LES « FÉES » ACCEPTÉES A LEIPZIG
et désirait s'établir à Leipzig. Lui aussi, comme les autres, était impatient d'entendre quelque fragment de mon opéra. Leur souhait était difficile à accomplir, car je ne possédais nullement le talent de rendre compréhensible quoi que ce fût ; il me fallait tout d'abord me mettre moi-même dans un état de forte surexcitation pour réussir à faire passer mes impressions dans l’âme de mes auditeurs.
Rosalie avait compris que j’eusse souhaité l'amener à me faire une sorte de déclaration d'amour, mais je n’ai jamais su exactement si l’étreinte et le baiser dont elle me récompensa de lui avoir chanté mon grand air d’Ada provenaient d’une émotion sincère, ou si je les devais simplement à son aimable complaisance. Quoi qu’il en fût, il y avait un point sur lequel je ne pouvais me tromper, c'est le zèle qu'elle mit à faire les démarches nécessaires auprès du directeur du théâtre Ringelhardt, du chef d’orchestre et du régisseur pour obtenir l’assurance que mon opéra serait représenté dans un avenir très prochain. Je fus particulièrement surpris d’apprendre que la direction désirait recevoir immédiatement des indications précises sur les costumes que devaient porter les acteurs de ma pièce. J'appris que ces costumes seraient de style oriental, bien que le nom de mes héros indiquât que l’action se passait dans les pays du Nord. Mais on trouvait précisément ces noms mal choisis, attendu que le pays des fées, c’est l’Orient, et non le Nord, et qu'au reste, l’original de Gozzi avait incontestablement un caractère oriental. Je m'opposai avec indignation au turban et au caftan, qui me paraissaient
STEGMAYER. — HAUSER
inadmissibles, et je réclamai énergiquement l’équipement guerrier des chevaliers du plus pur moyen âge.
Il s’agissait encore de m’entendre avec le chef d ( orchestre Stegmayer. Ce singulier personnage, petit et bedonnant, à la tête blonde de mouton frisé, au caractère exceptionnellement gai, était fort difficile à saisir. Au cabaret, notre entente fut immédiate ; mais au piano, la partition devant nous, il me fallut entendre les objections les plus bizarres, dont je ne compris le but que plus tard. Les choses tramant en longueur, je me mis en rapports avec le chanteur Hauser, alors artiste favori du public et régisseur de l’Opéra de Leipzig. Là aussi j’eus des surprises. Cet homme, qui avait gagné la faveur des auditeurs dans les rôles du Barbier de Séville et du « Mylord » de Fr a Diavolo, se dévoila soudain dans l’intimité adepte fanatique de la musique la plus ancienne. J’entendis avec étonnement ses paroles de mépris pour Mozart même, et ses regrets de ce que Sébastien Bach n’eût pas composé d’opéra. Après m’avoir démontré qu’on n’avait pas encore écrit de véritable musique dramatique et que Gluck seul en aurait eu les moyens, il passa à l’apparente étude de mon œuvre. Je lui demandai de me dire si elle était exécutable. Mais au lieu de répondre à ma question, il s’obstina à me démontrer à chaque passage les défauts de ma « tendance ». La torture que m’infligeait cct homme me faisait suer sang et eau. Revoir mon opéra avec lui fut une besogne atroce. Je fis partager mon découragement à ma mère et à ma sœur. Tous ces retards n’avaient servi qu’à rendre l’exécution de mon œuvre impossible dans le délai fixé pri-