M. JADIN, NOTRE PROPRIÉTAIRE
d'une verdeur incroyable et prenait plaisir à ne pas laisser deviner son âge. Confectionnant lui-même tout ce dont il avait besoin, il s'était fabriqué toute une collection de perruques de nuances diverses qui allaient du blond juvénile au blanc vénérable en passant par le poivre et sel et le gris : il les portait tour à tour, suivant son humeur. Il faisait de tout, et sa marotte pour la peinture m'enchanta. Les murs de ses pièces étaient ornés de dessins enfantins d'animaux et il avait même décoré ses stores de peintures ridicules. Cela ne me dérangeait nullement et me donnait, au contraire, la certitude qu'il ne s'occupait du moins pas de musique. Quel ne fut donc pas mon effroi d'entendre un beau jour des sons de harpe mystérieux et faux sortir d’une région inconnue du soussol qu'il habitait. Il avait là, me dit-il, deux harpespianos de son invention dont il n'avait plus joué depuis longtemps, mais il allait s'y remettre pour me faire plaisir. Je réussis à le détourner de ce projet en lui certifiant que le médecin m'avait interdit la harpe à cause de mes nerfs.
La dernière fois que je le vis, il se présenta à moi tel qu'une apparition des Contes <THoffmann. Quand nous retournâmes à Paris à la fin de l’automne, Jadin nous pria d'emporter sur notre voiture de bagages un monstrueux tuyau de poêle, ajoutant qu’il viendrait bientôt le reprendre à Paris. Et, en effet, par un froid très vif, Jadin arriva chez nous, vêtu d'un costume extravagant de sa propre fabrication : pantalon jaune serin très mince, petit habit vert pomme à pans démesurés, jabot et manchettes en dentelles, perruque blonde surmontée d'un chapeau si petit qu'il lui tombait cons-
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tamment de la tête ; de plus, d'innombrables faux bijoux, et tout cela parce qu'il pensait que dans cet élégant Paris on ne pouvait décemment pas se promener en simple costume de campagne. Il réclama son corps de fourneau. Quand nous lui demandâmes où étaient ses porteurs, il s'étonna en souriant de ce que nous étions si peu pratiques. Il empoigna lui-même son tuyau, l'enleva sous son bras, et, refusant toute aide, s'apprêta à descendre ainsi l'escalier. Il lui fallut bien manœuvrer une demiheure pour arriver en bas. Toute la maison était accourue pour le voir. Il ne se troubla pas, et, par son adresse et son entêtement, réussit enfin à sortir de la maison. Sur le trottoir, nous le vîmes marcher d’un pas élégant jusqu'à ce qu'il disparût pour toujours à nos yeux.
Je n ai plus rien à dire de cette période si courte et pourtant si riche pendant laquelle je m'appartins absolument, livré tout entier à la consolation du pur travail artistique; lorsqu'elle toucha à sa fin, j'étais de nouveau assez fort pour pouvoir envisager avec calme le retour des soucis et des ennuis. Car ils étaient à la porte. Avec la précision attendue, j'arrivai à la dernière scène de mon opéra en même temps qu'à mon dernier écu, et je n'eus même plus de quoi m'assurer la tranquillité nécessaire à composer encore l'ouverture. Je dus remettre ce travail à une époque plus propice, car il me fallait de nouveau sacrifier mon temps et mon repos à la lutte pour la vie.
Le concierge de la rue du Heider vint nous annoncer que la famille mystérieuse qui avait sous-loué notre appartement était repartie et que nous devions aviser