EXISTENCE SOLITAIRE A RIGA
période de si violente agitation intime, j'éprouvais donc un calme moral bienfaisant. Il semblait que tout ce qui m’avait poussé avec tant d’emportement à ce mariage imprudent et prématuré, tout ce qui ensuite m’avait agité si fiévreusement, venait de s’apaiser dans un calme définitif. Bien que les soucis matériels les plus désagréables ne pussent pas m’être épargnés pendant nombre d’années encore, l’excitation inquiète de mes désirs juvéniles était du moins suffisamment amortie pour me permettre, en attendant mon indépendance artistique, de diriger toutes les aspirations de ma nature vers le but idéal qui, du jour où je conçus le projet de Rienzi, influença toutes les décisions importantes de ma vie.
Je ne me suis rendu compte du caractère de mon existence à Riga que bien plus tard, sur la remarque d’un habitant de cette ville : il s’étonnait des succès d’un homme dont nul n’avait soupçonné la valeur pendant les deux ans qu’il avait passés dans la cité livonienne, de moyenne grandeur cependant. C’est que j’en étais réduit à moi-même : je restais étranger à tous et sans que le moindre personnage intéressant me fît des avances quelconques. Comme je l’ai déjà dit, je m’écartai avec une répulsion croissante du personnel du théâtre. Lorsque donc, après le second hiver, à la fin de mars 1839, la direction me signifia mon congé, j’en fus, il est vrai, surpris pour certains motifs, mais, dans le fond, je n’en étais nullement fâché et je changeai volontiers mes plans d’avenir. Les causes qui provoquèrent ce renvoi furent cependant telles que je peux considérer cet événement comme l’une des plus désagréables expé-
INIMITIÉ DE H O LT El
riences de ma vie. J'avais pu constater les sentiments que Holtei nourrissait contre moi à l'occasion d'une maladie très dangereuse que j'avais faite. Au fort de l'hiver, je m'étais violemment refroidi durant une répétition ; ce malaise, joint aux colères continuelles et au souci rongeur que me causait le vain remue-ménage théâtral, prit bientôt un caractère sérieux. Or, ces jours-là, notre troupe devait précisément aller jouer la Norma à Mitau. Holtei s'arrangea de façon à me forcer à quitter mon lit de malade et je dus entreprendre ce voyage hivernal. Le froid glacial qui régnait dans le théâtre de Mitau aggrava fortement mon mal et il en résulta une fièvre typhoïde qui me consumait si rapidement que Holtei, ayant appris mon état, déclara dans son cercle qu'il ne me serait sans doute plus possible de jamais diriger d'orchestre et que j'étais vraisemblablement condamné au « grand voyage ». C'est à un excellent médecin homéopathe, le docteur Prutzer, que je dois mon salut et ma guérison.
Peu de temps après, Holtei quitta définitivement notre théâtre et Riga. Il en avait assez de ces conditions bien trop morales , comme il disait. De plus, certaines circonstances de sa vie privée, entre autres la dure épreuve de la mort de sa femme, lui firent trouver prudent de rompre complètement avec Riga.
ma grande surprise, j'appris alors que moi aussi j'avais eu à souffrir sans le savoir des embarras qu'avait suscités sa direction. Lorsque son successeur, le chanteur Joseph Hoffmann, m'annonça que Holtei avant de partir avait conclu avec le directeur de musique H. Dorn un engagement fixe par lequel ce dernier devait prendre
DIVULGATIONS SUR HOLTEI
ma place, et que, par conséquent, il était impossible de me renommer, je fis part de mon étonnement à ma femme. Elle m'avoua alors qu'elle connaissait depuis longtemps les raisons de l'antipathie de Holtei contre moi. Elle me les avait tues pour me ménager et m'éviter du mauvais sang. Mes yeux s'ouvrirent à une lumière effrayante. Je me souvenais bien que, peu après l'arrivée de Minna à Riga, Holtei avait vivement insisté pour que je ne m'opposasse point à l'engagement de ma femme au théâtre. Je l'avais prié de lui en parler lui-même, afin qu’il pût se convaincre que si Minna ne retournait pas sur la scène, c'était de notre commun accord et non point peut-être parce que, de mon côté, j'étais jaloux. Avec intention je lui avais indiqué pour se rendre auprès d’elle les heures où j'étais pris par les répétitions. Plusieurs fois, en rentrant, j'avais trouvé ma femme extrêmement agitée après ces conférences avec Holtei, et elle m'assurait chaque fois qu'elle n'accepterait à aucun prix ses offres. D’autre part, j'avais remarqué que Minna semblait me sonder timidement sur les causes de la facilité avec laquelle j'autorisais les visites de Holtei.
J'appris maintenant, après la catastrophe, qu'il avait profité de ces rencontres pour faire à ma femme des avances éhontées dont le caractère et le but me parurent assez inexplicables, car je savais que cet homme avait des goûts d’un tout autre genre. Mais j'appris aussi que c'était sa façon de procéder : en faisant la cour aux jolies femmes, il pensait donner au public le change sur ses abominables perversités. Ce qui avait aussi indigné Minna, c'est que Holtei, après s'être vu repoussé, s'était fait l'inter-