‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 113 sur 285 · LE DIRECTEUR HENRI BETHMANN · texte numérisé non relu

LE DIRECTEUR HENRI BETHMANN

sa maison. Il était sorti, et ce fut un petit garçon malpropre qui me conduisit au théâtre, où je devais trouver papa. Nous le rencontrâmes en chemin. C'était un homme assez âgé, portant robe de chambre et calotte. Il me salua avec joie. Mais il interrompit sur-le-champ ses démonstrations pour se plaindre d’un malaise extrême auquel il ne put remédier qu’en envoyant son fils lui chercher un schnaps au cabaret voisin, et il lui mit, avec une certaine ostentation, une pièce blanche dans la main.

Ce directeur, c’était Henri Bethmann, veuf de la célèbre actrice Bethmann, qui avait encore appartenu à la belle période de la scène allemande. Elle avait été en si grande faveur auprès du roi de Prusse, que cette faveur se perpétua sur la personne de son mari longtemps encore après que l’actrice fut morte. Bethmann touchait une bonne pension de la cour de Prusse, et il jouissait de cette haute protection malgré sa vie légère et décousue. Pour le moment, ses fonctions de directeur de troupe l’avaient totalement décavé. Sa parole et ses manières trahissaient encore la distinction affectée d’une époque passée, mais tout ce qu’il faisait et tout ce qui l’entourait témoignait d’une lamentable déchéance.

Il me ramena chez lui et me présenta à « Mme la directrice ». Celle-ci, paralysée d’une jambe, était étendue sur un étrange canapé. A ses côtés était assise une vieille basse, qui fumait sa pipe. Bethmann, sans se gêner le moins du monde, se plaignit à moi des assiduités de ce visiteur. Puis le directeur m’emmena chez son régisseur, qui habitait la même maison que lui. Nous le trouvâmes en grande conférence avec le valet du théâtre, un vieux

LE RÉGISSEUR SCHMALE

squelette édenté. Ils étaient en train de s’occuper du répertoire. Bethmann me laissa avec le régisseur, M. Schmale, en le chargeant de me tenir au courant. Celui-ci sourit en haussant les épaules et m’assura que c’était bien l’habitude du directeur de lui mettre tout sur le dos et de ne s’occuper de rien. « Voilà une heure que je suis là, dit-il, à discuter avec Krœge sur ce qu’on pourrait bien jouer dimanche prochain. J’aurais voulu annoncer Don Juan, mais comment arranger une répétition puisque la musique municipale de Mersebourg, qui compose l’orchestre, ne veut pas venir répéter le samedi? » Et tout en parlant, Schmale, par la fenêtre ouverte, allongeait le bras vers une branche de cerisier, cueillait des cerises qu’il mangeait et en crachait les noyaux avec un bruit abominable. Ceci eut sur ma détermination une influence décisive, car, chose bizarre, j’ai toujours eu une aversion spéciale pour les fruits.

Je déclarai au régisseur qu’il n’avait pas besoin de se mettre martel en tête pour le Don Juan du dimanche suivant. Au cas où l’on aurait compté sur moi pour le diriger, j’étais forcé de déranger ces projets et de retourner tout de suite à Leipzig pour mettre mes affaires en ordre. Cette façon polie de refuser la position que j’étais décidé à ne pas accepter, m’obligea à quelque dissimulation. Je dus donc m’occuper de différentes choses fort inutiles, puisque je ne reviendrais pas à Lauchstaedt. C’est ainsi qu’on s’employa à me trouver un logis. Un jeune acteur, dont j’avais fait par hasard la connaissance à Wurtzbourg, s’offrit à me conduire. En nous dirigeant vers la meilleure maison qu’il connût dans la ville, il m’expliqua qu’en

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