GENEVIÈVE DE BRABANT
eux, nous nous étions vêtus d’une manière fantaisiste et nous nous efforcions de copier leurs manières. Nous prîmes le chaland jusqu’à Meissen ; de là, ce fut la marche à pied, loin de la grand’route, à travers différents villages dont je ne sais plus les noms. Notre troupe s’arrêta dans l’un d’eux, et, après mille extravagances, on résolut de passer la nuit dans une grange. A notre étonnement, nous y trouvâmes un théâtre de marionnettes dont les poupées étaient presque de grandeur naturelle. Bien entendu, nous prîmes aussitôt place parmi les spectateurs, ce qui embarrassa fort le directeur du guignol, qui n’avait compté que sur un public de villageois. On joua Geneviève de Brabant. Les plaisanteries continuelles, les interruptions moqueuses et les calembours des futurs étudiants finirent par mécontenter les auditeurs campagnards, qui ne voulaient pas être troublés dans leur attendrissement. J’étais le seul, je crois, à souffrir de l’exubérance de mes camarades et, malgré mon rire involontaire à leurs saillies, je prenais parti pour la pièce et le public naïf auquel elle s’adressait. Une ocution populaire qui revenait souvent dans ce drame est restée gravée dans ma mémoire. Goto avait donné à l’inévitable Kasper (le polichinelle allemand) l’ordre d’aller trouver le comte palatin et de le chatouiller si fort par derrière quil le sente par devant (i). Kasper révèle au comte qu’il a reçu cet ordre de Golo, et le comte reproche au traître démasqué sa faute en ces termes : « Oh ! Golo ! Golo ! tu as dit à Kasper de
(i) Cette locution signifie : donner à quelqu’un un coup de pied par derrière de façon à le faire tomber sur le nez.