‹ Ma tante PéronneChapitre 4 sur 4 · SOUVENIRS DE GUERRE DU PREMIER EMPIRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE GUERRE DU PREMIER EMPIRE

Des remparts de la ville on voyait se masser dans la plaine les troupes ennemies.

Chaque matin, les habitants pâles et défaits, car leur sommeil, depuis huit jours, n'était qu'une angoisse, se rendaient silen-

dsement darts les ruelles étroites d'où ils interrogeaient l'horizon.

« A quand notre dernière heure? » se lisaient sur ces bouches amaigries qui tous les jours souffraient une privation nouvelle.

De la campagne, ces yeux creux se reportaient sur la haute tour de la cathédrale, où se dessinait un petit point noir qui pourtant était le salut de la ville. Lui aussi, le commandant de la place interrogeait l'horizon, se disant : « Le secours viendra-t-il à temps? »

Que de douleurs entassées sur la montagne! Des naufragés qui ont réussi à se cramponner à un rocher, assaillis tout à coup par les vagues furieuses, ne sont pas plus désespérés.

Au loin, dans la campagne, là où mûrissaient des blés jaunissants, brillaient aujourd'hui des baïonnettes et des canons. Du haut de ces mêmes remparts, les paisibles habitants allaient voir jadis flamber sur les collines lointaines les joyeux brandons de la Saint-Jean. C'étaient mainten'^n' les feux du bivouac, ceux encore plus cruels d'une ferme ou d'un château incendiés.

Amère anxiété pour de pauvres cultivateurs dont les champs et les semailles étaient

foulés et détruits par les campements d'artillerie! Qu'étaient devenus le toit qui avait si longtemps abrité leurs têtes, les animaux qu'ils n'avaient pu emmener? Ces feux indiquaient de reste qu'ils étaient tombés en possession de l'ennemi , maltraités, détruits.

Des remparts on pouvait suivre la trace des misères de la guerre, et quoique des arrêtés sévères eussent été pris contre les habitants qui sortiraient de leur demeure pendant le blocus, les sentinelles ne pouvaient interdire aux curieux de regarder par les greniers et les toits des maisons élevées qui bordent les murs de la ville. Aussi, chacun constatait avec terreur que de jour en jour s'épaississait la ceinture d'ennemis qui entouraient la place.

Les nécessités de la défense avaient fait couper les doubles allées d'ormes centenaires qui formaient encore, huit jours auparavant, d'épais ombrages sous les murs des fortifications; maintenant étaient étendus

sur les pelouses des promenades, jadis si riantes^ les troncs des arbres abattus.

Les lierres et les plantes grimpantes qui ornaient les fortifications extérieures avaient été arrachés pour dégager Touverture des meurtrières. Ces murailles noires, humides et dénudées , semblaient un immense cercueil de pierre préparé pour les assiégés.

A la nuit on entendait la voix hurlante des chiens repousses de la ville lorsque les habitants des campagnes environnantes vinrent se mettre sous la protection des troupes. Ce sont bouches inutiles que des chiens^ en temps de siège I La municipalité n'avait pas eu le courage de les faire tuer; et ces animaux affamés ^ sentant leurs maîtres dans la place, poussaient des cris de détresse en courant sur les versants de la montagne.

Un sinistre cri que le cri nocturne des chiens abandonnés ! Ce cri semblait dire : « La ville sera bombardée ; des pères , des

mères et des enfants il ne restera pas plus trace que des murs d'enceinte. »

Ils n'étaient guère plus tranquilles ceux tapis dans le fond des caves où avaient été déposés les meubles précieux, les bijoux, l'or et l'argent; car les hommes pensent à ces misères, même dans les plus grands dangers.

L'enfouissement des richesses et des objets de prix n'empêchant pas les troupes alliées de masser aux abords de la ville bataillons sur bataillons^ régiments sur régiments, les peureux et jusqu'aux avares en étaient arrivés à mépriser le repos et la fortune. Qu'ils eussent été heureux, à celte heure, de trouver une issue qui leur permît d'échapper aux armées alliées 1 Alors, se représentait à leur esprit quelque pays sauvage où rhomme, adonné à la chasse et à la pêche, ne pense qu^à sa subsistance. Plus de commerce , plus de tromperies , plus d'honneurs , plus de mesquines ambitions de petite ville! Tous auraient troqué de

grand cœur leur situation pour celle de libres bohémiens.

Il semble que la Providence impose parfois aux humains de durs châtiments, guerre ou peste, pour rappeler les hommes au sentiment de la nature.

A une portée de fusil du bas de la montagne se trouvent les bâtiments de la ferme des Berlandières, une ancienne abbaye adossée à des contre-forts solides qui ont résisté aux attaques du temps.

Une jolie tourelle en briques, de l'époque de la fondation du monastère, a été convertie en pigeonnier . Ce pigeonnier donnait de la vie aux bâtiments par les nombreux oiseaux voletant de ci et de là, rentrant se reposer ou sortant pour aller picorer dans les champs voisins.

Les pigeons avaient fui devant les préparatifs de guerre; et la fuite de ces oiseaux semblait indiquer la destruction de la ferme aussi nuisible aux assiégeants qu'aux assiégés.

Si les troupes ennemies s'emparaient de la ferme, de là pouvait être installé le service des bouches à feu contre la ville. C'est pourquoi le général Travot pensa à protéger le versant de la montagne qui regarde la ferme par un corps de troupes qui en lit un solide rempart; pour défendre ce point, Travot n'hésita pas à se séparer de son fidèle aide de camp Chavanne.

Il est d'heureux hommes en qui se résume jeunesse, beauté, vaillance et bonheur. Partout où commandait Chavanne le succès avait suivi ses pas. 11 était l'homme de guerre appelé à de hautes destinées : ne doutant jamais, prêt à tout, intrépide à la guerre, doux et presque timide dans la vie, aimé des soldats comme un père, Chavanne était la légende de l'armée malgré sa jeunesse.

On contait de lui des traits qui tenaient du prodige, et on ne savait qu'admirer le plus de sa bravoure ou de sa présence d'esprit.

C'est lui qui, auprès d'Ancône, suivi de quelques soldats d'ordonnance, fut surpris par un corps de trois cents cavaliers de Tarmée papale. Les soldats italiens ayant mis le sabre au poing, Chavanne court au commandant romain.

ce De quel droit, monsieur, osez-vous faire dégainer? »

Et sans attendre la réponse, d'une voix vibrante il commande aux Italiens :

ce Sur-le-champ, sabre au fourreau ! »

Les soldats ayant obéi :

ce Vite à terre ! cria Chavanne ; et se retournant vers ses ordonnances. Qu'on conduise les prisonniers au quartier général. »

Par une rare présence d'esprit, Chavanne avait fait trois cents prisonniers dans une surprise où lui et son escorte devaient être infailliblement massacrés.

De tels traits enflamment les hommes qui en sont témoins, car il semble qu'une étoile mystérieuse veille à la conservation de cer-

tains êtres. Pour l'armée^ Chavanne était de ces hommes.

Sa figure, jeune encore, était déjà sérieuse; des méditations semblaient inscrites dans chaque trait de la physionomie de l'aide de camp, qui^, au premier abord, eût paru sévère, si l'ardente vivacité de ses yeux noirs n'eût été tempérée par de longs cils caressants et par le plus charmant des sourires, le sourire des hommes méditatifs.

Par une rare faculté^ Chavanne était à la fois réfléchi et spontané. L'action et la méditation formaient en lui un parfait équilibre. Avant d'agir, il envisageait tellement les diverses faces d'une question^ qu'aussitôt qu'il fallait la résoudre il était prêt.

Le bruit ayant couru la ville que Travot envoyait Chavanne défendre les abords de la montagne, amena quelque espoir au cœur des assiégés. La ville pouvait donc encore être défendue 1

Le plan de défense du général consistait

à ne pas laisser les ennemis approcher trop près de la place. Son rempart avancé était la ferme des Berlandières , et il se disait que le jour où serait prise la ferme^ il n'aurait plus qu'à rendre les clefs de la ville.

Ce n'est pas que les vivres manquassent; mais la disette d'eau était à craindre sur ce plateau de montagne où les fontaines ne laissent couler que de minces filets. Il ne fallait pas que l'ennemi soupçonnât qu'à côté de la ferme est une source abondante, à laquelle un détachement allait puiser chaque nuit pour les besoins de la place.

Le général Travot avait donc pris la résolution de protéger la ferme des Berlandières, et d'en défendre les abords par un détachement sous les ordres de son aide de camp.

Chavanne ne fut pas du même avis.

« Pour conserver la ferme, dit-il, il faut l'abandonner. »

Travot, surpris, regardait son aide de camp.

« Général, dit Chavanne, si nous faisons un grand étalage de troupes pour défendre la ferme, nous excitons la curiosité de Tennemi. Le général Kayserling, envoyant tous nos efforts se porter du côté de la ferme, se doutera de l'intérêt que nous avons à la conserver. »

Cette conversation se tenait sur la plateforme de la tour la plus élevée de la cathédrale.

