IMPRESSIONS MYSTIQUES
me tourmenta de tout temps. Ainsi je ne passais jamais sans inquiétude devant le palais du prince Antoine, au bout de l’allée d’Oster, car c’est là que, pour la première fois de ma vie, j’entendis accorder un violon. Je me figurais que ce son provenait des statues de pierre qui décorent ce palais et dont quelques-unes portent des instruments de musique. (Devenu maître de chapelle à Dresde, j’allai voir un jour le chef d’orchestre Morgenroth, un vieux monsieur qui demeurait depuis de longues années vis-à-vis du palais princier, et j’éprouvai une sensation singulière à constater à cette occasion que le joueur de quintes, dont mon imagination enfantine avait été si fortement frappée, n’avait rien de mystique ou de fantasmagorique.) Très jeune encore, j’avais vu le tableau bien connu dans lequel un squelette joue du violon à un vieillard mourant, et tout le surnaturel de ces résonances de quintes s’était gravé d’autant plus profondément dans mon âme d’enfant.
Quand, adolescent rêveur, j’allais presque chaque après-midi au Grand-Jardin écouter l’orchestre Zillmann, on peut se figurer avec quelle volupté aiguë je m'imprégnais de toutes les nuances d’harmonie chaotique produites par des instruments qu’on accorde : le la prolongé des hautbois, qui semble éveiller les autres instruments comme un appel de fantôme, ne manquait jamais d’enfiévrer mes nerfs, qui se tendaient. Etant donné que Y ut en crescendo de l’ouverture du Freischütz suffisait à me plonger dans l’extase, celui qui m’eût observé alors aurait pu comprendre ce qu’il en était de moi au point de vue musical, malgré mon abominable pianotage.