RECRUDESCENCE DE GÊNE
à payer le loyer nous-mêmes. Je lui expliquai que je n avais plus l'intention de me soucier de ce logis et que, pour se dédommager, le propriétaire n'avait qu’à vendre les meubles que nous y avions laissés. C'est ce qu'il fit. Nous en éprouvâmes des pertes fort sensibles sous différents rapports, et ce mobilier, dont une grande partie n était pas payée, fut abandonné pour régler le loyer d'un logement que nous n'habitions plus.
Au milieu de privations indicibles, j'essayai de me réserver au moins assez de liberté pour achever l'instrumentation de mon Fliegender Hollaender . Le froid était venu tôt cet automne-là. Tout le monde quitta la campagne ; la famille Avénarius aussi rentra à Paris ; nous seuls, nous ne pûmes y songer, car nous n'arrivions pas à nous procurer l'argent de ce déplacement. M. Jadin était fort surpris de nous voir rester, malgré la froidure, dans sa maison si légèrement bâtie. Je prétextai l'urgence de mon travail qui ne souffrait aucune interruption.
J'attendais notre délivrance d'une de mes anciennes connaissances de Konigsberg, un jeune et riche commerçant nommé Ernest Castel, qui était venu nous voir à Meudon et nous avait emmenés à Paris pour nous offrir un somptueux régal. L'avance qu'il nous avait promise nous tirerait de notre embarras, et ne le gênerait pas, nous le savions.
Afin de nous distraire dans notre mélancolique solitude, Kietz arriva un beau jour avec, sous un bras, son grand carton à dessins et, sous l'autre, un oreiller. Il voulait faire de moi et de mes misères parisiennes de
AIDE DE KIETZ
grandes caricatures destinées à nous amuser ; et, pour se reposer ensuite, il avait apporté cet oreiller, car il s’était aperçu que notre dur canapé ne possédait pas de coussins.
Sachant que nous avions de la peine à nous fournir de combustible, il avait apporté aussi quelques bouteilles de rhum, pour faire le punch qui devait nous servir de calorique pendant les journées brumeuses. Dans ces occasions, je leur lisais, à lui et à ma femme, des contes d’Hoffmann à haute voix.
Enfin, les nouvelles de Kônigsberg arrivèrent et nous apprirent que le jeune débauché n’avait pas pris son offre au sérieux. Que faire, sans aucun secours, en face de ce brouillard glacé nous annonçant l’hiver ? Kietz déclara alors qu’il nous viendrait en aide, coûte que coûte; il en faisait son affaire. Il ficela son carton, le reprit sous le bras avec son oreiller et s’en retourna ainsi à Paris. Le lendemain, il revenait avec deux cents francs que, dans son dévouement, il était arrivé à se procurer. Nous partîmes immédiatement pour Paris à la recherche d’un gîte modeste et nous le trouvâmes dans le voisinage de nos amis, au 14 de la rue Jacob, sur la cour. J’ai appris plus tard que, peu de temps après nous, Proudhon l’habita aussi.
Nous rentrâmes donc en ville le 30 octobre et, avec les épaves du naufrage de la nie du Helder, nous nous installâmes assez mal dans ce petit logis, qui avait le désavantage d’être froid, et qui eut malheureusement une influence fâcheuse sur notre santé. Nous y attendîmes le résultat des démarches que j’avais faites pour
placer mes œuvres en Allemagne. L’important était de m’assurer d'abord la tranquillité voulue pour le peu ce temps que je pouvais consacrer à la composition de l’ouverture du Fliegender Hollaender. J’expliquai à Kietz que je comptais sur lui pour l'argent nécessaire à l’entretien de mon ménage, jusqu’à ce que la partition complète fût achevée et expédiée. Kietz avait un oncle, peintre aussi, établi depuis longtemps à Paris ; c’est à l’aide de ce personnage très avare qu’il parvint à me glisser, par pièces de dix ou de cinq francs, les ressources indispensables. Durant cette période, je montrais souvent, avec un orgueil joyeux, mes souliers qui n’étaient plus qu’un semblant de chaussures, car les semelles usées en avaient tout à fait disparu.