(c Pourquoi, dit Chavanne, les alliés n'ontils pas encore tenté un coup de main pour s'emparer de la ferme ?

— Parce qu'ils savent, dit Travot, qu'ils n'y resteraient pas cinq minutes à l'abri, et qu'avec mon artillerie de rempart j'aurai bientôt mis à bas les vieux murs de l'abbaye.

— Nous sommes du même avis, général, et Kayserling n'attache pas d'importance à s'emparer d'un rempart qui serait détruit en un clin d'oeil; mais s'il se doutait que là se fait le ravitaillement de l'eau?

— Nous serions perdus , dit Travot , et chaque soir je remercie Dieu de n'avoir pas à compter un traître ou un déserteur qui indique à nos ennemis la source. »

Alors Chavanne expliqua son plan, qui était de camper à l'opposé de la source, et d'employer ses hommes à quelque travail visible pour tromper le général ennemi et le détourner de l'idée de s'emparer de la ferme des Berlandières.

Les troupes s'ennuyaient de l'inaction d'un état de siège. Avec prudence, Chavanne leur donnerait la distraction d'escarmouches légères^, les lançant contre ces soldats aventureux qui, dans toute armée, vont toujours en avant, plus préoccupés de pillage que de gloire.

Travot remercia cordialement Chavanne.

Le vieil officier, pour avoir blanchi sous le harnais, n'était pas de ceux qui méprisent les avis de la jeunesse.

La joie régna dans la ville quand la nou-

vclle officielle fut répandue que Chavanne était chargé de défendre les abords de la place.

L'audacieux officier, posté à la tête d'excellentes troupes, au pied de la montagne, indiquait que le général attendait un renfort du dehors et qu'en agissant ainsi on lui facilitait les voies d'entrée dans la ville assiégée.

Aussi l'émotion fut-elle grande quand, pendant l'inspection des troupes sur le Champ-de-Mars , Chavanne, saisissant le drapeau :

« Je jure, dit-il à Travot, de vous rapporter ce drapeau triomphant.

— Chavanne, embrasse-moi! » s'écria le vieux général.

L'émotion de Travot gagna le cœur des habitants etélectrisa les soldats, qui pendant le défilé criaient : «Vive Travot 1 Vive Chavanne I »

Cbavanne sortit de la ville au soleil levant, au bruit des trompettes et des tambours.

C'est un beau spectacle que le défilé de troupes sur une montagne !

La montagne qui conduit à la ville assiégée est large, ondoyante et rapide. Des détours succèdent à des détours. La route disparaît tout à coup, reparaît à travers des

massifs de verdure et semble^la nympil se cachant derrière les saules.

Sur la montagne, les chevaux caracolaient gaiement; les plumets, les broderies, l'écarlate des uniformes, le fer des baïonnettes, Tacier des sabres brillaient aux premiers rayons du soleil.

Les soldats montraient de la bonne humeur. C'était une sorte de promenade militaire dont on donnait le spectacle à l'ennemi.

Du haut de la citadelle, Travot, une longue-vue à la main, étudiait Timpression qu'un tel mouvement de troupes devait produire dans le camp des alliés. En effet ce bruit de tambours et de trompettes n'eût-il pas éveillé l'attention des assiégeants, que la sortie de la ville d'un fort détachement donnait nécessairement à réfléchir à Kayserling.

Plein de surprise, le général autrichien, lui aussi, suivait avec une longue-vue ce déploiement que les accidents de la montagne

faisaient paraître plus important qu'il ne l'était en réalité.

Un moment, Kayserling crut que ces soldats tenteraient de traverser l'épaisse ceinture de troupes qui environnaient la ville. Les étrangers, quoique l'art de guerre soit une affaire de mathématiques, s'attendent de la part des Français à toutes sortes de hardiesses qui dérangent les théories stratégiques.

« Il n'en rentrera pas un dans la ville, » se dit Kayserling.

Puis il pensa que les troupes affamées, ne pouvant tenir sur le plateau, avaient résolu de se rendre. Et il attendit les parlementaires, quoiqu'une telle sortie ne soit pas dans les habitudes de guerre, car c'était se rendre à merci, livrer une armée avant de savoir à quelles conditions lui, Kayserhng, accepterait la reddition de la place.

Et il se frottait les mains, réfléchissant déjà aux dures conditions que l'aigle autrichien infligerait aux innocents moutons qui,

d'eux-mêmes, venaient se mettre dans ses serres. Cependant, une excellente lunette lui permettant de suivre la marche des troupes, il s'étonna de la tenue des soldats et de Tordre qui régnait dans le défilé.

Quelle est l'armée pressentant la défaite qui obéit à ses chefs, garde ses rangs, fait sonner clairons et trompettes, et ne porte pas la crosse en l'air et le canon du fusil vers la terre en signe de deuil?

Rien dans la tenue des troupes qui descendaient la montagne, ne faisait présager de débâcle. Piétons et cavaliers marchaient alertes et francs, en soldats, qu'on passe le mot, qui ont mangé la soupe du matin.

« C'est une parade pour me narguer, »

pensa Kayserling, qui ne remarquait ni artillerie ni train d'équipages.

En effet, Travot n'avait pas voulu exposer à un coup de main ses pièces de canon dont le déplacement eût été difficile dans une longue montée.

Les troupes de Cliavanne étant arrivées à

une demi-portée de fusil de la ferme, Kayserliog s'imagina qu'elles allaient défendre une position à laquelle il avait vaguement songé, sans soupçonner toutefois l'importance que la source donnait à l'ancienne abbaye; mais l'aide de camp s'enfonça dans l'intérieur du faubourg et déboucha bientôt sur les versants qui font face à la citadelle, car la montagne, creusée en forme de fauteuil^ offre deux bras, l'un protégé par la citadelle qui défend la route des Ardennes, l'autre regardant Paris.

Or, Chavanne, en s'établissant sur les flancs de la montagne qui fait face à la capitale, renversa d'un coup toutes les inductions du général autrichien.

Paris n'avait pas à cette heure besoin d'être défendu, diverses places fortes succédant à la ville assiégée dont il fallait s'emparer d'abord, avant de continuer une route victorieuse sur la capitale.

Quel pouvait être le but de ces troupes massées sur un point qu'il était inutile d'at-

taquer? C'est ce que Kayserling ne comprenait pas. Il avait assez d'hommes sur les routes pour empêcher le ravitaillement de la place. Le blocus était absolu, et les espions qui rôdaient dans les campagnes environnantes s'accordaient tous sur l'impossibilité de faire entrer un convoi de munitions dans la ville assiégée.

La défense d'une simple fontaine avait nécessité cette parade de Chavanne.

Comme les ingénieurs autrichiens ne soupçonnaient pas l'existence de cette source et n'avaient pas signalé le mince produit des fontaines de la ville^ Kayserling ne pouvait percer la feinte qui donnait raison au mot de Chavanne ;

(c Pour défendre la fontaine, abandonnons-la. »

Pendant deux jours^, Kayserling réfléchit à l'énigme sans en trouver le mot. L'homme qui veut lire dans la pensée d'un être réfléchi a besoin lui-même d'être un esprit réfléchi; il suffit d'un coup d'œil pour que deux

intelligences se comprennent; mais l'Autrichien, avec sa précision mathématique en matière de guerre, ne pouvait pénétrer dans les rouages secrets des conceptions de Chavanne, qu'un sauvage eût peut-être saisies du premier coup.

Chavanne, lui, n'avait pas besoin d'étudier avec une longue-vue les positions de l'ennemi. Il appartenait à cette rare classe d'hommes dont la pensée traverse les espaces. L'induction était sa tactique, aussi précise que celle d'une bombe dont un habile ingénieur a calculé la projection; les exquises facultés de l'aide de camp représentèrent dans son cerveau les mouvements que ses propres mouvements excitaient dans le camp ennemi. Il entendait les paroles du général autrichien, le suivait dans ses réflexions. Aussi, cet officier à la figure sérieuse se souriait quelquefois à lui-même et se laissait aller à des rires imprévus qui étonnaient ses amis eux-mêmes.

Il gagna ainsi six jours par de fausses

manœuvres. Travot lui avait demandé de tenir bon une huitaine.

Il fallait à l'Empereur des marches forcées pour venir au secours de la ville bloquée. Au bout de huit jours, une grande bataille devait se donner dans la plaine, qui déciderait du sort de la place.

Le septième jour, Kayserling eut la vague idée qu'il avait été pris pour dupe, La ville ne "recevait de vivres d'aucune part et ne semblait pas prête à capituler. La tranquillité des assiégés cachait un mystère auquel se rattachait certainement la présence de Chavanne sur le versant de l'ouest

Le général ennemi s'aperçut seulement au bout d'une semaine qu'il était tombé dans un piège. Il le comprenait en inspectant ses troupes. Toutes ces faces froides autrichiennes , dont la bouche ne laisse échapper aucun murmure, le regardaient avec de grands yeux étonnés qui pouvaient bien contenir quelque malice. Des voix intérieures criaient à Kayserling : Tu t'es laissé

jouer. Le matin, le général, en entendant le chant des oiseaux^ croyait y surprendre quelque raillerie. Jusqu'aux atomes euxmêmes^ voltigeant dans un rayon de soleil, lui paraissaient satiriques et cornus.

