‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 277 sur 285 · ASPIRATIONS SÉRIEUSES · texte numérisé non relu

ASPIRATIONS SÉRIEUSES

la nouvelle théorie que j'avais avancée sur la musique et sur laquelle il avait entendu tant de billevesées. Dans ma musique, assura-t-il, il n'avait découvert que de la musique, ne se distinguant de celle des autres que parce qu’elle lui avait paru, en général, fort bonne. Cela provoqua de ma part d'amusantes explications auxquelles il répondit avec bonne humeur en me souhaitant de nouveau du succès à Paris. Mais il me parut qu’il y mettait moins de sérieux que le jour où je partais pour l'Allemagne et je supposai qu'il doutait de la possibilité de ma réussite. J'emportai de cette dernière visite une impression attristante pour avoir constaté combien ce musicien, l'un des derniers compositeurs français de valeur, avait baissé au point de vue moral et esthétique. Par contraste, je ne vis plus à Paris que la duplicité de ceux qui exploitaient impudemment la décadence générale et s'affublaient du titre de successeurs d’Halévy.

Je m'étais donc remis à mon labeur salarié, et pendant que je travaillais, mes pensées volaient toutes vers l’Allemagne, qui brillait à mes yeux d’une lumière nouvelle et idéale. Je tâchai de me rapprocher de toute façon de ce qui m'y attirait et me remplissait de nostalgie. Par mes relations avec Lehrs, j’étais revenu à mes anciennes aspirations vers le sérieux des choses, dont mes rapports avec le théâtre m'avaient détourné pendant un certain temps. Ces réflexions me conduisirent à des méditations philosophiques. J'avais été fort étonné d'entendre Lehrs, si honnête et si rigide, émettre franchement des doutes sur l'immortalité de l'âme. Il prétendait que cette noncroyance, ouverte ou cachée, était absolument naturelle

CONSEILS DE LEHRS

et avait été la force motrice des hommes supérieurs accomplissant de grandes actions. Les conséquences de cette manière de penser commencèrent à poindre dans mon esprit, mais sans me remplir d'effroi troublant ; bien au contraire, je trouvai un extrême attrait à voir s'élargir devant moi un champ infini de réflexions et de connaissances à côté duquel j'avais passé jusqu'alors avec une frivole étourderie.

Lehrs me déconseilla de me remettre à l'étude des classiques grecs dans la langue originale. Il me consola en me disant que tel que j'étais, et surtout musicien dans l’âme, je saurais arriver sans grammaire ni dictionnaire à l'entendement nécessaire. Le grec, si l’on voulait retirer une véritable jouissance de son étude, n’était pas une bagatelle qui se pouvait traiter en passant.

Alors, je me sentis désireux d’apprendre l’histoire d’Allemagne avec plus de sérieux que je ne l’avais fait à l’école. J’avais sous la main Y Histoire des Hohen staufen , de Raumer, et toutes les grandes figures que j’y rencontrai s’animèrent à cette lecture. J’étais surtout captivé par l’intelligent empereur Frédéric II, dont la destinée éveilla ma vive sympathie; je cherchai vainement à décrire sa vie sous une forme poétique. N’y arrivant pas, il me sembla que celle de son fils, Manfred, d’une importance presque égale, m’offrirait plus de facilité. Je conçus donc le plan d’un grand poème dramatique en cinq actes qui devait se prêter parfaitement à être mis en musique. Pour y placer un personnage féminin très romanesque, j’eus l’idée de me servir du fait histo-

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