MARIAGE A T R A G H EI M (24 NOVEMBRE
corbeilles renfermant les effets de Minna provoqua en moi une joyeuse surexcitation. La pluie avait complètement cessé et le soleil brillait. Malheureusement, on ne parvint pas à chauffer notre salle à manger et longtemps je dus entendre les reproches de Minna, qui prétendait que j'avais mal surveillé le chauffage. J'endossai le costume neuf que je m’étais fait faire pour l'occasion, un habit bleu à boutons dorés, et, quand la voiture fut là, j’allai prendre mon amie.
La sérénité du ciel avait agi sur nous et je trouvai Minna d’humeur joyeuse, habillée de la très belle robe que j’avais choisie pour elle. Elle m’accueillit, les yeux animés d’une véritable tendresse. Considérant le beau temps comme un heureux présage, nous nous mîmes en route pour la cérémonie qui, tout à coup, nous parut extrêmement plaisante. Nous eûmes la satisfaction de voir l’église aussi bondée que le théâtre pour une brillante représentation, et nous eûmes grand’peine à nous frayer un passage jusqu’à l’autel où nous attendaient nos témoins, en grande pompe théâtrale. Parmi tout ce monde, il n’y avait pas un visage ami, car même notre vieil original de Mœller manquait : nous n’avions pas trouvé de dame qui pût lui convenir.
La frivolité de l’assemblée influença sensiblement la cérémonie, dont le caractère me causa un malaise permanent. J’entendis comme dans un rêve l’allpcution du pasteur. Celui-ci faisait, à ce que j’appris dans la suite, partie de l’ancienne bande de piétistes qui avaient infesté Kënigsberg. Quelques jours plus tard, on me raconta le bruit qui courait la ville : on disait que j’avais
MARIAGE A TRAGHEIM (24 NOVEMBRE 1836) 223
déposé une plainte contre le pasteur, à cause de certaines paroles offensantes de son discours. Je ne compris pas ce qu'on voulait dire et je supposai que ce bruit provenait d’un passage qui m'avait surpris, en effet. Pour nous préparer aux temps d’épreuve auxquels nous n'échapperions sûrement pas, l'ecclésiastique nous avait conseillé de nous adresser à un ami que nous ne connaissions encore ni l'un ni l'autre. Quelque peu intrigué de savoir qui était ce puissant et mystérieux protecteur s’annonçant à nous de cette façon originale, je levai avec curiosité les yeux vers le pasteur : il nous déclara alors en accentuant ses paroles d’un ton de réprimande que cet ami inconnu se nommait Jésus. Je ne fus nullement offensé, ainsi qu'on se le figura, mais fort désappointé, et je pensai que de telles recommandations étaient prévues par le rite observé dans ces occasions.
Ma distraction était si grande pendant cette cérémonie, dont je ne comprenais pas la portée, qu’au moment où le pasteur nous tendit la Bible pour recevoir nos anneaux, Minna dut me pousser du coude pour me faire suivre son exemple. J'eus à ce moment la vision de ce qu’était ma vie : il me sembla que j’étais pris entre deux courants contraires placés l’un au-dessous de l’autre ; celui de dessus m’entraînait vers le soleil ainsi qu’en un rêve, celui de dessous retenait ma nature dans une inquiétude incompréhensible. La légèreté inqualifiable avec laquelle j’écartais la sensation aiguë de la double faute dont je me rendais coupable, trouvait son excuse dans l’affection réelle et cordiale que j’éprouvais pour cette jeune fille, vraiment unique et remarquable quand on songeait au