RETOUR A LEIPZIG
fenêtres étant ouvertes, ce chant séditieux résonnait dans la nuit. Après cette action d’éclat, je montai dans ma chambre, mais, au lieu de me coucher, je me promenai à demi déshabillé d’une fenêtre à l’autre du second étage en marchant sur la corniche la plus saillante. Ce manège causa naturellement une violente frayeur à ceux qui ignoraient mon habileté innée aux exercices d’acrobate.
J’avais accompli ces hauts faits avec intrépidité. Mais, le lendemain matin, une citation devant la police vint me calmer, et je songeai, non sans inquiétude, à la Marseillaise.
Par suite d’une méprise, on me fit attendre une éternité dans le bureau de police, et lorsque enfin on m’appela devant le commissaire, celui-ci déclara que le temps manquait pour un interrogatoire sérieux. Après avoir répondu à quelques questions insignifiantes sur la durée de mon séjour, je fus relâché, à ma grande satisfaction. Dès lors, nous jugeâmes prudent de nous garder de semblables farces dans l’Empire de l’aigle à deux têtes.
Nous revînmes enfin à Leipzig, après avoir fait quelques détours pour satisfaire notre insatiable besoin d’aventures romanesques. En réalité, ces aventures n’existaient que dans notre imagination et se bornèrent à de fort modestes distractions de voyage. Ce retour est la date précise où se termine la période vraiment insouciante et joyeuse de ma vie. Si elle n’avait pas été exempte d’égarements et de passions, elle ne m’avait pas fait connaître du moins une chose, le souci; à partir de ce moment, il y entra à demeure.
Ma famille avait attendu mon retour avec impatience
OFFRES POUR LAUCHSTAEDT 145
pour m'annoncer qu'on m’offrait la place de chef d’orchestre de la troupe du théâtre de Magdebourg. Pendant les mois d’été, cette troupe donnait des représentations dans la ville d'eaux de Lauchstaedt. Le directeur n’arrivait pas à s'en tirer avec le chef d’orchestre incapable qu’on lui avait octroyé. Dans son embarras, il s*était adressé à Leipzig afin d’obtenir promptement quelqu’un de mieux. Le maître de chapelle, Stegmayer, qui n'avait nulle envie d’étudier en plein été, comme il l'avait promis, la partition de mes Fées, me recommanda vivement pour cette place. De cette manière, il pensait se débarrasser de mes tracasseries. J’étais en effet fortement tenté d’accepter cette offre, car, tout en désirant me jeter dans le courant de la vie d’artiste, je sentais le besoin de devenir indépendant. Or, cela ne m'était possible qu'en gagnant ma vie moi-même. Mais un pressentiment me disait que je ne pourrais jamais trouver à Lauchstaedt de quoi satisfaire sérieusement à mes désirs. Et puis, il était dur de me laisser prendre bénévolement au piège qu'on me tendait pour se débarrasser de l'obligation de représenter mes Fées. Je résolus donc de faire une visite à Lauchstaedt et de me rendre compte d’abord de la situation que j’y aurais.
Cette petite station balnéaire avait acquis un très grand renom au temps de Goethe et de Schiller. Le théâtre, construit en bois, avait été érigé d’après les plans de Goethe. C’est là qu’avait eu lieu la première de la Fiancée de Messine. Mais j'avais beau me répéter tout cela, cette ville me produisit une fort mauvaise impression. J’allai à la recherche du directeur : on m'indiqua