‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 61 sur 285 · STUDIOSUS MUSICÆ · texte numérisé non relu

STUDIOSUS MUSICÆ

mon savoir et acquis le droit d'entrer à l'Université. Il n'y eut pas moyen de les faire revenir de leur opinion. Je voulais en finir, pourtant. C'est pourquoi je fis observer à ma famille que, n'ayant pas l’intention de me consacrer aux études scientifiques, mais bien de devenir musicien, rien ne m'empêchait de prendre une inscription d’étudiant ès arts musicaux. Sans me soucier davantage des pédants despotes de Saint-Thomas, je quittai immédiatement l'école dont je n'avais du reste guère profité et je me rendis chez le recteur de l’Université* J'avais fait sa connaissance le soir de notre émeute. Je me présentai comme studiosus musicce , et l'on m'inscrivit sans difficulté, moyennant la redevance habituelle.

J'avais été très pressé de remplir cette formalité: les vacances de Pâques commençaient huit jours plus tard, les étudiants quittaient alors Leipzig, et, si je ne m'étais hâté, il ne m'eût plus été possible de me faire recevoir dans une corporation de « compatriotes » avant la reprise des cours. L'idée de rester à Leipzig pendant ces longues semaines sans avoir le droit de porter les « couleurs » de la corporation me paraissait une torture. En sortant de chez le recteur, je filai comme une bombe à la salle d'armes, afin de me faire admettre immédiatement dans la société des Saxons , en présentant ma carte d’inscription. J'atteignis mon but ; j’avais désormais le droit de me parer des couleurs de la Saxonia, une corporation de bon renom, à cause du nombre élevé de ses membres et de leur complaisance.

Les aventures les plus extraordinaires m'attendaient durant ces vacances de Pâques, où j'étais vraiment le

ÉTUDIANTS BRAVACHES. — GEBHARDT 75

seul membre de la Saxonia qui fût resté à Leipzig. Cette société se composait, dans l’origine, de jeunes nobles auxquels s’étaient joints la plupart des étudiants sérieux} tous appartenaient à des familles importantes et aisées de Saxe et surtout de Dresde et ils allaient passer leurs semaines de congé à la maison paternelle. Pendant ce temps, on ne trouvait donc plus à Leipzig que les « éternels » étudiants qui avaient fini par ne plus avoir de foyer et pour lesquels les vacances duraient toute l’année.

Parmi ceux-ci se distinguait une troupe de jeunes débauchés qui, à l’époque glorieuse dont j’ai parlé, étaient venus chercher un refuge à Leipzig. J’avais déjà appris à connaître personnellement ces bravaches lorsqu ils étaient de garde dans le jardin Brockhaus, et ils avaient fait grande impression sur mon imagination. Quoique la durée des études universitaires fût en général de trois ans, la plupart d’entre eux se trouvaient inscrits a leur faculté depuis six ou sept ans sans être jamais retournés dans leur famille. J’étais spécialement captivé par un certain Gebhardt, jeune homme d’une beauté et d’une vigueur incomparables. De sa taille de héros, il nous dépassait tous. Se promenant un jour par les rues, bras dessus bras dessous, avec deux de ses condisciples des plus robustes, il lui prit fantaisie de les soulever de terre par la seule force de ses bras et de courir ainsi comme avec une paire d’ailes humaines. D’une main il arrêtait un fiacre au grand trot en empoignant une roue par un de ses rayons. On craignait trop sa force pour lui laisser voir qu’on le trouvait bête, de sorte que, par cela même, son manque d’intelligence ne se remarquait guère. Sa

DEGELOW, STELZER, SCHRŒTER

terrible vigueur jointe à un tempérament assez flegmatique lui donnait une dignité qui le mettait hors de pair parmi les simples mortels. Il était venu du Mecklembourg à Leipzig en même temps qu’un nommé Degelow, fort et adroit aussi, et qui, sans avoir les proportions colossales de Gebhardt, se distinguait par une grande vivacité et une physionomie des plus intéressantes. Il avait derrière lui une vie déjà mouvementée, où alternaient le jeu, la boisson, les aventures galantes et les duels. Un mélange d’impassibilité voulue et de froideur ironique, expression manifeste de la confiance qu’il avait en soi, s’unissait, chose assez fréquente dans de semblables natures, à une extrême susceptibilité et formait le trait principal de son caractère. Les crises passionnelles et 1 emportement revêtaient chez Degelow un charme diabolique, par la malice qu’il mettait parfois à se moquer de lui-même et par la délicatesse chevaleresque dont il faisait souvent preuve vis-à-vis de ses compagnons. Ces deux étudiants extraordinaires réunissaient autour d’eux un cercle de jeunes gens qui étaient à la fois des modèles de mauvaise vie et de bravoure. Parmi eux, un certain Stelzer, surnommé « Lope », digne de paraître dans les Niebelungen par son tempérament batailleur, en était à son vingtième semestre d’études. Ils avaient tous conscience d appartenir à un monde décadent, et, comme ils croyaient tous à son anéantissement inévitable et prochain, ils agissaient en conséquence.

C’est pourtant dans leur groupe que je rencontrai Schrœter ; celui-ci m’attira particulièrement par son amabilité, son agréable accent hanovrien et son esprit cul-

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