la Pomme-d'Or une ferme plutôt qu'un hôtel. Ce sont de grandes cours, où sont remisés des chariots de rouliers; sur le fumier des poules picorent leur nourriture. D'un pigeonnier à toit en poivrière s'échappent des pigeons qui traversent la cour. Un

escalier de meunier conduit à une balustrade de bois qui s'étend autour des chambres. Au dehors, à travers les fenêtres de l'auberge, apparaissent de grandes bassines de cuivre luisantes, et si la porte est petite, la cheminée est vaste et des flots d'une odorante fumée s'en échappent.

La Brunière descendit dans cette hôtellerie. L'hôtesse était avenante, gaie et on sait à quelles conditions tiennent les affirmations des meilleurs observateurs. Le baron, rien que par son entrée à l'auberge, jugea les habitants de X... plus sociables que dans tout autre pays. Immédiatement il alla faire le tour du pavillon en briques, dont la porte donnait sur une petite place, en face même de la chambre que l'hôtesse avait choisie pour lui au premier étage.

Assis sur le tunnel, ce pavillon était calme et propre comme une maison hollandaise. De grands rosiers en espaliers servaient d'ornement à la porte et les fleurs grimpaient jusqu'à la fenêtre du premier

étage, semblant demander la faveur d'être cueillies.

Aucun mouvement intérieur ne se faisait remarquer dans le pavillon. Plongé dans ses réflexions , la Brunière suivait machinalement du regard la longue voie ferrée, que si longtemps il avait parcourue sans se douter que le bonheur était au-dessus de ce noir tunnel.

Mais avant tout le préoccupait le souvenir de la jeune fille. Dès le soir, ayant à dessein pris son repas dans la salle commune de l'auberge, la Brunière fit causer l'hôtesse. Par le ton qu'il donnait à la conversation , tout en écoutant les commérages familiers aux hôtesses de petite ville, le pavillon et celle qui l'habitait revenaient à chaque halte de la commère, et la Brunière apprit (avec quelles joies intérieures 1) combien les gens de la ville estimaient la jeune orpheline qui vivait de ses ouvrages de broderie.

Sauf les courses qu'exigeait son travail, Jenny Brell sortait rarement; on ne Tavait

jamais vue se livrer aux plaisirs de son âge. Une lampe allumée chaque soir était l'enseigne de sa vigilance.

Le cœur plein d'ivresse, le baron se coucha, attendant avec impatience les premiers rayons du jour. 11 était arrivé de nuit à X...; il voulait voir la ville le matin. A peine les portes de l'auberge ouvertes, la Brunière était sur pied, admirant l'horizon étendu qui se déroule au pied du pavillon de briques.

La ville est bâtie sur un coteau au bas duquel coule une claire rivière. Le baron fit le tour de la montagne. Dans les champs travaillaient les laboureurs ; les paysannes, de grands seaux de lait sur la tête, souriaient à Tétranger. De lourdes voitures chargées de fruits montaient la côte, conduites par de joyeux charretiers.

Tous les habitants que la Brunière rencontra lui parurent bons, polis, affectueux.

Le joli pays pour se reposer et terminer ses jours en paix !

La cloche de la quarantaine allait sonner pour le baron. C'est le premier avertissement du repos. Le voyageur avait usé de tous les plaisirs et il a été dit quelle amère liqueur il trouva au fond de la coupe.

Une jeune fille se présentait avec les qualités nécessaires pour une union que la Brunière envisageait comme le parfait bonheur.

Un mois il resta à la fenêtre de l'auberge, épiant les démarches de celle qu'il rêvait pour compagne. Grave affaire que le mariage pour un homme qui se connaissait des germes de misanthropie ! Il ne voulait pas prendre l'engagement à l'aventure.

Rarement la Brunière parvint à entrevoir la jeune fille; mais il l'étudiait par mille choses qui l'entouraient : la cage d'oiseau pendue à la fenêtre, les rosiers de la porte^ chaque brique du pavillon.

