MA SYMPATHIE POUR WEBER
Ce fait avait pour notre famille une signification toute pratique. L'opéra allemand et le théâtre italien s'étaient disputé le talent de Clara tant que sa voix resta belle. Je me souviens qu'en ce qui me concerne, j'avais pris parti pour l’opéra allemand. Peut-être étais-je influencé dans mon choix par l'extérieur caractéristique des deux artistes Sassaroli et Weber. Le ténor italien, un géant ventru, m’épouvantait par sa haute voix de femme et son rire bruyant éclatant à tout propos. Malgré sa grande bonhomie et la popularité dont il jouissait surtout dans notre famille, il m'était aussi odieux qu'un revenant. Causer et chanter en italien me semblait l'œuvre infernale de cette machine effrayante. Et comme, à la suite de l’infortune de ma pauvre sœur, j'entendis souvent parler d’intrigues italiennes et de cabales, il se forma en moi une telle aversion contre cet élément étranger, qu'après bien des années, je la ressentais comme au premier jour.
Les rares visites de Weber, en revanche, déposèrent sans doute en moi les germes de la sympathie qu’il m'inspira toute ma vie. Comparée à la taille, choquante dans son énormité, de Sassaroli, la personne frêle, délicate et presque immatérielle de Weber me charmait jusqu'à l'extase. Sa face fine, émaciée, aux yeux vifs et pourtant voilés souvent, me fascinait. Son pas fortement claudicant, que j'entendais sous nos fenêtres quand le maître rentrait à midi de ses fatigantes répétitions, symbolisait, dans mon imagination, le grand artiste et en faisait pour moi un être extraordinaire et surhumain. J'avais neuf ans quand je lui fus présenté; il me demanda ce