‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 201 sur 285 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

DIVULGATIONS SUR HOLTEI

prête d’un autre soupirant. Il comprenait, disait-il, que la jeune femme n’eût pas de goût pour lui, barbon grisonnant et sans fortune ; c’est pourquoi il lui recommandait à sa place un jeune commerçant nommé Brandebourg, joli garçon et très riche par-dessus le marché. Sa colère de se voir doublement éconduit et l’humiliation de s’être découvert sans succès furent grandes, d’après ce qu’observa Minna. Je compris alors que ses méprisables sorties sur « la moralité au théâtre » n’étaient pas des exagérations fantaisistes. Souvent sans doute il avait eu heu de rougir des leçons qu’il s’était fait donner. Cependant ce jeu coupable, tel qu’il l’avait tenté avec ma femme, ne parvint plus à détourner l’attention qu’on prêtait à ses instincts anormaux, il s’en aperçut et avoua, sans se gêner, à ses confidents qui me le répétèrent, que la peur de révélations défavorables l’avait décidé à quitter Riga brusquement et pour toujours.

Bien des années après, je sus les mauvaises dispositions que Holtei continuait à éprouver contre moi ; il s’exprimait surtout avec violence sur la musique de l'avenir et la menaçante tendance de celle-ci à enlever à l’auditeur la simplicité du sentiment. Si, comme je l’ai dit, il m’avait témoigné pendant les derniers temps de notre séjour à Riga une vive antipathie personnelle, je l’avais mise sur le compte de la divergence de nos goûts artistiques.

J’appris donc avec effroi quelles machinations avaient été mises en jeu, et j’eus quelque honte à constater combien ma connaissance des hommes était vague encore, car j’avais eu une entière confiance en Holtei et je lui avais cru un caractère particulièrement honnête. Mais

TRAHISON DE DORN

je fus pris d’un trouble bien plus profond encore en apprenant à connaître la véritable nature de mon ami Henri Dorn.

Pendant nos relations continues à Riga, sa manière d’être vis-à-vis de moi avait d’abord été celle d’un frère aîné bienveillant ; puis nous avions passé à une amitié pleine de confiance. Nous nous voyions presque journellement, très souvent en famille. Je n’avais aucun secret pour lui, et son Echevin de Paris réussit aussi bien sous ma direction que sous la sienne. Lorsque j’appris que mon poste lui avait été accordé, je crus devoir l’interroger à ce sujet. Je m’imaginais qu’il y avait erreur de son côté et qu’il ne savait pas exactement mes véritables intentions. Sa réponse écrite me prouva cependant qu’il avait profité des sentiments d’inimitié de Holtei envers moi pour obtenir de lui une clause qui liait Hoffmann en sa faveur. Il ne lui était pas venu à l’idée qu’étant mon ami, il ne pouvait se prévaloir de son avantage qu’au cas où je démissionnerais réellement. Dans nos rapports presque quotidiens, il n’avait jamais non plus fait allusion à mon départ éventuel. Il prétendit pour se défendre que Holtei lui avait assuré qu’il ne renouvellerait mon engagement en aucun cas, parce que je ne m’entendais pas avec les chanteurs. On ne pouvait donc pas lui en vouloir, si, encouragé par le succès de son Echevin de Paris , il avait accepté la place qui devenait vacante.

De plus, mes confidences lui avaient appris que je me trouvais dans une position pécuniaire embarrassée. Mes faibles appointements, réduits dès le début par Holtei,

TRAHISON DE DORN

ne me permettaient pas de satisfaire mes créanciers de Magdebourg et de Kônigsberg, et ceux-ci avaient choisi comme avocat un ami de Dorn. A la longue, il m’était donc impossible de me maintenir à Riga. C’est pourquoi sa qualité d’ami ne l’avait pas empêché d’accepter l’offre de Holtei.

Je ne voulus pas lui permettre de se mentir ainsi à lui-même. J’en appelai à sa conscience et lui répondis qu’il devait savoir qu’une augmentation de salaire m’était promise pour cette troisième année et que, d’ailleurs, la création de concerts d’abonnement, où j’avais déjà fort bien débuté, me donnerait précisément la possibilité de me débarrasser de mes anciennes dettes, les frais de voyage et d’installation ne m’ayant pas encore permis de le faire jusqu’ici. Je lui demandai donc ce qu’il ferait si je déclarais vouloir garder mes fonctions et si je le priais de renoncer à son arrangement avec Holtei, celuici ayant du reste, par son départ, fait disparaître le prétexte de mon renvoi.

Je ne reçus jamais de réponse de Dorn. Mais l’été de 1865, j’eus la surprise de le voir entrer chez moi à Munich sans s’être annoncé. Témoignant son plaisir de ce que je l’eusse reconnu, il s’avança vers moi avec le geste de vouloir m’embrasser. Je réussis à éviter son étreinte, mais je reconnus qu’il était difficile de ne pas le tutoyer. Il en serait résulté peut-être une explication qui eût inutilement augmenté l’agitation dans laquelle je me trouvais alors (c’était le moment de la représentation de Tristan).

J’avais donc devant moi Henri Dorn. Ce Dorn qui,

TRAHISON DE DORN

après l’échec de trois opéras, s’était retiré découragé du théâtre pour se tourner vers une pratique toute bourgeoise de la musique. Mais ensuite, grisé par le succès local de son Echevin de Paris , il avait trahi un ami et, donnant la main à la « vertu » personnifiée par Holtei, il s’était de nouveau consacré à la culture de la musique dramatique. Il avait été rappelé en Allemagne par une généreuse méprise de Liszt, qui l’avait tiré de l’oubli. La belle situation définitive qui l’attachait au plus grand théâtre lyrique d’Allemagne, l’Opéra royal de Berlin, il la devait à la sympathie du roi Frédéric-Guillaume IV pour les choses d’église. Désireux avant tout d’obtenir une bonne place dans une grande ville allemande, il avait volontiers, une fois de plus, abandonné la muse dramatique et accepté de devenir, sur la recommandation de Liszt, chef de musique à la cathédrale de Cologne. A l’occasion d’une fête de construction du dôme, il avait fait, comme musicien, tant d’impression sur l’esprit religieux du monarque, que celui-ci lui décerna le titre de maître de chapelle de la cour. Il conserva longtemps cette situation, cultivant de façon estimable la musique dramatique allemande, de concert avec Guillaume Taubert.

Je dois dire à l’honneur de J. Hoffmann, le nouveau directeur du théâtre de Riga, qu’il prit à cœur la trahison commise envers moi. Il me déclara que la nomination de Dorn ne comptant que pour un an, il ne renouvellerait pas son traité et que, au moment donné, il me rappellerait immédiatement. En outre, des amateurs de musique de Riga vinrent me proposer des leçons, l’organisation de concerts, etc., afin de me dédommager

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