‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 124 sur 285 · LA SAINT-SYLVESTRE DANS MON LOGIS · texte numérisé non relu

LA SAINT-SYLVESTRE DANS MON LOGIS

comme toujours, convenable et soignée'dans mon logis. On y mena bientôt un train d’enfer. J’avais prévenu le propriétaire qu’il y aurait une bacchanale dans sa maison et l’avais tranquillisé d’avance sur les dégâts possibles que subirait son mobilier. Ce que le champagne avait commencé, le punch l’acheva. Le mince vernis de convenance dont mes comédiens cherchaient habituellement à recouvrir leur tenue dans le monde, disparut tout à fait et il régna bientôt dans ma garçonnière une atmosphère de tendresse à laquelle nul ne résista. On put s’apercevoir alors par quelle royale dignité Minna se distinguait de toutes ses collègues. Elle ne se départit pas un instant d’une contenance parfaite, et avec elle personne ne hasarda une familiarité; aussi l’effet fut-il extraordinaire et presque dégrisant, lorsqu’on vit Minna répondre sans s’effaroucher à mes témoignages d’affection. Elle semblait vouloir démontrer par là à toute la compagnie la nature particulière de nos relations/ Nous eûmes la singulière satisfaction de voir l’actrice de mauvaise réputation, qui avait des vues sur moi, prendre une attaque de nerfs.

A partir de ce moment, mes rapports avec Minna rede vinrent très affectueux. Je ne crois pas qu’elle ait jamais éprouvé pour moi d’inclination passionnée, ni qu’elle ait été même capable de ressentir l’ardeur du véritable amour. Ses sentiments consistaient en une affection cordiale, un désir sincère de me voir réussir et prospérer, une sympathie des plus amicales et un plaisir véritable à découvrir en moi des qualités qui la remplissaient souvent d’admiration. Elle avait sans nul doute très

JBÊÊÊ

M m * HAAS

haute opinion de mon talent et mes succès rapides la surprenaient autant qu'ils la captivaient. Ma nature excentrique, qu’elle modérait de très agréable manière .oar son calme enjoué, la poussait à exercer continuellement son pouvoir sur moi. Et elle était fière de cette influence. Si elle ne me montra jamais ni désir, ni regrets, ni transports, elle n’opposa pourtant pas de froideur à mon impétuosité.

J’avais fait au théâtre de Magdebourg l’intéressante connaissance d’une actrice qui n’était plus toute jeune et qui jouait les rôles de duègne. Cette Mme Haas attira immédiatement ma sympathie, parce qu’ayant été l’amie d’enfance de Laube, elle continuait à s’intéresser vivement à son sort. Elle était intelügente et très malheureuse, car avec l’âge son physique prenait un aspect de plus en plus fâcheux. Elle et son enfant vivaient mesquinement et elle se rappelait avec tristesse les temps meilleurs. J’allais souvent la voir : au début, pour avoir des détails sur la vie de Laube, ensuite par habitude. Elle se lia d’amitié avec Minna, de sorte qu’à nous trois nous passions d’agréables et fréquentes soirées intimes dont la cordialité ne fut troublée que le jour où la vieille amie devint jalouse de la plus jeune. J’étais surtout mécontent de l’entendre critiquer le talent et les dons intellectuels de Minna.

Un soir, j’avais promis à celle-ci d’aller prendre le thé chez elle en compagnie de Mme Haas. Mais je commis l’imprudence de m’engager auparavant dans une partie de whist, et tout en la trouvant fort ennuyeuse, je la prolongeai dans l’intention^de ne me rendre que très

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