A NUREMBERG
il me fallut supplier et m’humilier pour arriver à mettre à flot la barque de mon voyage de découvertes. Bien entendu, l’ancien pays de mes rêves, la Bohême, m’attira en premier lieu. Mes belles amies n'étant pas à Prague, je n’y restai pas longtemps et me rendis à Karlsbad, afin d’entendre les artistes qui y jouaient l’opéra durant la saison des bains.
Horriblement impatient de découvrir autant de talents que possible, afin de ne pas épuièer vainement mon argent, j’assistai plein d’espoir à une représentation de la Dame blanche. Je ne me rendis bien compte de la médiocrité de tous ces chanteurs qu’à Magdebourg même, aux débuts de Graef, une basse qui donna Gaveston. Il était le seul qui m’eût paru bon à Karlsbad, mais à Magdebourg, il déplut avec raison, si bien que je ne sus que répondre aux railleries que me valut cette recrue. Si je n’eus pas la main heureuse dans ce premier choix, le voyage lui-même me dédommagea de ce mécompte. Le trajet du Fichtelgebirge par Eger me procura une douce jouissance et je n’oublierai jamais l’aspect délicieux que présentait Bayreuth sous les rayons du soleil couchant.
Mon but était maintenant Nuremberg, où ma sœur Clara et son mari étaient attachés au théâtre. J’osais espérer qu’ils me donneraient de bons renseignements sur ce que je cherchais. Je me réjouissais à l’avance d’être reçu chez eux et de pouvoir combler les trous que le voyage avait faits à ma bourse. Pour cela, je voulais vendre une tabatière que m’avait donnée un de mes amis et que de secrètes raisons me faisaient juger être
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de platine. Je pourrais donc m'en défaire à un bon prix et y ajouter celui d'une chevalière en or qui m’avait été offerte par mon ami Apel pour avoir composé l'ouverture de son Christophe Colomb. La vente de ces bijoux, les seuls que je possédasse et dont la valeur, en ce qui concernait la tabatière, n’était qu'imaginaire, devait me fournir les modestes fonds dont j'avais besoin pour pousser jusqu'à Francfort. C'est là et dans la contrée rhénane que j’espérais trouver les artistes qui me manquaient encore. Je réussis bien à persuader à ma sœur et mon beau-frère d’accepter un engagement pour Magdebourg. Mais le premier ténor et la prima donna qu’il me fallait surtout, je ne parvins pas à les dénicher à Nuremberg.
Mon séjour dans cette ville se prolongea d’une façon fort agréable, grâce à une nouvelle rencontre avec Mme Schrôder-Devrient, qui précisément y arrivait en tournée. En la revoyant, il me sembla que mon ciel artistique, qui était un peu obscurci depuis notre dernière entrevue, se découvrait de nouveau. Le personnel de l'Opéra de Nuremberg ne permettait pas à la grande artiste un choix varié dans les pièces à représenter. En dehors de Fidelio, il n'y avait pas moyen de jouer autre chose que la Famille suisse. L’artiste s'en plaignait, car elle devait paraître dans un de ses rôles de jeunesse qui ne lui convenait plus guère et qu’elle avait d'ailleurs joué à satiété. Moi aussi, je voyais venir cette représentation avec un déplaisir mêlé d’inquiétude. J’étais convaincu que cet opéra languissant avec le rôle sentimental et démodé d’Emmeline, affaiblirait chez le public aussi bien que chez moi l'impression qu’avaient laissée jus-