VOYAGE A PRAGUE
Pendant cette année de séparation des miens, je fis un voyage à Prague dont je gardai une impression profonde. Ma mère arriva à Dresde en plein hiver et m'emmena pour huit jours. Elle avait une façon à elle de voyager. Au lieu de se servir de la diligence commode et rapide, elle préféra jusqu'à sa mort les voitures de location. Aussi mîmes-nous trois jours entiers, par un très grand froid, à faire le trajet. Le passage des montagnes de la Bohême me parut souvent très dangereux.
Après des aventures fort inquiétantes, nous arrivâmes sains et saufs à Prague, où je me trouvai soudain transplanté dans un milieu absolument nouveau. Venant de Saxe, je goûtai doublement le charme poétique de la Bohême et surtout de Prague. La nationalité différente, l'allemand singulier de la population, certaines coiffures de femmes, le vin du pays, les joueuses de harpe et les musiciens, les insignes catholiques répandus partout, les nombreuses chapelles, les images de saints, tout cela me grisa singulièrement. J'étais influencé sans doute par l'importance que prenait en mon esprit tout ce qui s'éloignait des habitudes bourgeoises et affectait un caractère théâtral.
La beauté de Prague, l'antique magnificence de cette ville sans pareille, produisirent sur moi une impression ineffaçable. Mais, dans ma famille aussi, je rencontrai des éléments qui m'étaient étrangers. Ma sœur Ottilie, de deux ans seulement plus âgée que moi, avait gagné la vive affection d'une famille noble, celle du comte Pachta.
Deux de ses filles, Jenny et Augusta, dont la beauté fut longtemps célèbre à Prague, témoignaient une tendresse