Cela ne me faisait rien ; aussi longtemps que j’étais occupé au Hollaender , et que Kietz veillait sur nous, je ne mettais pas les pieds dehors. Mais lorsque au commencement de décembre, j’eus envoyé ma partition à l’intendance du Théâtre de Berlin, il n’y eut plus moyen d’adoucir l’amertume de notre position. Il me fallut me mettre en campagne moi-même pour trouver du secours. Ce que cela signifiait à Paris, je l’appris par l’exemple que, précisément à ce moment-là, m’offrit le malheureux Lehrs. Pressé par la nécessité, comme moi un an auparavant, à la même époque, il avait dû, par une journée brûlante, courir les différents quartiers de la ville, afin d’obtenir le prolongement de traites qui allaient échoir. Échauffé, épuisé, il avait pris pour se rafraîchir une boisson extrêmement froide. Une extinction de voix subite en fut la suite et il n’était plus arrivé à s’en dé-
MISÈRE DE LEHRS
barrasser. Cet enrouement persistant avait sans doute accéléré le développement effrayant du germe de phtisie qu’il portait en lui. Depuis des mois, sa faiblesse augmentait de jour en jour et nous causait les plus vives inquiétudes. Lui seul croyait que ce n’était qu’un rhume qui passerait tout de suite, s’il avait les moyens de chauffer sa chambre. D'ne fois que j’allai le voir, je le trouvai dans une pièce glaciale, affaissé sur lui-même devant sa table de travail, et se plaignant que son ouvrage pour Didot n’avançait pas, ce qui lui était d’autant plus pénible qu’on le pressait à cause des avances qui lui avaient été faites. Il me dit que sa misère lui semblerait encore plus insupportable, s’il n’avait pour se consoler la pensée que moi, du moins, j’avais achevé mon Fliegender Hollaender et qu’ainsi il y avait un espoir de réussite au sein de notre petit cercle d’amis.
Profondément chagriné, je le suppliai de venir se réchauffer à notre foyer et de travailler à côté de moi. Il se contenta de sourire de mon offre téméraire et de ce que je songeais à secourir les autres, quand, dans ma chambre, il y avait à peine assez de place pour moi et ma femme.
Un soir cependant, il vint chez nous, et, sans parler, nous tendit une lettre que lui avait adressée Villemain, alors ministre de l’instruction publique. Celui-ci lui exprimait en termes chaleureux son profond regret de n’avoir appris que si tard la situation et l’état de santé d’un savant aussi éminent que Lehrs ; sa collaboration intelligente à l’édition des classiques grecs, publiée chez Didot, contribuait à la gloire que cette œuvre procurait
SECOURS A LEHRS
à la nation. Villemain ajoutait que les fonds mis à sa disposition pour subventionner les sciences ne lui permettaient pas, pour le moment, de lui assigner plus de cinq cents francs. Il se permettait cependant de joindre cette somme à sa lettre en priant Lehrs de l'accepter comme un témoignage de reconnaissance du gouvernement français ; il espérait pouvoir lui offrir bientôt une amélioration sensible de sa position.
Cette lettre nous produisit l'effet d'un miracle et nous fûmes vivement émus et reconnaissants de ce qui arrivait au pauvre Lehrs.
Nous pensions bien que M. Villemain avait été prévenu de sa misère par Didot, et que celui-ci, honteux de 1 indigne exploitation de notre pauvre ami, espérait de cette façon se dispenser de le secourir lui-même; mais nous savions aussi, par l'expérience de cas analogues, qu’une aide aussi prompte et aussi affable de la part d'un ministre serait chose impossible en Allemagne.
Lehrs put donc chauffer sa chambre et se remettre à travailler; malheureusement nous ne pouvions nous abuser sur la marche de sa maladie. Lorsque nous quittâmes Paris le printemps suivant, la certitude de ne plus revoir cet ami fidèle rendit notre adieu plus douloureux encore.
Je me retrouvais dans une grande pénurie et à cette pénurie venait s'ajouter l'ennui de devoir recommencer à fournir des correspondances gratuites à Y A bendzeitung , car mon protecteur, le conseiller Winkler, ne croyait toujours pas pouvoir me donner de renseignements certains sur le sort de mon Rienzi . Je dus donc me juger fort heureux de ce qu'un nouvel opéra d’Halévy eût fait fortune.