CONTES FANTASTIQUES » D’HOFFMANN
ainsi et mes soucis d'argent et mes marottes de compositeur. Naturellement, elle ne pouvait attendre de celles-ci qu’un nouveau fiasco.
Le chagrin fut grand à la maison ; ma mère, ma sœur et mon beau-frère se consultèrent avec des mines soucieuses sur le moyen de surveiller désormais mes études et de me préserver d’autres écarts. On ne connaissait pas encore ma situation vis-à-vis de l’école et l’on se consola en espérant que ma nouvelle lubie aurait bientôt le sort de celle que j’avais eue pour la poésie.
A la suite de modifications qui se produisirent dans ma famille, l’été de 1829, je restai assez longtemps seul dans notre appartement de Leipzig. Mon extase musicale atteignit son apogée à cette époque. J’avais pris secrètement des leçons d’harmonie chez un bon musicien de l’orchestre de la ville, G. Müller, qui devint plus tard organiste à Altenbourg ; mais, outre que le payement de ces leçons devait me valoir de nouveaux ennuis, je n’arrivai même pas à dédommager mon maître de son enseignement quasi gratuit en lui donnant le plaisir de constater mes progrès. Ses leçons, et les devoirs qui les complétaient, me parurent arides et me devinrent antipathiques. La musique était pour moi quelque chose de démoniaque, une monstruosité mystique et sublime : tout ce qui était règle me la dénaturait.
Je cherchai dans les Contes fantastiques d’Hoffmann une éducation artistique qui me sembla bien préférable à celle de mon musicien d’orchestre. C’est à cette époque de ma vie que je pénétrai vraiment dans le monde surnaturel de ces Contes. La tête pleine de Kreissler, de Kres-
LE MUSICIEN FLACHS, PSEU DO-KREISSLER 53
pel et des autres personnages chimériques de mon auteur favori, je crus avoir rencontré enfin dans la réalité même un de ces originaux. Ce musicien idéal, dans lequel je me figurais trouver tout au moins un second Kreissler, était un certain Flachs. Long, extraordinairement maigre, la tête très petite, avec une singulière façon de marcher, de se tenir et de parler, cet homme m’avait frappé. Je le voyais dans tous les concerts publics, source unique pour moi de culture musicale. Il se tenait toujours près de l’orchestre et causait avec une précipitation bizarre à l’un ou à l’autre des instrumentistes. Tous semblaient le connaître et avoir de l’amitié pour lui.
Je ne sus que beaucoup plus tard, à ma confusion, qu’ils se moquaient simplement de lui. Je me rappelai avoir vu ce personnage singulier à Dresde déjà, et, en écoutant ses conversations, je constatai qu’il y connaissait aussi des musiciens. Cette particularité suffisait à me le rendre intéressant, mais ce qui me fascinait surtout en lui, c’était sa manière d’écouter la musique. Ses hochements de tête convulsifs, ses joues qu’il gonflait comme en un soupir étaient pour moi des signes certains du ravissement démoniaque dans lequel le jetait l’audition de l’orchestre. Remarquant, de plus, qu’il n’appartenait à aucune société et qu’il se promenait toujours seul dans le jardin, je l’identifiai tout naturellement au maître de chapelle Kreissler. Je voulus faire sa connaissance, et j’y parvins. Comment décrire mon bonheur quand, la première fois que j’allai le voir, je découvris dans son logis des monceaux inimaginables de partitions! Jamais encore je n’avais vu de partition! A ma
AMITIÉ AVF.C FLACHS
vive déception, cependant, je m'aperçus qu'il n’en possédait aucune de Beethoven, de Mozart ou de Weber; mais il avait une quantité innombrable d’œuvres, de messes et de cantates de compositeurs qui m'étaient totalement inconnus, tels que Staerkel, Stamitz, Steibelt, etc. Flachs m’en sut dire tant de bien, que ses discours, joints au respect que j’éprouvais pour tout ce qui s’appelle « partition », me consolèrent de ne rien trouver de mes maîtres aimés. J’appris dans la suite que le pauvre Flachs était devenu possesseur de toutes ces partitions par la friponnerie de marchands exploiteurs, qui profitaient de sa faiblesse d’esprit pour lui glisser contre écus sonnants cette musique sans valeur. Flachs devint mon compagnon de tous les instants. Partout on vit dès lors le mince adolescent de seize ans et la longue perche branlante qu’était Flachs. Mon logis solitaire reçut souvent cet hôte singulier qui, tout en mangeant du fromage et du pain, était obligé d’entendre mes compositions. Un jour, il fit d’un de mes airs un arrangement pour instruments à vent, qu’à mon grand étonnement la musique joua chez Kintschy au « Chalet suisse ». Je ne me rendais pas compte que cet homme se trouvait dans l’impossibilité absolue de m’apprendre la moindre chose.
J’étais si bien persuadé de son originalité qu’il lui suffisait, pour m’en donner la preuve, d’écouter avec patience mes élucubrations d’enthousiaste. Quelques connaissances de mon ami s’étant peu à peu jointes à nous, je fus bien forcé de reconnaître que tout le monde traitait mon bon Flachs en imbécile et en fou. J’en étais attristé. Mais un événement singulier devait me conver-
FOLIE DE FLACHS
tir enfin à l’opinion générale. Flachs possédait un peu de fortune et c’est pourquoi une jeune personne peu recommandable, de qui il se croyait vivement aimé, chercha à le prendre dans ses filets. Un beau jour, il me ferma sa porte au nez et j’appris avec stupéfaction que c’était par jalousie. L’inquiétant mystère de ce genre de relations, qui m’était révélé ainsi pour la première fois, me remplit d’un étrange dégoût.
La folie de mon ami parut à mes yeux plus forte qu’elle n’était sans doute en réalité, et j’eus une telle honte de mon aveuglement que, pendant assez longtemps, je n’osai plus me montrer aux concerts publics, crainte de rencontrer mon faux « Kreissler ».
Alors déjà, j’avais composé ma première sonate en ré mineur. J’avais aussi commencé une pastorale, et ma manière d’y travailler était certainement inédite. Les Caprices de Vamante de Goethe en devaient former le thème, mais j’esquissai à peine le plan du libretto. Texte, musique et instrumentation, je menai tout de front, de telle sorte que je terminais une page de la partition sans avoir réfléchi au texte de la suivante. Je me souviens que, malgré ce procédé fantaisiste, et sans avoir la moindre notion de la composition pour instruments, je réussis à mettre sur pied une oeuvre d’assez longue haleine qui se trouva finalement être une scène à trois voix de femme, suivie d’un air pour ténor.
Mon goût pour l’orchestration était si prononcé qu’après avoir lu la partition de Don Juan , j’écrivis à mon tour un grand air pour soprano, fort soigneusement instrumenté, à mon avis. Je composai aussi un quatuor