Grand fut le dépit de Kayserling, les gens épais du Nord étant blessés particulièrement des plaisanteries auxquelles ils se sentent incapables de répondre.

Kayserling ordonna un grand mouvement de troupes. Dans quel but? Il n'en savait rien. Jl voulait remuer ses soldats.

Le matin du septièmejour le trouva avancé dans la direction de la ferme des Berlandières, et cela sans parti pris.

Chavanne crut que l'ennemi avait découvert la fontaine, car c'était un fait bizarre que les hydrographes autrichiens attachés au corps du génie ne se fussent pas rendu compte, par la nature de la montagne, qu'il était impossible que le plateau suffît à fournir de l'eau à toute une armée. Si Peau ne venait pas d'en haut, elle venait d'en bas.

Comment le général n'avait- il pas fait battre le pays pour détruire les sources et s'en emparer? Manque de tactique qui annonçait que le camp des alliés ne renfermait pas de géologue.

Et pourtant Kayserling avait flairé une ruse. Les esprits concentrés de l'Allemagne sont lents dans leurs déductions ; mais quand ils arrivent à en dénouer Técheveau, avec quelle certitude!

Lentement l'armée ennemie s'avançait dans la direction de la fontaine, et Travot laissait se masser des troupes qu'il eût été facile d'insulter avec des boulets ou des obus.

Chavanne avait reçu l'ordre de tenir bon pendant huit jours. Il tint bon^ regrettant toutefois de n'être pas protégé par le feu des remparts, car l'armée autrichienne resserrait le cercle étroit qui entourait la ville, et jusqu'à l'horizon s'étendait une ceinture de troupes compactes.

c( Si le général ne défend pas la fontaine, pensa Chavanne, je la défendrai. )^

II calculait que les troupes venant au secours delà ville avaient pu être arrêtées dans leur marche par quelque accident imprévu, et le moindre retard nécessitait la défense de la source. Mieux vaut quatre jours sans pain pour une armée que quatre jours sans eau. Chavanne jugea prudent d'envoyer une estafette à Travot, qu'on voyait à peine dans la ville, car il passait des journées anxieuses sur la tour de la cathédrale, épiant à l'horirizon le moindre mouvement qui annonçât un renfort à la ville.

a Chavanne, tiens bon. »

Telle fut la réponse de Travot.

Cependant Chavanne distingua un détachement de mineurs en marche dans la direction de la ferme, avec leur matériel.

C'en était fait : le siège de la ville allait commencer régulièrement. Des retranchements étaient dessinés, qui sont les premiers signaux d'un état de siège. Sans doute la ville n'était pas exposée au bombardement, la hauteur de la montagne la protégeant;

mais la fontaine, le seul ravitaillement d'eau de l'armée !

Dès lors, Travot commença une vive canonnade qui renversa les premiers travaux de l'ennemi, et les Autrichiens reculèrent devant le feu de la place,

(c Ils reviendront la nuit, » pensa Chavanne.

En effet, vers minuit, quelque imperceptible que fût un bruit lointain^ Chavanne mit la moitié de ses hommes en campagne. Il ne s'était pas trompé. Les mineurs autrichiens avaient repris leurs travaux.

Ce fut un singulier combat que celui de ces deux avant-postes qui avaient à maîtriser leur ardeur. Le ciel était sombre. Il fallait se battre avec prudence sous peine de faire entre-tuer les hommes du même corps.

Chavanne arrêta les mineurs. Le lendemain, un certain parcours aux environs de la fontaine était libre; mais des deux côtés avaient été formés des fossés et des ravins déjà protégés par des fascines. Ces retran-

chements, à peine un mètre est-il creusé, ne s'arrêtent plus et s'étendent comme un trou de taupe. Chavanne savait qu'il ne pourrait les détruire sans en voir recommencer d'autres, et le neuvième jour arrivait où la place serait forcée de se rendre.

Se rendre! Quel mot pour un soldat! On a vu des généraux dont les cheveux ont blanchi la veille d'une capitulation.

Chavanne n'hésita plus. Ayant passé l'inspection de ses soldats :

« Mes amis, s'écria-t-il, si nous ne détruisons les retranchements, la ville est perdue. J'ai promis au général de rapporter notre drapeau glorieux. Courage et suivezmoi! »

Pleines de vaillance, les troupes se mirent en marche. On alla d'abord aux deux tronçons des tranchées les plus voisines de la fontaine, et ce fut un massacre de pionniers surpris dans leurs travaux souterrains. Vraiment c'était une conquête trop facile, et Chavanne s'étonnait de ne pas voir Kayser-

ling défendre ses ouvrages avancés. Il ne s'étonnapaslongtemps.D'unpetitboistouffu sortirent tout à coup des baïonnettes aussi serrées que Therbe des prés.

D'un coup d'œil Chavanne évalua le chiffre de ses ennemis. Ils étaient dix contre un. Le chiffre mit en belle humeur Taide de camp, qui avait l'amour du sabre : c'était sa gymnastique d'esprit réfléchi.

« En avant! s'écria-t-il.

Comme un mur qui croule, les Français tombèrent sur l'ennemi, qui se laissa trouer par le milieu. Un cerf, dans un champ de blés, ne couche pas plus d'épis. Là où avait passé Chavanne^ fut un sillon de blessés, de morts, d'armes fourbues, de sang. La secousse fut si vive, si imprévue, — un éclair , — que les Français n'avaient pas perdu cinquante hommes dans une trouée où les Autrichiens en laissèrent cinq cents. Une batterie vomissant le feu contre un bataillon n'eût pas accompli un tel résultat.

Mais^ les lignes traversées, Chavanne vit se rapprocher les deux tronçons du corps ennemi qu'encore une fois, pour regagner les glacis de la montagne, il fallait couper de nouveau. Le danger était imminent.

Chavanne se trouvait en rase campagne entre le camp des alliés et des avant-postes. Le seul espoir d'échapper à ce formidable cordon de troupes était dans une marche précipitée pour tourner l*aile du détachement que tout à Fheure il avait traversée par surprise; mais quelle course pour des hommes dont une partie était à pied !

« Mes amis, dit Chavanne à ses soldats, nous allons de nouveau traverser Tavantposte. »

A l'attitude de ses troupes, il comprit l'hésitation de gens qui, ayant flairé le danger pour y avoir passé, en ont conservé une sorte d'émoi paralysant. Un audacieux coup de main ne se renouvelle pas deux fois dans la même journée.

Tout à coup, levant le bras vers la lourde

la cathédrale au sommet de laquelle brillait un point rouge :

« La ville est sauvée ! s'écria Chavanne, voilà le signal de l'arrivée de l'Empereur. Dans deux heures, voulez-vous embrasser vos camarades ?

— Oui, dirent les soldats.

— En avant donc! » cria Chavanne.

Lançant son cheval à la tête de la cavalerie, il arriva devant les troupes ennemies, impassibles, attendant comment tomberait cette fois le mur français.

Les Autrichiens cédèrent au premier choc et Chavanne, suivi de sa cavalerie, pénétra dans les rangs ennemis avec aussi peu de résistance qu'un général qui passe une inspection-, mais les lignes se refermèrent aussitôt derrière les cavaliers et repoussèrent l'infanterie.

Chavanne était tombé dans un piège, enserré dans les baïonnettes, séparé de ses hardis fusiliers, pris au centre d'un bataillon carré considérable. D'abord il ne s'en in-

quiéta pas dans le feu de son animation, et joua du sabre ; mais ce fut un rude combat que cette lutte à Tarme blanche, baïonnettes contre sabres, hommes contre chevaux, et il semblait qu'aucun des cavaliers de Chavanne ne pût sortir de ces lignes hérissées.

Un carcan de fer entourait Chavanne et se resserrait de plus en plus. Les chevaux grimpaient les uns sur les autres, essayant de sauter par-dessus les baïonnettes, et retombaient, rugissant plus encore d'obstacles insurmontables que des blessures qui entr'ouvraient leurs flancs. Personne ne tombait, tant hommes et chevaux étaient pressés; mais les hennissements des animaux répondaient aux cris désespérés des cavaliers comme l'écume blanche se mêlait au sang.

Une telle lutte ne pouvait durer longtemps; même sans recevoir de blessures, les hommes y eussent usé leurs nerfs.

Une nouvelle poussée rétrécit le cercle

étroit formé autour des cavaliers. Ce fut alors qu'on entendit la voix de Chavanne, qui criait et de quelle voix!

« A moi, France, à moi! »

Au milieu du danger, l'intrépide aide de camp avait deviné le secours qu'en dehors de ce cercle tentait de lui porter son infanterie revenant à la charge. Ce fut une nouvelle trouée qui rejeta les ennemis jusque sous le poitrail des chevaux des cavaliers de Chavanne.

