SOUVENIRS D’EISLEBEN
aînés, Jules, se trouvait déjà en apprentissage dans son atelier, reste célibataire, il avait pris chez lui la vieille grand’mère. Comme on prévoyait la mort prochaine de celle-ci, on lui cacha le décès de son fils aîné et l’on me requit de n’en rien trahir non plus. La domestique enleva soigneusement le crêpe de ma manche, en expliquant qu elle le mettait de côté pour le jour où la grand’mère mourrait, ce qui ne tarderait pas d’arriver. Bien souvent, il me fallut parler de mon père à la vieille dame ; je n’eus pas de peine à garder le secret de sa mort, car je n’avais pas moi-même un sentiment bien net de la perte que j’avais faite.
La grand’mère vivait dans une chambre sombre, donnant sur une cour étroite, et elle aimait à voir voleter autour d’elle des rouges-gorges en liberté ; elle avait toujours pour eux des rameaux verts sur le poêle. Le chat ayant mangé ses oiseaux, je réussis à lui en attraper quelques autres dans les champs. Elle s’en réjouit fort, et, par reconnaissance, prenait grand soin de moi et de mes hardes. La mort prévue ne se fit pas attendre et l’on put porter ouvertement le deuil à Eisleben ; mais la petite chambre aux rouges-gorges cessa d’exister pour moi.
Je devins bientôt 1 intime d’une famille de savonniers qui habitait la maison et qui aimait à m’entendre raconter des histoires. On m’envoya dans une école particulière, dirigée par un magister nommé Weiss. J’ai gardé de lui l’impression d’un homme sérieux et digne. Un peu avant 1860, j’ai lu avec attendrissement, dans une revue musicale, le compte rendu d’un concert donné à Eisleben, et dans lequel on avait joué des parties de
PREMIÈRES impressions musicales
Tànnhâuser. L’article mentionnait que le vieux maître Weiss avait tenu à y assister, en souvenir de son ancien élève, qu’il n’avait pas oublié. En rêve, j’ai revu souvent, et bien longtemps, l’antique petite ville avec la maison de Luther et tout ce qui se rattache à mon séjour dans ses murs. Toujours j’ai désiré y retourner une fois, afin de constater la netteté de mes souvenirs ; il est bizarre que je ne sois jamais parvenu à réaliser ce souhait. Nous demeurions place du Marché. Cette place m’offrait souvent des spectacles singuliers, tels que cette représentation d acrobates qui se promenaient sur une corde tendue d’une tour à l’autre de la place. Longtemps, j’ai gardé de ce spectacle un intérêt passionné pour de semblables prouesses. Aide du balancier, je réussis même à marcher assez adroitement sur une corde que j’avais tendue dans la cour. Il m’est resté de ce temps-là, pour les exercices d’acrobatie, un certain goût que je ressens aujourd’hui encore.
Mais la fanfare d’un régiment de hussards, en garnison à Eisleben, avait à mes yeux une importance bien plus grande. Un des morceaux qu’elle jouait le plus souvent faisait sensation par sa nouveauté : c’était le « Chœur des chasseurs » du Freischütz, qui venait d’être représenté à Berlin.
Mon oncle et mon frère m’interrogèrent avec vivacité sur le compositeur que je devais certainement avoir vu dans la maison de mes parents, quand Weber était chef d’orchestre à Dresde. Vers la même époque, il se trouva que les jeunes filles d’une famille amie étudièrent le chœur de la Jungfernkranz (i) et le chantèrent sans
(i) La « Ronde des amies
de la mariée » dans le Freisclnitz.