DÉCADENCE DU GOÛT FRANÇAIS
pétuellement l'affiche du Grand Opéra, si aristocratique d'ordinaire, me fit perdre patience et m'enleva tout le respect que je m'étais efforcé de conserver pour ce « premier théâtre lyrique du monde ». Je ne crois pas avoir été plus de quatre fois au Grand Opéra durant tout mon séjour à Paris. L’Opéra-Comique m'avait déplu dès le début, tant à cause du jeu conventionnel et froid des acteurs, qu'à cause de la mauvaise musique qu'on y entendait. C'est cette même froideur conventionnelle qui m’inspira de la répulsion pour les chanteurs de l'Opéra italien. La grande célébrité des artistes qui depuis de longues années y représentaient quatre opéras, toujours les mêmes, n'arrivait pas à me dédommager d’un manque de chaleur vraiment élémentaire, de cette chaleur dont j'avais tant joui en écoutant Mme Schrcder-Devrient. Je me| rendis bien compte qu'à Paris tout était en décadence, et je n'éprouvai ni l'espoir, ni le désir de voir ce dépérissement s'arrêter.
Je préférais les petits théâtres, où le talent français se montrait sous son vrai jour. Mais j’étais trop préoccupé d'y chercher des points de contact avec mes sentiments intimes pour pouvoir considérer d'un œil indifférent des qualités qui m'étaient si peu sympathiques. Comme j’avais été, de plus, écrasé dès le début de mon séjour à Paris par les soucis et le besoin, et que l’inutilité de mes efforts m'était apparue avec toute la clarté désirable, j'en arrivai à ne plus avoir envie de voir quoi que ce soit. Je refusais même avec impatience ou ennui toute occasion de me distraire. Plusieurs fois, à la grande déception de Minna, je renvoyai des billets pour le Théâtre-Français où jouait
332 CORRESPONDANCES POUR L’ « ABENDZEITUNG »
Racliel. Je n’entrai qu’une fois dans ce théâtre célèbre et j’y fus obligé par les correspondances que me demandait mon insatiable protecteur de Dresde.
Pour remplir les colonnes de son Abendzeitung, j’agissais d’une façon vraiment effrontée. Aidé d’Anders et de Lehrs qui ne voyaient jamais rien non plus, je tirais des journaux et des conversations de table d’hôte des récits que j’assaisonnais à la sauce piquante mise à la mode par Heine. Aussi je m’attendais sans cesse à ce que mon brave conseiller de cour, Winkler, découvrît un beau jour le pot aux roses de ma science parisienne.
Je lui envoyai une assez longue critique de la représentation du Freischütz, qui l’intéressait spécialement, car il était tuteur des enfants de Weber. Comme il m’assurait n avoir de cesse qu’il n’obtînt une promesse certaine pour mon Rienzi, je lui expédiai encore, dans ma reconnaissance infinie, et par-dessus le marché, le texte original allemand de ma nouvelle sur Beethoven. Elle parut en 1841 dans ce journal, édité par Arnold à Dresde, et qui a cessé d’exister. Ce fut la seule fois que ce manuscrit fut imprimé.
Mon champ d’activité littéraire s’étendit encore pendant un certain temps par ma collaboration à la revue littéraire mensuelle Europe , dirigée par Lewald. Celuici était le premier qui eût, à l’occasion, fait connaître mon nom au public. J’avais vu que ce journal élégant, assez répandu à 1 époque, donnait des suppléments musicaux, et de Konigsberg déjà je lui avais envoyé deux de mes compositions inédites. L’une était une mélodie sur la mélancolique poésie de Scheuerlin, l'Enfant et