PROJET D’OPÉRA : LA « DÉFENSE D’AIMER
qu'un sombre et austère gouverneur s'éprenant d'une passion folle pour une jeune novice au moment où elle le supplie de lui accorder la grâce de son frère condamné à mort pour délit d’amour. La belle ardeur de la jeune fille entraînée par l'humanité de son sentiment fraternel allume une flamme coupable dans le cœur du rigide Puritain. Je ne me souciai pas de remarquer que Shakespeare n’a développé si richement ces puissants motifs que pour qu'ils aient plus de poids dans la balance de la justice. Moi, je ne voulais qu’une chose : dévoiler l’immoralité de l’hypocrisie et ce qu’il y a de contre nature dans la cruelle rigidité des lois morales. C’est pourquoi j'abandonnai complètement la tendance de Mesure pour mesure et ne condamnai l’hypocrite qu'à devenir la victime de l’amour vengeur. Au lieu de placer l’intrigue dans le Vienne fantaisiste de Shakespeare, je fis dérouler l’action dans la capitale de la brûlante Sicile où un gouverneur allemand, indigné de la liberté des mœurs de la population, procède à une réforme austère qui échoue pitoyablement. La Muette de Portici m’aida, sans doute, dans ces transformations ; de même les souvenirs que je gardais des Vêpres siciliennes. Quand je songe, en outre, que le doux Bellini lui-même influença en un certain sens ma composition, je ne puis m’empêcher de sourire de l’étrange méli-mélo que formaient des éléments si divers.
\ Mais pour le moment, tout cela resta à l’état de projet. Je voulais encore profiter de mon heureux voyage en Bohême pour faire des études sur le vif. Je conduisis triomphalement mon ami jusqu’à Prague, afin de lui
LES COMTESSES PACHTA
procurer les sensations qui m'avaient si fortement remué moi-même. Nous y retrouvâmes mes jolies amies. La mort du vieux comte Pachta avait amené des changements notables dans la famille, qui ne faisait plus de séjour à Pravonin. Ma conduite envers elles fut toute d’arrogance et d’extravagance. J’avais besoin de me venger des impressions amères que m’avait laissées jadis ce milieu. Leur fortune ayant diminué, les aimables filles se voyaient contraintes de prendre une décision en vue de s’assurer une position, et leur mère soucieuse pensait qu’un bourgeois (pourvu qu’il ne fût pas précisément marchand) serait un bon pis aller. La présentation de mon ami Théodore produisit donc une vive sensation dans la famille. Sans éprouver ni témoigner aucune irritation du changement forcé de leur goût, je m’en amusai en me livrant aux plus extravagantes boutades. Les jeunes filles ne comprenaient pas que j’eusse pu me transformer de la sorte. Elles ne retrouvaient plus en moi ni ma manie de quereller, ni mon besoin de morigéner, ni mon zèle à convertir, rien de tout ce qui leur avait tant déplu autrefois. Mais il ne fallait pas songer non plus à entendre de moi une parole sensée. Elles, qui maintenant eussent désiré discuter avec moi l’une ou l’autre question sérieuse, n’obtenaient pour réponse que les plaisanteries les plus absurdes. Et, comme je me permettais certaines privautés contre lesquelles on se sentait impuissant, je ne tardai pas à me conduire en véritable moineau franc. Lorsque Théodore, entraîné par mon exemple, voulut faire de même, il fut fort mal reçu. Une fois seulement, nous eûmes un rappro-