‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 109 sur 285 · PROJET D’OPÉRA : LA « DÉFENSE D’AIMER · texte numérisé non relu

PROJET D’OPÉRA : LA « DÉFENSE D’AIMER

exemple, où nous restâmes plusieurs semaines) à nous promener chaque jour dans notre bel équipage. Lorsque nous nous étions régalés de truites à la « Wilhelmsburg », que nous avions dégusté le bon vin de Czernosek, coupé d’eau de Bilin, que nous nous étions monté la tête à discuter de Hoffmann, de Beethoven, de Shakespeare, de Y Ardinghello de Heinse, et d’autres auteurs, et qu’enfin, allongés confortablement dans notre élégant carrosse, nous retournions par le crépuscule d’une nuit d’été à l’hôtel du « Roi de Prusse », nous pensions avoir passé une journée de jeunes dieux. Et dans la belle chambre à balcon que nous habitions au premier étage, ne sachant comment donner cours à notre trop-plein de vie, nous nous mettions à nous disputer si bruyamment, toutes fenêtres ouvertes, que la foule inquiète se rassemblait sur la place devant l’hôtel.

Un beau matin, je lâchai mon ami pour aller déjeuner solitairement à la « Schlackenburg » et profiter de cette occasion pour noter dans mon carnet l’esquisse d’un nouvel opéra. Je m’étais emparé du sujet de Shakespeare, Mesure pour mesure. Suivant ma disposition d’esprit d’alors, je le transformai très librement en un livret d’opéra auquel je donnai le titre de Liebesverbot , la « Défense d’aimer». La J eune Europe et Ardinghello , renforcés par la singulière antipathie que j’éprouvais pour la musique classique, donnèrent le ton fondamental à ma conception. La pièce, dirigée surtout contre le puritanisme hypocrite, était une glorification hardie de la « libre sensualité ». Je m’efforçai d’interpréter, dans ce sens seulement, le grave sujet de Shakespeare. Je n’y voyais

Page 1