‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 259 sur 285 · LE CONCIERGE DE LA RUE DU HELDER · texte numérisé non relu

LE CONCIERGE DE LA RUE DU HELDER

journée la fantaisie de Liszt sur Lucie de Lammcrmoor. Pour lui donner une idée de ce que j’endurais, je déménageai un jour mon piano, horriblement désaccordé, du salon dans la chambre à coucher et je le plaçai contre le mur du voisin ; puis je priai Brix de prendre sa flûte et de jouer avec moi l’ouverture de la Favorite que je venais précisément d’arranger pour flûte et piano. Cet ensemble parut réellement effrayer mon voisin, un jeune professeur de piano, car la concierge me raconta le jour suivant qu’il était en train de changer de logement. Et cela me rendit un peu honteux tout de même.

Cette concierge avait fini par avoir avec nous des rapports d’une certaine intimité. Au début, nous l’avions employée pour les gros ouvrages du ménage, pour cuisiner, brosser les vêtements, cirer les souliers. Mais le peu que nous lui donnions fut bientôt de trop pour notre bourse et Minna dut s’humilier à refuser ses services et à tout faire elle-même. Notre locataire ne devant pas s’en apercevoir, ma femme fut non seulement contrainte de s’occuper de la cuisine, mais encore de relaver, et de nettoyer les chaussures de notre hôte. Nous étions surtout gênés vis-à-vis de notre concierge. Mais nous avions tort, car cette brave femme et son mari ne nous en témoignèrent que plus de considération, où se mêlait, il est vrai, un peu de familiarité. Ainsi le mari s’entretenait volontiers de politique avec moi ; lorsque la quadruple alliance se forma contre la France et que, sous le ministère intermittent de Thiers, la situation devint fort inquiétante, il me tranquillisa un jour par ces mots : « Monsieur, il y a quatre hommes en Europe qui s appellent .

Page 1