CARACTÈRE D’HALÉVY
heure, pour l'obliger à travailler avec moi aux épreuves.
J'y arrivai la première fois vers dix heures du matin. Halévy venait de se lever et ne me cacha pas qu’il voulait d’abord déjeuner. Acceptant son invitation, je m’assis avec lui à une table assez opulente et ma conversation parut lui plaire. Des amis vinrent le voir ; finalement Schlesinger parut lui-même et se mit dans une colère bleue de ne pas nous trouver occupés à ses pressantes épreuves. Halévy ne s’en émut pas du tout. Il se plaignit seulement avec bonhomie d’avoir eu de nouveau du succès; il ne jouissait jamais, disait-il, d’un plus agréable repos que lorsque ses pièces tombaient, ainsi que ç’avait été le cas pour presque toutes les dernières. Dès le lendemain, il n’avait plus à s’en soucier. Il se demandait pourquoi cette Reine de Chypre avait justement dû plaire et il accusait Schlesinger d’avoir arrangé ce succès pour pouvoir le tourmenter.
Halévy m’ayant adressé quelques mots en allemand, un des visiteurs s’en étonna, à quoi Schlesinger répondit que les juifs savaient tous l’allemand. On demanda alors à Schlesinger s’il était juif aussi, et il expliqua qu’il l’avait été, mais que, pour l’amour de sa femme, il était devenu chrétien. Je fus agréablement surpris d’entendre traiter sans aucune gêne un sujet que les Allemands évitent avec soin, craignant toujours de blesser celui que cela concerne.
Avec cela, on ne s’occupait toujours pas des épreuves. Schlesinger m’imposa alors l’obligation de ne pas lâcher Halpvy que nous n’eussions fini. Au cours de mes entretiens avec le grand compositeur, j’appris le secret de son
AMABILITÉ D’HALÈVY
indifférence : il était sur le point de conclure un mariage riche. Je fus tenté, à cette époque, de voir dans la paresse d’Halévy la preuve affligeante que certains talents n’arrivent à quelque chose que s’ils sont stimulés dans leur jeunesse par le désir de devenir riches. Je crus avoir trouvé là l’explication du fait que très souvent ces talents ne parviennent à produire qu’une seule œuvre au-dessus de la moyenne. Chez Halévy, cependant, il y avait encore autre chose. Il ne se croyait pas parmi les « grands » et la modestie sincère avec laquelle il parlait de ses œuvres se mêlait à l’incrédulité qu’il professait pour ce que les auteurs heureux de son époque avaient, grâce à une ambition persistante, produit de bon au théâtre français. C’est de lui que j’entendis pour la première fois un naïf aveu de scepticisme quant à la valeur des productions artistiques sur ce terrain douteux, et c’est ce scepticisme, malheureusement pas aussi modeste d’ordinaire, qui m’a paru servir de prétexte aux juifs pour s’arroger le droit de se mêler de notre vie artistique.
Halévy ne me parla qu’une fois avec une cordialité vraiment sérieuse ; c’est au moment de mon départ pour l’Allemagne, quand il souhaita à mes œuvres le succès qu’elles lui semblaient mériter. Je le revis encore en 1860. J’avais appris qu’à l’encontre des feuilletonistes parisiens qui déblatéraient de la pire façon contre les concerts que je venais de donner, il s’était exprimé sur mon compte avec bienveillance. Cela me détermina à aller le voir au palais de l’Institut, où il était secrétaire perpétuel depuis assez longtemps déjà. Il parut surtout désireux d’apprendre de ma bouche en quoi consistait