Pour que sa présence dans la ville ne fût pas soupçonnée, deux fois par semaine il reprenait la voie ferrée, et de son wagon se

montrait aux yeux de la jeune fille, qui aujourd'hui souriait amicalement au voyageur errant.

Le sort en était jeté. Le baron, décidé à se fixer dans le pays, traita d'une grande propriété qui du sommet du coteau de la ville descend jusqu'à la rivière; avec la propriété il fit marché du petit pavillon de briques y attenant.

Son titre de propriétaire lui en ouvrirait les portes : ainsi il se présenterait naturellement auprès de la jeune fille et pourrait l'étudier de près.

La terre qu'acheta le voyageur était médiocrement entretenue. La mort du propriétaire datait d'un an. Déjà les branches des arbres, heureuses de revenir à la liberté, se jouaient en paix dans les sombres allées de verdure. De mauvaises herbes semblaient s'être coalisées pour étouffer les fleurs : on eût dit des plantes jalouses des couleurs et des parfums.

La Brunière se dit avec quelle joie il in-

troduirait en compagnie derorpheline l'harmonie dans ce jardin. Ayant pris rendezvous avec un notaire du pays pour visiter le pavillon , rarement il éprouva une telle émotion. De cette visite dépendait son bonheur 1

Une vive rougeur monta aux joues de Jenny Brell quand elle ouvrit au voyageur. Et si la Brunière fut frappé de la délicatesse des traits de la jeune fille, tout ce qui Fentourait le confirma dans l'opinion qu'enfin il avait trouvé celle qu'il rêvait.

L'orpheline montra les petites chambres qui composaient un logement en harmonie avec ses goûts; jusqu'aux bouquets des papiers de tenture faisaient penser à la chaste vie de la jeune fille.

La Brunière revint à l'auberge plein d'allégresse. S'il regrettait d'avoir dépensé sa vie en six années de solitude volontaire, il leur devait d'avoir rencontré Jenny Brell.

Toutes les plaies de son cœur étaient cicatrisées. Maintenant naissaient des fleurs

sur un terrain qu'il croyait aride à jamais.

L'air de la montagne, des courses dans les environs , la vue du paysage dont il ne pouvait se rassassier, la fréquentation de quelques braves gens du pays , tout le confirma dans ridée qu'il avait enfin trouvé le bonheur.

Une seconde visite à Jenny Brell lui permit d'étudier l'orpheline de plus près. A la troisième entrevue il offrit à la jeune fille sa main, sa fortune, son cœur, trop heureux de n'être pas repoussé.

Les hommes qui approchent de la quarantaine redeviennent enfants en amour. Ils recherchent leurs sensations d'il y a vingt ans. La Brunière aimait fortement. Il aima bien plus encore quand l'orpheline remit sa réponse à huit jours de là.

Elle comprenait la gravité d'un tel engagement et n'était-ce pas prouver par ce délai qu'elle envisageait le mariage sérieusement?

Pendant huit jours la Brunière ne devait

190 HISTOIRE DU BARON DE LA BRUNlÈRE

plus se présenter au pavillon. Celte barrière opposée à ses désirs rendait encore plus souhaitable l'union projetée.

La Brunière parlait de Jenny Brell à ceux qu'il rencontrait ; tous le confirmaient dans l'opinion qu'il s'était faite de l'orpheline. Jaloux et jalouses étaient forcés de se taire.

Si Jenny avait condamné sa porte, chaque matin elle ouvrait sa fenêtre et reconfortait le baron par de charmants sourires dans lesquels semblait écrit : espérez. Ces sourires remuaient le cœur de la Brunière et le comblaient de félicités pour la journée. Jamais il n'avait aimé de la sorte. D'exquises tendresses remplissaient son être et lui rendaient ses sensations de jeunesse.

Les huit jours expirés, le cœur battant à tout rompre, la Brunière, malgré son émotion, courut au petit pavillon, se précipita sur la main de Jenny, essayant de faire passer dans cette étreinte tout le bonheur qu'il ressentait. Tout d'abord, les yeux de la jeune

fille lui apprirent que ses projets étaient acceptés.

