LA U ER MAN N ET SA FEMME
Je ne sais trop comment on s'y prit; l'effet des boissons fortes qui aida sans doute à obtenir ce nouveau succès sur Lauermann m'enleva le souvenir de ce qui se passa encore dans cette longue séance de cabaret.
Lauermann ayant été suffisamment nargué et persécuté, on se crut obligé de le ramener chez lui dans une brouette qu’on trouva devant la maison. On le roula donc en triomphe jusque devant sa porte, dans une de ces rues étonnamment étroites de la vieille cité, Mme Lauermann, qui fut tirée de son sommeil pour recevoir son époux, nous laissa deviner, par ses malédictions, ce qu’il en était de leurs rapports conjugaux et domestiques. Elle aussi avait l’habitude de se moquer du chant de son mari; aujourd'hui elle mêla à ses railleries les plus terrifiants reproches à l’adresse des mauvais garnements qui entretenaient la folie du pauvre homme, l'empêchaient de travailler utilement à son métier et provoquaient des scènes pareilles à celle de ce soir. Mais ici, le maître chanteui se redressa ; son orgueil lui fit oublier ses peines, et, tout en gravissant péniblement l’escalier au bras de sa femme, il interdisait à celle-ci de critiquer son art et finalement lui ordonna vertement de se taire.
Les aventures de cette nuit ne devaient pas encore prendre fin. Les joyeux compères retournèrent à l’auberge. Devant la porte déjà fermée par l’heure réglementaire, ils se heurtèrent à une bande de noctambules composée en grande partie de compagnons ouvriers. Notre société d’habitués réclama le droit d’entrer et le cafetier se vit fort embarrassé. Il reconnaissait les voix de ses fidèles et désirait les laisser pénétrer dans le cabaret;
RIXE A LA NUREMBERGEOISE
mais d’autre part il fallait empêcher que les nouveaux venus ne prissent le même chemin. Cette alternative amena un tohu-bohu auquel les cris et le tumulte, de même que le flot toujours grossissant des spectateurs, donnèrent bientôt un caractère diabolique. Je crus que toute la ville allait s’ameuter et que je serais témoin d’une révolution dont nul ne connaissait la raison.
Soudain, j'entendis la chute d’un corps, et, comme par enchantement, la foule s’éparpilla de tous côtés. Un des nôtres avait voulu mettre fin au désordre et en même temps se frayer un passage pour rentrer chez lui ; fort expert dans l’ancienne lutte à la nurembergeoise, il avait asséné au plus grand braillard un coup de poing entre les yeux. L’autre, bien que la blessure ne fût que légère, était tombé sans connaissance, et ç’avait été le signal d'une débandade générale. A peine une minute s’était-elle écoulée depuis le vacarme produit par ces centaines de personnes, que tout était redevenu silencieux et que je rentrais tranquillement avec mon beau-frère. Bras dessus, bras dessous, riant et plaisantant, nous descendîmes les rues éclairées par la lune, et pour me tranquilliser, mon compagnon m’apprit à mon grand étonnement qu’en somme cela se passait chaque soir ainsi.
Il était temps cependant de m’occuper de l’objet de mon voyage. Je ne restai à Wurtzbourg qu’un jour : je ne me souviens pas d’y avoir vu mes parents ou des connaissances. Je me rappelle seulement cette triste visite à Frédérique Galvani, dont j’ai parlé déjà.
Arrivé à Francfort, je descendis dans un hôtel respectable, pour y attendre les subsides que j’avais demandés à la direction du théâtre de Magdebourg.