Le cercle magique était rompu. Une brèche ayant été ouverte, les Français acculés l'agrandirent. Du milieu d'un monceau de cadavres s'échappa miraculeusement Chavanne avec trente hommes. Il avait chargé deux mille Autrichiens à la tête de trois cents cavaliers !

Cet acte inopiné des troupes à pied terrifia l'ennemi. Alors Chavanne put regagner l'avant-poste de la montagne j mais dans quel état!

Des trente cavaliers survivants, pas un

qui ne fût couvert de blessures. Seul, Chavanne, protégé par une cuirasse, ne montrait pas trace de sang à la poitrine, et plus fièrement que jamais portait haut Taigle du régiment.

Ayant commandé à ses troupes de reprendre le chemin de la ville :

« Cette nuit, dit -il, on relèvera les morts. »

Les sapeurs avaient allumé des torches pour éclairer la route, Chavanne en appela deux.

<c Je me sens faible, dit-il, et je crains de ne pouvoir me tenir à cheval. Soutenezmoi par la main, mes braves, pendant le trajet de la montagne. »

Alors le défilé de ce qui restait du détachement se mit en marche.

« Maintenant, dit Chavanne, tambours, battez, clairons, sonnez. »

Ces intrépides soldats laissaient sur le champ de bataille plus des deux tiers de leurs camarades; eux-mêmes souffraient de

vives blessures. Les trompettes n'en sonnaient pas moins joyeusement, et il y avait quelque chose de triomphant dans la batterie des tambours du corps qui avait dégagé Ghavanne.

Un beau spectacle pour la troupe, que les maisons illuminées qui semblaient annoncer une fête. Les vieux remparts étaient couverts de feux joyeux ; tous les habitants, torche en main, se préparaient à faire fête à Ghavanne.

A la porte de la ville, les hommes d'avantgarde ayant échangé le mot de passe, lentement s'abaissa le pont-levis gothique par lequel Ghavanne allait faire une entrée triomphale.

Aux alentours des vieilles fortifications sont de petites maisons basses à pignons, qui ont conservé la physionomie du moyen âge.

Les héroïques acteurs qui rentraient en ville répondaient à ce décor.

Ghavanne, plus pâle que sa cuirasse, ap-

puyait le drapeau sur son cœur; derrière lui déGlaient les blessés en habits déchirés, qui à celte heure ne sentaient pas leurs souffrances.

« Vive Chavanne! » cria la foule.

Lui restait sévère et sérieux.

Aux fenêtres, les mouchoirs s'agitaient pour saluer son retour.

Chavanne était grave comme le père d'Hamlet sur la plate-forme d'Elseneur.

Les tambours de, la ville répondaient aux tambours du détachement, les trompettes aux trompettes, les clairons aux clairons.

Sur la cuirasse de Chavanne, à demi cachée par les couleurs brillantes du drapeau, se jouait la lumière des torches.

w Qu'il est brave ! pensaient les jeunes gens émus.

— Qu'il est beau! » disaient les jeunes filles, agitant aux fenêtres leurs mouchoirs.

Des fleurs étaient lancées sur le passage de Chavanne qui semblait la statue du Commandeur.

Des larmes d'enthousiasme coulaient des yeux des mères et des filles, des femmes et des garçons.

Les vieillards levaient les mains au ciel, ne se rappelant pas pareille figure héroïque.

De chaque maison devant laquelle passait le cortège s'échappaient de nouveaux cris :

« Vive Chavanne ! »

Et les soldats électrisés criaient :

te Vive Chavanne ! »

Le cortège arriva ainsi à la place d'armes où toute l'armée attendait l'aide de camp pour lui préparer un triomphe.

Travot, sautant à bas de cheval, courut à son aide de camp et l'embrassa; mais les lèvres du vieux général frémirent, ayant embrassé du marbre.

Chavanne était mort!

Blessé mortellement au défaut de la cuirasse, Chavanne avait senti la vie s'échapper peu à peu par ses blessures. Il espérait

arriver assez tôt pour serrer dans ses bras le vieux Travot; son dernier souffle s'était exhalé de sa poitrine pendant le défilé de la montagne.

Les braves qui le soutenaient croyaient protéger leur commandant affaibli. Ils épaulaient un cadavre; mais suivant sa promesse, ce fils du Cid rapportait le drapeau triomphant.

« La perruque ou les sabots ! criait dans la brasserie de la rue des Martyrs un petit homme plein d'animation.

— Ce Puce va-t-il recommencer son train de tous les soirs? dit un joueur de dominos exaspéré.

— La perruque ou les sabots ! » répéta d'une Yoix glapissante le poëte Puce, se tenant sur la pointe des pieds pour se grandir.

La brasserie de la rue des Martyrs était remplie ce soir-là de futurs peintres, de futurs poètes et de futurs journalistes, qui,

groupés à diverses tables, discutaient ardemment une pièce nouvelle qu'aucun d'eux n'avait été voir.

« La perruque ou les sabots! » cria d'un ton plus aigu Puce grimpé sur la banquette.

(( Te tairas -tu, Puce? » dit Mademoiselle Titine en le tirant par un pan de son paletot.

A travers toutes les tables circulait un être pâle, cravaté d*une ficelle blanche, le buste serré dans un habit noir râpé, qui distribuait avec solennité des poignées de main à chacun des habitués. Il s'arrêtait rarement sinon pour tendre l'oreille à la discussion.

« N*est-il pas vrai. Bougon, lui cria Puce, qu'il faut choisir entre la perruque ou les sabots?

— Ce Puce est insupportable, » disaient les causeurs des tables voisines oii les conférences sur la littérature et la peinture, seules conversations tolérées dans l'établis-

sèment, avaient été interrompues par le verbe aigu de Puce.

Le philosophe Bougon , en s'arrêtant devant la table du poëte, lui prêta Tappui de son autorité, car que serait-il arrivé du pauvre petit Puce, si tous ces jeunes gens coiffés de chapeaux calabrais, habillés de vareuses rouges, chevelus comme Absalon et barbus comme des lions, lui eussent enjoint de ne pas troubler à son profit la tranquillité d'un établissement destiné à élucider chaque soir d'importantes questions?

La vérité est que, par la soudaineté bruyante et toute personnelle avec laquelle Puce provoquait la discussion^ il blessait l'amour-propre des habitués dont le rêve était de jouer un rôle dans cette brasserie.

Bougon s'étant assis à la table de Puce, l'intérêt fit place aux sourdes rancunes de la jalousie, car le philosophe, le seul toléré par cette folle jeunesse malgré sa quarantaine, passait pour « avoir des principes. »

Principes politiques, principes littéraires, principes artistiques représentés par l'habit râpé, la ficelle blanche au col, le chapeau crasseux; mais ce n'en étaient pas moins des principes, et, grâce à ces principes, Bougon était comme la mère de ces jeunes gens qui imploraient un coup d'oeil du maître, tenaient à honneur de l'arrêter dans sa marche à travers l'établissement et recevaient comme un brevet de génie la moindre poignée de main que cet ancien Polonais de l'art distribuait sur les trottoirs du faubourg Montmartre.

a La perruque ou les sabots ! » s'écria de nouveau Puce, qui, voyant s'asseoir Bougon à sa table, lança un long regard sur un jeune homme en cravate groseille, réellement atterré.

— Chope, cigares I dit d'un ton de commandement Bougon à Baptiste, qui, la serviette sous le bras, le nez en l'air, prêtait une oreille attentive à l'orateur.

— Tu vas voir, Trute, que le philosophe

est de mon avis, » s'écria le poëte Puce, heureux de compter un tel allié au nombre de ses auditeurs.

Bougon jeta un regard sur le groupe audessus duquel pyramidait le petit orateur, ayant à ses côtés Titine, sa maîtresse^ le sceptique Bigle aux lèvres minces, et l'honnête Lavertugeon qui regardait non sans terreur le jeune homme à la cravate groseille, pâlissant [et rougissant tour à tour sous les regards de son adversaire.

Terrible adversaire que ce Puce, qui, ne dédaignant aucuns moyens d'accabler celui qui osait se mesurer avec lui, gambadait et tournoyait comme pour lui donner le vertige, choquait les verres contre les canettes, s'emparait des queues de billard pour les employer à ses démonstrations, sautait sur les banquettes, se laissait rouler tout à coup sous la table afin d'échapper à un argument décisif et se livrait à toutes sortes d'extraordinaires pantomimes!

« Bougon, je te fais juge de la question, »

s'écria Puce, du haut de la banquette où il était grimpé pour le moment.

Le philosophe fit un geste pour inviter l'orateur à descendre. Cet homme à principes exigeait des moyens oratoires décents. D'un bond, Puce se laissa couler sur le banc.

« Enfin ! » dit Titine, fière de contempler son amant face à face.

« Bougon, voici M. Trute, mon -ami.... Nous avons dîné ensemble.

— Et moi, dit Titine, je suis restée comme un petit Saint- Jean seule à la maison.