« Ah ! Jenny, que je vous aime! « fut sa seule parole.

Souriante et confuse, l'orpheline osait à peine lever les yeux.

Jenny avait une parente que dès lors elle introduisit dans son intérieur; mais la tante par sa présence rendait plus piquants les serrements de main à la dérobée des deux amants. Le soir la vieille dame les accompagnait à la promenade, à quelques pas de distance, et la Brunière pouvait échanger de tendres confidences avec sa future.

Les deux mois nécessaires aux publications de bans semblaient plus longs que deux siècles au baron. Pour ne pas quitter Jenny un instant, il voulut prendre ses repas au pavillon et les jours s'écoulaient tissés de soie.

Quelquefois, de grand matin, la Brunière descendaitla montagne pour contempler l'en-

droit où lui était apparue celle qui avait décidé du bonheur de sa vie.

Le petit pavillon de briques, ses rideaux, les roses grimpantes remplissaient chaque fois de nouvelles félicités le cœur de l'amant qui ne pouvait se lasser d'admirer le cadre, quoique le portrait fût absent.

La Brunière osait à peine croire à son bonheur.

Après tant de tempêtes trouver un port à Tabri des désillusions, troquer une vie errante contre un foyer domestique où sans cesse il rencontrerait d'affectueux regards, ce sont des rayons de soleil qui épanouissent le cœur des natures les plus ulcérées.

Tout ce qui entourait Jenny était un gage de tranquillité et d'attachement à l'intérieur. Nul désir ne faisait briller les yeux de l'orpheline, et quoique le mariage fût proche, Jenny continuait ses travaux à l'aiguille.

Une dernière fois la Brunière se remit en route pour aller choisir lui-même les cadeaux de noce de sa fiancée. Il fit cadeau à

la compagnie du Nord du wagon qui ne devait plus lui servir, y mettant pour condition qu'il serait employé au transport de dix pauvres voyageurs en faveur desquels il fonda des passages gratuits. Ceux qui aiment sont tellement heureux qu'ils voudraient faire partager leur bonheur à toute la création.

Retenu par de beaux yeux dans les douceurs de la vie tranquille, la Brunière plaignait maintenant ceux que les chagrins ou la misère font changer de lieux et entraînent dans des pays lointains.

Il revint à quelques jours de là ayant hâté son voyage. Chaque moment qu'il passait loin de Jenny lui semblait une éternité; chaque regard qu'il lui était permis d'échanger avec la jeune fille, il l'eût payé de sa fortune.

11 fallait se presser, conclure le mariage sans perdre un instant. Le notaire, consulté par la Brunière sur la teneur du contrat, avait dit un mot significatif:

« Ne dépassez pas la quarantaine, monsieur le baron. »

D'abord, la Brunière en voulut à l'homme de loi d'avoir révélé cette balance dans les plateaux de laquelle les dix-sept ans de Jenny pesaient si légèrement^ les trente-neuf ans du futur si lourdement. Un tel prosaïsme déchirait le voile des illusions pour montrer la triste réalité tapie derrière.

« Suis-je trop âgé? » se demandait la Brunière qui, se sentant redevenir aimant, éloignait l'idée qu'il pût ne pas être aimé.

D'autres paroles plus graves encore prononcées par le notaire, revenaient sans cesse à l'esprit du baron.

(( Ce n'est pas aujourd'hui qu'une telle union est grave.... Songez que dans dix ans vous toucherez à la cinquantaine. »

Cruelles paroles dites avec un ton de bonhomie qui n'en froissait pas moins l'amoureux !

Aussi le voyage au retour lui parut-il long. Il avait hâte de plonger dans les yeux

de Jenny et d'y oublier les conseils bourgeois d'un homme d'affaires qui parlait d'âge quand il fallait parler amour.

Au coucher du soleil la Brunière arriva au pavillon. C'était l'heure où Jenny habituellement se promenait dans le petit jardin derrière la maison. En ce moment elle était occupée à semer du pain dans les allées pour qu'à Taube les oiseaux, trouvant leur pâture, fissent entendre de joyeux cris de remercîments.

