‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 139 sur 285 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

LAUERMANN AU CABARET

sien. Cette particularité avait fait de lui le point de mire des moqueries et des plaisanteries des habitués du cabaret ; mais cela ne l’empêchait pas de revenir chaque soir au milieu des rieurs. Seulement, on l’avait trop souvent raillé et il avait été trop fréquemment blessé dans son amour-propre pour qu’il consentît facilement à offrir le régal de sa voix a la bande joyeuse. On ne parvenait à le faire chanter qu’en tendant des pièges à sa vanité.

Mon arrivée, comme étranger, donna l’occasion de faire une nouvelle farce au pauvre « maître chanteur », et il fallait qu’on eût bien piètre opinion de son jugement, puisque, à ma stupéfaction, mon beau-frère ne craignit pas de me faire passer à ses yeux pour le célèbre chanteur italien Lablache. Je dois reconnaître que Lauermann me considéra longtemps avec une incrédule méfiance; il s’exprima avec hésitation sur mon air de jeunesse et sur le timbre prononcé de ma voix de ténor. Mais les joyeux lurons qui l’entouraient avaient précisément le talent de faire croire l’incroyable au brave enthousiaste; le temps qu’ils y mettaient ne leur coûtait rien, pourvu qu’ils y trouvassent de l’amusement. Mon beau-frère réussit donc à persuader le menuisier que moi, Lablache, dont les productions étaient payées à prix d’or, je cherchais dans les endroits publics à échapper à l’attention générale par toutes sortes de stratagèmes. Mais, du moment qu’il s’agissait d’une comparaison entre Lauermann et Lablache, il ne pouvait naturellement plus y avoir qu’un seul intérêt en jeu, c’était d’entendre, non pas Lablache, mais Lauermann, celui-ci étant infiniment supérieur à celui-là. La lutte que se livraient l’incrédulité

LAUERMANN MAITRE CHANTEUR

et la vanité dans l'esprit du pauvre menuisier me le rendit vraiment intéressant. Je m'efforçai de jouer aussi adroitement que possible le rôle qu’on m’avait octroyé. Enfin, après deux heures de plaisanteries les plus saugrenues, ses persécuteurs arrivèrent à leurs fins. Ce bonhomme extraordinaire, qui n’avait pas cessé de fixer sur moi des yeux étincelants, se mit à mouvoir les muscles de son visage d’une façon toute sinistre. On eût dit un automate que l’on vient de remonter. Ses lèvres tremblèrent, ses dents grincèrent, ses yeux roulèrent convulsivement, et, d’une voix grasse et enrouée, il entonna enfin la plus vulgaire des rengaines. Tout en chantant, il s’accompagnait du mouvement régulier de son pouce dressé derrière l’oreille et sa grosse face échauffée passa au rouge ardent. Le rire homérique qui accueillit cette production excita la rage du chanteur ; il finit par écumer, car, avec une cruauté raffinée, ceux mêmes qui l’avaient comblé des plus basses flatteries ne se gênaient pas à présent de l’accabler de leurs persiflages. En lançant de terribles imprécations à ses perfides amis, le pauvre diable s’en alla.

La véritable pitié qu’il m’inspirait me poussa alors à le suivre : je lui demandai pardon et je m’efforçai de le calmer. C’était particulièrement difficile, car il me considérait comme le plus récent de ses ennemis, celui qui l’avait si indignement trompé en lui faisant faussement accroire qu’il voyait en moi Lablache en personne. Je réussis cependant à l’arrêter sur le seuil de la porte ; mais, dès qu’il fut revenu à la table, toute la compagnie s’entendit tacitement pour le faire chanter encore une fois.

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