— Ce repas, fit Puce en faisant signe à sa maîtresse de se taire, aurait été tout à fait exquis, si Trute n'avait pas empoisonné le dessert par des principes arriérés et choquants à tel point que j'en ai conservé une certaine pesanteur sur l'estomac.

— Bien fait, murmura Titine.

— Trute, reprit Puce, commande donc un moss !

— La bière^ dit Bigle en clignotant des yeux, est excellente pour dissiper les lourdeurs de la digestion.

— J'aime mieux la Chartreuse, » dit Titine.

Le nouveau venu, pour échapper par ses libéralités aux dures récriminations de son ami^ demanda à Baptiste de la bière, espérant peut-être y noyer les flots de paroles de Puce;^ais l'orateur n'était pas disposé à s'arrêter.

« Cette bière passera-t-elle ? s'écria le poëte en avalant d'un trait sa chope. Enfm,

nous verrons bien Monsieur se destine

aux lettres, dit-il en présentant Trute au philosophe.

— C'est le plus sain emploi des facultés intellectuelles, répondit gravement Bougon.

— Mais ce jeune homme, continua Puce, a reçu une déplorable éducation. Trute, lève la tête et ne crains pas de regarder en face le philosophe qui te fait l'honneur de

s'asseoir en face de toi.... Tu appartiens, il est vrai, à une famille imbue de préjugés, qui a semé dans ton esprit les principes les plus faux. Il est temps encore de les extirper.... As-tu de ces excellents petits cigares de tout-à-l'heure? Bougon en acceptera bien un. y>

Trute ouvrit son porte-cigares vide.

« Lavertugeon aura tout fumé, dit Puce. S'il ne parle pas, il fume toujours. Lavertugeon, tu vas être opprimé d'un paquet de cigares pour éclairer la discussion. »

Les traits du peintre Lavertugeon se tendirent.

« Je cours en acheter, dit Trute, qui subitement se leva.

— Non ! s'écria Puce en le retenant par la manche.... Donne quelque monnaie à Lavertugeon qui s'empressera d'aller quérir un paquet de ces bons petits cigares. »

Le peintre était déjà à la porte.

« Prends-en deux paquets par la même occasion, » lui cria le poëte.

a Je t'avertis, Puce, s'écria Titine, que si on reste à rien faire, je m'en vais danser à la Boule-Noire.

— Elle n'entend rien à la littérature, dit Puce à son ami.... Appelle Baptiste, qu'il apporte à Titine quelque choucroute en y joignant deux œufs sur le plat.

— Deux œufs? reprit Titine. Me prendstu pour une grive? Baptiste, une forte choucroute et six œufs sur le plat.

— Il n'y a que ce moyen de la dompter, soupira Puce philosophiquement.

— Ce n'est pas juste non plus, disait en confidence Titine à Bigle.... Monsieur va se gorger au restaurant et il me laisse, l'estomac creux, sans le sou à la maison.

— Pourquoi n'avez-vous pas demandé une bonne omelette au lard d'une douzaine d'œufs? » répondait Bigle compatissant aux peines d'estomac de la jeune dame.

Lavertugeon était revenu avec les cigares. La choucroute fumait dans un plateau de-

vant Tignorante Titine. Ruce reprit le fil de son discours.

« Tu ne devinerais jamais quel sentier a pris Trute pour pénétrer dans le sanctuaire des lettres !... Il est en train d'annoter un manuscrit du nommé la Chabussière.

— La Chabussière 1 s'écria Bougon.

— Regarde, Trute, dans quel effroi tu plonges notre illustre philosophe !

— Je boirais bien^ dit Bougon, un verre de vieille.

— Il y a de quoi. Lavertugeon^ as-tu jamais entendu parler de la Chabussière? »

Le peintre leva les mains en l'air pour protester de son étonnement.

« Connaît-on un portrait de la Chabussière dans les galeries de Versailles?

— Versailles! Je ne fréquente pas de pareils endroits, dit Lavertugeon.

— Et tu as raison. Bigle non plus ne connaît pas la Chabussière?

— 11 faudrait, dit Bigle, consulter notre savaiit bibliophile Corbineau.

— Corbineau, dit Titine, est allé dans la forêt de Fontainebleau pour faire un travail sur les bibliothèques.

— Vous avez admis le prétentieux Corbineau au nombre des Amis de la nature, et voilà ce qu'il vous prépare, un travail sur les bibliothèques du royaume. C'est bien fait pour vous.... Enfin, ajouta Puce, il est possible que Corbineau ait connaissance de la Chabussière; ils doivent se comprendre, étant tous deux des êtres médiocres.

— Oh ! s'écria Trute.

— Il n*y a pas de oh ! Ton la Chabussière est une oie appartenant à des époques éloignées que nous n'avons aucun intérêt à connaître. La Chabussière a-t-il laissé un sonnet? S'il avait composé seulement un beau vers, je connaîtrais ce la Chabussière; mais c'est un de ces gens sans importance

— 11 était, dit Trute, mestre de camp sous Louis XV.

— Ah ! ah! ah ! mestre de camp! s'écria Puce, vraiment j'étouffe... Tant pis pour

toi, Titine, si je te prends une pincée de choucroute... La Chabussière, mestre-decamp! Et tu t'imagines que notre époque s'inquiète des militaires?... Titine ne les regarde seulement pas^ les militaires!... Bougon, mon jeune ami Trute est-il assez brute de croire aux mestres de

campl... Fais venir un moos^ j'étrangle

Lavertugeon , saisis tes pinceaux et dessine en traits ineffaçables la hure d'un homme qui croit encore aux mestres de camp.... Tu pues le marais, Trute; on voit bien que tu y demeures.... A boire^, la Chabussière, car tu es aussi idiot que ce militaire.... Tu ne t'appelles pas Trute, tu es la Chabussière lui-même.... Avoue que tu as rédigé toimême ces infects mémoires. Verse à boire; en remuant le souvenir de ces vieux papiers, tu m'as fait respirer une poussière....

— Corbineau , dit Bigle , affirme que la plupart de ces mémoires contiennent des faits vraiment dramatiques.

— Ces mémoires m'ont paru curieux,

dit Trute, encouragé par cette défense inattendue.

— Trute, n'écoute pas Bigle. Il se moque de Corbineau le bibliothécaire.... Bigle sait bien que la Chabussière n'a jamais existé. . . . Bougon, qui a lu tous les philosophes anciens et modernes , ne connaît pas la Chabussière.... Baptiste, a-t- il jamais été question, à la brasserie, d'un la Chabussière?

— Oh ! non, monsieur Puce, dit le garçon flatté d'être introduit tout à coup dans la discussion.

— Étant bien démontré que la Chabussière n'a jamais consommé une demi-tasse aux Martyrs, — si Titine n'était pas en train de terminer sa choucroute qui refroidit, je la prendrais également à témoin qu'aucune de ses amies n'a eu la moindre bonté pour ce la Chabussière, — on se demande quelle singulière idée a poussé ton père à te faire annoter un manuscrit bon tout au plus à servir de régal aux rats de bibliothèque.... Je ne m'étonne plus maintenant de la sin-

gulière odeur qui m'avait porté à la tête en

entrant chez toi C'était l'odeur de ces

vieux papiers qui sentent aussi mauvais que l'intérieur d'un bureau de contributions directes. Bigle, passe-moi un cigare.... Il faut purifier ta chambre. Ce soir, en rentrant, tu jetteras les mémoires de la Chabussière par la fenêtre.

— Oh ! s'écria Trute effrayé.

— Pas de réplique ! si tu n'obéis pas, je ne te revois plus.

— Et mon père ! s'écria timidement Trute.

— Il n'y a pas de père dans l'art. Si malheureusement pour ton avenir tu accédais à ses vœux, un manuscrit succéderait à un autre et ainsi de suite. Comprend-on qu'un père plonge de gaieté de cœur son fils dans le bourbier du passé ? Mais il t'envoie aux bibliothèques, malheureux ! Verse à boire ! La seule pensée de ces bouquins m'étouffe. Au milieu de ces prisons cellulaires où les livres sont gardés par des grillages de fer.

ton cerveau se chargera de faits inutiles. Tu voudras connaître les ascendants et les descendants de la Chabussière; tu t'enfonceras dans le passé à la recherche des grands parents du mestre de camp, comme aussi il faudra savoir ce que sont devenues ses

tantes et ses cousines As-tu pensé à la

folie de ces in-ves-ti ga-tions? Ta vie se passera ainsi à suivre la piste des la Chabussière. Plus de femmes, plus de ciel bleu, plus de fleurs ? La tête basse, tu seras dévoré par les inductions et les déductions biographiques; tu bouquineras sur les quais, tu achèteras de vieux palimpsestes pour y chercher la trace de la Chabussière. Je te vois perdu dans une houppelande rousse bourrée de livres, de parchemins et de chartes, et c'est ainsi que ces fatras te feront oublier notre mère à tous, la nature. Encore une chope ! »

Puce peu à peu s'était dressé pour en imposer à son auditoire.

