LE DIRECTEUR DE MUSIQUE KUEHNLEIN
en ré majeur; mais d'abord j'avais dû me familiariser avec la clef à!ut, car peu de temps auparavant, en étudiant un quatuor de Haydn, j’avais été fort gêné de ne pas la connaître.
Muni de ces œuvres, j'entrepris cet été-là ma première tournée artistique. Ma sœur Clara, mariée au chanteur Wolfram, avait trouvé un engagement au théâtre de Magdebourg ; je me dirigeai donc de ce côté, risquant, selon mon habitude, les aventures d'un voyage à pied.
Durant le court séjour que je fis chez ma sœur, j'acquis une certaine expérience musicale pratique. Je rencontrai chez elle, entre autres, le chef d'orchestre Kuehnlein, homme intéressant quoique d’originalité assez bizarre. Vieillissant, maladif et malheureusement porté à la boisson, Kuehnlein imposait par son langage extraordinairement choisi et de belle envolée. Le trait dominant de son originalité était une adoration excessive pour Mozart et une haine méprisante pour Weber. Il ne lisait qu’un livre, le Faust de Gœthe, et, dans son exemplaire, on ne trouvait pas de page où il n'eût souligné un passage pouvant se rapporter à la glorification de Mozart ou à la diffamation de Weber. Mon beau-frère lui confia les compositions que j’avais apportées en lui demandant son avis sur mes aptitudes. Le soir même, nous étions gaiement installés dans un café quand Kuehnlein arriva et se dirigea vers nous, la mine aimable et sérieuse. Je crus lire sur son visage un jugement favorable. Wolfram lui demanda ce que valaient mes œuvres. « Pas un sou... », répondit Kuehnlein avec mansuétude. Mon beau-frère, accoutumé à ses excentricités, éclata de rire, ce qui me