SUR LE POINT DE MOURIR DE FAIM
sources se fit sentir avec une cruauté vraiment poignante. Et cette amertume augmenta par le fait que ma sœur Cécile et son mari, gagnés par notre exemple, vinrent louer tout à côté de nous une demeure pour l'été. Leur position n était pas brillante, mais elle était assurée. Chaque jour nous nous voyions, sans que jamais je leur fisse part de notre pénible embarras. Celui-ci atteignit son point culminant le jour où me trouvant absolument sans argent et dans l'impossibilité de payer un billet de chemin de fer, je partis à pied pour Paris. Du matin au soir, j'errai dans la ville à la recherche d'une pièce de cinq francs. N'ayant pas réussi à me la procurer, je dus refaire à pied le pénible chemin de Meudon. Minna était venue à ma rencontre ; je lui fis part du résultat négatif de mon expédition et elle me raconta, désolée, qu’elle avait dû donner ce qui nous restait de pain à ce Hermann Pfau, dont j’ai déjà parlé, et qui avait frappé dans un état pitoyable à notre porte, demandant à mangers à ma femme.
Nous n avions plus d espoir qu'en Brix qui, par de singulières circonstances, était devenu notre compagnon de misère; lui aussi était parti le matin pour Paris, dans le même but que moi. Mais lorsqu’il revint enfin, trempé de sueur et harassé, il n’avait rien trouvé et, n ayant rencontré aucune de ses connaissances qui eût pu l’inviter à déjeuner, il était absolument affamé et réclama en grâce un morceau de pain. Voyant cette situation si critique, ma femme prit son courage à deux mains ; elle sentait de son devoir d'empêcher ces hommes de mourir de faim. Elle alla chez le boulanger, le boucher et
COMPOSITION DU « FLIEGENDER HOLLAENDER » 337
le marchand de vin et, sous des prétextes plausibles, elle obtint d'eux à crédit (pour la première fois sur terre française) tout le nécessaire. Une heure plus tard, elle nous conviait à un repas très bien apprêté. Nous étions attablés quand la famille Avénarius, par hasard, vint nous voir et elle parut visiblement rassurée de nous trouver si bien approvisionnés.
La vente de mon Vaisseau fantôme , au commencement de juillet, mit fin à cette gêne extrême, mais elle m'enleva aussi mon ultime espoir de percer à Paris.
Je pus me permettre de travailler à mon œuvre tant que durèrent les cinq cents francs. Notre première dépense fut de louer un piano. J'avais dû m'en priver pendant des mois. Il devait me rendre la conviction que j'étais encore musicien, bien que depuis l'automne je n'eusse exercé mon esprit qu'à faire des articles de journaux et des arrangements d'opéra. Le poème du Fliegender Hollaender , que j'avais encore achevé au moment de ma plus grande misère, obtint l'approbation entière de Lehrs. Il déclara que je n'écrirais jamais rien de meilleur et que ce serait mon Don Juan. Il s'agissait maintenant de trouver la musique. Lorsque l'hiver précédent j'espérais pouvoir composer ce sujet pour le Grand Opéra, j'en avais déjà développé quelques morceaux lyriques et Emile Deschamps avait traduit mes vers allemands. Je destinais ces morceaux à une audition qui n'eut jamais lieu. C'étaient : la Ballade de Senta , le Chant des matelots norvégiens et le Chant de Véquipage de spectres du Vaisseau fantôme.
Pendant si longtemps je m'étais trouvé sevré de toute