La Brunière alla droit à Jenny, et Témotion qui parut sur la figure de la jeune fille fit que le baron oublia les propos du notaire. Il raconta brièvement son séjour à Paris, appuya sur l'impatience qu'il avait de revenir au plus vite. Jenny souriante écoutait.

Dans un coin du jardin se trouve un puits bordé d'une large margelle. Un sureau touffu égayé de sa verdure la pierre grise. Deux bancs sont adossés au puits de chaque côté, qui permettent de jouir de la fraîcheur pendant les soirs d'été.

Après quelques tours dans le jardin, Jenny lassée par la chaleur s'assit sur un banc, la Brunière sur l'autre, tous deux séparés par la margelle du puits.

Ils étaient seuls à cette heure. La nuit tombante les rendait silencieux. Aucun bruit dans le jardinet. Le recueillement était grand de part et d'autre.

Un désir immodéré de prendre la main de Jenny traversa l'esprit de la Brunière. Le fantôme de sa jeunesse passée le lui conseillait. Un soir, à vingt ans de là, l'amoureux se promenait avec une jeune fille, les mains enlacées dans ses mains. Jamais depuis, une si vive sensation ne s'était reproduite. La Brunière avait vingt ans alors. Et le fantôme de la jeunesse envolée disait : « Parle à ta fiancée un langage que ses dixhuit ans puissent comprendre I »

Avec émotion la Brunière s'empara de la main de Jenny, malgré sa résistance. Plus la main de l'amoureux insistait, plus la main de la jeune fille s'efforçait de fuir. Ce

sont des combats d'une délicatesse impossible à peindre. La main de Jenny était douce et fine; on eût cru que les doigts s'effilaient encore pour se dégager; mais la Brunière, sur ses gardes, les tenait emprisonnés.

Toutefois ce manège n'ofïrit pas à la Brunière les sensations de vingt ans auparavant. Il avait compté surTémotion de Jenny, sur des troubles mystérieux, des moiteurs tapies dans les méandres de la main. Et la jeune fille se tenait sur la réserve. Mais était-il possible que Jenny, seule, à la nuit tombante, dans ce jardin isolé, agît autrement?

C'est à quoi rêva la nuit l'amoureux. La soirée passée près de la margelle du puits, à l'ombre du vieux sureau, fut cependant une ombre de félicité ajoutée à celles qui faisaient présager à la Brunière un avenir de bleues tranquillités. Il est si doux dans une tranquille retraite d'oublier à deux les hommes!

Le lendemain la Brunière fit une prome-

nade dans la campagne avec Jenny^ accompagnée de sa parente. Assis sur un tertre sablonneux^ le baron écrivit du bout de sa canne le nom de Jenny sur le sable. La jeune fille traça également le mot Jenny,

L'amoureux avait espéré voir écrire la Brunière par sa future ! Mais sa gentillesse et sa gaieté faisaient passer par- dessus ces oublis.

Le baron hâta les préparatifs du mariage, et quelques jours après il put mettre le comble à ses vœux. Par une belle journée d'été eut lieu cette union qui d'un misanthrope faisait le plus heureux des mortels. Après la cérémonie nuptiale, les époux se rendirent dans la propriété que la Brunière avait reconnue pour dot à Jenny.

L'entraînant dans un bosquet :

« Êtes-vous heureuse, Jenny ? » dit le baron.

La Brunière sentit son cœur se fondre sous le tendre regard de celle qui n'était plus orpheline.

« Votre vie sera la mienne, disait Jenny, vos goûts les miens. »

Le baron crut entendre un ange lui parler.

{( Vous m'aimez donc un peu^ Jenny?

— Il y a longtemps que je m'intéressais au voyageur seul.... dans ce wagon. )i

Le cœur de la Brunière battait à tout rompre.

ce Que votre existence devait être triste ! continuait Jenny, Moi aussi quelquefois j'étais soucieuse, à ma fenêtre.... Maintenant nous serons heureux.... Demain, n'est-ce pas, nous irons visiter ce joli wagon? J'aime tant voyager ! »

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