« Titine, s'écria-t-il en grimpant sur la ta-

ble, est le seul livre que volontiers j'étudie. Prends une maîtresse et tu seras tout de suite au niveau de la science. Mène-la au Moulin de la Galette, danse en sa compagnie au château des Brouillards. Bois, mange, fume, aime beaucoup ! Que l'abominable érudition trouve ton cœur fermé par l'amour ! Regarde depuis les racines des arbres et les bottines des femmes jusqu'aux sommets verdoyants et aux toquets espagnols, décris-les librement sans t'inquiéter des vieilleries du passé, alors tu seras digne de faire partie des Amis de la Nature. Tu improviserais actuellement une petite pièce de poésie sur les œufs que Titine achève que tu rendrais plus de services à l'hu manité qu'en annotant la Chabussière. Tout ce qui entre dans le cerveau par les yeux, les oreilles et les doigts, étant décrit sincèrement, prend place dans l'art qui ne connaît rien d'inutile— Lavertugeon a fait acte d'audacieuse initiative en rompant avec les lisières de TécolC;, qui jamais ne lui eût permis de

peindre un tableau dont les acteurs principaux sont un chandelier de fer et des gouttes de suif qui, en tombant, s'étalent paresseusement sur le pied.... Ainsi tout devient matière à drame. . . . Nous pouvons bien boire encore un moss.... Baptiste, un mossî... Lavertugeon vendra un jour au poids de Tor cette composition qui n'attend plus, pour être mise sous les yeux d'un public impatient, que quelques allumettes chimiques à côté du chandelier de fer. Tu vois, Trute, combien peu Tart est exigeant. L'objet le plus humble étant réfléchi par le cerveau, se transforme aussitôt en un poëme, en une toile magistrale. Ainsi accomplissent leur mission les hommes nouveaux, les hommes du dix-neuvième siècle. Si ces paroles étaient perdues, si tu ne croyais pas faire de la nature la Notre-Dame de tes invocations quotidiennes , coiffe-toi de la perruque de la Chabussière et ne pense pas à chausser les sabots de la réalité. Ou les sabots ou la perruque ! »

Un murmure flatteur se répandit dans la brasserie à la suite de cette éloquente esthé tique.

ce J'ai l'estomac creux, dit Puce en descendant de la table.

— Les œufs étaient-ils frais? demandat-il à Titine.

— Plus frais que toi !

— Voilà les encouragements que je recueille, dit le poëte.

— Tu m'ennuies avec ta vieille littérature;, s'écria Titine.

— Baptiste, apporte-moi quelques œufs sur le plat , avec une forte trancbe de jambon.

— Goinfre ! s'écria Titine.

— Nous partagerons le jambon, chère enfant. Trute, tu devrais m'imiter.... Une tranche d'York sur un matelas d'œufs cuits à point est un des meilleurs calmants pour l'estomac. »

Mais l'éloquence de Puce troublait le néophyte qui n'avait pas le cœur à la nourriture.

« Baptiste, dit Puce, apporte à Lavertugeon Tardoise du billard et un morceau de craie. Je crains de n'avoir pas été suffisamment compris. Pendant qu'en mangeant je reprendrai quelques forces, Lavertugeon tracera sur l'ardoise une paire de sabots et une perruque.

— Une perruque! s'écria Lavertugeon plein de trouble ; mais je n'ai pas de perruque sous les yeux.

— Qu'importe ! dit Puce.

— Mange et laisse-nous un moment tranquille, fit Titine.

— Tu me recommandes sans cesse, disait Lavertugeon, de ne pas touchera un crayon que l'objet ne soit sous mes yeux. Il m'est impossible de dessiner une perruque que je ne vois pas.

— Commence par les sabots, si leur profil est plus accentué dans ta mémoire.

— Des sabots, dit Lavertugeon, sont aussi difficiles a rendre que la perruque. Ah ! si j'avais les objets face à face !

— Pour aujourd'hui, dit Puce, nous te pardonnons cette infraction aux lois de la nature.

— Moi^ dit Titine, je ne te pardonne pas de manger tout le jambon. »

Lavertugeon^ le front dans les mains, réfléchissait profondément.

a A quoi penses-tu? demanda Puce.

— Quel sentiment faut-il donner à ces sabots ? s'écria mélancoliquement le peintre-

— Quel sentiment! Il ose me le demander! Ton propre sentiment, animal!

— Je n'ai aucun sentiment de ces sabots, dit Lavertugeon blessé.

— Allons, dépêche-toi de dessiner les sabots.

— Les littérateurs, dit Lavertugeon en pesant sur le mot avec une intention sarcastique, parlent des arts du dessin avec une légèreté !

— Oh! les arts du dessin! reprit Puce. Si tu crois m'épouvanter avec des termes scolastiques ! Dessine les sabots!

— Ne faut-il pas que j'introduise une pensée dans ces sabots?

— Non, pas de pensée pour aujourd'hui.

— Si tu traites ainsi la pensée tout à coup, je ne suis plus qu'un manœuvre.

— Les peintres I les peintres ! » s'écria Puce, qui, pour terminer, dessina luimême à grands traits sur l'ardoise la perruque et les sabots nécessaires à sa démonstration.

Après quoi il mangea avec un vif appétit son souper, sans s'inquiéter des critiques de Lavertugeon, qui prétendait que non- ^ seulement celui qui avait dessiné ces emblèmes n'avait aucun sentiment de la li^ne, mais encore qu'il n'avait pas « creusé son sentiment intérieur. »

Cette exhibition attira les buveurs des tables voisines, attendant avec impatience la discussion qui allait s'ensuivre. Autour de Puce se forma un groupe de véritables connaisseurs : des comédiens de Montmartre, des auteurs dramatiques de Bobino, des

peintres en décors de la salle de la Tourd'Auvergne, auxquels s'étaient joints les rédacteurs de r Unique, journal exclusivement destiné à la brasserie des Martyrs et tiré seulement à un exemplaire.

Pour se ménager un auditoire complaisant, Puce commanda une certaine quantité de canettes, qui allèrent s'ajouter au nombre considérable de grès vides entassés sur la table.

« Qui payera toute cette boisson? » souffla Bigle à l'oreille de Bougon.

Le philosophe répondit par un geste de mépris.

(c Tu vois, dit Puce à son ami, combien l'attention est excitée par la thèse que je n'ai fait qu'esquisser et qu'il s'agit de développer. En attendant, messieurs, buvons à lassante de Trute, le nouvel ami de la nature. »

Le cliquetis des chopes fit dresser les oreilles du propriétaire de la brasserie, car la quantité de bière absorbée (presque un

petit tonneau) se liquidait pour lui en un certain nombre de francs, et autant Puce était fort en argumentation, autant la question de payement le trouvait faible. Même un ancien compte était rédigé sur un gros registre, avec le titre en grosse anglaise de Doit Puce, et sous une longue colonne de chiffres avait été tirée une forte barre en manière de barricade, que depuis plus d'un an déjà il était interdit au poëte d'escalader.

Pâle comme la serviette qu'il tenait sous le bras, le maître de la brasserie calculait mentalement le souper de l'orateur, celui de Titine, et c'était avec le triste regard d'un général vaincu qu'il regardait les nombreuses canettes étendues sur le champ de bataille de la discussion.

La brasserie des Martyrs était un endroit littéraire, il est vrai; mais le propriétaire, pour avoir entendu quotidiennement les mêmes discussions depuis la fondation de l'établissement, ne se souciait pas de mordre aux pommes de l'esthétique. La lecture de

rUnique le laissait froid ;, quoique la rédaction se répandît en éloges outrés sur son compte, et l'immense quantité d'artistes de toute sorte qui fréquentaient sa maison avait usé, par des rapports journaliers, le respect qu'un honnête bourgeois accorde généralement aux lettrés.

Les discussions^ les injures, les coups de poing de cette folle jeunesse intéressaient médiocrement le maître de la brasserie, qui se demandait quelquefois si Paris avait besoin d'un si grand nombre de peintres, d'écrivains, de comédiens et d'actrices.

Comme il avait un fils, il se jurait de l'empêcher de se livrer à cet art dont il entendait tant parler et qu'il ne voyait jamais pratiquer. Sa confiance d'ailleurs peu à peu fut détruite par l'invasion de certains personnages grossiers qui entraient parfois secouer les buveurs et demander compte d'habits et de nourriture qui leur étaient dus depuis de longues années. Aussi le maître de la brasserie s'inquiétait-il des

longues discussions qui amenaient sur les tables plus de canettes que de porte-monnaie.

Quand Puce, en compagnie de Titine, se lançait dans de folles consommations, le chef de rétablissement devenait particulièrement sombre, car le petit poëte était aussi connu par sa bourse percée que par une soif sans égale. Cependant un reste de pitié militait encore pour Puce, qui trou- Tait quelquefois à l'heure du dénoûment^ grâce à une formule d'invitation ambiguë, le moyen de faire ouvrir la bourse de ceux qu'il invitait.

