WILHELMINE SC H RO DER-DEV RI ENT
ans l’administration du théâtre de Leipzig, et, sous ses auspices, une nouvelle troupe de comédiens avait été formée dans ma ville natale. Ma sœur Rosalie en faisait partie, de sorte que, par elle, j’eus toujours mes entrées aux représentations. Ce qui m’y attirait dans mon enfance, la curiosité et l’amour de la fantasmagorie, était devenu un sentiment raisonné et profond. Jules César, Macbeth, Hamlet, les pièces de Schiller et enfin le Faust de Gœthe m’enthousiasmèrent au plus haut degré. A l’Opéra, on joua les premières du Vampire et du Templier et la Juive de Marschner. La troupe d’opéra italienne arriva de Dresde et charma le public par ses productions d’une virtuosité extraordinaire. Entraîné moi-même par l’engouement dont la ville entière était saisie, j'étais sur le point d’oublier les impressions d’enfance que je devais au signor Sassaroli, quand une autre merveille, qui nous vint également de Dresde, donna soudain a mes sentiments artistiques une direction nouvelle et décisive que je devais garder toute ma vie.
Wilhelmine Schrôder-Devrient fit une courte tournée à Leipzig. Jeune, belle, pleine de feu, elle était alors à l’apogée de sa carrière. Elle joua Fidelio. Je ne devais plus revoir sur la scène de femme qui lui fût comparable.
En portant mes regards en arrière, je ne trouve dans toute ma vie guère d’événement qui ait eu sur moi une influence aussi forte que cette représentation. Qui a vu l’admirable artiste, à cette période de sa carrière, n’a pu oublier son jeu, à la fois si humain et si surnaturel, qui faisait vraiment passer en vous la flamme sacrée de son génie. Après la représentation, je me
errements juvéniles
précipitai chez un de mes amis afin d’écrire une courte lettre dans laquelle je déclarais à la grande cantatrice qu’à partir de ce jour ma vie avait son but, et que si jamais mon nom était prononcé avec éloge dans le monde des arts, elle voulût bien se souvenir que Wilhelmine Schrôder-Devrient seule avait fait de moi ce que je jurais de devenir. Je déposai cette lettre à son hôtel, et je courus dans la nuit comme un fou. Lorsqu’en 1842, je suis allé à Dresde pour débuter avec mon Rienzi, j’ai été souvent reçu dans la maison de l’artiste aimable et bienveillante. Un jour, elle me surprit en me récitant mot à mot cette lettre qui l’avait touchée, semble-t-il, puisqu’elle l’avait gardée.
Je crois reconnaître maintenant que le désordre qui, à partir de cette soirée, se manifesta pour un long temps dans ma vie, et surtout dans mes travaux, est résulté de la trop grande somme d’impressions que je reçus de cet événement. Je ne savais que faire, que commencer, que produire, qui pût être rapporté à ce que je venais de ressentir, et tout ce qui n’y cadrait pas me semblait si fade et si insignifiant qu’il m’était impossible de m’en occuper. J’aurais voulu écrire une œuvre digne de Wilhelmine Schrôder-Devrient, mais, comme je n’en étais absolument point capable, j’abandonnai, dans mon désespoir exalté, toutes mes aspirations artistiques ; et mes études scolaires n’arrivant pas non plus à me captiver, je me laissai aller, tel un vaisseau désemparé, au caprice du moment et me livrai, en compagnie de camarades singulièrement choisis, à toutes sortes de débauches de jeunesse. J’entrais dans la période dissolue où les jeunes