‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 170 sur 285 · SUITES MALHEUREUSES · texte numérisé non relu

SUITES MALHEUREUSES

pareilles finit aussi par transformer totalement le caractère de Minna. De même que plus tard ma façon de concevoir l'art demeura lettre close pour elle et la rendit de plus en plus perplexe quand il s’agissait de juger tout ce qui était de ce domaine, de même ma manière de voir, si différente de la sienne, dans le domaine de la délicatesse d'âme et de mœurs, la jeta dans un embarras d'autant plus grand qu’elle ne pouvait approuver la largesse de certaines de mes idées. Le trouble de son esprit changea sa nature si calme et lui communiqua un emportement qu’elle n'avait pas connu jusqu’alors et qui augmenta avec les années, se manifestant sur le ton habituel aux personnes de basse classe. Ceci n'avait rien d’étonnant, la pauvre femme n’ayant reçu aucune éducation et ne s'étant approprié qu'un certain vernis de bonnes manières.

Mais devant les explosions de ce caractère devenu violent, tout ce qui m'avait attiré si longtemps en la personne de Minna disparut peu à peu, de sorte que dans la suite notre vie commune devint une véritable torture. A l’époque dont je parle, je n’éprouvais qu'un vague pressentiment de ce que notre union aurait de néfaste. Les habitudes tranquilles et les qualités agréables de Minna agissaient encore sur moi d'une manière si salutaire, que je fis taire la voix intime qui me prédisait une destinée inquiétante. Je préférai me livrer à ma grande légèreté habituelle et à un entêtement qui repoussait toute dissuasion.

Depuis que j’étais à Konigsberg, j’avais rompu toute relation avec ma famille, c'est-à-dire avec ma mère et Rosalie. Je ne fis part à personne de mon mariage. Sous la

Page 1