Ayant terminé son repas, Puce reprit :

« Trute, en présence de nos amis, il est temps de choisir entre la perruque de l'histoire et les sabots de la réalité. Je ne te cacherai rien. Si tu chausses les sabots, tu es exposé aux attaques des vils partisans de l'idéalité qui ne te laisseront pas marcher en paix dans les sentiers de Part. Il faut te tâter. As-tu la force de jouer du bâton rugueux

pour te défendre contre ces attaques qui nous grandissent, nous? Si quelque indolence pointait dans ton esprit^ couvre-toi de la perruque et annote la Cliabussière. Ta vie sera paisible et tu parviendras sans peine à quelques académies, où un fauteuil vert rembourré te permettra un sommeil paisible. Le philosophe Bougon ;, quoiqu'il ne soit pas mêlé à la discussion, pense absolument comme moi. Lavertugeon est un des derniers qui ait chaussé les sabots. Tous ceux qui nous entourent marchent d'un pas léger dans ces chaussures que tu vois représentées au naturel. Titine elle-même^ en m'ouvrant son cœur, a montré son mépris pour les partisans de l'idéalité. La perruque est absente de la brasserie. »

En ce moment, Puce surprit le regard froid du limonadier, dirigé sur lui.

« Oui, la perruque est inconnue dans ce bel établissement, ajouta Puce pour adoucir ce regard.

— Messieurs^ cria le maître de la brasserie, il est minuit, réglons, messieurs. »

Et il fit signe à ses garçons, qui, tout en desservant les tables, avaient ordre de veiller spécialement sur la personne de Puce, le poëte, grâce à sa petite taille, ayant plus d'une fois disparu comme par enchanlement à l'heure oij il s'agissait de régler les comptes.

Puce, se sentant surveillé, prit un ton dégagé.

« Combien doit-on? dit-il.

— Quarante canettes, répondit avec un certain éraillement dans la voix le maître du café.

— Quarante canettes! s'écria Puce. Vous ne vous trompez pas?

— Elles sont rangées sur la table. . . . Soit, vingt-quatre francs. Plus sept demi-tasses, vingt-sept francs cinquante.

— Peste, dit Bigle, la soirée a été chaude.

— Humph! fit Bougon.

— Nous avons aussi un souper pour ma-

dame, reprit l'homme à la serviette sous le bras.

— As-tu bien soupe au moins, Titine?

demanda Puce.

— Il y a encore une tranche d'York avec accompagnement d'œufs, pour M. Puce, dit Baptiste.

— Je n'aurais jamais cru que je pourrais manger ce soir. C'est de la faute de Trute, qui m'a trop fait parler.

. — Total, trente-cinq francs cinquante^ monsieur Puce. »

Puce décrochait lentement son chapeau, donnait un tour à ses cheveux et regardait l'initié du coin de l'œil.

(c Du reste, cette soirée était fort intéressante, n'est ce pas, Trute? »

Trute suivait du regard les main s de Puce, qui disposait ses cheveux en coup-de-vent, et le néophyte semblait atteint de vagues inquiétudes.

(c Vous êtes bien sûr, monsieur, demanda Puce, c'est trente-cinq francs?

— Cinquante centimes , répondit d'une voix caverneuse le propriétaire de la brasserie, qui jetait une dernière pierre dans le puits sans fm de la consommation. »

Puce toussa, et d'une main névralgique abattit les boucles de sa chevelure.

« Il est fâcheux, dit-il, que cette importante discussion n'ait pu continuer.

— Messieurs, on ferme, dit le maître de la brasserie.

— On farine, reprit Baptiste.

— On feeeeerme^ bêla un garçon maigre.

— Un peu de patience, nous vidons nos verres, dit Puce.

— Dépêchons, messieurs, dépêchons, on va éteindre le gaz, reprit le maître de l'établissement, qui ne quittait pas de vue la table des Amis de la Nature.

— Tu as bien quelque monnaie ? souffla Puce àTrute. Moi, tu sais.... »

Il se frappa les goussets d'un air significatif.

« J'ai quinze francs, dit Trute la voix altérée.

— Très-bien. Monsieur, dit Puce au maître de la brasserie, nous passons au comptoir. »

Le chapeau sur le coin de l'oreille, Puce affectait une sorte d'assurance souriante.

« Madame, dit-il à l'énorme dame de comptoir, dont la personne tout entière faisait bourrelet et s^e répandait hors de la niche qu'elle était condamnée à occuper, je vous présente mon ami Trute^, qui, venu ici pour la première fois, est enchanté de faire votre connaissance. »

La grosse dame pinça la bouche et fit un joli sourire au nouveau venu.

« Est- elle assez charmante? dit Puce à son ami.

— Messieurs, hâtons-nous de régler, s'écria le terrible maître de café, qui était venu s'accouder sur le comptoir.

— C'est que.... mon ami.... dit Puce.

— Madame, treate-cinq francs cinquante à recevoir, reprit le propriétaire.

— Trute, paye. »

Tristement, le néophyte tira trois pièces de cent sous.

a C*est encore vingt francs cinquante , » dit froidement le maître du café.

Puce fut pris d'une petite toux sèche.

« Mon ami.... hum! ah! qu'est-ce que j'ai dans la gorge ?... hum! mon ami n'a que quinze francs sur lui, s'écria Puce poussé à bout.

— Et vous croyez que je vais lui faire crédit de vingt francs cinquante?

— Je réponds de lui, » dit Puce.

A ce mot, le maître de la brasserie poussa une sorte de ricanement qui fit froid au cœur de Puce.

« Répondre pour monsieur, vous qui me devez déjà une forte somme depuis plus d'un an, y pensez-vous ?

— Que faire? demanda Puce.... Je payerais bien pour mon ami....

— C'est tout ce que je demande.

— Mais je n'ai pas d'argent sur moi

— Je ne vous connais pas , monsieur Puce, dit le limonadier, j'ai affaire seulement à monsieur. Qu'il me laisse quelque objet en dépôt. »

Trute, ému, disait :

« Je n'ai malheureusement ni montre ni bijoux.

— Le procédé me semble roide, dit Puce, essayant d'humaniser le maître du café.

— Voilà, monsieur, à quoi on s'expose quand on consomme plus qu'il ne convient.

— Si mon ami laissait sa cravate ? dit Puce, qui, craignant de ne plus retrouver Titine, avait hâte de terminer ce débat désagréable.

— Ma cravate groseille ? s'écria Trute ; que dira ma mère ?

— On ne le verra pas ce soir; tu seras censé l'avoir portée au dégraisseur.

— Elle est toute neuve, soupira Trute.

— Je vais l'envelopper soigneusement, dit le maître du café en défaisant lui-même les nœuds ; madame la rangera dans le comptoir et la remettra telle qu'elle nous a été confiée contre vingt francs cinquante. »

Tout déconcerté, Trute ayant relevé le col de son paletot pour cacher sa misère, suivit Puce qui, une fois dehors, se répandit en invectives contre le maître du café,

« Voilà, disait-il à ses amis, comme on est récompensé de ses bontés. J'ai fait la fortune de la brasserie et il faut que cet être grossier garde la cravate d'un ami que je présente ! Et cela se pratique dans un endroit où nous passons notre vie! Ah! Trute, je te vengerai ! Si nous fondions une nouvelle brasserie!... Il n'est que minuit!... Allons au divan Coq?

— A pied ! s'écria Titine.

— D'ici à la rue Mazarine, il n'y a guère qu'une petite lieue, dit Bigle.

— Qu'importe ? Il est bon de montrer à nos adversaires que chaque jour nous amène

des prosélytes. Nous présenterons Trute. Il n'a entendu que la défense^, il doit connaître l'attaque.... Viens-tu, Bougon?

— Si tout le monde va dans le faubourg Saint-Germain^ je ne demande pas mieux.

— Eh là-bas! » dit Puce hélant le prudent Lavertugeon qui tentait d'échapper à la bande.

Après quoi, chacun résolument se mit en marche dans la direction du divan Coq^ où se réunissaient des poètes hostiles aux tendances de la brasserie.

On y discutait également sur l'art, mais avec plus de modération qu'à la brasserie de la rue des Martyrs, et les brutalités des Amis de la Nature y étaient particulièrement mal considérées; mais Puce, fort de sa pantomime et de ses gesticulations, ne craignait pas la lutte.

Au bout d'une heure, la bande arriva au divan Coq qui jouissait, grâce à la tranquillité de ses habitués, de la permission de rester ouvert une partie de la nuit.

« Bonjour, Coq, dit Puce en entrant. Et ces messieurs?

— Ils sont allés au spectacle.

— Est-ce qu'ils ne reviendront pas?

— Oh ! ils rentrent rarement chez eux sans faire un tour à la maison.

— Coq, faites-nous donc servir un petit punch en les attendant.

— S'il y avait des glaces, hasarda Titine* Je suis bien fatiguée.

— Une glace pour madame, commanda Puce.

— Qui payera? » demanda le peintre Lavertugeon.

Puce lui donna un coup de genou.

«Et la Providence! dit-il.

— La Providence ! >> soupira Lavertugeon qui mélancoliquement avala un verre de punch.

Puce le voyant sombre :

« Coq n'a-t-il pas dit que ces messieurs reviendraient ce soir?

— Je vais me coucher, ajouta Bigle.

— Comment î tu nous abandonnes ?. . .

Reste un moment.

— Non, dit Bigle qui se sauva sans vouloir en entendre davantage.

— Suis-je assez lâche, pensa Lavertugeon, de ne pas oser suivre Bigle ! >>

Mais il pensa que peut-être la Providence exigeait qu'il restât.

« Cette glace est excellente, dit Titine au garçon : il y manque cependant quelque chose.

— Elle est pourtant bien framboisée, madame.

— Il y manque un paquet de Maryland.

— Garçon, un Maryland! cria Puce.

— Voilà, voilà, fit le garçon en apportant le paquet. C'est quarante sous, dit-il, pendant que Titine faisait couler le tabac dans un petit sac qu'elle portait à la ceinture.

— Bien, bien, dit Puce.

— Le tabac regarde les garçons, mon-

— Nous payerons le tabac avec les glaces et le punch.

— Allumettes ! » cria Titine d'un tel ton que le garçon n'osa plus insister.

Et elle ajouta :

« Vraiment, les fournisseurs de ce quartier ne sont pas polis.

— Nous les formerons, dit Puce. Garçon, des londrès bien secs ! »

Le garçon dompté apporta mélancoliquement une soucoupe garnie de cigares.

a Tu ne dis rien, Trute, s'écria Puce. Prépares-tu quelque argument triomphant pour répondre à nos adversaires quand ils arriveront? Un conseil. Parle toujours^ n'écoute jamais. Tu connais maintenant l'état de la question ; tu as chaussé les sabots de la réalité : fracasses-en le crâne de nos ennemis... Tu es timide; tu crains de manquer d'éloquence.... Va tout droit sans t'inquiétcr de ce que tu diras.... En parlant longuement, on empêche ses adversaires de prendre la parole.... S'ils ont

Taudace de commencer un discours, interromps-le ; s'ils élèvent la voix, crie ; s'ils crient, jure; s'ilsjurent, casse une carafe. »

Puce, sans prendre garde à ses gestes d'accord avec ses instructions^ frappa sur le marbre la carafe, qui éclata.

« Yoilà, voilà ! dirent les garçons en accourant au bruit.

— Te, te, te, te ! dit le maître du café en faisant avec sa langue un claquement de mauvais augure; monsieur Puce, vous savez que je n'aime pas ces manières-là.

— Moi non plus, reprit le petit poëte en faisant une grimace au maître du café, qui s'en retournait à son comptoir. Ces moyens, Trute, sont d'autant plus certains qu'ici la discussion est tempérée

— Que ce Bougon est galant ! s'écria Titine ; le voilà qui ronfle. »

Étendu sur le divan, les souliers crottés, son vieux feutre ramené sur les yeux pour les protéger contre la lumière, Bougon attirait l'œil sévère de Coq, qui, de temps en

LE POÈTE PDCE. 281

temps, jetait un regard sinistre sur ces hôtes sans gêne. Trute, rempli de vagues inquiétudes, baissait la tête, et le paisible Lavertugeon fumait mélancoliquement, se demandant quelle serait l'issue de l'affaire. « Deux heures du matin ; ces messieurs ne viendront pas, dit Coq à haute voix.

— Ils se débauchent, répondit Puce.

— Le spectacle aura fini tard ; ces messieurs sont comme moi, ils n'aiment pas à passer les nuits, ajouta froidement Coq.

— Vous avez raison, Coq, dit Puce.

Rien de plus fatigant qu'une nuit passée loin du foyer domestique. »

Au fond de la salle , les garçons assis se détiraient les bras.

«Je suis certain, ajouta Coq, que vous perdez votre temps à attendre ces messieurs.... Ils ne viendront pas.

— Oh ! non , dit un garçon en bâillant, ils ne viendront pas.

— Cela est fâcheux, reprit Puce , je voulais leur présenter mon ami, un charmant

garçon qui arrive de province.... M. Trute est vivement recommandé à ces messieurs, dont il connaît les parents. »

Un coup de coude avertit Trute de ne pas s'inquiéter de ces mensonges.

ce Demain^ je ne manquerai pas d'en informer ces messieurs, dit Coq; mais aujourd'hui

— Ne trouvez-vous pas, Coq^ dit Puce^ que mon ami a bonne mine pour un jeune homme de province ?

— Il est si doux! » s'écria Titine en donnant une poignée de main à Trute.

Coq paraissait s'intéresser faiblement aux qualités morales du nouveau venu; il fit signe à un des garçons.

« Monsieur, peut-on fermer? dit l'un d'eux.

— Certainement, il est deux heures et un quart, » répondit Coq.

A ce mot, les garçons se précipitèrent dans une salle voisine, et en revinrent avec des matelas qu'ils étendirent sur le plancher.

«Combien doit mon ami?» dit Puce àCoq.

Coq entra dans le comptoir, fit une addition sur le registre :

« Dix-sept francs, monsieur Puce.

— Trois francs de cigares et de maryland, ajouta le garçon.

— Ce n'est que vingt francs, dit Puce à Trute; paye.

— Tu sais bien....

— Vous direz à ces messieurs, reprit Puce en coupant la parole à son ami, combien leur jeune compatriote a été fâché de ne pas les avoir rencontrés. »

Comme par enchantement, Bougon s'était réveillé. La bande se dirigeait vers la porte, Titine en tête, suivie du timide Lavertugeon; après quoi venait le philosophe au chapeau crasseux, et derrière lui Puce, la tête haute, la main dans le gousset de son gilet, de l'air d'un homme qui va. en tirer un porte-monnaie. Trute, le dernier du cortège, semblait un condamné mené au supplice.

Déjà Titine avait franchi la porte , envoyant une bouffée de fumée en signe d'adieu, et Lavertugeon respirait avec délices Tair de la rue, lorsque Coq, rompant tout à coup le défilé, s'élança à la porte, saisit Lavertugeon par le bras et le fit rentrer dans le café.

« Non, non, dit-il d'un ton menaçant, je ne connais pas monsieur. »

Lavertugeon pâlit, quoiqu'il n'eût pas entendu le commencement de la discussion, à savoir que Puce avait insinué à Coq que Trute, sans monnaie pour l'instant, viendrait acquitter sa petite note le lendemain.

« C'est trop fort, s'écria Coq, faire brûler deux heures de gaz et boire mes consommations sans avoir un sou en poche !

— Je me doutais bien, dit sourdement un garçon, que le tabac serait perdu.

— Cotisez-vous, messieurs, reprit Coq, je veux être payé. »

Puce, Lavertugeon et Bougon se réunirent en conseil au milieu du café; mais

leurs chuchotements ne répondaient pas aux exigences de'Coq.

Trute, changé en statue, se tenait immobile dans un coin.

Coq, ayant considéré avec dédain le groupe des Amis de la Nature ;, jeta un coup d'œjl plus profond sur Trute.

« Monsieur, dit-il, je n'ai aucune confiance dans les personnes qui vous ont amené dans mon établissement; je suis fâché d'en venir à ces extrémités, mais il est indispensable, si réellement vous n'avez pas d'argent, que vous me laissiez votre redingote.

— Ma redingote! s'écria Trute anéanti.

— Demain matin je m'engage à remettre la redingote contre vingt francs. »

Trute jeta un regard de détresse sur ses amis; mais, froidement, Puce lui dit :

« Mon cher, il faut en passer par là.

— Eh bien? demanda Titine, qui, grelottant, attendait à la porte.

— Ce Coq est inepte^ dit Puce, il a gardé la redingote de Trute.

— Que dirai-je à ma mère? s'écria Trute.

— Que tu as donné la redingote à retourner.

— Mais elle était neuve !

— J'ai remarqué que le dessous imitait les étoffes anglaises ; tu veux être à la mode, tu as confié la redingote à mon tailleur; c'est entendu. »

En ce moment, la bande traversait le Pont-Neuf dont s'était emparée une bise froide et aiguë, qui faisait claquer les dents de Trute.

«Comment, moucher, ditTitine, vous portez des bretelles? Ça ne se fait pas.... 11 porte des bretelles! ajouta-t-elle, en s'adressantàPuc e

— Ohl des bretelles ! reprit le chœur indigné.

— Mon pantalon ne tiendrait pas sans bretelles, dit Trute qui était long et maigre.

— Voulez-vous ôterçabien vite! s'écria Titine.

— Mais...., soupira Trute.

— Personne parmi les Amis de la Nature ne porte de bretelles, » dit Titine.

Et, les décrochant vivement, quoi que fît le malheureux, Titine lança les bretelles dans la Seine.

a Comment vais-je faire pour m'en retourner à la Bastille ? dit Trute qui , de ses deux mains , était occupé à tenir son pantalon.

— Tu te plains, lui dit Puce, et tu es initié! »

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